Devenir quelqu’un : Willy Vlautin

Titre : Devenir quelqu’un

Auteur : Willy Vlautin
Édition : Albin Michel – Terres d’Amérique (03/02/2021)
Édition Originale : Don’t skip out on me (2018)
Traduction : Hélène Fournier

Résumé :
A vingt et un ans, Horace Hopper ne connaît du monde et de la vie que le ranch du Nevada où il travaille pour les Reese, un couple âgé devenu une famille de substitution pour lui. Abandonné très tôt par ses parents, il se sent écartelé entre ses origines indiennes et blanches.

Secrètement passionné de boxe, Horace se rêve en champion, sous le nom d’Hector Hidalgo, puisque tout le monde le prend pour un Mexicain…

Du jour au lendemain, il largue les amarres et prend la direction du sud, vers sa terre promise.

Saura-t-il faire face à la solitude du ring et au cynisme de ceux qu’il croisera en chemin ? Peut-on à ce point croire en sa bonne étoile, au risque de tout perdre ?

Critique :
Tout le monde, un jour, à voulu être quelqu’un… Quelqu’un qui compte, quelqu’un dont on se souvienne, quelqu’un d’autre…

Tout le monde a voulu, un jour, prouver qu’il/elle était quelqu’un, capable de se débrouiller seul, de faire ses preuves et d’aller au bout de ses rêves.

♫ J’irai au bout de mes rêves ♫ Où la raison s’achève ♪ comme le chantait JJG.

Le rêve de Horace Hopper est de devenir champion de boxe. Il est persuadé que s’il le veut, qu’à force d’entrainement, il y arrivera et il n’écoute pas la voix de la raison d’Eldon Reese, son employeur et père de substitution. Le voici parti pour la grande ville, lui qui a vécu dans les montagnes du Nevada.

Ce roman met en scène le parcours initiatique d’un jeune homme dont toute sa vie ne fut qu’une vie de merde : abandonné à sa grand-mère par sa mère, son père était déjà foutu le camp bien avant, cible des autres à l’école, métissé Indien, il se rêve Mexicain et refuse ses origines. Vu sa fiche, on aurait pou croire que quelqu’un lui en voulait pour lui avoir déjà fait subir toutes ces emmerdes.

L’histoire a un goût de déjà-lu ou de déjà-vu : un gamin maltraité par la vie et les Hommes, venant de la rase campagne, qui part à la ville pour réaliser son rêve de devenir champion de boxe alors qu’il part d’une feuille à peine écrite dans ce sport.

Il est innocent, le gamin, on le sent bien et les autre aussi le perçoive. Lâché dans la jungle, il essaiera de s’en sortir du mieux qu’il peut… Le rêve Américain, ce vieux mythe, lui semble à sa portée et notre jeune homme fera comme bien d’autres avant lui : lâcher la proie pour l’ombre.

Horace est hanté par ses échecs passés, pensant qu’il n’a rien fait de bien dans sa vie, même si Eldon Reese, le vieux rancher qui l’a recueilli avec son épouse, lui dit le contraire.

Le récit ne s’encombre pas du superflu, Horace boxe dans les poids plumes et le récit est expurgé de ce qui pourrait lui donner du gras. On se doutera qu’il y a des combats de boxe truqués, des magouilles, des choses louches, des sommes d’argent gardées par ceux qui n’y avaient pas droit et qu’on a manipulé Horace, mais sans que jamais les choses soient dites noir sur blanc.

On croisera de la misère humaine, aussi, mais sans jamais approfondir le sujet, ces rencontres n’étant que de celles que l’on fait parfois sur la route de notre vie. À peine rencontrée, aussitôt oubliée.

Mêlant adroitement les passages où Horace tente de devenir boxeur et se prend des coups dans la tronche avec ceux de la vie du couple Reese sur son ranch, on se rend compte que la vie est ironique : Horace va chercher loin une carrière alors qu’il aurait pu être un rancher et les Reese, sans Horace, ne savent plus s’en sortir avec leurs moutons. Il était utile à quelqu’un et ce crétin est parti.

Plusieurs fois j’ai eu envie de colles des baffes à Horace, que j’ai trouvé mou du genou à certains moments, quand il doutait et parfois, je l’ai trouvé trop timoré lorsqu’il voulait prouver à tout le monde et avant tout à lui, qu’il allait devenir quelqu’un. Hors il était déjà devenu quelqu’un…

Il m’aura manqué de l’empathie pour Horace, mais il me pardonnera sans doute, lui qui sait encaisser les coups mieux que personne, au sens propre comme au sens figuré et qui, quand il les rend, le fait avec une force énorme. Toute sa vie fut ainsi.

En fait, le personnage le plus important, le plus empathique, ce sera Eldon Reese, le vieux rancher qui a pris Horace sous son aile, qui sera ce qui se rapprochera le plus du père pour Horace et qui n’a pas réussi à le retenir parce que le gamin se sent indigne de son amour. Horace, t’es con, tu sais !

Un roman sombre que la quête d’identité, sur la non acceptance de ce que l’on est, le refus de ses origines ancestrales et la volonté de prouver que l’on peut devenir quelqu’un, quelque soit le prix à payer.

C’est le combat de Horace contre ses démons intérieurs, contre ses origines, contre le monde entier, ce sont les coups qu’il a encaissé durant toute sa courte vie (il n’a que 21 ans) et la possibilité qu’il a de les rendre, même si ce n’est pas aux bonnes personnes puisqu’il est sur un ring et que ce n’est pas la vraie vie, ce qu’il se passe dessus.

C’est l’histoire éternelle d’une personne qui ne se sentait pas digne de recevoir l’amour des gens qui l’avaient recueilli, d’un jeune homme qui n’avait pas compris tout ce qu’il avait déjà accompli, qu’il pouvait être fier de son parcours, qu’il était devenu quelqu’un, même s’il ne le savait pas, même s’il ne voulait pas l’entendre.

La dernière phrase est terrible et elle m’a cassée en deux…

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2021 au 11 Juillet 2022) [Lecture N°66].