Le triomphe de la bêtise : Armand Farrachi

Titre : Le triomphe de la bêtise

Auteur : Armand Farrachi
Édition : Actes Sud (02/05/2018)

Résumé :
Dans ce court essai frondeur, Armand Farrachi retrouve le ton mordant du pamphlet pour s’intéresser à un sujet aussi redoutable qu’insondable : celui de la bêtise, dont le déploiement dans nos « sociétés de l’opinion » atteint désormais des sommets : ceux des appareils d’Etat, des instances éducatives et culturelles, des médias, etc.

Critique :
Ce petit livre qui nous parle de la bêtise a été à la fois un morceau de chocolat praliné et un bonbon acidulé dans ma bouche.

Le côté chocolat était pour la partie consacrée à la bêtise même, celle de l’imbécile heureux, dirons-nous car j’avais un beau spécimen devant mes yeux pour l’étude appliquée de cette bêtise poussée à son paroxysme dans la personne de ma belle-soeur (une pièce rapportée).

Défaut d’intelligence, de raisonnement, de logique, de sens critique, d’humour, difficulté à établir des rapports, à saisir la subtilité, à dépasser les préjugés, trouble du discernement, absence de références due à l’inculture et à l’ignorance, inaptitude à juger, à réfléchir, à estimer une situation ou des conséquences maladresse d’expression, pesanteur d’esprit, propension à la gaffe, à la confusion, perversion du goût, impropriétés diverses paralogismes ce qu’on appelle aussi en un mot plus sonore mais plus cru : la connerie.

Cette dernière est capable de te sortir des trucs gros et débiles, du niveau ceux utilisés par Fillon au sujet de sa femme qui n’avais jamais travaillé : autant ma belle-soeur que Fillon sont capables d’aller loin dans leurs justifications abracadantesques, sans queue ni tête, et pire, de s’y accrocher autant que lui en jurant de ses grands dieux des trucs qui relèvent de la bêtise dans toute sa splendeur.

L’auteur nous proposera d’ailleurs un bel exemple de défense bête et débile avec un homme ayant assassiné son voisin pour lui dérober ses meubles.

Et ça s’entête, un être humain, tel un coureur qui prendrait un mauvais chemin et se dirigerait droit vers un précipice, répondant aux gens qui le mettent en garde qu’il a une bonne avance sur les autres…

Quant aux politiciens, ils en prennent pour leur grade aussi, tel Trump décidant de l’envoi de 59 missiles sur l’Irak (alors que c’était sur la Syrie) et annonçant qu’il avait pris cette décision devant la plus belle part de gâteau au chocolat…

 

trump gâteau 8ppm00-HC

Non pas sur l’Irak, mais sur la Syrie !

Alors oui, pour la première partie, celle en chocolat qui fond dans la bouche (et dans la main), j’ai affiché un sourire carnassier sur ma face car je n’étais pas visée par l’auteur.

Là où la partie est devenue acidulée – de celle qui fait mal à la gueule mais que tu gardes en bouche parce que tu aimes ça (oups) – c’est quand l’auteur est arrivé dans la partie qui nous concerne un peu tous et toutes car dans le fond, nous sommes tous et toutes l’imbécile d’un autre et les publicitaires le savent, que nous nous laissons entraîner par des slogans simples, clair et qui marquent.

Car nous avons tous des grands principes écolos, nous sommes d’accord avec le fait qu’il faut polluer moins, mais la plupart ont aussi des tas d’excuses pour ne pas les appliquer puisque de toute façon, les autres ne le feront pas…

Braquant sa plume assassine sur imbéciles, sur les politiciens, sur les citoyen lambda, sur les fabriques à crétins que sont devenues les écoles, sur la société de consommation, sur les émissions abrutissantes, sur les anglicismes qui parsèment notre langage, sur la loi du moindre effort, sur le fait que nous ne voulons plus réfléchir et j’en passe et des meilleures, l’auteur tire à boulets rouges sur cette bêtise qui est devenue la norme de notre société.

L’ignorance comme outil de la bêtise n’est donc pas une défaillance du système éducatif mais un objectif. Même sous la constitution la plus libre, disait Condorcet, un peuple ignorant est esclave. L’intelligence est redevenue subversive.

La culture et l’éducation ont besoin de la bêtise pour attribuer une valeur à des diplômes qui n’ouvrent aucune porte, pour pousser à s’exprimer ceux qui n’ont rien à dire, pour reconnaître du talent à une médiocratie artistique grâce à quoi prospèrent ou survivent le commerce de la libraire, le marché de l’art, la production cinématographique, l’industrie musicale, les festivals de théâtre ou d’autre chose.

Tenant plus du pamphlet que de l’essai, ce petit livre se lit en plusieurs morceaux, comme un dessert exquis que l’on ne voudrait pas finir trop vite. Je l’ai dégusté sur plusieurs jours, m’en gardant des petits passages rien que mon plaisir personnel.

Rien à dire, l’auteur frappe sous la ceinture, il y va fort, je ne lui donne pas tort, sauf peut-être pour certains passages car mettre les utilisateurs de shampoing au même niveau que l’imbécilité de certains, c’était un peu poussé, non mais allo quoi !

Hormis cette petite critique, tout le reste était absolument vrai, hélas, et si nous continuons ainsi, nos cerveaux seront la prochaine extinction !

Sauf si un petit village peuplé d’irréductibles « cerveaux » résistent encore et toujours à l’envahissante bêtise.

Il est assurément plus commode d’être bête que d’être intelligent, comme nous en avons tous fait l’expérience, et certains plus que d’autres. Le vivant choisit toujours le plus facile et répugne naturellement aux complications. Prendre une autre direction que la plus proche, la plus rapide, la plus sûre ou la plus directe suppose des opérations mentales parfois délicates, une réflexion préalable, des comparaisons, une remise en cause, un effort, une anticipation, une projection, une complexité, un délai propres à dissuader plus qu’à stimuler, surtout quand le temps presse ou que la paresse résiste. La bêtise s’ébat dans le spontané, dans l’impulsif, se fie aveuglément au hasard, à la chance, ne calcule pas ses risques. L’évidence lui suffit, le retard lui nuit, le doute peut lui être fatal. L’habitude lui va comme un gant. L’imbécile est dans l’obstination comme un poisson dans l’eau.

La civilisation a cru en échappant à la condition des animaux et aux lois naturelles elle s’acheminait vers sa perfection. Il semble qu’on puisse aujourd’hui penser le contraire; on échappe pas à la nature sans verser dans l’erreur et plus souvent dans la bêtise.

Trump et son gâteau au chocolat 

     

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L’envol du moineau : Amy Belding Brown

Titre : L’envol du moineau

Auteur : Amy Belding Brown
Édition : Le Cherche Midi (21/03/2019)
Édition Originale : Flight of the Sparrow (2014)
Traducteur :

Résumé :
Colonie de la baie du Massachusetts, 1672. Mary Rowlandson vit dans une communauté de puritains venus d’Angleterre.

Bonne mère, bonne épouse, elle souffre néanmoins de la rigidité morale étouffante qui règne parmi les siens.

Si elle essaie d’accomplir tous ses devoirs, elle se sent de plus en plus comme un oiseau en cage.

Celle-ci va être ouverte de façon violente lorsque des Indiens attaquent son village et la font prisonnière. Mary doit alors épouser le quotidien souvent terrible de cette tribu en fuite, traquée par l’armée.

Contre toute attente, c’est au milieu de ces « sauvages » qu’elle va trouver une liberté qu’elle n’aurait jamais imaginée.

Les mœurs qu’elle y découvre, que ce soit le rôle des femmes, l’éducation des enfants, la communion avec la nature, lui font remettre en question tous ses repères.

Et, pour la première fois, elle va enfin pouvoir se demander qui elle est et ce qu’elle veut vraiment.

Cette renaissance pourra-t-elle s’accoutumer d’un retour « à la normale », dans une société blanche dont l’hypocrisie lui est désormais insupportable ?

Critique :
Lui, dès que j’ai lu son résumé juste après avoir flashé sur sa belle couverture, je savais qu’il était fait pour moi !

NetGalley et l’éditeur ayant donné un accord favorable à ma demande, et je les remercie, je me suis plongée dans cette histoire.

1672… Je ne vous ferai pas un topo de la mentalité des colons anglais de cette époque lointaine, mais je peux vous dire qu’ils étaient puritains au possible et plus catholique que tous les papes et cardinaux réunis, passé et présent confondus.

Ici, quand il arrive une chose, c’est la volonté de Dieu. On ne discute pas ! Dieu, si ça se trouve, Il n’a peut-être rien dit, rien décidé, rien prévu… Hérétique que je suis !

Quoiqu’il se passe, c’est SA volonté à LUI et on ne la remet pas en question. Tu trébuches, tu meurs, tu te fais enlever par des Indiens, c’est que c’était SA volonté, point barre et si tu en réchappes aussi.

Ça m’a fait froid dans le dos un tel prosélytisme, et l’auteur n’a pas manqué de soulever les illogismes de leur croyance puisque pour, un esclave, c’est la volonté de Dieu et donc, tenir des gens sous son autorité et les faire trimer, c’est chrétien, Il l’a voulu ainsi et vos gueules les mouettes (ou les moineaux).

À cette belle époque, nous les femmes (nous le charme), ben on avait le droit de la fermer, le droit d’obéir et les horribles 3K prônés par les nazis étaient d’application (Kinder, Küche, Kirche = Enfants, cuisine, église).

Mary Rowlandson, notre héroïne, n’a pas beaucoup de marge de manœuvre dans sa vie, surtout qu’elle est mariée à un pasteur qui est plus rigide que l’outil de travail de Rocco après la prise de 4 comprimés bleus. C’est vous dire comment il est rigide, le gars et on ne remet pas son autorité en question, merci bien.

La scène de l’attaque du village de Lancaster, par les Indiens est très réaliste. J’ai serré les dents devant la violence de l’attaque et les morts inutiles, femmes et enfants tués juste pour le plaisir. Ne nous leurrons pas, les Indiens n’étaient pas des Bisounours.

Bizarrement, lorsque Mary Rowlandson est prisonnière des Indiens et que ceux-ci crèvent de faim, et bien, mes dents se sont serrées aussi devant tant de souffrances, pourtant, quelques chapitres auparavant, ils avaient massacrés femmes, enfants et hommes.

L’auteure a réussi un sacré tour de force ! Mettant en scène des Indiens avec une grande rigueur historique, elle les dépeint tels qu’ils étaient, sans en rajouter, dressant un portrait tel qu’on le fait de nos jours, et pas comme il l’était dans les années 1600 (ou même plus tard).

Sans oublier de nous les montrer avec les yeux des citoyens Blancs, puritains, chrétiens jusqu’au bout des ongles et persuadé que tout ce qui n’est pas chrétien est sauvage. Ce sont des païens ! Et je vous passerai les fake news qui leur collent aux mocassins !

J’ai vibré avec Mary, j’ai souffert avec elle et j’ai souri lorsqu’elle a découvert, avec stupeur, que les Indiens ne sont pas si sauvages que ça, pas si cruels non plus et que chez eux, la notion de partage est ancrée, celle de rire, d’élever ses papooses dans l’amour… Tout le contraire de ce qui se passe dans son monde à elle.

Bref, sans être chrétiens, ces hommes et femmes ont des principes qui ont tout du chrétien charitable. Mieux encore, notre Mary a plus de libertés en étant prisonnières des Indiens que dans sa propre maison !

Un livre empreint d’un grand humanisme, une femme qui a vu ses certitudes s’effondrer, qui a bénéficié de plus de liberté en captivité que dans sa vie d’épouse et qui a découvert que le portrait de ces païens n’était pas juste.

Mais toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire… Les gens aiment croire, encore de nos jours, que les Autres sont mauvais, doué de duplicité, de violence, qu’on n’en fera jamais rien de bon et que s’ils veulent qu’on les accepte, ils doivent devenir tels que nous, avoir nos croyances, notre mode de vie, tout en sachant que même s’ils font tout comme il faut, ils seront toujours rejetés.

Un vibrant récit, une plongée dans une époque fort troublée où les gens se tournaient pour tout vers le Seigneur Dieu (maintenant, on se tourne vers d’autre), où la femme avait zéro droit et les Indiens encore moins, victimes déjà de massacres et de spoliations.

Un récit tiré d’une histoire vraie, récit terrible où une femme a dû batailler, non contre les sauvages, mais contre les siens, batailler contre les rumeurs, les ragots immondes, les gens avides de sensationnel et de récit glauque, le tout sans liberté aucune.

Poignant, humain, grandiose.

#LenvolDuMoineau #NetGalleyFrance

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019).

Un poisson sur la lune : David Vann

Titre : Un poisson sur la lune

Auteur : David Vann
Édition : Gallmeister Americana (07/02/2019)
Édition Originale : Halibut on the moon (2019)
Traducteur : Laura Derajinski

Résumé :
“Les gens seraient-ils en réalité tous au bord du suicide, toute leur vie, obligés de survivre à chaque journée en jouant aux cartes et en regardant la télé et en mangeant, tant de routines prévues pour éviter ces instants de face à face avec un soi-même qui n’existe pas ?”

Tel est l’état d’esprit de James Vann lorsqu’il retrouve sa famille en Californie – ses parents, son frère cadet, son ex-femme et ses enfants. Tous s’inquiètent pour lui et veulent l’empêcher de commettre l’irréparable.

Car James voyage avec son Magnum, bien décidé à passer à l’acte. Tour à tour, chacun essaie de le ramener à la raison, révélant en partie ses propres angoisses et faiblesses.

Mais c’est James qui devra seul prendre la décision, guidé par des émotions terriblement humaines face au poids du passé, à la cruauté du présent et à l’incertitude de l’avenir.

Critique :
Mes lectures avec cet auteur sont en dents de scie ! Si j’avais bien aimé « Dernier jour sur terre », j’avais abandonné en route « L’obscure clarté de l’air » et voilà que le problème se reproduit avec celui-ci !

Suis-je condamnée à abandonner tous les autres romans de l’auteur que je souhaite lire tels que Aquarium, Désolations, Goat mountain, Impurs ou Sukkwan island ????

Où aie-je coincé ? Un peu partout…

L’histoire, très déprimante avec James Vann qui ne pense qu’au suicide et à sa famille qui ne sait pas trop comment faire pour lui changer les idées, ces gens qui voudraient que James parle mais quand il commence, ils souhaiteraient qu’il se taise car ce qu’ils entendent ne leur plait pas.

Bref, une lecture en demi-teinte que j’ai lue sans trop faire attention à ce que je lisais tant le sujet ne me bottait pas avant de le terminer plus qu’en diagonale et de l’oublier une fois ma lecture terminée.

Tant pis pour celui-ci, il me reste les autres pour me faire oublier ces déceptions et, qui sait, inclure Vann dans mes auteurs préférés, malgré quelques ratés dans mes lectures.

Comme disait une copinaute, ce livre n’était sans doute pas écrit pour moi.

 

Belphegor : Dans la collection « Les Vieilleries de Dame Ida » [1/2]

Titre : Belphégor

Auteur : Arthur Bernède
Édition : Le Livre de Poche (2001/2006)
Date de publication originale : 1927

Quand on est une vieille mégère de presque cinquante ans, forcément on est censée aimer les vieilleries ! Mes ados se chargent d’ailleurs assez régulièrement de me le rappeler…

Alors pour être parfaitement raccord avec ce que je suis censée être, moi, Dame Ida, décide dorénavant de me consacrer aux antiquités littéraires, aux vieux trucs qui prennent la poussière et qui moisissent sur le dessus oublié de la bibliothèque, ou dans le bas du fond !

Pour poursuivre ma collection inaugurée avec une fiche de lecture non académique de Madame Bovary, je vous ai tiré de derrière les fagots, un vieux machin qui a étrangement traversé les époques depuis que son auteur a jeté les premières lignes de son histoire.

Et franchement… Ben on se demande bien pourquoi ! Ben ouais… le bouquin était loin d’être terrible en fait!

En effet, Arthur Bernède n’imaginait pas que ce petit romain feuilleton publié dans le Petit Parisien en 1927, serait ensuite adapté pour la radio, puis en film de cinéma muet la même année puis en série télévisée en 1965, puis à nouveau en film en 2001…

Et je vous passe la série de dessin animé, la BD, le manga et même les chansons ou groupes de métal qui ont choisi le nom de cette divinité démoniaque moabite pour titre ou nom de groupe !

En 1967, un autre film, « la Malédiction de Belphégor »,  surfant sur le succès de la série, transporte le fantôme du Louvre à l’Opéra de Toulon… mais il n’est pas resté dans les mémoires…

Pas davantage que la 27e fable du livre 12 des fables de La Fontaine pourtant antérieure à toute la bande… On nous l’a pas fait apprendre à l’école celle-là !

Ma rencontre personnelle avec Belphégor est une jolie histoire familiale puisqu’en 1965, lors de la sortie de la série télé consacrée à ce fantôme hantant les allées du Louvre, mes chers parents se préparaient à se marier et la sœur de ma Môman lui confectionnait sa magnifique robe de blanche de princesse pour le défilé haute couture dans l’allée centrale de l’église.

Entre deux séances de coutures ou d’essayage, la dite robe était pendue dans le salon sous une housse sombre, la cachant à la vue du fiancé quand il passait par là… donnant une forme fantomatique à la robe qui finit par être surnommée Belphégor, puisque c’était la série à succès du moment, et que Belphégor, tout fantôme qu’il soit, est censé être tout en noir.

Quoi ? Je vous raconte ma vie ? Ouais… Mais comme dit en substance Patachou dans le Belphégor de 2001, « les gens qui me connaissent, ils la connaissent déjà ma vie, et ça les emmerde »…

Alors je m’en prends à vous ! Après tout ? Qui sait ? Vous pourriez la trouver passionnante, non ? Et puis… les vieilles qui aiment les vieilles histoires du temps où l’imprimerie était à peine rodée et où la vie était encore en noir et blanc, c’est censé radoter, non ?

Anybref ! Revenons-en à Belphégor !

Sous ce seul nom j’ai exploré le roman feuilleton original, revu la série de 1965, puis le film de 2001.

Excusez-moi de ne pas vous parler des dessins animés, mangas ou BD… mais c’est trop moderne pour moi ! Et puis, avec ces trois « œuvres » j’ai déjà de quoi nous occuper un petit peu.

Pour des raisons de format de publication et ne pas vous épuiser trop vite, Belette et moi avons fait le choix de couper l’article original en deux parties, et aujourd’hui nous ne parlerons que du roman de Bernède.

Belphégor, roman feuilleton d’Arthur Bernède (1927) – adapté la même année en film muet et en pièce radiophonique

Ce Belphégor, le vrai, l’original, raconte l’histoire de Jacques Bellegarde un journaliste très connu du Petit Parisien, emberlificoté dans une relation compliquée avec Simone, une jeune bourgeoise déconcertante et horripilante qui gaspille son héritage en jouant à l’artiste sans grand succès, et régnant sur sa petite cour mondaine.

Ah oui, on est dans le grand monde ici… Tout le monde habite un hôtel particulier ! Même le célébrissime détective privé Chantecoq, père de la délicieuse Colette qui va finir par taper dans l’œil du Jacot…

Or donc, dans la salle des dieux barbares du Louvre, les gardiens aperçoivent nuitamment le fantôme sombre qui hante les allées et s’en prend à la statue du dieu Moabite Belphégor qu’il renverse de son socle…

On le fait fuir une première fois, mais il revient et zigouille le gardien Sabarat.

Évidemment le reporter Jacques Bellegarde qui est au fait du summum du faîte du sommet de sa gloire de grand reporter au sein du microcosme parisien décide d’éclaircir cette affaire, bien décidé à ne pas perdre son temps de croire aux fantômes, malgré les lettres signées Belphégor le dissuadant d’enquêter.

Mais voilà que des indices étranges relevant d’un coup monté vicieusement ourdi feraient croire au commissaire Ménardier chargé de résoudre l’enquête que Bellegarde serait lui-même Belphégor !

Heureusement que le jeune homme peut compter sur le soutien indéfectible du détective excentrique Chantecoq, adepte des déguisements et de la loupe à l’instar d’un certain Sherlock Holmes, et qui voit en Bellegarde un innocent accusé à tort doublé d’un fiancé potable pour sa Colette…

Ce que j’en ai pensé…
Ben… C’est une vieillerie… Donc il faut lire ce roman avec un regard ouvert et « contextuel ».

On notera l’autopromotion du journal « Le Petit Parisien » qui publie dans ses pages une enquête fictive menée par un de ses journalistes qui n’existe pas…

On se fatiguera un peu du style assez bateau du roman, plein de clichés même pour l’époque, même s’il use et abuse de l’imparfait du subjonctif pour se donner un côté littéraire.

Trouvant que celui-ci s’éternisait en longueurs et redites, ainsi qu’en passages censés être romantiques et frisant le cucul la praline, j’ai en effet vite deviné qu’il s’agissait d’un roman feuilleton publié dans un journal « populaire » et n’ai pas été étonnée de le vérifier sur Wikipedia.

Ce qui frappe d’emblée c’est qu’on est trèèèèèèès loin des adaptations qui suivront en 1965 et 2001 et qui surenchériront sur le registre du fantastique !

En outre, si certains noms reviennent entre la version de 1927 et celle de 1965 (mais absolument pas dans la version de 2001), ils sont déformés, modifiés, l’importance de certain personnages principaux ou secondaires est moindre, certains sont totalement transformés ou carrément supprimés.

La psychologie des personnages est assez sommaire, et le personnage de Chantecoq est quelque peu décevant. Il se voudrait être l’incarnation d’une sorte de Sherlock Holmes à la française, une sorte de héros quasi omniscient, implacable, sans faille… mais il manque cruellement de profondeur.

C’est en fait le personnage le plus décevant de la bande alors que justement on en aurait attendu beaucoup plus. Même le personnage de Bellegarde a des côtés assez fats… Je trouve…

On devait probablement encore être à cette époque amateur de héros à l’armure parfaite, sans tâches, restant sur leur quant à soi… ce qui les rend en réalité peu humains et peu réalistes.

Si l’on dépasse son côté un peu vieillot, et le style particulier du roman feuilleton de l’époque, on peut passer un bon moment avec ce roman dont l’intrigue est plutôt prenante et reserve un sacré rebondissement final.

Demain (ou après, mystèèèère), la suite avec :

  • « Belphégor ou le Fantôme du Louvre », feuilleton en noir et blanc (1965). Cette mini-série française était composée de quatre épisodes de 70 minutes, en noir et blanc, créée, écrite et dirigée par Claude Barma, adaptée par Jacques Armand d’après le roman d’Arthur Bernède. Elle a été diffusée pour la première fois du 6 au 27 mars 1965 sur la première chaîne de l’ORTF.
  • « Belphégor, le fantôme du Louvre » (2001) le film de Jean-Paul Salomé avec Sophie Marceau et Michel Serrault.

 

Né d’aucune femme : Franck Bouysse

Titre : Né d’aucune femme

Auteur : Franck Bouysse
Édition : La manufacture de livres (10/01/2019)

Résumé :
« Mon père, on va bientôt vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile ».
— Et alors, qu’y-a-t-il d’extraordinaire à cela ? Demandais-je.
— Sous sa robe, c’est là que je les ai cachés.
— De quoi parlez-vous ?
— Les cahiers… Ceux de Rose.

Ainsi sortent de l’ombre les cahiers de Rose, ceux dans lesquelles elle a raconté son histoire, cherchant à briser le secret dont on voulait couvrir son destin.

Critique :
« Un bon livre, Marcus, est un livre que l’on regrette d’avoir terminé » et là, je confirme les paroles intelligentes d’Harry Quebert car, autant où je suis contente d’arriver à la fin de ce récit sombre tant mon coeur n’en pouvait plus, autant où j’ai envie de replonger dedans pour le relire, apaisée.

L’auteur m’a souvent fait vibrer, avec son écriture magnifique, ses mots bien choisis, avec ses personnages profonds, avec ses histoires bien racontées et surtout avec le milieu qu’il décrit : le rural noir.

On a beau vivre à la capitale depuis bientôt 20 ans, mes origines sont dans la ruralité !

Johnny Hallyday chantait ♫ Je suis né dans la rue ♪ et moi je pourrais chanter ♫ Je suis née dans la ru…ralité ♪ mais bon, le temps est déjà moche, je ne vais pas rajouter de la pluie ♫ en chantant ♪ (non, Sardou, ne dis rien dans ma tête ou je vais chantonner un mélange de toi et de Johnny).

L’habileté de Franck Bouysse tient dans beaucoup de choses, comme je le disais au deuxième paragraphe, mais elle vient aussi de sa manière de construire son récit en le déstructurant de manière à nous appâter dès le départ avec du suspense, du mystère et des décors grandioses qui cachent des scènes plus sombres.

Pourtant, au début du récit, bien que j’ai été happée, il y a eu un moment de flottement dans mes émotions… On avait commencé avec du costaud, on poursuivait dans du sombre et puis, tout avait l’air d’aller dans le meilleur des mondes… Durant peu de temps, je précise ! Le flottement a duré quelques pages et puis…

À partir de ce moment là, mes émotions ont été mises à mal, ballotées, torturées car je m’étais attachée à Rose, cette jeune fille de 14 ans travaillant dans une maison où les maîtres n’ont rien de chaleureux, sans pour autant être des brutes…

Un instant de flottement, je vous ai dit ! Juste le temps de laisser le lecteur prendre une bouffée d’air avant de le noyer dans la suite du récit car il va nous plonger dans du très sombre, mais jamais sans que cela devienne trop obscur.

L’auteur a su jongler entre le sordide, l’horrible, l’indicible mais sans jamais entrer dans le glauque gratuit alors que son récit est très brutal par certains moments et que seule la volonté de Rose, son personnage principal, nous donnera la force de poursuivre avec elle.

Oh, Rose, combien de fois aie-je eu envie de te sauver ? De te délivrer ? D’avoir des couilles à la place d’Edmond, celui qui, toute sa vie durant, failli être un homme sans jamais l’être vraiment.

Une fois de plus, l’auteur m’a enchanté, m’a emporté, m’a fait vibrer, m’a fait pleurer, m’a remué les tripes, m’a mise à genoux (et ça commence à devenir du sexisme tous ces auteurs mâles qui me mettent à genoux, sans compter que mon kiné ne sera pas content), m’a fait passer par une multitude d’émotions, me laissant amorphe à la fin de ma lecture de ce rural noir, de ce roman choral qui m’a marqué au fer rouge.

Amoureux des grands romans, amoureux des belles plumes, lecteurs/trices qui veulent lire autre chose que de la littérature fast-food (sans pour autant commencer à lire des Classiques), ceux ou celles qui aiment qu’on leur retourne les tripes avec des mots et des personnages qui marquent, à tous ceux et celles qui aiment les belles histoires, je ne dirai qu’une seule chose : lisez-le, nom de Dieu !

PS : il est à signaler que les mouchoirs ne sont pas fournis avec le roman…

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019).

Au-delà des frontières : Andreï Makine

Titre : Au-delà des frontières

Auteur : Andreï Makine
Édition : Grasset (30/01/2019)

Résumé :
De quelles frustrations le jeune Vivien de Lynden, nouvel enfant du siècle égaré dans ses préjugés racistes et obsédé par la décadence de l’Occident, a-t-il tiré son apocalyptique manuscrit « Le grand déplacement » ?

Pour faire publier ce brulot politiquement incorrect, la mère du jeune auteur tôt disparu demande son aide à un écrivain, ami du fameux Gabriel Osmonde.

Ce dernier, que Vivien s’était choisi pour maître à penser, porte sur le monde un regard plus profondément désenchanté que le jeune néo-hussard brulé au feu de son idéalisme.

Et voilà que cette femme, revenue de toutes les utopies humanitaires les plus valorisantes, guettée par un vide existentiel dont le suicide lui semble la seule issue, comprend qu’il faut sortir du jeu, quitter la scène où tout le monde joue faux, tiraillé par la peur de manquer et la panique de la mort.

Une autre voie est possible. Une autre vie aussi. Chacun n’a-t-il pas droit à sa « troisième naissance », au-delà des frontières que l’on assigne à l’humaine condition ?

Critique :
Ceux qui lisent habituellement mes bafouilles doivent se demander comment ce roman a atterri dans ma main car il est aux antipodes de ce que je lis habituellement.

Si je m’encanaille de temps en temps avec de la SF ou de la fantasy, ce genre de roman ne fait pas partie de mon univers littéraire habituel (polars & romans noirs).

Non, on ne m’a pas payé pour le lire et on ne m’a pas offert le bouquin non plus… La faute à un zapping télé du mercredi 6 février (2019) et j’ai demandé à Chouchou de s’arrêter sur La Grande Librairie qui venait de commencer, juste par curiosité.

Ce soir là, j’étais fatiguée, mais en écoutant les différents invités, dont Joseph Ponthus et Andreï Makine, pour ne citer que ces deux-là, mon cerveau s’est réveillé et s’est gavé de leurs paroles qui volaient bien plus haut que ce que j’entends habituellement à la télé ou à la machine à café.

Nom de dieu, je voulais lire leurs livres ! Ce qui est fait.

Quelle que fût la voie empruntée par l’humanité, elle menait à l’impasse. Révolutions, contre-révolutions, mirages libéraux, tours de vis rétrogrades, activismes ou immobilismes, rien de tout cela ne promettait une vie transfigurée. La société occidentale, avant le Grand Déplacement, était une ferme d’élevage produisant des citoyens châtrés par le consentement des craintifs.

Pour faire court et simple, le roman commence sur un récit mélange de post-apocalypse et de dystopie avec un grand déplacement de ceux qui ont provoqué le cataclysme débouchant sur des attentats (les journalistes, les intellos), dont deux ex-président (Sarko et celui qui allait en pédalo), vers la Libye.

Le bannissement concerne une quantité impressionnante de personnes. La population française a diminué de moitié et ne compte plus que trente millions d’habitants. Cette contraction a déjà reçu un nom : le Grand Déplacement.

Fait amusant, si je puis dire, c’est que les exilés forcés se construisent très bien en Libye alors que ceux resté en France ont plutôt l’air de se faire chier alors qu’on pensait arriver enfin à une société idéalisée. Du rêve en poudre…

Ensuite, nous rencontrons le narrateur, éditeur de son état, qui vient de lire ce manuscrit assez court envoyé par la mère de l’auteur. Gaia, l’expéditrice, est la mère de l’auteur, Vivien de Lynden qui a tout du nazillon extrémiste, qui en a après tout le monde, que ce soit les Juifs, les Noirs, les Arabes, bref, tout ce qui n’est pas blanc et français comme lui.

Niveau personnages, les portraits sont réussis et la plume de l’auteur envoie du lourd, sans pour autant devenir pédante ou illisible. En fait, la plume de Makine est comme son ramage à la télé : clair, riche et hautement compréhensible.

Là où le roman prend une autre dimension, c’est lorsque l’éditeur apprend que Vivien a fréquenté Gabriel Osmonde, que lui-même connait et qui n’est autre qu’un pseudo d’Andreï Makine sous lequel il publia des ouvrages. Vous me suivez toujours ?

Osmonde est un « digger », un qui creuse (pas comme Tuco dans « The Good, the Bad and the Ugly »), c’est à dire une personne qui cherche au delà des mensonges de la société. Sans compter qu’Osmonde pense aussi qu’on a trois naissances et que la 3ème est l’Alternaissance, la plus difficile à obtenir.

Godbarsky écrit que l’idée de l’Alternaissance correspond parfaitement au sens de cette allégorie prénatale… Je traduis mal, pardon. Il dit que, emprisonnés par notre Première et notre Deuxième naissance, nous ne savons pas penser au-delà de ces deux identités. Comme un enfant qui n’est pas encore né. Le vrai but, c’est d’accéder, déjà de notre vivant, à la compréhension de l’Alternaissance… Oui, ce qu’il appelle “le temps de la pérennité.

Ne me demandez pas dans quelle proportion l’auteur est en raccord avec les pensées ou les dires de son double, Gabriel Osmonde ou des autres personnages, mais en tout cas, il soulève des points qui font mal, met en avant toutes les dérives et les conneries de nos sociétés, le tout en vrac, puisque les récits de ses personnages vont et viennent, chacun s’imbriquant dans l’autre, à la manière des Matriochkas ou alors, se contredisent puisque nous sommes face des extrémistes et d’autres plus modérés.

Au final, je pense que l’auteur nous met face à un choix : dormir ou rester éveillé. Hurler avec la masse ou au contraire aller avec la minorité, celle qui analyse plus finement la société qui nous entoure, que ce soit au niveau « racial » ou religieux et qui refuse les préjugés ou les idées préconçues.

Ce soir, nous vivons ce que Godbarsky appelait « clarification ». Le chaos du monde se décante, la mascarade de l’Histoire révèle son absurdité. Et la masse humaine – magma d’ethnies, de races, de classes, de clans, d’alliances et de mille autres « catégories » – se réduit à son essence : ceux qui acceptent les limites de l’existence et ceux qui les défient. Au-delà de toute appartenance raciale, sociale ou religieuse, nous sommes définis par ce choix – s’endormir dans la masse ou bien refuser le sommeil.

Voici un roman qui se déguste avec sagesse, car brassé avec savoir et dont il me faudra plusieurs jours, si pas semaines, pour arriver à le digérer. Pas qu’il était trop lourd, juste copieux, très copieux !

Chaque année, dans le monde, plus d’un million de femmes sont violées ou assassinées – trois mille par jour. Six millions d’enfants meurent de faim – un enfant toutes les cinq secondes. Et savez-vous combien de balles sont tirées ? Huit cents milliards par an. Une centaine pour chaque habitant de la Terre ! Sans compter les bombes, les missiles…Une tuerie ininterrompue, un hurlement continu des victimes. Tout cela en simultané avec la « vie normale » : fêtes, matchs, élections, vacances, boulimie d’achats…(..) plus les hommes dévorent la nature plus ils se dévorent entre eux.

Notre corps est moins menteur que nos idées.

À la ligne – Feuillets d’usine : Joseph Ponthus

Titre : À la ligne – Feuillets d’usine

Auteur : Joseph Ponthus
Édition : La Table ronde (03/01/2019)

Résumé :
« À la ligne » est le premier roman de Joseph Ponthus. C’est l’histoire d’un ouvrier intérimaire qui embauche dans les conserveries de poissons et les abattoirs bretons.

Jour après jour, il inventorie avec une infinie précision les gestes du travail à la ligne, le bruit, la fatigue, les rêves confisqués dans la répétition de rituels épuisants, la souffrance du corps.

Ce qui le sauve, c’est qu’il a eu une autre vie. Il connaît les auteurs latins, il a vibré avec Dumas, il sait les poèmes d’Apollinaire et les chansons de Trenet. C’est sa victoire provisoire contre tout ce qui fait mal, tout ce qui aliène.

Et, en allant à la ligne, on trouvera dans les blancs du texte la femme aimée, le bonheur dominical, le chien Pok Pok, l’odeur de la mer.

Par la magie d’une écriture tour à tour distanciée, coléreuse, drôle, fraternelle, la vie ouvrière devient une odyssée où Ulysse combat des carcasses de boeufs et des tonnes de boulots comme autant de cyclopes.

Critique :
J’ai eu jusqu’à présent cette chance de ne pas devoir gagner ma croute en bossant à la chaine, mes parents l’ont évité aussi.

N’allez pas croire pourtant que je ne sais pas ce que c’est que le boulot physique, celui qui nous fait transpirer et donne des maux de dos : pour gagner plus, j’ai dû bosser plus et accomplir des boulots « en stoemelings », comme on dit à Bruxelles. « En noir », si vous ne causez pas le bruxellois sans peine.

Malgré tout, jamais je ne me suis retrouvée à trimer comme l’auteur, limite si je n’étais pas le cul dans le beurre, bordé de nouilles, même les vendredis soirs où je ne savais plus comment je m’appelais après une semaine de malade.

Ce roman, Dealer de Lignes en avait parlé en bien, mais ça ne m’intéressait de lire un auteur qui parlait du travail à la chaine, dont dans un abattoir alors que j’avais à lire « Jusqu’à la bête », qui parlait justement d’un travailleur dans un abattoir. Je pensais le sujet redondant.

Femme de peu de foi que je resterai toute ma vie ! Heureusement qu’au détour d’un zapping, on est tombé sur l’émission « La grande librairie » (le mercredi 6 février) où l’auteur était présent. Connaissant le titre, j’ai regardé et ensuite, je ne voulais qu’un seule chose : le lire !

C’est bien simple, j’avais les yeux en quiquinne de poupousse (qui criaient dodo) et j’ai regardé toute l’émission, me gavant des mots de l’auteur ainsi que de ceux des autres présents sur le plateau, me demandant si mon pauvre cerveau arriverait à assimiler tout ça, plus habitué qu’il est à entendre de la médiocrité au fil de la journée.

Il faut prévenir le lecteur/trice potentiel(le) que la présentation du texte n’est pas celle de d’habitude. Écrivant son texte à la ligne, comme une poésie sans rimes, sans virgules, sans point final, l’auteur a fait un pari risqué.

Vous voulez savoir ce que j’en pense ? Putain, ça va foutrement bien au récit !

Égoutter du tofu
 
Je me répète les mots sans trop y croire
Je vais égoutter du tofu cette nuit
Toute la nuit je serai un égoutteur de tofu
 
Je me dis que je vais vivre une expérience parallèle
Dans ce monde déjà parallèle qu’est l’usine

D’ailleurs, au bout de quelques lignes, mon petit cerveau travailleur mettait lui même les virgules fictives pour donner du temps de repos à mes yeux qui ont dévorés ce roman à la vitesse d’un éclair, se gavant de toutes les belles phrases écrites, se délectant du style de l’auteur et s’ouvrant tout grand devant certains métiers comme égoutteur de tofu. Effectivement, dépoteur de chimères, ça claquait mieux.

À l’aide de peu de mots, avec des petits bouts de phrase, l’auteur nous décrit avec brio la France des précaires, celle des intérims, ceux qui bossent pour vivre, qui sont obligé d’accepter n’importe quel job afin de gagner quelques sous, obligé d’enquiller des nuits, des samedis, des dimanches, de ne jamais savoir à quelle sauce ils vont être mangé puisque leurs contrats ne sont jamais longs.

Cette vie, je ne la souhaiterais même pas à mon pire ennemi et même si j’ai cumulé des jobs physiques, je les ai toujours choisi, je pouvais foutre le camp sans problème, je n’étais pas déclarée et j’avais un autre job intellectuel sur le côté (dieu quel titre pompeux).

Véritable carnet d’usine écrit après ses heures éreintantes de jobs de merde en tout genre, on ressent bien toute la fatigue de monsieur Ponthus qui nous explique n’avoir tenu que grâce à la littérature qu’il avait étudié et aux chansons françaises qu’il chantait pour tenir et ne pas devenir fou au milieu des crevettes.

L’autre jour à la pause j’entends une ouvrière dire à un de ses collègues
« Tu te rends compte aujourd’hui c’est tellement speed que j’ai même pas le temps de chanter »
Je crois que c’est une des phrases les plus belles les plus vraies et les plus dures qui aient jamais été dites sur la condition ouvrière

Le récit prend aux tripes car il ne reflète pas les conditions de travail sous un Victor Hugo ou un Émile Zola, ni celles dans un goulag en Sibérie, mais dans la France d’aujourd’hui, celle qui nous est contemporaine !

Je ne suis pas le lapereau de l’année, j’ai tout de même quelques connaissances, je ne pense être une personne qui n’a pas envie de faire fonctionner ses neurones, mais malgré tout, j’ai pris une claque magistrale dans la gueule en découvrant l’envers de certains décors du pays voisin du mien, celui dit des Lumières.

Il était temps que l’on jette un grand coup de projecteur sur les conditions de travail dans lesquelles baignent des travailleurs, ceux qui n’ont pas la chance d’être dans les premiers de cordée, comme le dit si bien une personne de ma connaissance.

Véritable ode au travail dans l’usine, récit bourré d’émotions, de solidarité, de situations ubuesque, de non considérations des chefs et de corps qui commencent à crier leur douleur à force d’être maltraité par les conditions de travail répétitives, ce roman atypique m’a pris à la gorge et aux tripes.

Je pense même coller un procès à l’auteur pour toutes les claques qu’il m’a mise et les coups de pieds au cul qu’il m’a donné. Je me croyais éveillée mais je somnolais encore un peu.

La vie commence vendredi : Ioana Pârvulescu

Titre : La vie commence vendredi

Auteur : Ioana Pârvulescu
Édition : Seuil (06/05/2016)
Édition Originale : Viaţa începe vineri (2009)
Traducteur : Marily le Nir

Résumé :
Vendredi 19 décembre 1897 : on trouve un inconnu évanoui dans la neige, dans une forêt aux environs de Bucarest. Il est habillé bizarrement, ne porte ni barbe ni moustaches, s’exprime d’une drôle de façon.

Toute la ville est en effervescence : serait-ce Jack l’Éventreur, à la une de tous les journaux, un fou échappé de l’asile, un vrai faussaire ou un faux journaliste? Et s’il venait d’une autre époque ?

Un voyage dans le temps qui nous entraîne, à la suite de ce personnage mystérieux, dans la capitale roumaine à la fin du XIXe siècle, le siècle de la joie de vivre, où l’on croyait fermement à l’avenir et aux progrès de la science.

Un compte à rebours, en treize journées trépidantes, avant le réveillon du 31 décembre 1897.

Critique :
Si on ne sait toujours pas ce qui se passe dans cette putain de boite de cassoulet dans la nuit du 2 au 3 (Roland Magdane), maintenant, on sait ce qu’il se passa du 19 au 31 décembre 1897 à Bucarest (la capitale de la Roumanie, pour les fâchés avec les capitales).

Véritable immersion dans la vie roumaine de cette fin de 19ème siècle, l’auteur, qui connait son sujet, va nous entrainer dans bien des familles, grâce à de multiples personnages, du simple commissionnaire, à la jeune fille rêveuse en passant par un policier, un préfet de police ou des notables.

C’est là que le bât commence à blesser.

En plus d’un récit qui s’écoule paresseusement, d’une enquête qui donne l’impression de ne pas avancer, la multitude de narrateurs ne servaient pas toujours l’histoire et la rendaient même parfois un peu difficile à appréhender car il fallait suivre, leur nom n’étant pas noté en début de chapitre et avec des noms roumains, il n’est pas toujours aisé de s’y retrouver.

Par contre, l’écriture de l’auteure est magnifique et j’ai pris plaisir à lire les mots qu’elle avait tamponnée sur les pages (Dany Boon, sort de ma tête) tant ils étaient délicieux pour l’esprit. Là, rien à dire, c’étaient des perles.

— Vous, Iulia, vous êtes comme une petite araignée qui, sentant qu’on l’approche ou qu’on la touche, replie instantanément ses pattes, se roule en boule — on pourrait la confondre avec une petite pierre noire. (…) Maintenant vous faites la même chose, mais, moi, je n’ai plus le temps d’attendre que vous vous détendiez. 

Découvrir la vie roumaine à cette époque était très agréable et j’ai apprécié tous ces petits moments de vie, même si, à la fin, ils ralentissaient le récit qui n’allait déjà pas très vite. Par contre, les petits moments de philosophie étaient du miel pour la gorge enrouée.

Revenons aux bémols car après les fleurs, je lance le pot…

Le roman nous promettait du mystère avec l’apparition mystérieuse d’un homme que l’on suspecte d’être Jack The Ripper, dixit le 4ème de couverture… Il devait être en campagne électorale, lui, parce que c’était juste de belles promesses.

Cet homme retrouvé dans la neige et dont personne ne sait qui il est, ni d’où il vient, a été suspecté un peu de tout, en passant pas faussaires et Martien ! Quant aux suspicions d’être le Ripper, elles ne durent guère et sont plus le fait des commères adeptes de ragots.

D’ailleurs, sur ce mystérieux homme qui semble comme tombé du ciel et qu’on a retrouvé dans la neige, nous en saurons peu, l’auteur ne lui ayant pas assez donné la parole et ce seront les dernières lignes du livres qui confirmeront ce que je suspectais, mais d’une autre manière.

Quant à la résolution de l’homme mort d’une balle et d’une disparition d’objet du culte, la résolution tombera un peu comme un cheveu dans la soupe et nous n’en saurons pas plus puisque une fois le nouvel an passé, nous n’en parlerons plus et irons vers le point final.

Au final, si j’ai aimé la description de le vie à Bucarest en 1897, si j’ai apprécié l’écriture de l’auteure et la manière dont elle décrit les lieux, dont elle fait parler ses personnages, dont elle les fait philosopher.

Dommage que l’enquête ait été fort diluée entre tout ce petit monde qui vaque à ses occupations et que le côté fantastique n’était pas assez mis en valeur, comme la promesse non tenue des 13 journées trépidantes qui, sans être somnolentes, auraient pu être abrégées quelque peu afin de donner plus de rythme au récit.

Lecture en demi-teinte, mais malgré tout, j’en retire du bon, comme quoi, tout n’est jamais perdu dans une lecture.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019) et Le mois du Polar Chez Sharon (Février 2019).

— Si j’achète une boîte de conserve, une boîte de cassoulet par exemple, à consommer avant le 2 janvier, qu’est-ce qui ce passe si je l’ouvre le 3 ? Franchement, entre nous ; qu’est-ce qui peut bien ce passer dans cette boîte dans la nuit du 2 au 3 ? Est-ce que les germes attaquent à minuit pile ? Tous les germes avec des montres chrono ! Qu’est-ce qui ce passe si j’ouvre la boîte à 1h du matin ? Est-ce que je peux encore sauver des haricots ? Si tous les haricots sont mort et que la saucisse bouge encore qu’est-ce que je fait moi ?

Un Gentleman à Moscou : Amor Towles

Titre : Un Gentleman à Moscou

Auteur : Amor Towles
Édition : Fayard Littérature étrangère (22/08/2018)
Édition Originale : A gentleman in Moscow
Traducteur : Nathalie Cunnington

Résumé :
Au début des années 1920, le comte Alexandre Illitch Rostov, aristocrate impénitent, est condamné par un tribunal bolchévique à vivre en résidence surveillée dans le luxueux hôtel Metropol de Moscou, où le comte a ses habitudes, à quelques encablures du Kremlin.

Acceptant joyeusement son sort, le comte Rostov hante les couloirs, salons feutrés, restaurants et salles de réception de l’hôtel, et noue des liens avec le personnel de sa prison dorée – officiant bientôt comme serveur au prestigieux restaurant Boyarski –, des diplomates étrangers de passage – dont le comte sait obtenir les confidences à force de charme, d’esprit, et de vodka –, une belle actrice inaccessible – ou presque ­–, et côtoie les nouveaux maîtres de la Russie.

Mais, plus que toute autre, c’est sa rencontre avec Nina, une fillette de neuf ans, qui bouleverse le cours de sa vie bien réglée au Metropol.

Trois décennies durant, le comte vit nombre d’aventures retranché derrière les grandes baies vitrées du Metropol, microcosme où se rejouent les bouleversements la Russie soviétique.

Critique :
Ceux qui me suivent depuis longtemps savent que j’ai deux amours, en ce qui concerne les pays : l’Angleterre et la Russie…

Alors, quand on propose chez Net Galley un roman qui se déroule en Russie et qui commence dans les années 20, moi, je ne me sens plus et je cours partout comme un jeune chien fou.

Imaginez-vous assigné à résidence parce que vous êtes ce que l’on appelle un ci-devant, c’est-à-dire un aristo. La révolution a eu lieu et les comte et autres ducs ne sont plus les bienvenus dans ce pays qui assassina son Tsar et sa famille.

Vous me direz qu’assigné à résidence dans un hôtel de luxe, il y a pire, malgré tout, la cage n’est pas si dorée qu’on le penserait car il a dû quitter sa suite pour aller vivre dans les combles, qu’il aménage du mieux qu’il peut.

On pourrait croire qu’avec un postulat pareil, le roman va être emmerdant au possible vu que le personnage principal ne peut pas mettre un pied dehors.

Détrompez-vous bien ! Car non seulement on ne va pas s’embêter une minute, mais en plus, au milieu de son palace, le comte Alexandre Illitch Rostov, grâce à la presse ou à diverses rencontres marquantes, va voir défiler les grands changements de la Russie et grâce à sa connaissance, il nous contera une partie son Histoire et de sa jeunesse à lui, agrémentée de moult anecdotes intéressantes.

Le comte est un personnage des plus attachants, raffiné, élégant, cultivé, ayant une grande connaissance des vins, bref, un gentleman jusqu’au bout de la moustache, lui qui accepta la sentence de bonne grâce, se liant d’amitié avec le personnel et arpentant les multiples endroits cachés de ce palace qui verra se succéder trois décennies de grands changements politiques.

Fin observateur de la société, notre comte, du restaurant select qu’est le Boyarski, au bar ou dans les salons raffinés du Metropol, notre homme ne perdra pas une miette de l’évolution de son pays, et nous non plus.

Le ton légèrement décalé du narrateur ajoutera une touche d’humour lorsque c’est nécessaire et nous fera un arrêt sur image avant de rembobiner l’histoire pour nous expliquer ce que nous avons loupé, ce qui rend le récit dynamique et fait de nous des voyeurs de la petite histoire dans la grande.

Si le personnage du comte Alexandre est réussi, il en est de même pour tout ceux qui peuplent ce roman qui serait jubilatoire si l’Histoire du pays n’était pas aussi sombre. Malgré tout, l’auteur arrive à nous la restituer avec justesse mais aussi avec une pointe de désinvolture, sans pour autant tomber dans le n’importe quoi ou l’irrespect.

Ce roman, c’est une friandise qui se déguste en croquant dedans ou en la laissant fondre dans la bouche pour la savourer le plus lentement possible.

C’est un bonbon qui sait se faire doux mais possède des pointes acidulées car c’est tout de même une partie de l’Histoire de la Russie qui se déroule en coulisses, et nous savons qu’elle fut loin d’être un long fleuve tranquille.

C’est un roman qui se savoure et qui, en un peu plus de 500 pages, vous donne un bel aperçu de la Russie sans que vous mettiez un pied hors d’un hôtel de luxe.

Une petite pépite que j’ai savourée avec plaisir et pour ça, je remercie vivement l’éditeur et Net Galley de m’avoir accordé le privilège de le recevoir.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019) et le RAT de l’Épouvante chez Chroniques Littéraires – Automne, plaid et cocooning (315/576 pages).

Et que le vaste monde poursuive sa course folle : Colum McCann [LC avec Stelphique]

Titre : Et que le vaste monde poursuive sa course folle

Auteur : Colum McCann
Édition : 10/18 (04/11/2010)
Édition Originale : Let the great world spin (2009)
Traducteur : Jean-Luc Piningre

Résumé :
Sur un câble tendu entre les Twin Towers s’élance un funambule. Un événement extraordinaire dans la vie de personnes ordinaires.

Corrigan, un prêtre irlandais, cherche Dieu au milieu des prostituées, des vieux, des miséreux du Bronx ; dans un luxueux appartement de Park Avenue, des mères de soldats disparus au Vietnam se réunissent pour partager leur douleur et découvrent qu’il y a entre elles des barrières que la mort même ne peut surmonter ; dans une prison new-yorkaise, Tillie, une prostituée épuisée, crie son désespoir de n’avoir su protéger sa fille et ses petits-enfants…

Critique :
Ce que je recherche dans une lecture, ce n’est pas le côté bling-bling des personnages (sauf s’il est intéressant), mais plutôt des tranches de vie de Ceux-D’En-Bas, de Ceux-Dont-On-Ne-Doit-Pas-S’Occuper…

Parce que bien souvent, nos pays « civilisés » s’occupent plus de choses futiles ou d’aller balayer le paillasson du voisin, que des problèmes importants dont souffrent ses concitoyens.

Ce roman fait la part belle à des tranches de vie des gens d’en bas : prostituées, mères ayant perdu un (des) fils au Vietnam, pseudos artistes victimes de la poudreuse (la drogue, pas la neige), prêtre irlandais faisant ce qu’il peut pour aider son prochain,…

On pourrait croire que les différentes parties qui composent ce livre sont en fait des nouvelles, mais non.

Si au départ, tout le monde a l’air de naviguer dans ses propres eaux, on remarque, au fil de sa navigation, que tout le monde est en train de se rejoindre sur le grand fleuve de la Vie et que tout ce petit monde va interagir ensemble, avec, en toile de fond, en fil d’Ariane, ce funambule qui, en 1974, tendis un câble entre les Twin Towers et y dansa durant plus d’une heure.

J’ai adoré les passages avec le prêtre irlandais, Corrigan, rejoint à New-York par son frère Ciaran, et son implication en tant qu’Homme de Dieu pour aider les plus faibles, dont les prostituées du quartier. La plume de l’auteur m’a emporté dans les quartiers miséreux, dans les ghetto et j’ai eu du mal à redescendre sur Terre. Magnifique !

Je me suis régalée des passages avec l’entrainement du funambule, j’ai dévoré ceux avec Tizzie, la prostituée embarquée durant une descente de police et qui, du fond de sa prison, nous contera sa vie bien remplie, ses rêves, ses envies et tout ce qui a foiré à un moment donné.

J’ai été estomaquée de lire le compte-rendu de l’accident par celle qui en était responsable indirectement, j’ai dévoré sa vie d’artiste consumée par la Blanche et les fêtes à l’excès, j’ai aimé suivre son cheminement vers la rédemption. Tout comme j’ai avalé l’histoire de Gloria, jeune fille Noire durant les années 30 et cette ségrégation qui me donne toujours froid dans le dos.

En fait, là où je me suis le plus ennuyée, c’est dans la partie avec les femmes ayant perdu un enfant au Vietnam… Bizarrement, alors que le sujet aurait dû me plaire, j’ai perdu le fil de l’histoire, le plume de l’auteur ne m’a pas emporté durant ce chapitre là et j’ai complètement passé au travers au point de le sauter en entier.

Malgré ce chapitre loupé par moi, tout le reste m’a enchanté, subjugué, emporté, et une fois que je me replongeais dans les pages, je n’étais plus là pour personne tant ces vies étaient intéressantes à découvrir.

Je ne mettrai sans doute jamais les pieds aux États-Unis, mais je pourrai dire que grâce à la lecture, j’ai voyagé dans tout le pays et rencontré bien de ses habitants, et pas uniquement les gens d’En-Haut, mais plus souvent ceux d’En-Bas, ceux qui sont les plus intéressants à lire.

3,9/4 Sherlock

       

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019).

Synopsis (Par Steelphique) : 

7 août 1974. Sur une corde tendue entre les Twin Towers s’élance un funambule. Un événement extraordinaire dans la vie de personnes ordinaires.

Corrigan, un prêtre irlandais, cherche Dieu au milieu des prostituées, des vieux, des miséreux du Bronx ; dans un luxueux appartement de Park Avenue, des mères de soldats disparus au Vietnam se réunissent pour partager leur douleur et découvrent qu’il y a entre elles des barrières que la mort même ne peut surmonter ; dans une prison new-yorkaise, Tillie, une prostituée épuisée, crie son désespoir de n’avoir su protéger sa fille et ses petits-enfants…

Une ronde de personnages dont les voix s’entremêlent pour restituer toute l’effervescence d’une époque. Porté par la grâce de l’écriture de Colum McCann, un roman vibrant, poignant, l’histoire d’un monde qui n’en finit pas de se relever.

Ce que j’ai ressenti :

  • Et comme une funambule, partir pour New-York….

C’est presque avec une certaine appréhension qu’on débute ce roman, parce qu’on sait qu’elle est là. La douleur, le souvenir du drame… New-York, le World Trade Center… Et comme un funambule, on se lance en coupant notre respiration, pour partir à la conquête de nos réminiscences et de l’imaginaire de Colum McCann.

Une corde tendue entre les Deux Tours, un homme qui défit la vie et la mort, et en bas, les spectateurs de ce spectacle totalement fou. Sentir un New-York bruyant, grouillant, effervescent qui gravite autour de ce lieu et, plonger dans leurs quotidiens, souvent chaotiques.

Voir d’en haut les destins de ces gens ordinaires, goûter un peu de leurs vies souvent brisées dans une de ses chutes vertigineuses que nous réserve le destin. Contempler d’en-bas ce qui se cache derrière leurs façades et les sourires empruntés…

Colum McCann n’a pas son pareil pour nous faire revivre, dans un New-York des années 70, les éclats d’existences.

« On avait maintenant deux immenses buildings qui trouaient les nuages. Le verre reflétait le ciel, la nuit, les couleurs, le progrès, la beauté, le capitalisme. »

  • …Danser sur le fil des mots…

Colum McCann m’a éblouie. Avant même la page 35, j’ai eu un coup de foudre pour un des ses personnages : Corrigan. C’est le genre de personnage qui me touche dans son étrange façon de mener sa vie, tellement entier, au dépit du bon sens ou de son confort, il donne tout. Tout. Son temps, son altruisme, son aide, sa dévotion, sa vie, son idéalisme. Les autres personnages ne sont, bien sûr, pas en reste, mais Corrigan avait quelque chose de spécial, à vagabonder toujours comme ça dans les rues, pour se confronter de près avec la violence.

« Peut-être était-ce de la naïveté, mais il s’en fichait, il préférait mourir le cœur à nu, disait-il et surtout ne pas finir du côté des cyniques. »  

Mais tout du long, cet auteur m’a transportée dans une brume de beauté lyrique, j’ai dansé sur les paragraphes d’émotions, des vides et des espaces sublimés par une plume douce, effleurant des courants d’air et des souffles de drames, je me suis laissée bercer sur le câble de son intrigue en m’émerveillant de ses points d’impacts entre chacune des vies qui se croisent…

« Pas à pas, pense Jaslyn, nous trébuchons dans le silence, à petits bruits, nous trouvons chez les autres de quoi poursuivre nos vies. Et c’est presque assez. » 

  • En équilibre, pour d’infinis changements…

« Il est plus difficile de faire le bien que le mal. Les malveillants le savent mieux que les autres, voilà pourquoi ils deviennent mauvais. Et pourquoi ils le restent. Le mal est l’apanage de ceux qui jamais n’atteindront la vérité. C’est le masque de la bêtise, du manque d’amour. On peut bien rire de la bonté, la trouver mièvre et dépassée, qu’importe- Ce n’est rien de tout ça, il faut se battre pour la préserver. »

Je pense avoir trouvé encore un auteur à suivre de, très près. Et trouver aussi une place toute spéciale dans ma bibliothèque, où son funambule pourra continuer de s’exercer, à son aise, sans risque de chute.

Un endroit réservé dans mon esprit où il pourra continuer de me faire voir la vie à l’aube d’un bouleversement.

Quelque part en apesanteur, garder à l’esprit que la vie est un équilibre précaire, où beautés et drames se rencontrent…

C’est typiquement le genre de lecture qui te hante encore même, après la dernière page tournée, parce que tu sais que tu viens de faire un shoot d’adrénaline, là-haut, perchée à regarder un passé qui se délite et un présent qui change imperceptiblement…

Et dans le futur, prévoir une relecture…Assise en position de yoga, à se dire…Et que le vaste monde poursuive sa course folle…. 


« Son terrain, c’était le bonheur : un bonheur à définir, à traquer, à extirper de l’oubli. »
Ma note Plaisir de Lecture 

9/10