Le monde à l’endroit : Ron Rash

Titre : Le monde à l’endroit                                            big_4-5

Auteur : Ron Rash
Édition : du Seuil (2012) / Points (2013)

Résumé :
Travis Shelton, 17 ans, découvre un champ de cannabis en allant pêcher la truite au pied de Divide Mountain, dans les Appalaches. C’est un jeu d’enfant d’embarquer quelques plants sur son pick-up.

Trois récoltes scélérates plus tard, Travis est surpris par le propriétaire, Toomey, qui lui sectionne le tendon d’Achille, histoire de lui donner une leçon.

Mais ce ne sera pas la seule de cet été-là : en conflit ouvert avec son père, cultivateur de tabac intransigeant, Travis trouve refuge dans le mobile home de Leonard, un prof déchu devenu dealer.

L’occasion pour lui de découvrir les lourds secrets qui pèsent sur la communauté de Shelton Laurel depuis un massacre perpétré pendant la guerre de Sécession.

Confronté aux ombres troubles du passé, Travis devra également affronter les épreuves du présent.

Le père, Toomey, Leonard, trois figures qui incarnent chacune une forme d’autorité masculine, vont tragiquement façonner son passage à l’âge d’homme.

Petit plus : Ce roman, le troisième de Ron Rash — après Un pied au paradis et Serena — à être traduit en français, confirme par son lyrisme âpre que cet écrivain est avant tout un poète, ardent défenseur de sa terre et de la mémoire de celle-ci.

« Aussi impitoyablement la force écrase, aussi impitoyablement elle enivre quiconque la possède, ou croit la posséder. De toute façon elle change l’homme en pierre… et une âme placée au contact de la force n’y échappe que par une espèce de miracle ». C’est une femme qui s’appelait Simone Weil, qui l’a écrit, à Paris, en 1940. Elle ne faisait pas de théorie. C’était un témoin.

Critique : 
Travis Shelton a 17 ans et au moment où il remonte la rivière, il ne sait pas encore que sa partie de pèche aura des répercussions sur le reste de sa vie… Il ne sait pas encore que ses actes, ses humeurs, son impulsivité, auront des conséquences graves plus tard.

Comme quoi, le battement d’aile d’une cuiller « Panther Martin » en argent au bout d’une canne à pèche peut déclencher un tsunami d’événements.

Il n’avait pas pêché depuis l’automne et ce serait agréable de sentir l’eau palpiter contre ses jambes, encore meilleur de sentir le moment où une truite mordait, cette secousse remontant de son poignet le long de son bras et jusqu’à son cerveau, comme si le courant n’était pas de l’eau mais de l’électricité. À cet instant-là, avant de pouvoir évaluer la charge qui courbait la canne ou le bourdonnement du frein, vous ignoriez si la truite n’était pas plus grande que votre main ou la plus grosse de votre vie.

Travis, tout comme la truite devant qui ont agite un leurre, s’est fait ferrer par un terrible leurre : des plants de cannabis ! Il est si simple d’en chiper quelques uns afin de les vendre et de payer son assurance voiture.

Bingo, tel une truite mouchetée, Travis va céder et mordre dans l’hameçon, prenant même le risque de revenir une deuxième et une troisième fois. Grave erreur ! Toomey, le proprio, n’est pas content du tout et le tendon d’Achille de Travis en subira les conséquences.

— Pour venir une deuxième fois, fallait du courage. Même si j’avais pigé que c’était toi j’aurais laissé couler, rien que pour la crânerie de ce que t’avais fait. Mais venir une troisième fois c’est carrément idiot et cupide. C’est pas comme si tu étais un petit merdeux. T’es assez vieux pour avoir un peu de bon sens.

Le problème de notre Travis, c’est qu’il souffre du manque de reconnaissance de son père, véritable handicapé des sentiments, incapable de féliciter ou de remercier son fils pour le travail abattu…

« Chaque fois que dans sa vie, il avait merdé, personne ne s’était proposé pour partager les reproches, mais maintenant qu’il avait fait quelque chose de bien, on se bousculait au portillon pour s’en attribuer le mérite ».

Vous avez sans doute dans votre entourage des gens qui au lieu de voir ce qui est bien fait, met le doigt sur le petit truc qui n’est pas fait ou pas bien fait.

Commencer à penser qu’on est trop bien pour avoir de la terre sous les ongles. C’était le genre de truc que son père dirait s’il entendait un discours pareil, trouvant à critiquer parce qu’il était impossible à satisfaire.

Le père de Travis est ainsi et il sera « le détonateur » de tout le reste. S’il avait prodigué un peu d’attention à son fils, ce dernier ne se serait pas enfui après son agression par les Toomey – père et fils – pour atterrir chez Leonard Shuler, le revendeur de drogue et d’alcool du coin.

Mes lectures avec Ron Rash sont toujours un découverte : sa plume continue de m’enchanter, ses histoires me font voyager, ses personnages sont toujours d’une grande profondeur et d’une complexité qui me fait les imaginer bien vivant.

Il y a du contraste dans ces personnages. Entre un Carlton Toomey, véritable montagne de muscles d’1,40m, monstre sans pitié qui possède une voix qui, quand il entonne un Gospel, fait chialer l’assistance et un ancien professeur qui, suite à une manipulation, s’est retrouvé accusé de dealer de l’herbe et qui, maintenant, le fait vraiment, le contraste est étonnant.

Pas de lac, mais malgré ça, on continue d’explorer les tréfonds de l’être humain, le tout sur fond de nature sauvage et de guerre de sécession.

Oui, les événements passés agissent encore sur ceux du présent.

Travis va devoir se prendre en main et on va le suivre durant sa remontée de la pente, cherchant toujours cette reconnaissance qui lui manque.

Un roman sombre, noir, même, avec tout juste une lueur d’espoir qu’il faudra protéger du vent afin de ne pas moucher la chandelle.

— J’ai pas peur de vous », dit-il.
Leonard laissa aller son regard plus bas et vers la droite, comme si quelqu’un était assis sur une chaise à côté de Travis. Quelqu’un qui ne prenait pas davantage au sérieux les paroles du gamin.
— Quand le monde se sera occupé de toi pendant quelques années, tu frimeras un peu moins, remarqua-t-il, sans plus sourire. Si tu es toujours vivant.

Ici, on se promène dans l’Amérique profonde, celle des gens un peu rustres qui doivent composer avec la nature qui n’est pas une tendre, par là, et une histoire de massacres durant une sale guerre civile.

« On pourrait croire qu’ils n’auraient pas fait un truc pareil à leurs voisins, remarqua-t-il. L’histoire en témoigne autrement. Bien souvent les gens font pire à ceux qu’ils connaissent qu’à des inconnus. Dans le cas de Staline et d’Hitler, c’est sûr ».

Un roman où s’entremêlent l’Histoire, le premier amour, l’amitié, les drogues, du mystère (les notes d’un médecin en 1850 à la fin de la guerre civile), les conneries d’un adolescent et toutes les conséquences qui peuvent en découler d’une manière stupide… Travis mérite parfois des baffes !

Ah, si tout le monde y avait mis un peu du sien, on n’en serait pas arrivé là ! Mais on serait passé à côté d’un grand roman qui m’a mis la tête à l’envers mais le coeur au bon endroit.

Il y a de la beauté en ce monde, leur avait-il dit, plus de beauté qu’aucun de nous ne peut le concevoir, et jamais nous ne devons l’oublier.

Pendant deux ou trois minutes, il fut incapable de répondre. Il s’était passé trop de choses ce soir-là, et rien ne tenait debout. Tout était déglingué, le monde n’était plus d’aplomb. C’était comme d’être sur un manège à la foire, tout, autour de lui, bruyant, aveuglant et tourbillonnant.

— Bêtise et ignorance, cela n’a rien à voir. On ne peut pas guérir quelqu’un de sa bêtise. Quelqu’un comme toi, qui est simplement ignorant, il se pourrait qu’il y ait de l’espoir.

Challenge « Le mois Américain » chez Titine, Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur et « Ma Pedigree PAL – La PAL d’excellence » chez The Cannibal Lecteur.