L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea : Romain Puértolas

Titre : L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea

Auteur : Romain Puértolas                                                            big_3
Édition : Le Dilettante (2013)

Résumé :
Un voyage low-cost… dans une armoire Ikea ! Une aventure humaine incroyable aux quatre coins de l’Europe et dans la Libye post-Kadhafiste.

Il était une fois Ajatashatru Lavash Patel (à prononcer, selon les aptitudes linguales, «j’arrache ta charrue» ou «achète un chat roux»), un hindou de gris vêtu, aux oreilles forées d’anneaux et considérablement moustachu.

Profession : fakir assez escroc, grand gobeur de clous en sucre et lampeur de lames postiches. Ledit hindou débarque un jour à Roissy, direction La Mecque du kit, le Lourdes du mode d’emploi : Ikea, et ce aux fins d’y renouveler sa planche de salut et son gagne-pain en dur : un lit à clous.

« Quand vous aurez passé une semaine à planter les quinze mille clous dans les quinze mille petits trous prédessinés de la planche, vous ne vous poserez plus la question, monsieur, et vous regretterez de ne pas avoir pris le modèle, certes plus cher, moins confortable et plus dangereux, de deux cents clous. Croyez-moi ! »

« En 2009, Ikea avait renoncé à l’idée d’ouvrir ses premiers magasins en Inde, la loi locale imposant aux dirigeants suédois de partager la gérance de leurs établissements avec des directeurs de nationalité indienne, actionnaires majoritaires de surcroît, ce qui avait fait bondir le géant nordique. Il ne partagerait pas le pactole avec personne et encore moins avec des charmeurs de serpents moustachus adeptes de comédies musicales kitsch ».

L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, un spectacle en Eurovision qui a du battant, du piquant et dont le clou vous ravira. Non, mais.

Une histoire d’amour plus pétillante que le Coca-Cola, un éclat de rire à chaque page mais aussi le reflet d’une terrible réalité, le combat que mènent chaque jour les clandestins, ultimes aventuriers de notre siècle, sur le chemin des pays libres.

Critique : 
Que voilà donc une lecture rafraîchissante après des polars noirs sombres ! Un vrai petit bijou de fantaisie, de gaité, doublé d’un message et de piques à l’adresse des règlements à la con de nos « beaux pays » qui font que la vie des immigrés clandestins n’est pas toujours facile, eux qui ne sont pas nés du bon côté de la Méditerranée.

« Car sa seule faute avait été de naître du mauvais côté de la Méditerranée, là où la misère et la faim avaient germé un beau jour comme deux maladies jumelles, pourrissant et détruisant tout sur leur passage ».

« C’est d’ailleurs comme ça que la police connaissait le nombre approximatif d’immigrés illégaux en attente sur la zone. La Croix-Rouge avait servi deux cent cinquante couverts ? Et bien il y avait au moins deux cent cinquante clandestins dans le coin. Pour la police, ils étaient des clandestins, pour la Croix-Rouge, ils étaient des hommes en détresse. C’était déstabilisant de vivre avec une telle dualité et cette peur au ventre ».

Je ne sais pas si le périple du faux fakir Ajatashatru Lavash Patel (Aja pour les intimes) pourrait être réalisable (je pense que non), mais ce n’est pas là-dessus que je chicanerai parce que je n’ai pas envie de chicaner puisque ma lecture fut dépaysante et amusante.

Oui, j’ai aimé le côté burlesque de toute cette aventure rocambolesque.

Ce que je retiendrai de cette lecture, c’est le fait que toutes les rencontres faites par Aja le changeront radicalement. Comme nos rencontres que nous faisons peuvent nous changer dans le bon sens du terme. Même si, dans un cas de figure, l’enfer sera lui aussi pavé de bonnes intentions…

« Finalement, le monde n’était pas fait que d’arnaqueurs, de tricheurs et de charognes. Et, ces derniers jours, les rencontres lui avaient enseigné qu’il y avait bien meilleur profit que de prendre l’argent aussi frauduleusement aux gens, celui de le donner et de faire le bien autour de soi. S’il l’avait entendu de la bouche de quelqu’un d’autre, il aurait trouvé cela mielleux, dégoulinant de bons sentiments, démago au possible. Mais c’était tellement vrai ».

Certes, on pourra trouver l’humour un peu lourd et le style d’écriture un peu léger, mais je ne demandais pas un style alambiqué, je voulais juste un récit m’entraînant dans un ailleurs… Si je veux du style, je choisirai d’autres auteurs.

On pourrait dire aussi que la situation horrible des immigrants et des clandestins, de ces gens qui ont tout abandonné pour un avenir meilleur, a déjà été traitée par d’autres auteurs, de manière plus profonde, mais bon, nous ne sommes pas dans « Les raisins de la colère » non plus.

Ici, on traite le sujet mélangé avec de l’humour, mais sans se moquer d’eux.

« Eux, ils avaient tout abandonné pour se rendre dans un pays où ils pensaient qu’on les laisserait travailler et gagner de l’argent, même s’il fallait pour cela ramasser la merde avec les mains. C’était tout ce qu’ils demandaient, ramasser la merde avec les mains, du moment qu’on les acceptait. Trouver un travail honnête afin de pouvoir envoyer de l’argent à leurs familles, à leurs peuples, pour que leurs enfants n’aient plus ces ventres gros et lourds comme des ballons de basket, et à la fois si vides, pour qu’ils survivent tous sous le soleil, sans ces mouches qui se collent sur vos lèvres après s’être collées sur le cul des vaches. Non, n’en déplaise à Aznavour, la misère n’était pas moins pénible au soleil ».

Les personnages sont attachants, un peu stéréotypés, mais drôles. Les situations sont cocasses, improbables, le tout est léger… Mais le tout reste brillamment analysé !

« Pour quelqu’un venant d’un pays occidental de tendance démocratique, monsieur Ikéa avait développé un concept commercial pour le moins insolite : la visite forcée de son magasin. Ainsi, s’il voulait accéder au libre service situé au rez-de chaussée, le client était obligé de monter au premier étage, emprunter un gigantesque et interminable couloir qui serpentait entre des chambres, des salons et des cuisines témoins tous plus beaux les uns que les autres, passer devant un restaurant alléchant, manger quelques boulettes de viande ou des wraps au saumon, puis redescendre à la section vente pour enfin pouvoir réaliser ses achats. En gros une personne venue pour acheter trois vis et deux boulons repartait quatre heures après avec une cuisine équipée et une bonne indigestion ».

Bref, un livre à lire sans se prendre la tête, lorsqu’on a envie d’un peu de joyeuseté entre deux polars noirs. Un livre pour s’aérer l’esprit avant de replonger dans du plus sérieux.

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