Le dernier arbre : Tim Gautreaux

316608~v~Le_Dernier_ArbreTitre : Le dernier arbre                                                                   big_5

Auteur : Tim Gautreaux
Édition : Sueil (2014)

Résumé :
Randolph, fils d’un riche négociant en bois de Pittsburgh est expédié par son père en Louisiane pour y récupérer son aîné Byron, qui fait office de constable dans une exploitation forestière perdue au milieu des marais.

Les ouvriers sont rongés par les fièvres et l’alcool, et Byron, moralement dévasté par son expérience de la Première Guerre en Europe.

Un misérable saloon tenu par des Siciliens (la Mafia étend son bras tout-puissant jusqu’aux bayous) catalyse la violence et le manque d’espoir de ces hommes coupés du monde. Tandis que Byron règle les problèmes à coups de feu et de poing, Randolph, lui, croit encore aux vertus du dialogue et de la diplomatie pour maintenir l’ordre dans la « colonie ».

Plus approche le moment où le dernier arbre sera coupé, et les ouvriers renvoyés chez eux aussi pauvres qu’ils étaient arrivés, plus l’on doute de voir Randolph ramener son frère à la civilisation — et à la raison.

Grand roman « sudiste » sur la fraternité et la paternité, mais aussi sur l’impitoyable capitalisme des années 20 dans une Amérique ivre de progrès technique. Un pays où être un bon citoyen, c’est être riche, ce qui signifie que celui qui possède l’argent est aussi celui qui dicte la loi.

Critique :
Bienvenue à Nimbus, concession forestière des Aldridge, un des nombreux trous du cul de la Louisiane. Bienvenue dans un enfer chaud et humide.

Attention, regardez où vous mettez les pieds car il y a des mocassins d’eau qui se nichent dans les flaques boueuses. Et rien à voir avec la chanson ♫ tes mocassins et les miens ♪ car ici, nous parlons de serpents d’eau.

Dans ce roman, les gars, va falloir bosser dur durant de longues années, le temps de couper tous les arbres, des cyprès chauves. Scier les troncs, les débiter 6 jours sur 7 avant de vous saouler la gueule du samedi soir au lundi matin dans le bastringue tenu par un sicilien louche ayant des cousins mafiosi.

Oubliez les syndicats et les droits des travailleurs, car en 1923, seuls les riches ont des droits. Je ne vous parlerai même pas du cas où vous seriez de couleur… là, le mot « droit » n’existe même pas pour vous, hormis celui de fermer votre gueule.

— Bon sang de merde, marshal, pourquoi vous avez descendu mon seul Blanc ? Merville cracha juste à côté de la botte du pilote.
— Le docteur refuse de soigner les nègres. Allez chercher votre brancard et emmenez-le à la clinique.

Sans user d’artifices, l’auteur nous décrit l’Amérique des années 20, celle qui avance à pas de géant, qui industrialise tout, qui déforeste tout… Le roman vous plongera dans un marais où les conditions de vie et de travail sont inhumaines, les accidents graves ou mortels nombreux et où le racisme, tel l’alligator dans le bayou, règne en maître.

Utilisant une multitude de personnages, tous bien travaillés, tous bien distincts – certains étant même très attachants – l’auteur explore une partie des années 20, avec tout ce qu’elles avaient de démesuré niveau progrès industriel (le téléphone et les constructions à tout va, en bois). Sans oublier le traumatisme de la Première Guerre, bien présent chez un des frères Aldridge, Byron.

— J’ai compris que notre première vague d’assaut, lourdement chargée, était censée se faire faucher par l’artillerie allemande et rester coincée dans les barbelés, nos corps servant de dépôts d’armes pour les vagues suivantes, tu vois ? C’est à ce moment-là que j’ai su ce que valait une vie humaine aux yeux d’un de ces maudits généraux.

C’est toute la vie de la concession forestière qui se déroule dans ce roman aussi profond que l’étendue des cyprès : les maladies, les accidents, le débit de boisson, la mafia qui tient les ouvriers par l’alcool, les putes et le jeu, ces hommes dépensant jusqu’à leur dernier sous dans ce bouge dégoutant.

La sueur a coulée sur mon front durant la lecture, non pas que le roman était pompant, mais il est tellement puissant que j’ai été emportée dans le bayou, suivant ses méandres tortueux et boueux, j’ai pataugé dans tout cela et j’en suis ressortie bouleversée, épuisée, secouée… L’âme de certains hommes est plus boueuse et tortueuse que les méandres de ce diable de bayou !

La tension est palpable tout au long de l’histoire, les salauds vous harcèlent comme un moustique la nuit, vous ne savez jamais quand ils vont frapper et c’est au moment où l’attention se relâche qu’ils en profiteront pour vous piquer définitivement d’une balle bien placée.

Il y a aussi dans ce récit de l’amour fraternel, celui d’un frère cadet (Randolph) qui ne sait rien de la Grande Guerre et qui voudrait aider son aîné (Byron) à se ressaisir, lui qui a vu les horreurs de Verdun. Un père aussi, qui voulait que son fil Byron fasse la guerre, qu’il soit un héros, qu’il aille au feu et qui ne comprend pas pourquoi il est revenu traumatisé, se réfugiant dans l’alcool et le fuyant comme la peste.

Cette pensée ne lui apporta nul réconfort; cependant, elle lui donnait un aperçu du puits abyssal rempli de sombres pressentiments dans lequel tombait son frère chaque fois qu’il ouvrait les yeux sur une aube nouvelle.

Tant de personnages dont j’ai partagé la vie, les souvenirs sur cette Amérique, tout ces gens que je dois quitter, maintenant, les laisser aller ailleurs, détruire une autre forêt (pour les Aldridge), reconstruire d’autres baraquements minables et continuer à se faire exploiter car une partie de ces pauvres gars,  après 5 années de dur labeur, n’ont même pas mis un dollar de côté sur un compte en banque et repartent avec les mêmes frusques sur le dos.

Il savait que le monde des humains n’était qu’une installation temporaire, un ouvrage de pacotille qui exploitait la nature avant d’être lui-même absorbé par le monde qu’il avait tenté de détruire.

Un grand roman coup de cœur qui ne vous laissera pas indifférent, un roman sur l’impitoyable capitalisme des années 20 dans une Amérique qui se gave de progrès technique au point de ne pas réfléchir et de détruire tout le capital « arbres ». Ici, c’est pas Zorro qui fait la loi, mais les Zéro qu’on a après les chiffres, sur un compte en banque.

Un grand roman presque en vase-clos, dans un décor dévasté par les crues, la boue… Une nature qui était magnifique mais qui sera dévastée car ici, on coupe les arbres jusqu’au dernier…

Cependant, lorsque le train pénétra en ferraillant dans une clairière de quarante hectares hérissée de souches, le hameau lui apparut comme une maquette de ville en bois, pas encore peinte, bricolée par un gamin à l’aide d’un canif émoussé. Jonché de bois mort – des cimes d’arbres détachées du tronc – sillonné par trois rues boueuses, le lieu ne semblait pas ancien mais gorgé d’eau, torturé par les intempéries, assailli par les mauvaises herbes.

Enfile tes bottes, prends ta scie et regarde où tu marches, des fois qu’un alligator ou un serpent te mordrais… gaffe aussi aux mafiosi, comme ces animaux précités, ils n’aiment pas qu’on les dérange dans leur petit business…

Prends une Winchester à plusieurs coups et laisse-toi tenter par un verre de whisky frelaté dans le troquet. La paye n’est pas bonne, la boisson non plus, les conditions de travail sont merdiques, mais putain, tu vas lire un sacré bon roman !

Le « Challenge US » chez Noctembule et le Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2015-2016).

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CHALLENGE - Thrillers et polars 2015-2016 CHALLENGE - US

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30 réflexions au sujet de « Le dernier arbre : Tim Gautreaux »

    • Même sans le moral tu aimerais le livre, mais c’est vrai que ça te plombera l’ambiance morose, mais tu seras dans le ton…

      PS : je retrouve plus ton adresse mail, si tu as encore la mienne (celle en gmail), peux-tu m’envoyer un mail avec les livre que tu désires, papa Nowel fera le reste 😉

      J'aime

  1. bien aimé, mais je ne l’ai pas chroniqué, va savoir pourquoi… je lui ai trouvé, avec une intrigue différente, des correspondances avec Serena de Rash. il est peut-être plus complet d’un point de vue sociologique. Mais le style de Rash…

    Aimé par 1 personne

    • Si tu le consommes avec le fameux modération, ça devrait pas te rendre aveugle, parce que ce serait con, y’a pas de sécu !! Et t’auras rien d’autre pour te payer des godets si tu sais pu travailler…

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  2. Putain tu sais être convaincante toi!
    J’ai toute confiance en toi soeur de daube , alors je n’hésite pas une seule seconde!
    C’est quoi cette chanson avec les mocassins? ? Encore un tube belge des années 80 ??

    Aimé par 1 personne

  3. Ping : Bilan Livresque : Août 2015 | The Cannibal Lecteur

  4. Ravie que tu ne te sois pas perdue dans les bayous avant de nous délivrer ce billet ! Ça vaut son pesant de cacahuètes, et donne (encore) la fièvre tentatrice (que j’attrape souvent par chez toi au fait !) 😉

    Aimé par 1 personne

    • Bon, faudra que je me calme et que je présente quelques daubes pour éviter la tentation à mes petit(e)s camarades. mdr

      Il s’en est fallu de peu que je me perdisse dans les bayous ou les tripots mal famés ;-))

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