Les Enquêtes de Nicolas LeFloch – L’énigme du Code Noir : Laurent Joffrin [Par Dame Ida, qui aime les livres en costumes et le parler de jadis]

Titre : Les Enquêtes de Nicolas LeFloch – L’énigme du Code Noir

Auteur : Laurent Joffrin
Édition : Buchet Chastel (22/10/2022)

Résumé Babelio
Jamais dans sa longue carrière, Nicolas Le Floch n’avait vu pareils crimes. Au printemps 1791, on retrouve successivement deux cadavres dans le quartier du Luxembourg à Paris : le premier a une jambe et un bras coupés, le second le dos labouré de dizaines de coups de fouet ; pour faire bonne mesure, tous deux ont été pendus, ce qui a causé leur mort. Ces deux grands seigneurs assassinés sont propriétaires de plantation à Saint-Domingue.

Avec son ancien adjoint Bourdeau, Nicolas, agent spécial de la monarchie, découvre que ces mutilations sont calquées sur les punitions infligées aux esclaves fugitifs par les planteurs des colonies, selon les stipulations du “code noir” établi par Louis XIV pour réglementer la répression des fautes commises par les esclaves des colonies françaises.

S’agit-il d’une vengeance venue des îles ? Ou bien d’un complot bien plus tortueux commis dans une intention politique ? Dans le Paris révolutionnaire de 1791, tandis que l’Assemblée constituante tente de stabiliser le royaume et que Louis XVI défend sa couronne au palais des Tuileries, en butte aux émotions populaires suscitées par les patriotes les plus intransigeants, les deux policiers tentent de démêler cet écheveau complexe sur fond d’affrontements entre les factions politiques.

Au cours de cette intrigue haletante, il devra comprendre la bataille qui s’ouvre sur l’abolition de l’esclavage, entre la Société des Amis des Noirs qui défend l’égalité des droits et le club Massiac, qui réunit dans une association puissante les intérêts coloniaux.

Il devra surtout combattre les criminels redoutables de la « bande de l’Homme Vert » qui a élu domicile dans les carrières souterraines de Paris, tout en surmontant l’imbroglio sentimental qui oppose Laure de Fitz-James et Aimée d’Arranet avec qui il entretient une double liaison qui le mettra en fâcheuse posture.

L’avis de Dame Ida : 
Ciel ! Laurent Joffrin est journaliste et ça se voit ! Brutalement même !

Les premières pages du roman se déploient dans un style très factuel et ramassé, qui s’il sied aux colonnes d’un journal où chaque centimètre carré est une occasion de gagner de l’argent, s’éloigne considérablement de ce que les lecteurs et lectrices fidèles de la première heure de Nicolas Le Floch avaient toujours aimé retrouver sous la plume de Jean-François Parrot !

Adieux la langue fleurie, tarabiscotée, suivant métaphoriquement les circonvolutions et ornements du style rocaille dont se parait le mobilier Louis XV ! Nous voilà face à un style résolument moderne même si quelques bouffées d’un XVIIIe siècle à son crépuscule surgissent çà et là, et curieusement à mesure que l’on s’approche de la fin du livre.

Joffrin avait fait quelques efforts lors du volume précédent, mais aujourd’hui le triste constat est là : La langue de Le Floch n’est plus. (Minute de silence… tête baissée.)

Ce nouveau style est si resserré et si factuel, que ce roman ne fait qu’environs 200 pages contre le double pour les romans signés par Parrot. Étrangement, le résumé de présentation est l’un des plus longs que je n’ai jamais lu sur Babelio alors que les aventures de Le Floch ne font que rétrécir !

En voyant la minceur inédite de l’ouvrage je ne pouvais craindre qu’une chose : un style plus dépouillé… des dialogues ne fleurant plus bon la langue du XVIIIe… mais aussi une intrigue simplifiée sans les multiples rebondissements, ou passages obligés quasi rituels, auxquels nous étions habitués…

Cette restructuration a aussi envoyé quelques personnages secondaires récurrents vers des CDD ou à Pôle Emploi, sans parler de ceux qui ont déjà été enterrés ou mis en retraite lors du précédent tome !

Il semble que l’auteur se souvienne subitement de l’existence d’Aimée d’Arranet qui avait été laissée au placard et quasiment pas évoquée autrement que comme un souvenir lors du roman précédent…

Est-ce seulement crédible que de mener une liaison avec une femme sans la revoir pendant des mois ? Pour un marin à la rigueur… Mais là… Non. Car en effet, voilà notre Nicolas menant une double vie entre cette vieille maîtresse et sa nouvelle conquête, la Princesse de Chimay, rencontrée dans la dernière aventure remontant à l’année précédente, d’après le texte lui-même.

Nicolas a beau être un quinquagénaire, il ne s’en comporte pas moins ici comme un adolescent, ce qui est surprenant venant de l’homme responsable et droit qu’il a toujours été. Et puis c’est assez anachronique à une époque où cet âge était non pas encore celui de la maturité, mais tout bonnement celui de la vieillesse.

Joffrin persiste également dans son oubli du fait que Nicolas avait noué des relations franchement amicales, pour ne pas dire personnelles avec le bourreau Samson (on se souviendra de repas pris chez lui avec sa femme et ses enfants alors que les familles de bourreaux n’étaient pas fréquentables aux yeux du peuple et des aristocrates en raison de leur état – c’était symboliquement très fort comme preuve d’amitié que de manger chez le bourreau !) à qui il ne s’adresse plus que comme une vague relation professionnelle depuis le précédent tome.

Cette amnésie est assez gênante car soit elle démontre que l’auteur n’a pas bien fait son travail d’appropriation de l’œuvre qu’il prétend poursuivre, soit elle fait de Nicolas un être superficiel, retirant sans raison son amitié plus vite qu’il ne la donne, ce qui détonne par rapport à la psychologie du personnage.

Exit également, depuis le volume précédent, les passages pourtant incontournables de Nicolas chez son tailleur (Nicolas ne s’habillerait-il plus ?), Maître Vachon qui à l’instar de la Paulet, le mettait au courant des derniers potins de l’aristocratie…

La Paulet ? Qui c’est ? Là encore cette inénarrable mère maquerelle, voyante à ses heures, au langage plus qu’imagé était devenue un monument (je ne parle pas seulement de son tour de taille !) de la saga de Parrot.

Eh bien, elle semble être définitivement passée à la trappe (il a certainement fallu la découper en plusieurs morceaux pour ça en plus !). Ok… Elle n’était plus très vaillante aux dernières nouvelles, mais nous n’avons même pas été invités à son enterrement et n’avons pas reçu de faire-part. Quelle déception !

Idem pour Sartine, l’éternel mentor de Nicolas… toujours aux affaires, même quand il n’est plus en poste… On l’avait retrouvé subitement bien vieilli lors du précédent volume, mais là on ne saura même pas ce qu’il est devenu. Mort ? Exilé ? Gâteux ? Pourtant l’âge de l’Amiral d’Arranet (75 ans) et de Monsieur de Noblecourt (plus de 90 ans), qui n’en finit pas de vieillir depuis la première enquête, seront précisés et eux… restent toujours en piste et toujours au service de le Floch…

On ne peut pas escamoter des personnages qui ont eu une telle importance, pendant une quinzaines d’aventures, en les expédiant dans les ténèbres extérieures, comme s’ils n’avaient jamais été question d’eux. Joffrin ne pouvait-il pas imaginer ou penser que toutes ces relations de Nicolas avaient aussi une place capitale dans la saga et de fait aux yeux des lecteurs ?

Sérieusement, celles et ceux qui auront apprécié suivre l’évolution psychologique de Nicolas et des autres personnages récurrents, ainsi que l’évolution des liens (parfois ambivalents – cf. la relation entre Nicolas et Sartine) tissés entre eux au fils des tomes précédents, en seront pour leurs frais.

Les péripéties sentimentales (assez éloignées du Nicolas de Parrot) développées ici, ne permettront pas de l’occulter. D’autant qu’elles sont aussi maladroites et cliché qu’un chapitre de la collection Harlequin.

Cependant, malgré toute ces coupes franches et son économie de mots et de papier, Joffrin aime assez l’histoire de France pour ne pas négliger de planter le décor avec une grande précision. Reconnaissons-lui au moins ce mérite.

Et dans ce volume, en plus de la période révolutionnaire il sera plus précisément question du statut des esclaves… Et de l’hypocrisie française à ce sujet puisque si l’on commerçait des esclaves, et les envoyait dans les outremers il n’y en avait officiellement aucun sur le sol métropolitain depuis le moyen-âge.

Nous sommes en Avril 1791. Louis XVI et sa famille ont dû quitter Versailles et sont quasiment en résidence surveillée aux Tuileries (une aile aujourd’hui disparue, qui faisait se rejoindre les deux ailes du Louvre parallèles à la Seine, fermant l’ensemble architectural à l’ouest).

Pour information, la fuite ratée de Varennes aura lieux deux mois plus tard… C’est dire si la famille royale se sent peu en sécurité, se morfondant en reclus dans une vie routinière loin des fêtes et des fastes de Versailles. Exit l’étiquette !

Et dans Paris, les nouveaux leaders politiques, nouvelles factions et nouveaux clubs déploient leurs arguments pour orienter la Révolution dans telle ou telle direction. Beaucoup de fébrilité, de bouillonnements et d’instabilité. Les descriptions de la capitale qu’arpente alors Nicolas Le Floch seront éloquentes.

Cependant, plutôt que d’intégrer les éléments historiques dans les dialogues entre les personnages, ce qui réclame en effet un réel savoir-faire de romancier, et d’accepter de prendre son temps et d’écrire davantage en délayant, Joffrin interrompt le dialogue, balance ses éléments historiques sous forme de narration factuelle quelque peu plaquée en laissant supposer que les personnages viennent de parler de ça. J’ai trouvé cette technique répétitive assez expéditive et artificielle, à 1000 lieues de ce que j’appréciais sous la plume de Parrot.

Et taquinant sauvagement le rectum des mouches, comme j’aime à le faire quand je ne veux rien passer, pas même le moindre détail, à un auteur qui m’a déçue (oui je m’acharne !)…

Il faudrait expliquer au Sieur Joffrin et à son éditeur/correcteur que… Le titre « Dom » ne précède le nom de certains membres de certains ordre religieux (comme pour Dom Pérignon) ou le prénom de certains nobles portugais…

Mais pour l’aristocratie espagnole ou italienne on utilisera le titre « Don » comme pour « Don Juan »… que Joffrin s’obstine à écrire « Dom Juan » bien qu’il fût supposé espagnol et pas portugais… Arrrrgghhh ! Je n’ai pas fait mon collège-lycée à Stanislas (une école privée prestigieuse pour le gratin de l’élite parisienne) comme Joffrin, mais au moins je sais ça !

L’intrigue ? Oui… toute histoire policière se doit d’en avoir une et celle-ci nous donne l’occasion de nous cultiver, notamment sur la question du fameux et tristement célèbre « code noir », dû à Colbert, et sur le statut particulier des esclaves dans les possessions ultramarines française, puisque, sur le sol métropolitain, il ne pouvait exister d’esclaves sous l’ancien régime depuis Louis X dit le Hutin (tout esclave mettant le pied en France était considéré comme libre !)…

Nous nous promènerons même dans les sous-sols de la capitale avec des explications historiques plus précises que celles que nous donnerait un guide !

Et bien évidemment, comme à chaque fois lors de ces détours tortueux entre Paris et Versailles, nous croiserons avec Nicolas, moult personnages de la Grande Histoire venus se perdre dans cette histoire plus petite. Le Chevalier de Saint-George (sans « s » final, ce n’est pas une faute), compositeur et escrimeur célèbre de cette époque, fils métis d’un ancien planteur aristocrate, sera de leur nombre.

Mais quand un livre est deux fois moins épais que la moyenne des autres ouvrages d’une saga, même si l’intrigue est en soi correcte, elle n’en est que deux fois plus simple à suivre et moins rythmée de rebondissements ou d’affaires dans l’affaire… Elle est donc très honnête mais… un peu cousue de fil blanc et le responsable de l’affaire aisément identifiable dès le départ…

Nous étions habitués à mieux, on l’aura compris. D’autant que le dénouement a quelque chose d’assez expéditif et de bien pratique par certains abords.

Je me demande même si, ici, l’intrigue ne sert pas davantage de prétexte à développer une page d’histoire de manière vivante et de présenter les idées de l’auteur sur le rôle de la France dans l’histoire de l’esclavage si je mesure la place prise par les développements historiques magistraux par rapport à la narration des meurtres et de leur résolution. L’épilogue ne pourra pas me convaincre du contraire.

En résumé :

Quand on aime une série de livres, ce n’est pas simplement pour le personnage principal ou pour l’univers dans lequel il évolue. C’est aussi pour le supplément d’âme que lui donne son auteur grâce à son style particulier et par le biais des personnages secondaires que l’on apprécie de voir évoluer roman après roman.

Pour moi le style inventé par Parrot restera indissociable des enquêtes du Commissaire Le Floch, et le style trop factuel de Joffrin ne fera pas mon affaire malgré une intrigue correcte mais sans plus, lui permettant de déployer sa parfaite culture de la période révolutionnaire.

Il n’a pas non plus mesuré l’attachement des fans de Nicolas aux autres personnages secondaires récurrents qu’il a fait passer à la trappe, ou qu’il réduit maintenant à peu de choses, au risque de faire passer le Marquis de Ranreuil pour un être superficiel en amitié, égratignant le portrait psychologique du personnage principal qu’il a pourtant par ailleurs réussi à s’approprier.

L’intrigue se lit avec plaisir mais pas avec autant de plaisir que j’avais coutume d’en attendre. Peut-être eût-il été préférable que Joffrin se soit contenté dans un unique roman de clôture, d’organiser l’émigration de Nicolas et de ses proches chez l’Anglois ou aux Amériques à la fin du roman précédent, lui offrant de prendre ainsi un nouveau départ dans nos imaginations en échappant à l’ombre de la guillotine qui menace maintenant tous les serviteurs de l’ancien pouvoir ?

Mettre le point final à la saga que son créateur n’a pu conclure de son vivant, en ouvrant de nouvelles perspectives à Nicolas, aurait été un bien meilleur hommage que de continuer à le faire exister en étant privé de toute la magnificence de son style et de ses amis de toujours qui sont aussi devenus les nôtres au fil des pages et des enquêtes.

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33 réflexions au sujet de « Les Enquêtes de Nicolas LeFloch – L’énigme du Code Noir : Laurent Joffrin [Par Dame Ida, qui aime les livres en costumes et le parler de jadis] »

  1. Pourquoi reprendre un personnage. Pour un hommage ?
    Le premier roman de Joffrin pouvait le laisser penser malgré tous les manques. Mais après la lecture du deuxième ouvrage de la série de Le Floch écrit par Joffrin je suis très décue. L’intrigue a beau etre très intéressante, le personnage principal se décomplexifie, se banalise, devient plus convenu et superficiel, sans parler des coups de sabre dans tous les personnages secondaires qui passent à la trappe d’un coup de plume… Alors pourquoi ne pas avoir créé un autre enquêteur ?

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  2. Ping : Bilan Mensuel Livresque : Novembre 2022 | The Cannibal Lecteur

    • Tout le monde n’apprécie pas forcément cet univers et le style de Parrot… Avec Joffrin peut être qu’ils apprécient plus les enquêtes de LeFloch ? 😂 Sérieusement à la sortie du précédent j’ai vu des critiques sur Babelio de gens qui avaient apprécié le changement d’auteur car ils ne retrouvaient plus certains traits qu’ils appréciaient peu sous la plume de Parrot! 😉

      J’avoue moi même n’avoir pas toujours réussi à rester éveillée devant certains épisodes de l’adaptation télé… Mais j’avoue aussi ne pas toujours être en forme le soir pour suivre des films longs ou compliqués! Et… il faut s’accrocher car il y a beaucoup d’infos à capter dans ces adaptations assez rythmées. On perd vite le fil si on ne parvient pas à se concentrer. 😴

      Aimé par 2 personnes

    • La série télévisée invente des affaires non traitées par les romans, modifie le scénario des romans quand elle s’inspire du titre de l’un d’eux… et transforme carrément certains personnages : la Paulet est supposée plus que mure est carrément pachydermique alors que celle de la série reste très jolie… certains personnages récurrents n’existent pas etc…

      Non Nicolas ne va pas aux Amérique « à la fin »… puisque la série de roman n’est officiellement pas terminée et qu’il n’a jamais été question qu’il émigre pour le moment. Je ne crois pas qu’il ait émigré non plus dans la série… mais je je suis pas certaine d’avoir vu tous les épisodes. Donc je n’en jurerai pas. Mais j’avoue qu’un exil serait la perspective la plus heureuse pour Nicolas. Il a servi deux rois personnellement ça suffirait pour qu’il soit guillotiné ! Il faut qu’il se sauve!!! ☹️

      Aimé par 1 personne

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