Le dernier Lapon : Olivier Truc [Enquêteurs Klemet et Nina 1]

Titre : Le dernier Lapon                                        big_4-5

Auteur : Olivier Truc
Édition : Métailié (2012)

Résumé :
L’hiver est froid et dur en Laponie. À Kautokeino, un grand village sami au milieu de la toundra, au centre culturel, on se prépare à montrer un tambour de chaman que vient de donner un scientifique français, compagnon de Paul-Emile Victor. C’est un événement dans le village.

Dans la nuit le tambour est volé. On soupçonne les fondamentalistes protestants laestadiens : ils ont dans le passé détruit de nombreux tambours pour combattre le paganisme. Puis on pense que ce sont les indépendantistes sami qui ont fait le coup pour faire parler d’eux.

La mort d’un éleveur de rennes n’arrange rien à l’affaire. Deux enquêteurs de la police des rennes, Klemet Nango, le sami, et son équipière Nina Nansen, fraîchement émoulue de l’école de police, sont persuadés que les deux affaires sont liées.

Mais à Kautokeino on n’aime pas remuer les vieilles histoires et ils sont renvoyés à leurs courses sur leurs scooters des neiges à travers l’immensité glacée de la Laponie, et à la pacification des éternelles querelles entre éleveurs de rennes dont les troupeaux se mélangent.

Petit Plus : Dans une atmosphère à la Fargo, au milieu d’un paysage incroyable, des personnages attachants et forts nous plongent aux limites de l’hyper-modernité et de la tradition d’un peuple luttant pour sa survie culturelle.

Un thriller magnifique et prenant, écrit par un auteur au style direct et vigoureux, qui connaît bien la région dont il parle.

C’était la journée la plus extraordinaire de l’année, celle qui portait tous les espoirs de l’humanité. Demain, le soleil allait renaître. Depuis 40 jours, les femmes et les hommes survivaient en courbant l’âme, privés de leur source de vie.

Critique : 
Après les steppes de Mongolie (Yeruldelgger), j’ai mis le cap sur la Laponie, ses hivers où les températures avoisinent les -30/40°, sa neige, ses nuits sans fin et ses minuscules heures d’ensoleillement car, je vous le donne en mille, l’action du roman se déroulait au mois de janvier.

Point de vue lumière en janvier, nous n’avons pas été gâté.

Mardi 11 janvier. Lever du soleil: 11h14; coucher du soleil: 11h41. 27 minutes d’ensoleillement.
La température était un peu plus clémente, avec un léger moins vingt. Mais le froid était mordant à cause du petit vent qui soufflait.

Ici, les nuits étaient longues… Des nuits aussi sombres que l’enquête à laquelle se sont retrouvés confrontés notre police des rennes.

Nous sommes à Kautokeino. Quel rapport peut-il y avoir entre un ancien tambour sami qui a été volé à même sa caisse d’emballage et la mort d’un éleveur de rennes ? À priori, aucun rapport… Pourtant, les voici confronté à un vol et à la mort de Mattis Labba, retrouvé poignardé près son guppi (sa cabane). Comble de l’ironie, ses oreilles ont été tranchées.

Klemet Nango de la police des rennes – unique flic sami de la ville – et Nina Nansen, sa nouvelle coéquipière toute fraichement issue de l’école de police du sud de la Norvège, vont devoir dénouer ce sac de nœud le plus vite possible : le vol du tambour fait gronder une partie de la populace car il a une grande valeur.

« Pendant des décennies, les pasteurs suédois, danois et norvégiens nous ont pourchassés pour confisquer et brûler les tambours des chamans. Ça leur faisait peur. Pensez donc, on pouvait parler avec les morts ou guérir. Ils en ont brûlé des centaines, des tambours. Il en reste à peine plus d’une cinquantaine dans le monde, dans des musées à Stockholm ou ailleurs en Europe. Et même chez des collectionneurs. Mais aucun chez nous, sur notre propre terre. Incroyable non ! ? Et là, enfin, ce premier tambour était revenu. Et on le vole ? C’est de la provocation ! »

« Pendant des décennies, les pasteurs suédois, danois ou norvégiens nous ont pourchassés pour confisquer et brûler les tambours des chamans. Ça leur faisait peur. Pensez donc, on pouvait parler avec les morts ou guérir. Ils en ont brûlé des centaines, des tambours ».

Sur fond de tension entre les samis – peuple originaire de Laponie, minoritaire – et une partie de la population norvégienne qui en a marre des privilèges que leur gouvernement leur accorde, nos deux policiers auront du renne sur la planche !

Roman assez noir,  non pas en raison du meurtre ou de la courte durée d’ensoleillement mais de par l’Histoire de la Laponie qui est abordée ici.

Entre les « gentils » colonisateurs qui voulaient toutes les richesses de la région et ont pris la population sami pour corvéable et tuable à souhait, avec les « gentils » évangélisateurs protestants qui leur ont fait renier leurs rites et leur religion, sans omettre les norvégiens qui ont scolarisés les enfants sami, leur interdisant de dire un seul mot dans leur langue d’origine, on ne peut pas dire que le lecteur a eu le loisir de regarder le soleil se lever après quelques mois de nuit noire. On en prend plein la gueule !

« Là où ils voyaient des mines et ce qu’ils appelaient le progrès, les éleveurs voyaient autre chose. Ils voyaient des routes qui couperaient leurs pâturages, des camions qui effraieraient leurs rennes, des accidents lorsque les animaux devraient traverser les routes ».

Si vous aimez les récits dopés au Red Bull, passez votre route car ici, le rythme est lent, tout en étant bien fourni car je n’ai pas eu un instant d’ennui ou le petit bâillement.

L’écriture est agréable à suivre, riche, envoutante, les pages défilaient sans que j’ai l’impression du temps qui passait.

Le récit, c’est un peu comme les pièces éparses d’un puzzle : au départ, tout est flou, mélangé, on ne voit pas à quoi on a affaire, ensuite, à force d’assembler des pièces, l’image se met peu à peu en place et de flou, on passe à quelque chose qui prend doucement forme, jusqu’à ce que les dernières pièces vous révèlent une trame complexe.

Les personnages sont attachants : Klemet, le flic taiseux, l’air blasé, sombre et sa jeune collègue toute fraiche, remplie d’idéaux et de soif de justice, en passant par Aslak, éleveur de rennes à l’ancienne, un personnage fort qui m’a profondément émue.

Aslak ne connaissait pas la peur. Si on le lui avait demandé, il aurait regardé sans comprendre. Mattis lui avait posé la question une fois. Il ne voyait pas ce qu’il voulait dire. La peur ? Aslak n’aimait pas les questions qui n’avaient pas de sens. On pouvait lui demander s’il avait faim, s’il avait sommeil, s’il avait froid. Pas s’il avait peur. Aslak savait ce qu’il devait savoir. La peur ne lui servait à rien. Alors il l’ignorait.

Dommage que les méchants soient affichés clairement d’entrée de jeu, même si j’ai eu tout de même des surprises.

Bref, le mélange de tous les ingrédients donnent une bonne soupe bien nourrissante, qui nous réchauffe malgré le froid et les engelures que j’ai récoltée à force de me coltiner sur des scooter des neiges avec nos policiers. J’ai eu du mal à déposer le roman une fois que j’ai eu fini… Il était profond.

« Tu vois, ces montagnes, elles se respectent les unes les autres. Aucune n’essaye de monter plus haut que l’autre pour lui faire de l’ombre ou pour la cacher ou pour lui dire qu’elle est plus belle…Les hommes devraient faire comme les montagnes ».

– Les Sami ont-ils des coutumes si différentes des scandinaves ? Il existerait des rites aussi sauvages chez les Sami ? Ils me donnaient pourtant l’impression d’être excessivement pacifiques.
– Ils le sont. En général. Cela m’étonne même qu’aucun d’entre eux ne t’ait encore dit que le mot guerre n’existait pas en langue sami.

Challenge « Thrillers et polars » de Liliba (2013-2014) et Lire « À Tous Prix » chez Asphodèle (Prix Quai du Polar 2013 et Prix Mystère de la Critique 2013).