Dame Ida contre-attaque

Herma Gesty, nonagénaire chapeauté et brodée de diamants commençait à s’ennuyer ferme à Pâlemoral.

Entre la plastique irréprochable de la femme de son petit fils qui occupait les photographes qui désormais la boudaient, et les diamants gros comme des petits pois que son autre petit fils avait offerts à la roturière divorcée accessoirement actrice qui voulait entrer dans sa famille, Herma Gesty se sentait vieille et dépassée par le triomphe de ce XXIème siècle décadent.

Il était bien loin, le temps où sa grand-mère Mary lui tapait sur les doigts avec une règle en fer lorsqu’elle se trompait dans le choix des dix-huit pièces d’argenterie qu’elle devait savoir utiliser à table lors d’un dîner officiel !

Aujourd’hui on mangeait avec ses doigts à même la barquette en plastique tout juste sortie du micro-onde ! Et exiger qu’une jeune fille arrive vierge au mariage passait pour une survivance d’un vieil ordre patriarcal bourgeois oppressant les femmes !

De là à accepter de devoir payer une fortune pour organiser un défilé haute-couture dans l’allée centrale de la cathédrale Saint-Paul laissant libre au cours à l’imagination la plus audacieuse du Chapelier-Fou, pour que son petit-fils gaffeur en diable passe une bague hors de prix au doigt d’une créature que la moitié de la planète avait déjà peut être vue nue au cinéma… c’est était trop !

Sans compter son vieux Phiphi gâteux qui tirait la tronche en tournant en rond à la maison parce qu’il ne voulait même plus inaugurer les chrysanthèmes sous prétexte qu’à son âge, ça portait malheur…

C’est qu’elle ne supportait plus non plus de voir sa tête depuis qu’elle avait compris que plus aucun chapeau ne parviendrait à cacher les grandeur des cornes qu’il lui avait porté en 70 ans de mariage !

Inspirée par l’exemple d’Agatha Christie, Herma Gesty fit rapidement ses bagages pour partir en fugue !

Après s’être fait aider par trois de ses boys afin de caser ses 18 valises Vuitton dans sa Range- Rover, Herma Gesty pris la route espérant juste ne pas tomber sur un contrôle routier vu qu’elle n’avait plus droit à un passeport depuis belle-lurette et qu’elle ne savait pas davantage ce qu’était devenu son permis de conduite.

Herma Gesty avait reçu quelque jours plus tôt une invitation à prendre le thé d’une certaine Dame Ida qui se disait très liée à l’aristocratie britannique, mentionnant ses contacts avec Lady Gaga et Lady Marmelade qu’Herma ne se souvenait pas avoir déjà croisées…

Elle rencontrait tant de monde il faut dire… Des gens qui la saluaient silencieusement, faisaient une révérence en regardant leurs pieds, et lui lâchaient à peine un « Très honoré » quand elle leur adressait brièvement la parole…

Elle fut simplement contrariée quelques minutes en se rendant compte qu’elle avait pris le tunnel sous la Manche à contre sens, ayant un peu trop vite anticipé le fait qu’on ne roulait pas du même côté en France et en Grande Bretagne…

Cela mis un joli bordel ce jour-là dans la circulation de l’Eurostar, mais le service diplômatique s’arrangea avec le Quai d’Orsay pour mettre ça sur le compte d’une grève de la CGT afin que l’affaire passe inaperçue…

Même de la part des CGTistes eux-mêmes puisqu’ils déposent des préavis de grève tous les jours sans toujours pointer celles qui sont retenues ou non, ni pourquoi on fait grève.

Arrivée près de Paris, elle demanda à son GPS d’éviter le Pont de l’Alma… Se souvenant que son fils avait un jour dit à sa première femme notoirement aussi infidèle que lui, qu’elle finirait sous un pont…

Cette Dame Ida l’avait invité à prendre le thé… Elle lui offrirait bien le gîte et le couvert si elle s’éternisait ainsi que les tableaux ou meubles qu’elle complimenterait ainsi que le voulait l’usage…

***

Dame Ida se trouva stupéfaite en ouvrant sa porte ! La Nonagénaire Chapeautée était là devant elle !

Dans un ensemble bleu électrique agrémenté que quelques rubans verts fluo fichés dans un chapeau ressemblant à une galette des rois légèrement trop fourrée de frangipane. Trois rangs de perles, une broche de diamants et saphirs grosse comme un pomelo chinois complétaient le tableau.

Les mains jointes sur l’anse de son petit sac à main, elle était plantée là avec une meute de cinq ou six corgis remuants et couinant qui semblaient ne pas vouloir s’éloigner du périmètre de son jupon.

Cela rassura Dame Ida ! Il ne faudrait pas que ces sales klebs salopent son salon ! Elle avait fait le ménage la semaine dernière, et la poussière était à peine retombée.

Cela étant si elle avait su qu’Herma Gesty venait, elle aurait pris le temps de passer l’aspirateur…

D’ailleurs cela était surprenant cette visite à l’improviste ! La vieille n’était-elle pas censée s’annoncer par son secrétariat ? Elle n’avait jamais répondu elle-même aux invitations qu’elle lui avait adressée… Ce n’était pas très poli ça !

Aussi Dame Ida se dit qu’elle recevrait la vieille aussi poliment que celle-ci s’était imposée à elle !

Elle la fit assoir dans un de ses fauteuils du salon pour partir préparer des scones et du thé tandis que Pupuce et Choupinou étaient censés lui faire la conversation en essayant d’éviter de s’entre-tuer.

Si la Nonagénaire Chapeauté arrivait à dresser une meute de corgis, peut-être arriverait-elle à calmer ses mioches en pleine crise d’ado ?

Convaincu par cette idée, Dame Ida pris donc bien son temps pour infuser son Earl Grey (Nan ! Le Lapsang, c’est pas pour les invités ! C’est pour elle !), et cuire ses scones.

Putain d’sa mère ! J’ai encore raté mes scones

Évidemment, ces saloperies de scones s’obstinèrent à ne pas lever ! Pourtant c’était bien avec cette recette du fameux cuistot Ricardo que Rachel lui avait filée que Dame Ida avait réussi à sortir une fournée de scones qui avait déchiré grave la race de sa mère !

Et là, ils étaient plats comme des bouses !

Dame Ida les offrit donc à Herma Gesty qui fit une grimace pathétique en les voyant arriver.

Dame Ida eu un choc en entrant dans le salon. Pupuce était à quatre pattes avec les corgis qui grignotaient les pieds des chaises… Choupinou testait la capacité du chapeau de la Nonagénaire à planer comme un frisbee…

Et celle-ci regardait de près les tableaux du salon dans le vain espoir d’en trouver un authentique à se faire offrir.

Dame Ida calma sont petit monde, et l’invita à se rassembler autour de la table basse, et la Nonagénaire commença à critiquer ce qu’on lui proposait.

Les scones étaient évidemment immondes… La crème fraîche n’était pas une clotted cream du Devonshire… Et sa confiture Bonne Mamie n’était pas davantage à son goût… Et le thé avait trop infusé et froid (ben quoi ? Je l’ai mis à tremper au début de la cuisson des scones).

La moutarde commençant à lui monter au nez !

Dame Ida remballa tout son bordel avant même que la Vieille Cousue d’Or ne repose sa tasse et s’enferma dans a cuisine une petite heure avant d’en ressortir avec une tarte Tatin encore fumante et des tasses de café remplies avec la machine que lui avait installée Georges Cloné la dernière fois qu’il était passé par là (en l’absence de Toquéfada).

 

Ma super Tatin du jour :

Après tout, si le café n’était pas bon ce serait de la faute de Georges et concernant la Tatin…

Un ratage devenu une réussite serait certainement mieux reçu qu’un truc qu’on rate à chaque fois qu’on essaie de le réussir.

Dame Ida posa tout ça sur la table basse et demanda à ses enfants d’aller chercher le livre illustré que leur père était en train de réaliser sur sa lutte personnelle contre les hérésies anti-catholiques, et insista particulièrement sur les supplices avec lesquels il parvenait en général à conduire les anglicans à abjurer leurs erreurs, en expliquant à son hôtesse que son tendre et cher allait bientôt rentrer du travail et serait ravi d’avoir une nouvelle partenaire de jeu en attendant l’heure du dîner.

La Nonagénaire mangea toute sa tarte Tatin jusqu’à la dernière miette, bu son café d’un trait et remercia Dame Ida avant de se lever rapidement prétextant un rendez-vous urgent avec son tailleur et son chapelier pour un prochain mariage…

Dame Ida lui répondit très poliment qu’en effet, l’urgence d’un tel rendez-vous sautait aux yeux de quiconque l’aurait croisée.

Après avoir vérifié que tous les corgis étaient bien remontés dans les jupons de leur maîtresse, Dame Ida agita ses mains en guise d’adieux et cria « Vive Napoléon ! Vive Jeanne d’Arc ! »

Quand la vieille fut partie au loin, convaincue qu’on ne s’ennuyait pas tant que cela à Pâlemoral, Dame Ida, colla définitivement la recette des scones dans le Grand Livre des Tortures Inquisitoriales de son mari, parmi la liste des instruments de torture interdits par la convention de Genève en ajoutant « Faire ingurgiter 10 scones au sujet avant de le jeter à l’eau : plus lourd et plus efficace que des bottes de ciment ».

Puis, ravie d’avoir gagné une nouvelle bataille mal engagée contre l’envahisseur anglois, Dame Ida repris une part de tarte Tatin, avec une bonne tasse de Lapsang Souchong !

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