Un tueur sur la route : James Ellroy

Titre : Un tueur sur la route                    big_5

Auteur : James Ellroy
Édition : Payot et Rivages (1991)

Résumé :
« Il existe une dynamique dans la mise en œuvre de l’horreur : servez la garnie d’hyperboles fleuries, et la distance s’installe même si la terreur est présente, puis branchez tous les feux du cliché littéral ou figuratif, et vous ferez naître un sentiment de gratitude parce que le cauchemar prendra fin, un cauchemar au premier abord trop horrible pour être vrai.

Je n’obéirai pas à cette dynamique. Je ne vous laisserai pas me prendre en pitié. Charles Manson, qui déblatère dans sa cellule mérite, lui, la pitié ; Ted Bundy, qui proteste de son innocence pour que les femmes solitaires lui écrivent, mérite le mépris. Je mérite crainte et respect pour être demeuré inviolé jusqu’au bout du voyage que je vais décrire, et puisque la force de mon cauchemar interdit qu’il prenne fin un jour, vous me les offrirez. « 

Ainsi parle Martin Michael Plunkett, âgé de 35 ans, coupable de plusieurs dizaines de meurtres sexuels couvrant tout le territoire des États-Unis sur une période de dix années.

Avec un tueur sur la route, James Ellroy s’est attaché à faire le portrait, de « l’intérieur », d’un « serial killer ».

Critique : 
J’avais déjà partagé les pensées de tueurs froids et insensibles dans les romans de Jim Thompson « 1275 âmes » et « L’assassin qui est en moi », sans compter celui de « American Psycho » de Bret Easton Ellis (que j’ai abandonné), « Un employé modèle » de Paul Cleave et « Au-delà du mal » de Shane Stevens; mais ces tueurs sont des agneaux, comparé au Martin Plunkett d’Ellroy !

Déjà du point de vue « score », Martin est hors catégorie car on parle de au moins 40 à 50 morts…

Niveau froideur, il dépasse aussi le Lou Ford de « L’assassin qui est en moi » (Thompson).

Avantage de notre serial-killer ? Contrairement aux assassins de Jim Thompson, il tue des gens auxquels ont ne peut pas le rattacher : des autostoppeurs, un couple dans la montagne, un automobiliste, un couple de culturistes… bref, il laisse ses envies le guider et il voyage beaucoup à travers les États-Unis, ce qui le rend insaisissable.

Ce qui m’a plu, dans ce roman, c’est que nous sommes dans la tête de Plunkett : depuis son enfance et son premier meurtre jusqu’à son arrestation finale, le tout entrecoupé d’articles de journaux, de rapport de police et des notes d’un des enquêteurs.

Interrogé sur ce qui s’était passé durant ces cinq minutes, Dussenbery a déclaré : « Lui et moi, nous avons parlé. Il voulait s’assurer que sa déclaration serait publiée mot pour mot lorsqu’il aurait avoué. Il a été clair sur ce point. Il semblait y attacher une importance capitale.

Cette manière de nous narrer l’histoire lui donne un aspect véridique, sans compter que Plunkett croisera même la route d’un certain Charles Manson…

Non, je n’ai pas spolié en vous disant qu’il se faisait arrêter ! Le début du roman commence par des articles de journaux qui relatent son arrestation pour 4 meurtres tout frais. Ses 4 derniers.

Plunkett s’emmure dans le silence et décide qu’il racontera son histoire sous forme de livre, mais en faisant en sorte qu’on ne le prenne pas en pitié, qu’on ne lui trouve aucune circonstances atténuantes.

« Il existe une dynamique dans la mise en œuvre de l’horreur : servez-la garnie d’hyperboles fleuries, et la distance s’installe même si la terreur est présente, puis branchez tous les feux du cliché littéral ou figuratif, et vous ferez naître un sentiment de gratitude parce que le cauchemar prendra fin, un cauchemar au premier abord trop horrible pour être vrai. Je n’obéirai pas à cette dynamique. Je ne vous laisserai pas me prendre en pitié. Charles Manson, qui déblatère dans sa cellule mérite, lui, la pitié ; Ted Bundy, qui proteste de son innocence pour que les femmes solitaires lui écrivent, mérite le mépris. Je mérite crainte et respect pour être demeuré inviolé jusqu’au bout du voyage que je vais décrire, et puisque la force de mon cauchemar interdit qu’il prenne fin un jour, vous me les offrirez. »

Plunkett est froid, méthodique, calculateur, schizophrène, intelligent (frôlant le génie), il ne possède aucun sentiment de pitié ou d’empathie, aucune once de gentillesse. Pire, il ne ressent aucun regrets de ces actes. C’est une machine à tuer.

Son écriture est tranchante comme un scalpel et en effet, il ne se cherche pas des excuses. Le récit n’en est que plus glaçant à la première personne que conté par un narrateur ou bien les flics chargés des enquêtes. C’est vraiment un portrait de l’intérieur qu’Ellroy nous livre !

Mais pourquoi donc ce gamin est-il devenu un tueur en série ?

Martin, lorsqu’il était jeune, plutôt que de jouer dans l’équipe de football ou avec des gamins de son âge, il se crée un cinéma mental et il s’identifie à Super Saigneur, le méchant d’un comics de son enfance… Un super méchant qui aime le sang et le sexe…

« En leur ôtant la vie, je les ai connus aux instants les plus exquis de leur existence. Je les ai abattus dans la fleur ardente et saine de leur jeunesse, j’ai assimilé fougue et sexe, qui se seraient affadis, n’en eusse été l’usurpateur, les utilisant pour mon propre usage.

Je l’ai fait en partie pour mettre à mort mes cauchemars et contenir mes furies abominables, en partie aussi pour les frissons de pure émotion et l’intensité électrique de la sensation de pouvoir que je trouvais dans le meurtre.

Je ne peux mieux généraliser mes pulsions qu’en les résumant en ces termes ».

C’est lui qui permettra à Martin d’échapper à sa folie intérieure, celle qui le rend malade et le tourmente. Il veut se faire connaitre à la face du monde en tant que « Super Saigneur » dont il utilise les initiales « SS » pour signer ses crimes.

Martin croit qu’il va se sentir mieux et oublier ses traumas d’enfance dont il a refoulé un acte important. Nous l’apprendrons sur la fin.

Pourtant, comme je vous le disais, Martin n’a aucune excuse, le Mal existe, c’est tout.

La preuve en est qu’un jour, au hasard des tueries, il tue un homme dans le Wisconsin et se retrouve accusé du viol et du démembrement post-mortem de deux adolescentes.

La tournure dramatique de l’histoire est là : accusé d’un crime qu’il n’a pas commis.

Toute l’horreur arrivera avec la rencontre qu’il fera dans sa cellule : le véritable tueur se tient devant lui, il sait que Martin a tué un homme et en a tiré une photo. Cet homme exerce un boulot dans les forces de l’ordre et lui n’a pas eu de traumas dans son enfance. Mais le Mal existe, c’est ainsi…

Leur rencontre au sommet vous fera dresser les cheveux sur la tête tant ils sont froids et parce que le violeur admire le tueur qui en compte déjà 40 à son actif.

Il fera en sorte que Martin soit relâché. « Lis les nouvelles, on va parler de moi », lui déclare-t-il. Puis, par une suite d’articles de journaux et de rapports de police, nous suivrons leurs cheminements sanglants et meurtriers.

Âmes sensibles, abstenez-vous de lire ce roman, non pas à cause du sang et des descriptions des meurtres – l’auteur ayant eu l’intelligence de ne pas abuser de l’hémoglobine en sauce et des détails trop scabreux – mais en raison du voyage cauchemardesque où Plunkett sema la mort sur son passage, durant 10 ans (entre 1974 et 1984).

« Je dégrafai ma hache – auto-affûtable, acier brossé et revêtement en Téflon – et la balançai en direction de son cou. La tête fut sectionnée d’un coup net, le sang jaillit, les bras et les jambes s’agitèrent en soubresauts spasmodiques; puis tout son corps tout entier s’effondra en tas sur le sol.

La force du coup que j’avais donné me fit tournoyer, et pendant une seconde j’englobai dans ma vision la scène dans son entier : les murs éclaboussés de sang; le reste du cou d’où jaillissait un geyser artériel, le cœur continuant à pomper par réflexe ».

Je pensais sortir de ma lecture dégoûtée, mais au final, je m’en sors bien, ayant réussi à garder mes distances avec l’âme tourmentée de Plunkett et sa logique froide qui n’est logique que pour lui. Mon blindage était solide !

Sans problème, je pourrais me plonger dans un récit de Jack l’Éventreur… Mais je ne vais pas tenter le Diable, tout le temps !

Un livre fort qui, bien que fiction, vous donnera l’apparence d’un récit véridique ou « comment accompagner un tueur en série pas à pas »…

Du tout grand art…

« Et si j’ai conquis le droit à la crédibilité en me décrivant avec honnêteté, jusque dans mes faiblesses, alors, croyez-moi lorsque je vous dis ceci : j’ai atteint des sommets de puissance et de lucidité que nul terme ne pourra jamais mesurer, fût-il logique, mystique, ou humain. Telle a été l’inviolabilité sanctifiée de ma folie ».

« J’ai l’intention de découvrir ce qu’il en est, en me tournant vers l’intérieur de moi-même, en fermant tous mes sens au monde; jusqu’à l’implosion, vers des espaces au-delà de toutes les lois, de toutes les routes, de toutes les limites. Sous quelque forme obscure, ne continuerai ».

Livre participant au challenge « Thrillers et polars » de Liliba (2013-2014) et  Le « Challenge US » chez Noctembule.

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28 réflexions au sujet de « Un tueur sur la route : James Ellroy »

    • Mon cher petit mulot, tout est dit dans ton commentaire et je t’en remercie ! Tout est super 😀

      C’est à lire ! Magnifique, mais faut se blinder la tête avant de commencer la lecture…

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    • Merci à toi, Fabe, pour ce comm qui fait du bien !

      Oui, dans la tête du tueur, c’est plus intime, plus trash, plus violent. Ellroy a brillamment réussi son coup, je trouve.

      L’âme de Plunkett était plus noire que du café !

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  1. Un très beau billet qui rend hommage à ce roman très noir que j’ai lu il y a des années ! Eh oui, je lisais des romans noirs à une époque ! Je me souviens que je n’osais même plus bouger un cil et que je dormais la lumière allumée, réveillant mon chéri de l’époque si j’avais besoin d’un verre d’eau. D’ailleurs, après ça je me suis mise aux Bisounours… 😀 C’est un très bon auteur, faudrait que je relise mais quand ??? :O:

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    • 😀 Trop drôle, ton billet ! Il m’a fait hurler de rire (et je l’avais loupé, en plus !!).

      Non, j’ai pas eu peur, mais là, je lisais « le festin du serpent » et des scènes de médecine légale m’ont fait blanchir vers la page 80… comme quoi !

      Ellroy est dans ma pile de livres que je dois découvrir et je vais poursuivre avec ses oeuvres.

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  3. Ellroy confine au sérieux.
    Et là même notre belette reste droite dans ses bottes.
    Voilà une nouvelle fois le « maître » a frappé.
    Et tu es restée fidèle à son esprit avec cette très belle chronique.

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    • Oui, de temps en temps, on doit être sérieuse, j’ai d’autres livres pour me déchaîner. Frappée par Ellroy et Ellory aussi.

      Merci du petit mot qui me va droit au coeur, Collectif ! J’avais mon scalpel en main 😉

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  4. J’ai besoin d’une prescription ou pas pour l’acheter??? Si oui…tu peux me l’envoyer hein!!! Il me tente..et c’est bien grâce à toi car tu sais t’y prendre toi pour tenter une faible Foumette comme moi!!!

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    • Non, non, en vente libre, sans prescription et puis, si je dois jouer au docteur, je le ferai avec des hommes… 🙄

      Si je sais tenter les faibles Foumette comme toi, c’est parce que j’ai fait mes classes chez maître Yvan, le terrible tentateur du blog de la tentation, heu, de l’émotion !

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  5. J’ajoute à ma longue liste ! Ca a l’air captivant…
    c’est amusant que tu aies abandonné American Psycho : Moi aussi … (l’abus de description des vêtements et produits de beauté du monsieur m’ont lassée… même si je comprends la démarche) J’ai vu le film depuis, qui ne m’a pas vraiment convaincu.

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    • Oui, je soupirais devant cette débauche de descriptions et en plus, j’avais déjà pas tout capté dans la première scène et j’ai dû la relire pour tout mettre en ordre.

      Certains ont aimé le film, d’autre pas, c’est vraiment mitigé le film.

      Un tueur sur la route est bien mieux.

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