Dans le grand cercle du monde : Joseph Boyden [NUM]

Titre : Dans le grand cercle du monde                              big_4

Auteur : Joseph Boyden
Édition : Albin Michel (2014)

Résumé :
Un jeune jésuite français venu en Nouvelle-France pour évangéliser les Indiens est abandonné par ses guides et capturé par les Hurons en même temps qu’une jeune Iroquoise.

Petit Plus : Après « Le Chemin des âmes » et « Les Saisons de la solitude » qui l’ont imposé parmi les grands écrivains canadiens contemporains, Joseph Boyden poursuit une œuvre ambitieuse.

Situé dans les espaces sauvages du Canada du XVIIe siècle, ce roman épique, empreint tout à la fois de beauté et de violence, est d’ores et déjà considéré comme un chef-d’œuvre.

Trois voix tissent l’écheveau d’une fresque où se confrontent les traditions et les cultures : celle d’un jeune jésuite français, d’un chef de guerre huron, et d’une captive iroquoise.

Trois personnages réunis par les circonstances, divisés par leur appartenance.

Car chacun mène sa propre guerre : l’un pour convertir les Indiens au christianisme, les autres, bien qu’ennemis, pour s’allier ou chasser ces « Corbeaux » venus prêcher sur leur terre.

Trois destins scellés à jamais dans un monde sur le point de basculer.

Mêlant lyrisme et poésie, convoquant la singularité de chaque voix – habitée par la foi absolue ou la puissance prophétique du rêve – Boyden restitue, dans ce roman d’une puissance visuelle qui rappelle Le Nouveau Monde de Terrence Malick, la folie et l’absurdité de tout conflit, donnant à son livre une dimension d’une incroyable modernité, où « le passé et le futur sont le présent ».

Critique : 
Maître Corbeau, sur sa chaire perchée, tenait dans son bec ce langage : « Convertissez-vous et vous entrerez au Royaume des Cieux ».

Les Sauvages, par ce bagou peu alléchés, lui tinrent à peu près ce langage : « Casse-toi, pauv’ con ! ».

Cette entrée en matière humoristique – bien que résumant les grandes lignes ce superbe roman – omet la manière bien plus subtile dont se déroulera cette évangélisation du peuple des Hurons.

L’auteur fait dans le sérieux, moi pas. Mais la lecture (faite entièrement sur liseuse) fut enrichissante et enivrante…

Le récit m’a emporté en Nouvelle-France, au 17ème siècle, dans une tribu Wendat (Hurons) où le père Christophe vient de débarquer, ne doutant pas qu’il arrivera à évangéliser ceux qu’il nomme « les Sauvages ». Lui sera surnommé « Corbeau » par les gens de la tribu.

« Avant l’arrivée des Corbeaux, vos prêtres, nous avions la magie. Avant la construction de vos grands villages que vous avez si grossièrement sculptés sur les rivages de la mer intérieure de notre monde en leur donnant des noms arrachés à nos langues – Chicago, Toronto, Milwaukee, Ottawa -, nous avions aussi nos grands villages sur ces rivages-là. Et nous comprenions notre magie. Nous savions ce que l’orenda impliquait ».

Nous sommes face à un roman à 3 voix : 3 voix aussi dissemblables qu’elles sont indissociables…

Premier narrateur, le père Christophe, notre jésuite. En second, une jeune iroquoise prénommée « Chutes-de-Neige » dont la famille vient d’être massacrée par le troisième narrateur « Oiseau », un chef Huron qui va l’adopter comme sa fille. Oui, il massacre la famille mais il adopte…

Ce changement de narrateur à chaque chapitre donne un autre souffle au roman, nous faisant entrer dans la peau et les pensées de trois personnes différentes, avec une culture différente (de par le sexe du personnage, sa place dans la société ou son origine ethnique) et un mode de vie diamétralement opposé (prêtre et guerrier chasseur).

Si j’ai eu envie de baffer bien souvent le jésuite, il est tout de même remonté dans mon estime à la fin, en faisant preuve d’un courage que je n’aurais jamais eu.

Oiseau, grand guerrier, à eu le cœur brisé par le massacre de sa famille. Alors, en juste vengeur qu’il est, il massacre lui aussi des gens de la tribu responsable de la mort des siens et adopte la fille des gens dont il vient de défoncer la tête…

Chutes-de-Neige est habitée par la vengeance envers Oiseau, mais on sent le personnage mûrir, jusqu’à devenir une femme. Son évolution est présente au fil des pages, la gamine changeant au fil des saisons qui passe dans le récit.

Tout le récit est baigné par de l’incompréhension et de la méfiance de part et d’autre des protagonistes (prêtre, Wendats et Chute-de-Neige). Comme des chiens qui se reniflent, les Wendats observent avec des sourires ce Corbeau qui fait d’étranges signes et notre jésuite implore Dieu de leur pardonner parce qu’ils sont des sauvages.

Pourtant, je ne les ai pas trouvé si « sauvages » que ça, moi, ces Hurons ! Ils vivaient juste de manière différente, c’est tout. Cela en fait-il des barbares pour autant ? Non.

« La laine n’est pas le plus mauvais des textiles dans ce pays. Elle fascine les Sauvages qui m’interrogent tout le temps pour savoir de quel animal elle provient. J’essaie alors d’expliquer ce que sont les moutons, la domestication et l’élevage, et je réussis uniquement à dire que là d’où je viens, nous parquons pour notre consommation de grands troupeaux d’animaux qu’ils ne peuvent même pas imaginer. Dieu le veut ainsi. L’idée qu’on puisse avoir des troupeaux de gentils chevreuils ou d’orignaux qui vont gaiement au massacre quand les hommes désirent manger de la viande déclenche leur hilarité. Certains doutent franchement qu’il soit bon de mener une vie aussi facile. La question me passionne ».

Ce roman magistral est une immersion dans la culture des différentes peuplades qui composaient la « Nouvelle France » pendant la colonisation et l’évangélisation. Impuissant, on assistera à un changement radical chez ces gens avec la découverte des armes à feu par la tribu « ennemie ».

Oui, l’homme Blanc a tendance à faire pourrir les fruits intacts qu’il touche… Il lui impose sa pensée, veut imposer son mode de vie, son Dieu. Oui, nous avons corrompu des tas de gens qui ne nous demandaient rien. Juste parce que nous estimions que c’était « pour leur bien ». L’enfer est pavé de bonnes intentions, c’est bien connu.

Attention, les Hurons n’étaient pas des tendres non plus et se livraient entre eux à des guerres sans merci, mais ils le faisaient avec leurs propres armes, des arcs, des lances et pas avec des mousquets !

Nous ap­par­te­nons à cette terre. Nous par­lons des langues si­mi­laires, nous culti­vons les mêmes plantes et nous chas­sons le même gi­bier. Pour­tant, nous sommes en­ne­mis et nous cher­chons mu­tuel­le­ment à nous dé­truire. Je ne com­prends pas.

Un tout grand roman que j’ai dévoré en peu de temps, malgré les petits temps morts qui parsèment le récit. Les personnages étant tous bien décrits, ils étaient des plus agréable à suivre afin de les voir évoluer dans le bon ou le mauvais sens.

Quant à l’écriture, c’était un petit bijou, tant au niveau des descriptions que des personnages.

Le charbon dans mes entrailles consume les franges de mon profond chagrin. Ses flammes lèchent ma souffrance que je sens devenir aiguisée comme le bord d’une coquille de clam. Je la sens se changer en quelque chose qui a les couleurs du sang et du charbon de bois, et ces couleurs soulagent un tout petit peu ma douleur.

Seul bémol, quelques scènes de tortures qui auraient pu être suggérées et pas décrites. Trop de violences tue la violence et j’aimais mieux la violence sous-jacente du début que celle, brute de décoffrage, qui sévit à la fin.

Quand au titre, j’aurais préféré qu’ils laissent l’original « Orenda » qui non content d’éveiller notre curiosité, trouvait réponse dans le récit.

Pour le reste, un grand roman.

Challenge « Le mois Américain » chez Titine, Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur, Lire « À Tous Prix » chez Asphodèle (Prix Littérature Monde 2014) et « Ma Pedigree PAL – La PAL d’excellence » chez The Cannibal Lecteur.

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16 réflexions au sujet de « Dans le grand cercle du monde : Joseph Boyden [NUM] »

    • Je l’ai en numérique, si ça te branche…. (tu seras au courant en étant « branché » mdr).

      Je me casse le c**, heu, la tête, pour trouver des intros qui changent, qui pulsent, qui font esclaffer les gens aux petites lueurs blafardes de l’aube tremblotante.

      Pffff, je l’ai placée !! 😀

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    • Je dois lire « des saisons de solitude » et j’avais lu « le chemin des âmes » qui est superbe, un véritable coup de coeur !

      « Dans le grand cercle » fut mon premier livre sur MA liseuse… j’en suis toute z’émue !

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  1. Ping : Billet récapitulatif du mois américain 2014 | Plaisirs à cultiver

  2. Il est noté depuis pas mal de temps, rhaaaa, mais passer à l’acte ? Avec la PAL indécente que j’ai ? Non, pas pour l’instant mais je lirai cet auteur majeur…(année à fixer) (pas trop tard non plus, avant que je ne sucre les fraises 😆 )…………………………………………………………………

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