La Route au tabac : Erskine Caldwell

Titre : La Route au tabac

Auteur : Erskine Caldwell
Édition : Gallimard (02/06/1937)
Édition Originale : Tobacco Road (1937)

Résumé :
Ada, sa femme, malade, la grand-mère dont personne ne s’occupe, Ella May, la fille nymphomane au bec de lièvre, le fils Dude et la petite soeur âgée de douze ans, déjà mariée au voisin.

Le seul fil conducteur du livre est la faim et tous les stratagèmes imaginés par la famille pour tenter de la combler.

La réalité décrite par Caldwell, à peine déformée, est une vision du Sud très proche de celle de Faulkner, sur fond de modernisation et d’expropriation du monde rural. Mais, chez lui, l’angoisse est diffuse, non dite, comme si les personnages n’avaient aucune conscience de leur état.

Critique :
Dans la masse des sorties de 1937, j’avais ce petit roman de ce grand auteur qu’est Erskine Caldwell !

Petit à petit je comble mon retard dans les rentrées littéraires et donc, aujourd’hui, on met un oldies sous la lumière des projecteurs.

80 ans de retard dans la lecture, une paille ! Je ne fais pas mon âge non plus…

Direction la Georgie très profonde (et pas la Gorge) pendant cette période noire que fut Grande Dépression de 1929.

La famille Lester possède une maison délabrée sur la route au tabac et cette famille est ravagée par la faim et la misère… Le père Lester, son épouse Ada, leurs deux enfants et la grand-mère ne mangent pas à leur faim tous les jours. C’est même rare qu’ils mangent de tout leur soûl.

Là où elle habitait, sur la route au tabac, personne ne riait. Là où elle habitait, les filles devaient sarcler le coton en été, le ramasser en automne, et couper du bois en hiver.

— Quand j’ai bien mal au ventre, j’ai qu’à prendre une petite chique, et j’sens plus la faim de la journée. Le tabac, y a rien de meilleur pour conserver un homme en vie.

Non, ne plaignez pas le père, Jeeter Lester, il est seul responsable de la misère crasse dans laquelle il vit, lui et sa famille, car c’est un grand fainéant devant l’Éternel dont il pense que ce dernier va pourvoir à sa survie et faire pleuvoir de la nourriture sur sa pauvre carcasse.

Jeeter se demandait où Lov avait trouvé les navets. Il ne lui venait pas à l’idée que Lov eût pu les acheter. Jeeter, depuis longtemps, était arrivé à cette conclusion qu’on ne peut se procurer de quoi manger qu’en volant.

— Pourquoi que vous allez pas quelque part voler un sac de navets ? dit Dude. Vous n’êtes plus bon à rien. Vous restez là assis à jurer, parce que vous n’avez rien à manger, pas de navets. Pourquoi qu’vous allez pas voler quelque chose ? Vous n’pensez pas que Dieu va venir vous servir. Il n’va point vous faire tomber des navets du ciel. Il n’a pas de temps à perdre avec vous. Si vous étiez point si fainéant, vous feriez quelque chose au lieu de rester là à jurer.
— Mes enfants rejettent la faute sur moi parce qu’il a plu à Dieu de me réduire à la misère, dit Jeeter.

C’est beau de croire… Bien que chez lui, ce soit plutôt une des excuses dont il se sert à tout bout de champ.

— […] M’est avis, Lov, qu’j’ai qu’à attendre que le bon Dieu veuille bien pourvoir à nos besoins. On dit qu’Il prend soin de Ses créatures. J’attends qu’Il daigne s’apercevoir que je suis là. J’crois point qu’il y ait personne d’aussi mal en point que moi, d’ici à Augusta. Et dans l’autre direction non plus, entre ici et McCoy. Il semblerait que je suis le seul à n’avoir point de vivres ni de crédit. J’sais pas d’où ça vient, parce qu’enfin, j’ai toujours donné Son dû au bon Dieu. Lui et moi, on a toujours été honnêtes en affaires. Il serait temps qu’Il remarque dans quel pétrin je me trouve. J’vois point autre chose à faire que d’attendre qu’Il le remarque.

Il rejette la faute sur les autres : ce n’est pas de sa faute s’il ne sait pas cultiver son champs car personne ne veut lui vendre des semences et du guano à crédit, lui prêter une mule et il ne peut pas aller bosser à l’usine puisque Dieu l’a fait naître sur cette terre et donc, il doit y rester et y faire pousser du coton… mais puisque personne ne lui fait crédit… Le chien se mord la queue.

— […] J’peux pas gagner d’argent puisque y a personne pour me donner du travail. On n’veut plus de métayers. J’vois point où que j’pourrais me placer. J’peux même pas faire pousser ma propre récolte, d’abord parce que j’ai pas de mule, et ensuite parce que personne n’veut me donner de graines et de guano à crédit. Alors, j’peux point m’procurer de vivres ni de tabac, sauf de temps en temps quand j’peux porter une charge de bois à Augusta.

— […] J’ai ça dans le sang : brûler des herbes et labourer à c’t’époque-là de l’année. V’là cinquante ans bientôt que j’le fais, et mon père et son père étaient tout pareils à moi. Nous autres Lester, sûr qu’on aime retourner la terre et y faire pousser des choses. J’peux point m’en aller dans les filatures, comme font les autres. La terre me tient trop fort.

Jeeter Lester, c’est le type même de personne à qui l’on a envie de botter les fesses tant il n’arrête pas de se plaindre, de gémir, d’envier les autres et surtout, de reporter à demain ce qu’il pourrait faire aujourd’hui. Le roi de la procrastination, c’est lui ! Le plus gros poil dans la main, c’est lui qui le possède.

Pour tout ce qu’il voulait faire, Jeeter faisait toujours dans sa tête des plans très détaillés, mais, pour une raison ou une autre, il n’accomplissait jamais rien. Les jours passaient, et il était beaucoup plus facile d’attendre au lendemain. Le lendemain venu, il repoussait invariablement les choses jusqu’à un moment plus propice. Il avait employé cette méthode aisée pendant presque toute sa vie […]

Sur ses douze enfants vivants, dix sont déjà parti sans demander leur reste pour bosser en ville ou dans des usines. Les deux qui restent sont Dude, un garçon de 16 ans un peu simplet et Ellie May, pauvre fille pourvue d’un bec de lièvre et qui a le feu au cul.

— Ellie May s’comporte tout comme votre vieux chien quand ça le démangeait, dit Dude à Jeeter. Regardez-la donc qui se frotte le cul sur le sable. Votre vieux chien, il faisait le même bruit aussi. Comme un petit goret qui couine, pas vrai ?

— Dude n’est pas assez intelligent pour s’en aller. S’il était aussi malin que vos autres enfants il ne resterait pas ici. Il se rendrait compte de l’absurdité d’essayer d’exploiter une ferme étant donné l’état actuel des choses.

Ajoutez à cela que Jeeter est un pitoyable voleur, un faux croyant doublé d’un roublard avec un petit air lubrique, un prometteur des beaux jours qui ne tient jamais ses promesses… Bref, vous avez face à vous le portrait d’un type détestable et minable. Et pourtant, on a du mal à le détester…

— Quand tu n’voudras plus de ta salopette, tu devrais bien me la donner, dit Dude. J’ai jamais eu de combinaison neuve, autant que j’me rappelle. P’pa dit qu’il nous en achètera une à chacun de nous, un de ces jours, quand il aura vendu beaucoup de bois, mais j’ai jamais confiance dans ce qu’il dit. Il ne le vendra jamais son bois, pas plus d’une charge à la fois en tout cas. Il n’y en a pas comme lui pour mentir. M’est avis qu’il aimerait mieux mentir sur cette question du bois plutôt que d’en porter à Augusta. Il est tellement fainéant que, des fois, il n’a pas le courage de se relever quand il s’fout par terre, j’lai vu rester sur place près d’une heure avant de se relever. Le bougre d’enfant de garce ! J’en connais pas de plus fainéant.

On se demande même ce qu’il va nous inventer comme excuses pour ne pas accomplir le travail et le reporter aux calendes grecques !

— J’ai l’intention d’en porter demain ou après-demain, dit Jeeter. J’aime pas qu’on me bouscule. Il faut du temps pour se préparer à faire un voyage comme ça. Faut que je pense à mes intérêts. Mêle-toi de ce qui te regarde.
— T’es qu’un fainéant, t’es pas autre chose que ça.

— J’t’entends dire ça tous les ans, à la même époque, mais j’te vois jamais commencer. V’là bien sept ou huit ans que t’as pas creusé un sillon. Y a si longtemps que je t’entends parler de faire valoir cette ferme que je te crois plus maintenant. C’est que des menteries. Les hommes, vous êtes tous les mêmes. Et il y en a plus de cent comme toi, dans le pays. Parler, c’est tout ce que vous savez faire. Les autres s’en vont mendier, mais toi, t’es même trop fainéant pour ça.
— Écoute-moi, Ada, dit Jeeter. J’commencerai demain matin. Dès que les champs seront brûlés, j’emprunterai des mules. Dude et moi, on peut faire une balle par arpent, si je peux trouver de la graine et du guano.
— Pfff ! dit Ada en quittant la véranda.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, sous ses dehors de gros looser, de doux rêveur, de « procrastineur » et d’adepte des excuses faites pour s’en servir, Jeeter ne dit pas que des conneries quand il gémit sur le monde ou sur la vie.

Son discours, sur les banquiers qui prêtent des sous à de pauvres fermiers qui veulent de l’argent pour cultiver leurs terres, a tout de la critique et de la satire sociale : ces avides banquiers réclament leurs intérêts, le montant de la dette, et encore des intérêts et il ne reste qu’au pauvre fermier, après la vente de sa récolte, que quelques dollars en poche, ou pire, il se retrouve avec encore des dettes.

Il n’avait jamais traité avec personne d’aussi rapace que les banques de crédit. Une fois, il avait emprunté à l’une d’elles la somme de deux cents dollars […] Tout d’abord, on venait l’inspecter deux ou trois fois par semaine. La banque envoyait des gens à sa ferme pour essayer de lui apprendre comment planter le coton et combien de guano il lui fallait répandre sur chaque arpent. Ensuite, le premier de chaque mois, ils venaient toucher les intérêts de l’emprunt. Il ne pouvait jamais payer, et ils ajoutaient l’intérêt au capital et lui comptaient un intérêt sur le tout. En automne, le jour où il avait vendu sa récolte, il ne lui était resté que sept dollars. Pour commencer, il lui fallait payer trois pour cent par mois pour son emprunt, et, au bout de dix mois, il avait dû payer trente pour cent, sans compter un autre trente pour cent sur les intérêts non payés. […] Quand tous les comptes furent réglés, Jeeter s’aperçut qu’il avait payé plus de trois cents dollars et qu’il en retirait personnellement un profit de sept dollars. Sept dollars au bout d’une année de travail ne lui paraissaient pas une juste rétribution pour la culture du coton, surtout étant donné qu’il avait fait tout le travail et avait, par-dessus le marché, fourni le terrain et la mule. Il était même encore endetté, car il devait dix dollars à celui qui lui avait prêté la mule pour faire pousser son coton.

Un roman court dont la plume d’Erskine Caldwell m’a enchanté ! On dit toujours du bien de Faulkner pour parler du Sud Profond, mais c’est injuste de laisser Caldwell méconnu car il a tout d’un Grand et le portrait qu’il nous brosse du Sud durant la Grande Dépression vaut bien Faulkner et Steinbeck !

C’est cru, c’est trash, c’est la misère sociale, la misère morale, la misère crasse et la crasse absolue car cette famille se lave une fois l’an et a des habits qui partent en couilles.

— Bessie, dit-elle, il faudra que vous veilliez à ce que Dude se lave les pieds de temps en temps, parce que, sans ça, il salira toutes vos couvertures. Des fois, il reste tout l’hiver sans se laver, et les couvertures deviennent si sales qu’on ne sait plus comment faire pour les nettoyer.

Pourtant, j’ai passé un excellent moment de lecture avec cette famille improbable, mais comme il doit encore en exister, celles qui dans « Aide-toi et le Ciel t’aidera » ne retiennent que « Le Ciel t’aidera ».

— Ça ne fait rien, Lov. J’ai pas un sou, et toi, t’en as.
— Que voulez-vous que j’y fasse ? Le Seigneur nous aime tous également, à ce qu’on dit. Il me donne ce qui me revient, s’Il vous oublie, c’est avec Lui qu’faut vous entendre. Ça n’est point mes affaires. J’ai bien assez de mes soucis personnels.

Un grand roman noir…

Ellie May et Dude étaient les deux seuls enfants qui habitaient encore chez les Lester. Tous les autres étaient partis et s’étaient mariés. Quelques-uns étaient partis tout tranquillement, comme lorsqu’ils allaient au dépôt de charbon regarder les trains de marchandise. Quand, au bout de deux ou trois jours, on ne les voyait pas revenir, on comprenait qu’ils avaient quitté la maison pour toujours.

— Dieu a peut-être bien voulu que les choses soient ainsi, dit Jeeter. Il en sait peut-être plus long que nous autres, mortels. Dieu est un vieux malin. On peut pas le rouler, Lui ! Il s’occupe de petits détails que les simples mortels ne remarquent même pas. C’est pour ça que j’veux pas quitter ma terre pour aller à Augusta vivre dans une de leurs sacrées filatures. Il m’a mis ici, et Il ne m’a jamais dit de m’en aller vivre ailleurs. C’est pour ça que je reste sur ma terre. Si j’entreprenais de déménager pour aller dans une filature, ça pourrait peut-être me coûter cher, à la fin du compte. Dieu pourrait bien se fâcher, et me faire tomber raide mort. Ou bien, Il me laisserait peut-être attendre ma mort naturelle, mais Il me harcèlerait tout le temps avec un tas de petites diableries. Des fois, c’est comme ça qu’il punit les gens. Il nous laisse vivre, tout doucettement, mais il nous harcèle à chaque pas, si bien qu’on n’a plus qu’un désir, c’est d’être mort et enterré. C’est pour ça que j’veux point me précipiter dans les usines comme ont fait tous les gens autour de Fuller. Ils sont partis là-bas, et ils ont tous en dedans d’eux-mêmes ce grand regret de la terre, et ils ne peuvent pas revenir. Faut qu’ils restent. Voilà ce que leur a fait le bon Dieu pour leur apprendre à quitter leur terre. Il ne leur laissera point de répit jusqu’à ce qu’ils meurent.

Le challenge US (2017-2018) chez Noctembule.

PS : attention, la cigarette, c’est pas bon pour la santé ! 😆 Même si le tabac de l’époque de la Grande Dépression comportait bien moins de produits toxiques que celui d’après-guerre.