Un livre de martyrs américains : Joyce Carol Oates

Titre : Un livre de martyrs américains

Auteur : Joyce Carol Oates
Édition : Philippe Rey Littérature étrangère (05/09/2019)
Édition Originale : A book of american martyrs (2017)
Traduction : Claude Seban

Résumé :
2 novembre 1999. Luther Dunphy prend la route du Centre des femmes d’une petite ville de l’Ohio et, se sentant investi de la mission de soldat de Dieu, tire à bout portant sur le Dr Augustus Voorhees, l’un des « médecins avorteurs » du centre.

De façon éblouissante, Joyce Carol Oates dévoile les mécanismes qui ont mené à cet acte meurtrier. Luther Dunphy est à la fois un père rongé par la culpabilité car responsable de l’accident qui a causé la mort d’une de ses filles, et un mari démuni face à la dépression de sa femme.

Pour ne pas sombrer, il se raccroche à son église où il fait la rencontre décisive du professeur Wohlman, activiste anti-avortement chez qui il croit entendre la voix de Dieu.

Comme un sens enfin donné à sa vie, il se sent lui aussi chargé de défendre les enfants à naître, peu importe le prix à payer.

Dans un camp comme dans l’autre, chacun est convaincu du bien-fondé de ses actions. Mené par des idéaux humanistes, Augustus Voorhees, le docteur assassiné, a consacré sa vie entière à la défense du droit des femmes à disposer de leur corps.

Les morts de Luther et d’Augustus laissent derrière eux femmes et enfants, en première ligne du virulent débat américain sur l’avortement. En particulier les filles des deux hommes, Naomi Voorhees et Dawn Dunphy, obsédées par la mémoire de leurs pères.

La puissance de ce livre réside dans l’humanité que l’auteure confère à chacun des personnages, qu’ils soient « pro-vie » ou « pro-choix ».

Sans jamais prendre position, elle rend compte d’une réalité trop complexe pour reposer sur des oppositions binaires.

Le lecteur est ainsi mis à l’épreuve car confronté à la question principale : entre les fœtus avortés, les médecins assassinés ou les « soldats de Dieu » condamnés à la peine capitale, qui sont les véritables martyrs américains ?

Joyce Carol Oates offre le portrait acéré et remarquable d’une société ébranlée dans ses valeurs profondes face à l’avortement, sujet d’une brûlante actualité qui déchire avec violence le peuple américain.

Critique :
Devant un centre d’avortement, Luther Dunphy tire à bout portant sur un médecin avorteur, le Dr Augustus Voorhees.

Pour lui, ce médecin est un assassin et les femmes qui avortent des meurtrières aussi car pour lui, quelque soit la raison de la grossesse (viol, inceste, raisons médicales,…), l’avortement est un péché.

Le procès est facile : Luther coupable et au pilori ces fous de Dieu qui agissent en Son Nom, pour Lui, à Sa place, comme si Dieu n’était pas assez grand pour punir (en partant du principe établi que Dieu existe).

Parce que même si vous n’êtes pas une enragée de l’avortement, vous accordez quand même aux femmes de disposer de leur corps et de ce qui y pousse, contre leur gré. Oui, on tue un être vivant mais ceci est l’affaire de celle qui l’accompli, pour les raisons qui lui sont propres et que nous ne connaissons pas.

Pourquoi ? Parce que le grand philosophe qu’est Patrick Juvet n’a pas posé la bonne question : où sont les hommes (les pères) ?? Pour faire un enfant, il faut un homme et une femme, ça reste toujours la bonne vieille méthode éculée de l’ovule et du spermatozoïde.

Mais lorsque la femme tombe enceinte des œuvres des coups de rein de monsieur (qu’elle soit consentante ou pas), ce dernier n’est jamais avec elle à la clinique de l’avortement ! Comme si ensuite, c’était le problème de madame, rien que le sien. Facile, non ?

Et puis ensuite, si il faut, on frappera la femme qui a avorté ou l’Église la jugera, sa famille aussi, même si elle a été victime d’un viol…

En commençant ce roman, mon procès était fait, plié, terminé d’avance, avant même que Luther Dunphy, le coupable, ne présente les circonstances de l’assassinat de celui qu’il considérait comme un meurtrier (le Dr Augustus Voorhees, le médecin avorteur).

Il aurait été plus facile si tout avait dichotomique : les bons d’un côté et les mauvais soldats de Dieu de l’autre.

Cela n’aurait pas été réaliste, bien évidemment, mais pour ma conscience, cela lui aurait évité d’être tiraillée à hue et à dia et de tourner en rond avec cette question obsédante : qui sont les martyrs américains ? Les foetus avortés, les médecins qui pratiquent les avortements et qui risquent de se faire tuer ou les fous de Dieu qui flinguent les médecins ?

Peut-être que tout simplement, les martyrs sont les femmes qui se retrouvent enceintes sans l’avoir demandé puisque certains considèrent encore la contraception comme un péché.

Ces femmes aux prises avec des maris libidineux qui se comportent comme des lapins en rut ; ces femmes/jeunes filles/gamines victimes de prédateurs sexuels qui les ont violées et qui courent toujours ; ces femmes pauvres qui ne savent pas comment elles nourriront une bouche de plus… Une fois de plus, aucun homme pour les épauler.

L’auteur déroule la vie de deux familles : celle de l’assassin et celle de l’assassinée. Cela vous fait plonger dans leur vie, dans l’enfance de l’assassin et même si à la fin du récit vous le considérez toujours coupable, vous saurez au moins le pourquoi du comment il en est arrivé là. Un éclairage est toujours bon pour l’esprit.

L’auteure n’est pas tendre avec l’Amérique et la mentalité rétrograde de certains qui ne jure que par Dieu. Les croyances sont l’affaire privée de chacun, je ne les rejette pas mais certains vont trop loin et on a l’impression de ne pas se trouver en Amérique, pays qui se veut libre, tolérant et progressiste (pourquoi vous toussez ?), mais dans le fin fond du fin fond des âges sombres dont nous avons émergés.

Ce livre n’est pas facile à lire car il est profond, il ne juge personne, il déroule les faits, mais certains passages sont des plus horribles, comme les foetus dans des sacs poubelles et l’injection létale.

Mais au moins, il a le mérite d’aller au fond des choses et de nous montrer les conséquences de l’acte d’assassinat sur les familles, que ce soit celle du tireur (Dunphy) que celle de la victime (Voorhees).

Entre nous, j’ai trouvé que les passages consacrés à la famille Dunphy plus intéressants que ceux consacrés à la famille Voorhees car plonger dans le quotidien difficile d’une famille pieuse et pas riche était plus enrichissant que celle de la famille instruite. Dawn Dunphy m’a profondément plus marqué que Naomi Voorhees.

Mon seul bémol sera pour la longueur du roman (864 pages) : 150 pages de moins lui aurait évité cette impression de lourdeur qu’il donne par moment, surtout lorsque nous sommes avec la famille Voorhees.

À certains moments de ma lecture, j’ai tiré la langue comme un coureur non entraîné (qui a dit non dopé ?) qui grimperait le mont Ventoux. Lui s’accrochera à une voiture, moi j’ai sauté quelques passages longs et insipides.

Un roman qui analyse brillamment et de manière pointue une société fort complexe sans la juger.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°49], le Mois Américain – Septembre 2020 chez Titine et sur Fesse Boucet le et le Challenge Pavévasion – Saison 1 (de 17 mars au 10 mai) et saison 2 (du 20 juin au 22 septembre) chez Mez Brizées [Lecture N°09 – 864 pages].

22 réflexions au sujet de « Un livre de martyrs américains : Joyce Carol Oates »

  1. Ping : The American Month is finish – Bilan du Mois Américain [Septembre 2020] | The Cannibal Lecteur

  2. Ping : Bilan Livresque Mensuel : Septembre 2020 [Mois Américain] | The Cannibal Lecteur

  3. Merci pour ton partage. En effet, JOC met bien en évidence la complexité de la société américaine qui fait que le ressenti du lecteur comme celui des personnages ne peut être binaire.

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  4. Ping : Billet récapitulatif – Le mois américain 2020 | Plaisirs à cultiver

  5. Les vrais martyrs américains c’est les pauvres et les minorités qui doivent essayer de survivre à Trump et aux abrutis qui votent pour ce grand malade…

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    • Les pauvres, les Hillbilly, ont voté pour Trump… je ne sais pas s’ils ont additionné deux plus deux et compris qu’ils s’étaient tirés une balle dans le pied… Bon, tous les « ploucs » n’ont pas coché son nom, mais ils aiment ce genre de personnage qui parle de rendre la grandeur à l’Amérique et eux, ils sont dans la merde et voient les autres (les étrangers) réussir (ils oublient que les autres ont bossés, étudiés) et ça leur fait mal à la gueule et il est plus facile de rendre les autres responsables de tes emmerdes que de faire ton bilan et te dire que tu es responsable. Hélas, ceux qui n’ont pas voté pour lui le subisse aussi :/

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  6. je me retrouve dans ta lecture. Oui 150 pages de moins aurait été une bonne idée. sur le fond, je suis admirative de Oates car on sent qu’elle questionne vraiment les un(e)s et les autres, les motivations, les sentiments. Elle ne les juge pas. oui, c’est souvent pesant, ou horrible à lire (je retiens les mêmes passages que toi, l’injection létale…et l’hypocrisie de la chose (cf. le médecin)). C’est un roman absolument remarquable. en tout cas une chose est sûre, il ne fait pas bon être une femme dans ce pays (comme dans d’autres d’ailleurs).

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  7. J’avais ce roman en main plusieurs fois. De mémoire, il est en plus assez épais. J’ai renoncé parce que le sujet va m’énerver ;-), surtout que je sais très bien comment il est gère aux US, dans certains états notamment. Les mesures prises par certains à l’encontre des femmes est révoltant

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    • Oui, c’est révoltant comment ils gèrent ça et faisons gaffe, ça commence à arriver en France, certains voudraient abolir le droit d’avorter et en Belgique, ça commence aussi un peu.

      Mais le roman n’est pas énervant, même avec les culs bénis, on les plaindrait presque d’être aussi grotesque pour certaines choses. Le roman est bien fait, l’auteure ne juge personne. Il a le mérite de nous expliquer ce qu’il se passe là-bas et les conséquences que cela peut avoir.

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  8. Oh oui tout un debat…qui continue a faire rage…dans un etat des US, il faut l’aval du pere pour l’avortement, oui mais quand c’est un viol ?…bref, tout un livre d’actualite…il doit etre fort….

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    • Le débat n’est pas simple, les solutions non plus, mais comme les États-Unis font, ce n’est pas la solution ! Les prêtres brésiliens ont encore récemment condamné une gamine de 11 ans qui s’était faite avorter. Elle avait été violée à maintes reprises par l’oncle, qui lui, n’est pas condamné !

      Le livre est fort car même une « pour » comme moi aura des moments d’hésitations.

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