Bienvenue à Oakland : Eric Miles Williamson

Titre : Bienvenue à Oakland

Auteur : Eric Miles Williamson
Édition : Points – Roman Noir (2012)

Résumé :
T-Bird Murphy est un homme révolté qui rejette la société et vit dans un garage isolé du Missouri. Violent, raciste et marginalisé, il revendique la déchéance comme nouvelle forme de liberté et tire sa force de la musique et de la littérature, apprises en secret.

Critique :
Bienvenue à Oakland ? Mon cul, oui ! Pas vraiment la destination rêvée pour les vacances et une fois la lecture entamée, on est vachement heureuse de ne pas être originaire de là.

Y a rien de plus beau que la volonté de vivre lorsqu’on baigne dans le désespoir absolu. L’espoir c’est pour les connards. Il n’y a que les grandes âmes pour comprendre la beauté du désespoir.

Qu’est-ce qui à Oakland ? Des gens qui travaillent pour gagner leur vie, des bosseurs manuels, des trimeurs, des esclaves, genre damnés de la terre, des gens qui se salissent dans leur boulot et qui ne seront jamais propres, même après s’être lavé les mains à la javel  ou à l’essence de térébenthine.

Il y a, dans ces pages, un monde souterrain, une faune d’humains qui vivent d’une autre manière que nous, des gens qui ont les mains abîmées à force de les avoir plongées dans le cambouis ou de les avoir récurées au solvant.

Ce livre ne raconte pas comment j’ai surmonté l’adversité ou lutté contre mon environnement, parce que j’aime et que j’ai toujours aimé mon milieu – sauf la fois où j’ai fait le snob en épousant une fille des quartiers résidentiels.

Ce livre parle de gens qui travaillent pour gagner leur vie, les gens qui se salissent et ne seront jamais propres, les gens qui se lavent les mains à la térébenthine, au solvant ou à l’eau de javel …quand ils pèlent comme un serpent qui mue, dessous il reste encore de la graisse, de l’huile et de la crasse, imprégnées jusqu’à l’os. Pour toi, ce sont des personnages, pour moi c’est la famille, ceux avec qui j’ai grandi.

Bienvenue chez le peuple de l’abîme version américaine. T-Bird, le narrateur, n’a pas eu besoin de se déguiser pour découvrir la vie de ces miséreux alcoolos, drogués, paumés, cocus de première, non, il y est né, il y a grandi et même après s’en être sorti, il y est revenu, parce que c’est ici son Home Sweet Home, même si avait rêvé d’aller chez les Autres, ceux qui avaient du fric et qui  l’étalaient.

Ils me foutaient la gerbe, parce que leur monde était à une telle distance du mien, tellement barré dans les étoiles, que c’est tout juste si j’avais droit, de temps à autre, à une petite culotte en soie en dentelle qui ne sortait pas du centre commercial du coin. Mais je voulais une adresse, un numéro de téléphone, une vie normale et sans surprise. Je voulais une télévision que je pourrais regarder tous les soirs de la semaine, un lit et des rideaux. Je voulais être heureux, aussi heureux qu’eux. Aussi heureux qu’eux.

Âmes sensibles ou puritaines, abstenez-vous d’ouvrir ce roman et de le lire car le narrateur ne fait pas dans la dentelle, c’est cru, violent, sans édulcorant, brut de décoffrage. Nous explorons le monde d’en bas…

Ce dont on a besoin, c’est d’une littérature imparfaite, d’une littérature qui ne tente pas de donner de l’ordre au chaos de l’existence, mais qui, au lieu de cela, essaie de représenter ce chaos en se servant du chaos, une littérature qui hurle à l’anarchie, apporte de l’anarchie, qui encourage, nourrit et relève la folie qu’est véritablement l’existence quand nos parents ne nous ont pas légué de compte épargne, quand on n’a pas d’assurance retraite, quand les jugements de divorce rétament le pauvre couillon qui n’avait pas de quoi se payer une bonne équipe d’avocats, une littérature qui dévoile la vie de ceux qui se font écrabouiller et détruire, ceux qui sont vraiment désespérés et, par conséquent, vraiment vivants, en harmonie avec le monde, les nerfs à vif et à deux doigts de péter un câble, comme ces transformateurs électriques sur lesquels on pisse dans la nuit noire d’Oakland.

Avis aux puritains : si vous voulez tout de même le lire, vous me ferez le compte de tout les gros mots tels que enculés, putains, bites, loches, baiser, merde, nègres, négros, et j’en passe !

Oui, le style est cru, violent, les paroles haineuses, la plume n’y va pas par quatre chemins, elle a la rage et le narrateur digresse souvent dans son récit, nous expliquant des tas de choses tout en nous causant d’autre chose et j’ai parfois perdu le fil du départ. Mais on s’habitue vite et le récit devient addictif.

Dans ces pages, on ne fréquente pas le beau monde, ni le haut du panier, on est dans une sorte de ghetto blanc, chez ce qu’on appelle des White trash, ou déchets blancs, on boit dans un bar miteux, on croise des gens peu fréquentables, mais uni par une profonde amitié et par le fait qu’ils vivent dans le même quartier.

L’Amérique décrite ici n’a rien à voir avec ce que l’on voit dans les séries clinquantes, nous ne sommes pas à Beverly Hills mais à Oakland avec les paumés de la vie, avec les gens qui, quoiqu’ils fassent, ne sortiront jamais de là et trimeront jusqu’à leur mort, qu’elle survienne dans leur lit, par un gang ou par un accident de travail.

Le père Camozzi était un expert en mariages. J’avais joué dans des mariages mexicains qui avaient tourné en guerre des gangs; une fois, je l’avais vu ouvrir le crâne de six gars avec une matraque qu’il cachait sous sa soutane.

Un roman noir qui malmène son lecteur, qui ne lui laisse que peu de fois respirer, qui insulte le lecteur bobo qui jouit de tout le confort.

Un roman dont l’auteur a trempé sa plume dans de la rage pure, dans le vitriol, mais sans jamais sombrer dans le manichéisme, le pathos ou dans la violence gratuite avec des descriptions insoutenables.

Bienvenue dans le monde des gens qui bossent pour ne pas crever de faim, pour essayer de payer leurs factures, d’avoir un toit sur leur tête ou au moins une caravane, bienvenue dans un monde où la femme n’en sort pas grandie (nos consœurs qui frayent dans ces pages sont de vraies salopes), où l’on boit pour oublier que l’on trime du matin au soir et qu’on change de boulot plus souvent que de calebard !

Quand on descend une salope dans son genre, surtout une salope d’ex, la caution va pas chercher plus loin que dans les deux mille. Les juges comprennent ce qu’un homme est obligé de faire parfois.

Noir c’est noir, il ne reste même plus l’espoir, pourtant, je me suis immergée dans cette noirceur avec facilité et j’ai même ri avec le bon tour  joué à Fat Daddy  ou avec certains personnages totalement déjanté.

Une lecture à réserver aux amateurs du genre, ou à ceux qui veulent que leur lecture leur foute un coup de pied dans le cul !

Et toi, qui est en pleine crise existentielle, j’ai un petit conseil à te donner : trouve-toi un putain de boulot. Les pauvres vont pas chez le psy. Ils vont bosser.

Personne ne savait que je lisais tous ces bouquins. C’est pas le genre de truc qui s’avoue, dans mon quartier. Si tu racontes qu’au lieu de mater le match des Raiders ou de picoler de la bière tu lis des bouquins, merde, tout le monde va penser que t’es une tarlouze, plus personne ne t’adressera plus jamais la parole et, ce qui est clair, c’est que plus personne ne te fera plus jamais confiance, pas avec cette tête remplie de gentilles petites conneries artistiques de coco, cette tête dans les nuages qui regarde tout le monde de haut. Si tu lis des bouquins, eh ben, tu le gardes pour toi.

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2016-2017) et Le « Challenge US 2016-2017 » chez Noctembule.

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34 réflexions au sujet de « Bienvenue à Oakland : Eric Miles Williamson »

  1. Mouais… le rêve américain… je crois que je n’y crois pas. Je suis en train de regarder la série The Good Wife en ce moment. Une série d’avocat qui balance pas mal sur le système légal américain, sur le caractère totalitaire de certains services spéciaux ou administrations… qui ne sont pas concernées par les lois communes… voire sur la police… j’y suis allée une fois aux states… l’accueil à la frontière était flippant! On se faisait gueuller dessus par des flics obèses prêts à mordre plus vite que leurs klebs prêts à être lâchés sur nous… ils nous parlaient comme à des merdes… alors sinon avait rien fait… genre de jouis de mon petit pouvoir en me passant les nerfs sur les gens… et ils profitent d’un système légal qui les met dans une position d’impunité et de pouvoir te retenir sans justifications si ta tête ne leur revient pas… Et pourtant j’étais juste une jeune touriste perdue dans un voyage organisé… et c’était 15 ans avant le 11 septembre!!! Et je passe sur la carte idiote que tu dois remplir quand l’avion atterri avec des questions du genre « venez vous pour commettre un attentat? »… Depuis c’est pire!!! 😱

    Et en effet… lors de ce voyage, j’ai entr’aperçu sur la route ces zones ou s’entassent les laissés pour comptes qu’on cache aux touristes… qui vivent dans des villes de mobiles homes… et tous ces gens laissés à leurs misères sans sécu (ils en ont une maintenant mais remises en cause et encore… sans avoir accès aux soins à là pointe réservés aux riches)… bref plus le temps passe moins ce pays m’intéresse! Un pays aussi inégalitaire qui se réfère à Dieu dans sa devise… qui a des pratiques totalitaires au nom de la sauvegarde de la démocratie… beurk! Je ne veux plus y mettre les pieds et toutes les histoires qui s’y rapportent me lassent!!!

    Or donc… pas pour moi.

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    • Super, on a envie d’y aller ! J’apprends des tas de choses grâce à toi, mais je ne sais pas pourquoi, ça me fait flipper !! mdr

      Napo disait que si on voulait connaître qqn, fallait lui donner le pouvoir… chez certains, ça les fait jouir et bander grave !! On va pas refaire le monde, tu le sais aussi bien que moi que certains flics ne se sentent plus péter dès qu’ils ont du pouvoir, mais mets-les seuls devant certains, et ils chieront dans leur froc ! Je ne respecte que les flics qui n’abusent pas de leur force.

      Oui, tout est à 2 vitesses, là-bas et si l’Obama Care tombe, ça va pas améliorer les choses !

      J’aime les auteurs américains, les romans américains, mais je ne voudrais pas y vivre !!

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      • En fait… les states se posant comme la caricature de ce qui déconne en Occident… j’en vient à croire que la démocratie c’est juste une tyrannie qui n’élimine physiquement que très rarement ses opposants, préférant le plus souvent se contenter d’une élimination sociale ou d’une disqualification de la parole de l’opposant ! Mais que vous soyez dans un régime totallitaire ou démocratique les élites gardent leur pouvoir jalousement et savent faire ce qu’il faut pour le garder sans partage!

        Ch’te jure… ces abrutis qui veulent mon vote sont en train de me transformer en anarchiste! Sauf que l’anarchisme ça devient aussi totalitaire que le reste quand ça s’organise! Donc je ne les rejoindrai pas non plus!!!😃

        Ch’te jure… ma neutralité politique totale tendrait à me transformer en Suisse… mais comme là bas ils doivent tout le temps voter aussi… je ne sais plus quoi faire!!! 🤣😂🤣

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        • Pas évident, je sais ! Mais de totus les régimes totalitaires, la démocratie est quand même ce qu’il y a de moins pire ! Puisque la tyrannie c’est ferme ta gueule (sinon on te tue), je choisirai toujours la démocratie et son « cause toujours » parce que je ne risque pas de finir en prison si je déplais à mon président tout puissant (genre Erdo Khan ou Kim Jonque ou Poux Tine : j’ai changé les noms, on ne sait jamais).

          À ce prix là, je préfère encore Fion !!!

          Si je savais quoi faire moi-même…

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  2. J’adore ton logo à la fin de ton billet 🙂
    J’ai trop envie de le lire maintenant.
    J’ai prévu de lire la semaine prochaine Postville. Je vais voir si mon libraire l’aurait en stock. Je passe chez lui samedi 🙂

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