Les Enquêtes de Nicolas Le Floch – 15 – Le Cadavre du Palais Royal : Laurent Joffrin [Fiche Lecture de Dame Ida, éternelle fiancée du Marquis de Ranreuil]

Titre : Les Enquêtes de Nicolas Le Floch – 15 – Le Cadavre du Palais Royal

Auteur : Laurent Joffrin
Édition : Buchet/Chastel (04/11/2021)

Résumé :
La Bastille a été prise. La nuit du 4 août a tout changé. Mais le destin de Louis XVI n’est pas encore scellé. Qui sont ses alliés ? Qui sont ses ennemis ?

Le commissaire Nicolas Le Floch quitte sa Bretagne pour une nouvelle fois porter secours au roi et à la reine. Mais où est sa fidélité ? À un régime qui lui a donné sa chance mais dont il connaît toutes les faiblesses ? À un avenir dont son expérience lui a, à de nombreuses reprises, révélé que le temps du changement était arrivé ?

Un cadavre proche des intrigues et des folies du Palais-Royal vont lui faire comprendre les nouvelles règles du jeu. Le duc d’Orléans ou le comte de Provence, par leurs complots et leurs ambitions, ne risquent-ils pas de précipiter la fin de la royauté ?

L’avis de Dame Ida :
Dame Belette vous a fait découvrir quelques volumes des aventures de Nicolas Le Floch, Commissaire au Chatelet et accessoirement Marquis de Ranreuil relevé de la bâtardise par une reconnaissance tardive de son père qui n’avait d’autre héritier que lui.

J’ai contribué modestement à sa réputation sur le blog de Dame Belette en faisant une fiche de lecture du volume 14 paru en 2017 car je suis moi-même une inconditionnelle des aventures du Commissaire Le Floch que j’ai eu l’honneur de suivre depuis qu’il est tout petit (oui ! je suis vieille ! Et alors ?).

Il faut dire que j’aime les romans historiques lorsqu’ils sont écrits avec art, et que Jean-Françoit Parot, créateur du personnage et auteur des 14 premiers volumes avait excellé dans cet art délicat consistant à intégrer des petites histoires (fictives) dans la véritable Histoire, sans la dénaturer, et qui plus est, en offrant à ses pages, un lustre, un cachet, une patine nous donnant le sentiment d’être réellement plongés dans l’époque par l’évocation de moult détails de la vie quotidienne de ceux qui l’avait vécue, et en développant une langue reprenant les tournures alors usitées.

Jean-François Parot avait été diplomate et comme beaucoup d’agents de l’état travaillant à faire l’Histoire, il avait nécessairement développé un goût et une compétence réelle pour jouer avec elle.

Las ! Le Sieur Parot s’est éteint, laissant Nicolas Le Floch orphelin une fois de plus, et plongeant les fans du commissaire au Chatelet en deuil à la veille de la Révolution Française, les confrontant à une question devenue alors insoluble ! Comment Nicolas le Floch, aristocrate et serviteur des rois depuis Louis XV allait-il faire pour traverser cette époque troublée et peu amène pour les représentants du pouvoir royal, en gardant la tête sur les épaules ?

Allait-il retourner sa veste, lui homme intègre et droit pour sauver sa peau et servir la révolution ? Réussirait-il à se faire oublier le temps que la Terreur se tasse pour reprendre du service et croiser Vidocq quelques années plus tard ? Allait-il s’exiler ? Chez l’Anglois où vivait la mère de son fils ? Au Nouveau Monde ? Et qu’y ferait-il ?

Incidemment la mort de Jean-François Parot ne pouvait que nous laisser que sur ces questions.

C’était compter sans Laurent Joffrin qui, 4 ans plus tard, prend la relève et relève le gant en se lançant dans la délicate entreprise de faire vivre de nouvelles aventures à Nicolas.

Laurent Joffrin, on ne le présente plus en France. C’est un grand journaliste assez connu. Et parfois, les journalistes savent écrire. Je dis parfois… alors qu’en principe ce devrait toujours être le cas…

Mais nous savons bien qu’il y a journalistes et journalistes… Quoi qu’il en soit celui-ci sait écrire et aime suffisamment l’histoire et l’univers des personnages créés par Parot pour avoir repris le flambeau et entrepris de guider Nicolas, devenu quinquagénaire et grand-père, à travers les années tourmentées de la Révolution.

Alors ? J’en pense quoi de cette reprise ?

Fallait-il vraiment que je m’attende à ce que Joffrin fasse du Parot ? Certainement pas. Voulait-il le faire ? Ou pas ? Quelles étaient ses intentions à ce sujet ? Je l’ignore.

Aussi ne jugerai-je pas trop sévèrement le changement de style qui aura fortement déplu à certains. On ne retrouve évidemment que dans une bien moindre mesure le langage ampoulé et les expressions d’époques dont Parot avait l’habitude d’émailler ses dialogues et qui, je dois le dire, contribuaient à me ravir. Joffrin s’y essaie, mais la langue est moins poétique, moins chantante, moins pétillante ou exubérante.

Évidemment, cela je le regrette… Mais celles et ceux d’entre nous qui ont encore leurs parents et ont des enfants adolescents savent à quel point le langage peut changer au fils des ans.

Regardez des archives télévisées des années 60 ou 70, des archives des années 80 et puis regardez la télévision d’aujourd’hui et vous verrez comment le langage évolue en une ou deux décennies.

Alors ? À bien y réfléchir, peut-on s’offusquer de voir le style d’écriture ne pas être le même ? On a rencontré Nicolas à la fin du règne de Louis XV et la Révolution commence. Le parler n’était en réalité plus le même. Certes, la transition est brutale car elle correspond à un changement d’auteur…

Généralement les auteurs ont leur propre style, leur griffe… Mais même si dans l’ensemble un style personnel évolue peu, une fois fixé, on peut parfois repérer de subtils changement au fil des ans car même eux sont touchés par les évolutions de la langue de leur époque.

Aussi, même si on peut ressentir comme une déception le changement notable dans le style, que ce changement de style vienne coïncider avec la Révolution qui sera une révolution qui touchera jusqu’au langage n’est pas nécessairement une mauvaise chose d’un point de vue strictement historique.

Et d’ailleurs, le souci de coller à l’Histoire (avec un grand H) reste présent. Les faits, les coteries, réseaux d’influences et rivalités, évoqués ou mis en scène dans l’intrigue nous ont été rapportés par les historiens sur la base des correspondances et documents de l’époque. Sur ce registre Joffrin respecte le cahier des charges implicite qui s’impose à lui en prétendant poursuivre l’écriture du parcours du Marquis de Ranreuil.

Je regretterai seulement la disparition de quelques personnages très secondaires qui ont totalement disparu comme la bonne cuisinière alsacienne de Monsieur de Noblecourt, mise subrepticement en retraite,…

Et je ne serai pas la seule à regretter la raréfaction des scènes de table et explications sur les pratiques culinaires de l’époque. Il y en a un peu certes… En plus avec la Révolution et les départs de nobles en exil (ou à l’échafaud… mais nous ne sommes qu’en 1789… pas en 1792), les cuistots sans emplois vont commencer à ouvrir des restaurants et les gourmands et gourmandes dans mon genre auraient bien aimer manger davantage avec Nicolas.

C’est peut-être là que se situe la rupture entre Parot et Joffrin. Si Joffrin connaît manifestement bien le déroulement détaillé du processus politique de la Révolution, il semble moins en mesure de développer les petits détails de la vie quotidienne de l’époque en dehors des queues énervées devant des boulangeries ne pouvant produire du pain qu’en fonction des quantités de blé disponibles.

Parot ne manquait par exemple jamais de faire passer Nicolas se faire faire un habit chez maître Vachon dans chacun de ses romans. Ces scènes ou descriptions qui certes n’apportaient que peu aux intrigues mais permettaient au lecteur de visiter la France de l’époque et de visualiser son intimité ont pratiquement disparu sous la plume de Joffrin qui d’ailleurs livre un volume bien moins épais que ceux habituellement produits par Parot.

L’écriture se resserre sur l’intrigue et sur son fond historique. Même les bavardages chez la Paulet sont réduits à leurs plus simple expression, recentrés sur ce qui sera utile à l’intrigue alors que cette grande bavarde avait toujours beaucoup à nous apprendre sur les mœurs de son époque.

Comme le fait remarquer une des fiches critique de Babelio, les retrouvailles entre Nicolas et le bourreau Samson sont presque purement professionnelles.

N’oublions pas qu’en raison de son métier Samson vivait à l’écart du monde, sans vie sociale ni amis et que Nicolas avait été le seul à lui donner une réelle amitié jusque-là, acceptant même de dîner à sa table, ce qui était un acte très « fort », dans les volumes précédents. Et là, bien que certains coquins eussent mérité la questionnette au Châtelet, Nicolas ne profitera pas de l’occasion pour passer davantage de temps avec son ami.

D’ailleurs au-delà de la vie amicale de Nicolas, c’est aussi les développements de sa vie privée de Nicolas qui se trouve vite simplifiée. Or, souvenons-nous… De sa découverte progressive de ses origines, de ses histoires de cœur compliquées avec la Satine ou Mlle D’Aranet…

De ses questionnements sur la façon dont il pouvait penser sa paternité… Toutes ces thématiques nous avaient accompagnés pendant quatorze volumes… Et là… En quelques mots, Nicolas laisse tout cela en plan en Bretagne où tout le monde s’est retiré avec lui et il n’en sera plus question un bon moment.

Ce qui se passe en Bretagne reste en Bretagne, et on se concentrera sur l’enquête jusqu’à ce qu’une nouvelle romance modérément crédible, cousue de fil blanc et sans les complications habituelles surgisse sans me transporter d’enthousiasme.

En se recentrant sur son intrigue, certes captivante, bien menée, dans un contexte où les événements historiques se précipitent, et qui plus est très fidèle à l’Histoire, Joffrin a opéré un certain nombre d’impasses, d’oublis ou de restrictions éloignées des usages en cours dans les romans de Parot.

Cela a pour effet de réduire quelque peu l’univers dans lequel Nicolas nous faisait évoluer avec lui. Si certains lecteurs pourront apprécier la simplification qui en découle et qui rend évidemment l’intrigue plus facilement lisible, ceux qui ne voyaient pas comme « des longueurs » les parenthèses historiques de l’œuvre originale, pourront éprouver une certaine déception.

Malgré tout, je retrouve bien chez Joffrin le Nicolas que Parot nous avait laissé, même s’il ne parle plus tout à fait de la même manière. Il en va de même pour le commissaire Bourdeau et quelques autres personnages centraux qui sont relativement bien respectés dans la psychologique qui leur avait été donnée lors de leur création et de leur évolution.

Je serais plus circonspecte en revanche concernant l’évolution du personnage de Sartine qui a perdu une grande part de sa superbe et de son acidité. Certes… l’âge… Mais il n’explique pas tout. Surtout qu’on ne devient pas brutalement sénile entre deux romans qui n’ont en principe que peu d’années d’écart dans la chronologie réelle.

Or donc, ce sera un bilan mitigé que nous pourrons faire de cette quinzième enquête de Nicolas Le Floch sous la plume d’un nouvel auteur. Une bonne intrigue sur un fond historique parfaitement maîtrisé, avec des personnages principaux conformes à ce que leur créateur en avait faits.

Les fans de la série de roman regretteront cependant le resserrement de l’œuvre sur l’intrigue, qui certes n’en paraîtra que plus rythmée mais qui coupe ainsi tous ces passages qui s’ils n’apportaient pas grand-chose au développement de l’intrigue, contribuaient à notre édification intellectuelle en nous apprenant moult détails sur la vie quotidienne de l’époque traversée ainsi que sur ses mœurs et son esthétique, ce qui représentait à mes yeux une grande part du charme de ces romans.

On ne fera tout de même pas la bêcheuse sur le manque de suspens de certains aspects du livre : le problème avec les romans historiques c’est que… Ben… il n’y a pas trop de suspens sur certains évènements… Et Loulou le XVIème et Maria Antonia finiront raccourcis quelques années plus tard quand même. L’auteur a eu le bon goût de ne pas réinventer l’Histoire. C’est heureux.

Je garderai un regard bienveillant sur Joffrin qui s’est frotté là à un exercice très périlleux pour permettre aux amis de Nicolas de le retrouver dans une époque troublée et décisive.

Relever un tel défit n’est pas chose facile car l’œuvre de Jean-François Parot est truffée de complexités qui débordent largement le cadre des enquêtes policières résolues par le héros.

Mesurant le poids de ces difficultés, nous ne pouvons lui reprocher violemment là où il pèche, mais nous pouvons le lui pointer afin de l’encourager à améliorer ces points de déception où il n’est pas parvenu à se rapprocher suffisamment du modèle original afin de permettre aux vieux et aux vieilles habitués des aventures du Marquis de Ranreuil de retrouver les repères qui avaient initialement contribué au succès de ces romans.