Les aigles endormis : Danü Danquigny

Titre : Les aigles endormis

Auteur : Danü Danquigny
Édition : Gallimard Série noire (09/01/2020)

Résumé :
Dans l’Albanie d’Enver Hoxha, l’un des régimes communistes les plus durs du bloc de l’Est, Arben grandit entouré de sa bande de copains et de ses parents profs. Son avenir semble tout tracé.

Mais avec la chute du régime et l’avènement du libéralisme s’ouvre une période de chaos politique et de déliquescence morale qui emportent tout sur leur passage et transforment le jeune idéaliste en malfrat endurci.

Pour tenter d’échapper à la spirale de la violence et protéger les siens, Arben n’a qu’une solution : fuir avant qu’il ne soit trop tard.

Critique :
L’Albanie n’est pas une destination régulière en littérature. La vie là-bas ne fait pas rêver et comme dans les romans, il n’y a pas de belles images de plages, on laissera tomber l’exotisme pour l’extorsion en tout genre.

Ce roman noir se déroule sur plusieurs années et c’est 40 ans de misère qui s’inscrit sous vos yeux. La Série Noire n’est pas réputée pour faire dans le Bisounours non plus.

Arben nous raconte une partie de sa vie, de gosse à la cinquantaine et c’est aux travers de ses yeux que nous allons découvrir un pays et une population qui a été écrasée sous le régime communiste, les dictatures avant de passer à une démocratie « ferme-ta gueule » où les diplômes s’achètent et les postes ne sont accessibles qu’aux neveux, cousins, nièces, enfants des gens qui dirigent.

Un jour, à la mort du dictateur Enver Hoxha, les gens ont cru que l’enfer était derrière eux, mais non, ils avaient juste changé de cercle et continuaient de se faire entuber dans les grandes largeurs.

L’enfance d’Arben ne fut pas insouciante, le régime surveillait tout le monde, ensuite, après un service militaire de 3 ans, il perd ses parents et ses ambitions d’études s’effondrent. Il sera ouvrier sans qualification dans une usine qui le foutra à la porte ensuite et tintin pour trouver un nouvel emploi ensuite, sauf dans les magouilles.

L’auteur nous peint une fresque au vitriol de l’Albanie et de ses régimes politiques, de ces caciques du parti, de la corruption et de dirigeants qui n’ont pas vu le pays grogner, pensant qu’ils resteraient tous la tête basse, éternellement.

La misère crasse, on la côtoie avec Arben qui a du mal à faire bouillir la marmite et en Albanie, ne pas savoir nourrir sa famille est très mal vu, au même titre que les unions libres et les mariages d’amour. C’est tout un pan des traditions albanaises qui s’offre à nos yeux et l’auteur intègre bien le tout dans son récit.

Arben aurait pu vivre heureux, mais il a mis le doigt dans l’engrenage des trafics et est devenu le même salaud qu’Alban et Loni, même si eux sont sans conscience et qu’Arben a au moins mal au bide en faisant passer des jeunes albanaises qui finiront sur les trottoirs ou dans des bordels alors qu’elles se voyaient déjà en haut de l’affiche.

Le régime gouvernemental était injuste et broyait tout le monde, mais les suivants ne sont pas mieux et ce que fait Arben n’est pas toujours mieux que les dirigeants qu’il vilipendait dans sa tête.

Roman Noir qui commence avec l’histoire de 4 copains qui jouent dans la neige, ils sont jeunes et qui descendront tous dans l’inhumanité pour le fric, le pouvoir, le respect, la crainte que l’on aurai d’eux.

Un récit sombre mais beau, l’histoire d’un jeune qui avait tout pour réussir mais qui s’est fait entuber par le communisme et ensuite par le capitalisme et qui, cédant à la facilité, à la fatalité, n’a pas eu d’autre choix que d’entrer dans les magouilles pour survivre et qui n’a pas su se retirer à temps.

Ce roman noir, c’est aussi le récit d’une vengeance qu’Arben veut accomplir, 20 ans après, mais qui n’est jamais qu’un prétexte pour l’auteur pour nous faire découvrir l’Albanie d’une autre manière, et pas celle des agences de voyages.

Un roman noir puissant, profond, poignant où il est impossible de détester Arben. Un roman qui mélange habillement le passé et le présent, la politique et les trafics. Bref, un grand roman noir, serré et corsé comme je les aime.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°16].

Le bal des folles : Victoria Mas

Titre : Le bal des folles

Auteur : Victoria Mas
Édition : Albin Michel (21/08/2019)

Résumé :
Chaque année, à la mi-carême, se tient un très étrange Bal des Folles. Le temps d’une soirée, le Tout-Paris s’encanaille sur des airs de valse et de polka en compagnie de femmes déguisées en colombines, gitanes, zouaves et autres mousquetaires.

Réparti sur deux salles – d’un côté les idiotes et les épileptiques ; de l’autre les hystériques, les folles et les maniaques – ce bal est en réalité l’une des dernières expérimentations de Charcot, désireux de faire des malades de la Salpêtrière des femmes comme les autres.

Parmi elles, Eugénie, Louise et Geneviève, dont Victoria Mas retrace le parcours heurté, dans ce premier roman qui met à nu la condition féminine au XIXe siècle.

Critique :
Avant, lorsqu’on voulait se débarrasser d’une femme, c’était très facile : on l’emmenait à la Salpêtrière et on la faisait déclarer folle.

Même pas besoin de soudoyer un médecin pour un faux certificat médical, la parole d’un homme suffisait puisque les possesseurs de bananes-kiwis avaient le pouvoir absolu.

Nous les femmes, nous avions juste le droit de fermer notre gueule, de ne pas marcher hors des sentiers délimités pour notre sexe, fallait éviter à tout prix les envies de révoltes et même en restant dans le carcan étroit qui nous était dévolu, le mâle (père, mari) ou une belle-mère pouvait nous faire interner.

Effectivement, ce roman met à nu les conditions de la femme à la fin du 19ème siècle (1885) et force est de constater, une fois de plus, que nous revenons de loin et qu’il y a un peu plus de 100 ans, il était possible de faire disparaître une femme dans un asile d’aliéné sans qu’un bilan de santé soit établi.

La Salpêtrière, ce n’est pas Bedlam (Bethlem Royal Hospital à Londres) mais tout de même, les droits n’existent pas.

Au travers de différents regards, que ce soit des patientes ou d’une infirmière, l’auteure nous fait déambuler dans les couloirs, à quelques semaines du fameux bal des folles où la bourgeoisie va venir voir les aliénées danser, en espérant qu’une fera une crise, afin d’avoir des sujets de conversations jusqu’à la fin de l’année.

Si je regrette un peu que le portrait dressé de Charcot soit minime, les portrait des femmes croisées sont des plus réussis.

Que ce soit Louise, jeune fille d’une bonne famille qui voit et entend les morts, ou Eugénie, qui rêve de son amoureux, persuadée qu’elle va sortir de là et Geneviève, infirmière aussi rigide qu’un corset métallique qui va se réchauffer un peu, ces femmes ont une histoire que l’auteure va mettre en scène et nous les faire aimer.

Une fois de plus, je suis tombée sur une petite pépite littéraire qui bien que mettant en scène un sujet lourd, grave et ayant existé, ne sombre pas dans le pathos ou le larmoyant.

On ne rigole pas, certes, mais  c’est addictif, on veut connaître le destin de nos différentes femmes et les émotions sont perpétuellement en voyage, dans cette lecture puisque l’on passe de l’indignation à la tendresse, avant d’avoir envie de hurler devant l’étroitesse d’esprit de certains personnages face à ce qui est autre que leurs croyances ancrées.

Un peu plus de pages n’auraient pas nui à l’histoire car l’épisode du fameux bal est assez court. De plus, quand on aime un roman, on a toujours envie d’en avoir un peu plus.

Un roman historique qui lève le voile sur ce qu’on appelait la folie en 1885 et où la majorité des patientes n’étaient pas folles du tout. Un roman humaniste, une petite pépite qu’on lit avec gourmandise en pestant sur nos sociétés phallocratiques (la banane) où tout le pouvoir était dans les mains des hommes.

C’est boulversant.

Tuer le fils : Benoît Séverac

Titre : Tuer le fils

Auteur : Benoît Séverac
Édition : La manufacture de livres (06/02/2020)

Résumé :
Matthieu Fabas a tué parce qu’il voulait prouver qu’il était un homme. Un meurtre inutile, juste pour que son père arrête de le traiter comme un moins que rien. Verdict, 15 ans de prison.

Le lendemain de sa libération, c’est le père de Matthieu qui est assassiné et le coupable semble tout désigné. Mais pourquoi Matthieu sacrifierait-il une nouvelle fois sa vie ?

Pour l’inspecteur Cérisol chargé de l’enquête et pour ses hommes, cela ne colle pas. Reste à plonger dans l’histoire de ces deux hommes, père et fils, pour comprendre leur terrible relation.

Derrière cette intrigue policière qu’on ne lâche pas, ce nouveau roman de Benoît Séverac nous parle des sommes de courage et de défis, de renoncements et de non-dits qui unissent un père et un fils cherchant tous deux à savoir ce que c’est qu’être un homme.

Critique :
D’habitude, c’est le père qu’il faut tuer, pas le fils…

Et parlons-en, du père à Matthieu Fabras : un facho de la pire espèce, un intolérant aux peaux basanées, aux homos, aux étrangers… Pour lui, le RN est trop mou et la France doit être aux français.

Intolérant à son fils aussi qu’il ne trouve pas assez viril, trop lopette… Pourquoi ? Si son gamin était un cheval, on dirait qu’il est pif, mais la science médicale utilise un terme plus long et complexe pour désigner cette petite emmerde qui ne touche que les mecs. Ou les chevaux mâles.

Pour prouver à son paternel qu’il n’était pas une chiffe molle et pour tenter de recevoir son amour, son adoubement, un signe de gentillesse, Matthieu a massacré un homosexuel et l’a tué. Direct au zonzon, le gamin et même pas un regard affectueux du paternel.

Vous comprenez que lorsque Patrick Fabas meurt, c’est un grand soulagement pour le lecteur. Maintenant, la question que l’on se pose, c’est : est-ce que son fils lui a réglé son compte le lendemain de sa sortie de prison ??

Ce que j’ai apprécié dans ce roman, c’est avant tout sa construction : un récit dans le roman et une histoire qui commence à l’envers puisqu’on est directement avec Matthieu arrêté pour meurtre.

Cette construction permet à l’auteur de nous présenter sa palette de personnages, assez typés. Les inspecteurs de police sont atypiques, leur chef étant addict à la confiture (on ne me l’avait jamais faite, celle-là) et marié à une non-voyante. C’était appréciable qu’on sorte du carcan de flics alcoolos bourrés de problèmes horribles.

Matthieu est un personnage abîmé, qui n’a jamais su quoi faire pour plaire à son père, pour qu’il l’aime, pour qu’il s’intéresse à lui. Il est des hommes qui ne devraient jamais devenir père ou alors, faudrait qu’ils évitent de passer leur frustration sur leurs gosses.

Bizarrement, la scène la plus marquante, celle qui m’a fait dresser les poils sur les bras, c’est celle de Matthieu au stade de France pour le concert de Johnny. On ne me refera pas.

Ce roman sombre explore les secrets de famille, les non-dits, les tares con-génitales (oui, en deux mots) reportées sur d’autres, les racistes, les fachos, les xénophobes, les bas-de-plafonds, la douleur d’un fils face à un père qui le hait et l’univers de la prison où Matthieu découvrira l’écriture avec l’atelier qu’un auteur viendra faire.

Une enquête pas commune, avec des flics désabusés, cyniques, avec leurs problèmes personnels (mais toujours terre-à-terre) et si le lecteur est attentif, il comprendra assez vite si Matthieu est coupable ou pas. Sans que ça gâche la résolution !

Un roman sombre mais réaliste, non dénué d’humanité.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°13] et Le Challenge Animaux du monde 2020 chez Sharon [Lecture N°24].

L’homme aux lèvres de saphir : Hervé Le Corre [LC avec Bianca]

Titre : L’homme aux lèvres de saphir

Auteur : Hervé Le Corre
Édition : Rivages Noir (2004)

Résumé :
Paris, 1870. Une série de meurtres sauvages semble obéir à une logique implacable et mystérieuse qui stupéfie la police, fort dépourvue face à ces crimes d’un genre nouveau.

Le meurtrier, lui, se veut « artiste » : il fait de la poésie concrète, il rend hommage à celui qu’il considère comme le plus grand écrivain du XIXème siècle, Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont, dont il prétend promouvoir le génie inconnu.

Dans le labyrinthe d’une ville grouillante de vie et de misère, entre l’espoir de lendemains meilleurs et la violence d’un régime à bout de souffle, un ouvrier révolutionnaire, un inspecteur de la sûreté, et deux femmes que l’a vie n’a pas épargnées vont croiser la trajectoire démente de l’assassin.

Nul ne sortira indemne de cette rencontre.

Ce livre a reçu le grand prix du roman noir français au festival de Cognac 2005 et le prix mystère de la critique 2005.

Critique :
— Gamin ! Gamin ! Reviens gamin, c’est pour rire ! (C’est arrivé près de chez vous – extrait)

Moi j’aurais tendance à dire « Cours, gamin, cours » (Forrest Gump) car l’homme qui arrive derrière toi va te tuer parce que tu es blond…

Un assassin qui tue les blonds ? Gad Elmaleh, sans aucun doute.

Paris, en 1870, une époque trouble, des grèves, des ouvriers qui grognent, des socialistes – des vrais ! – qui émergent et un tueur en série qui joue du couteau sur les blondins, les éventrant et mettant en scène leur mort.

Ne cherchez plus l’identité du coupable, c’est Hervé Pujols. Poirot et Holmes peuvent aller se rhabiller car nous sommes dans un scénario à la Columbo : nous connaissons l’identité du coupable dès le départ, le but sera de mettre la main dessus (ou pas ?).

Copiant l’oeuvre non publiée de son ami Isidore Ducasse, les “Chants de Maldoror” que ce dernier à écrite sous le nom du Comte de Lautréamont, l’assassin sème des cadavres à tous vents et si la police est sur les dents, en fait, elle n’est nulle part car pour un inspecteur qui se casse le cul, les autres s’en foutent royalement car la police est corrompue jusqu’à la moelle (ou la bite, pour certains).

Connaître l’identité du tueur ne fut pas une entrave au suspense ou au mystère car c’est avant tout le portrait de la ville de Paris en 1870 qui est tiré et il n’est pas joli à voir. Oublions les cartes postales, on patauge dans le prolétariat, ici.

Ce roman policier historique est aussi un roman noir puisque le côté social est présent. La société ouvrière est mise en avant, bien décrite dans ses misères, ses rêves, ses combats, on a la montée du socialisme, le ras-le-bol de Napoléon III et l’envie folle d’une République.

Oublions les beaux quartiers, nous allons nous encanailler dans les caboulots (caberdouches si nous étions à Bruxelles), éclusant des bock de mauvaise bière, nous arpenterons les ruelles sombres, celles des bas-fonds, nous mettrons aussi les pieds dans un bordel avec tout son cortège de pauvres filles tenues de rembourser des dettes à leur proxénète ou à la mère maquerelle.

L’exploitation de l’Homme par l’Homme, une fois de plus. Profitant de la misère et du besoin impérieux d’argent de tous ces crèves-la-faim qui sont venus à Paris et qui ont une famille à nourrir, les patrons ne se privent pas d’exploiter ces esclaves taillables et corvéables à merci.

Dans ce roman qui se dévore, le lecteur aura le plaisir de suivre plusieurs personnages dont certains seront des plus sympathiques.

Autant où j’ai bien aimé l’inspecteur basque (celui qui est intègre et qui bosse), autant où j’ai eu le coup de cœur pour Étienne et Fernand, ces deux ouvriers que la vie n’a pas épargnée. Leurs portraits sont des plus réalistes et il est difficile de ne pas s’attacher à eux.

Un roman policier noir et historique très bien construit, qui a du Zola dans ses pages ainsi que du Victor Hugo tant la misère des prolétaires est présente et que Paris a des airs d’une ville moyenâgeuse.

Un polar avec un serial-killer datant d’avant Jack The Ripper et qui est tout aussi violent que lui. Un polar noir, sombre, sanglant mais la plume gouailleuse de l’auteur, qui mêle l’argot de Paris dans les dialogues pour leur donner plus de vie, emporte le lecteur dans une autre époque et le voyage, s’il n’est pas de tout repos, est instructif et addictif.

Anybref, que les amateurs de Bisounours passent leur chemin…

Merci à ma copinaute Bianca qui m’a proposé cette LC. Le roman traînait dans ma biblio depuis novembre 2013, ticket de caisse coincé dedans comme preuve. Comme moi, elle a aimé sa lecture.

Extraits des Chants de Maldoror pour comprendre le titre et le coup du crabe tourteau :

Pour ne pas être reconnu, l’archange avait pris la forme d’un crabe tourteau, grand comme une vigogne. Il se tenait sur la pointe d’un écueil, au milieu de la mer, et attendait le favorable moment de la marée, pour opérer sa descente sur le rivage.

Mais, l’homme aux lèvres de saphir a calculé longtemps à l’avance un perfide coup. Son bâton est lancé avec force ; après maints ricochets sur les vagues, il va frapper à la tête l’archange bienfaiteur. Le crabe, mortellement atteint, tombe dans l’eau. La marée porte sur le rivage l’épave flottante. Il attendait la marée pour opérer plus facilement sa descente. Eh bien, la marée est venue ; elle l’a bercé de ses chants, et l’a mollement déposé sur la plage : le crabe n’est-il pas content ? Que lui faut-il de plus. Et Maldoror, penché sur le sable des grèves, reçoit dans ses bras deux amis, inséparablement réunis par les hasards de la lame : le cadavre du crabe tourteau et le bâton homicide !

 

Comme il est changé ! Les mains liées derrière le dos, il marche devant lui, comme s’il allait à l’échafaud, et, cependant, il n’est coupable d’aucun forfait. Ils sont arrivés dans l’enceinte circulaire de la place Vendôme. Sur l’entablement de la colonne massive, appuyé contre la balustrade carrée, à plus de cinquante mètres de hauteur du sol, un homme a lancé et déroulé un câble, qui tombe jusqu’à terre, à quelques pas d’Aghone.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lectures N°09].

 

Dickens & Dickens – Tome 2 – Jeux de miroir : Rodolphe et Griffo

Titre : Dickens & Dickens – Tome 2 – Jeux de miroir

Scénariste : Rodolphe
Dessinateur : Griffo

Édition : Vents d’Ouest (16/08/2017)

Résumé :
Londres, 1852. C’est dans les bas-fonds de la capitale victorienne, où les mauvaises rencontres sont fréquentes, que Charles Dickens fait la connaissance de son double.

Si le premier est un écrivain respectable débattant dans les salons parfumés des beaux quartiers ; le second est une brute épaisse s’encanaillant dans les pires bouges des faubourgs.

Ils se ressemblent comme deux gouttes d’eau, et pourtant ils n’ont rien en commun.

Mais en se fréquentant, les deux hommes apprennent peu à peu chacun sur eux-mêmes. L’un ne tarde pas à prendre la place de l’autre. Et inversement.

Dickens & Dickens, comme les deux faces d’une même pièce.

Critique :
Pour ce second tome, direction les bordels et les fumeries d’opium où Charles Dickens va découvrir les joies de la pipe (c’était indécent, à cette époque, la fellation) et du sexe.

Notre homme avait une vie assez monotone, niveau cul, avec son épouse… Le lit ne devait pas couiner souvent et madame n’avait jamais grimpé aux rideaux. La jouissance féminine n’était pas à l’ordre du jour.

Justement, pendant que je vous parle et que Dickens se fait turluter le membre par des langues expertes, son épouse découvre elle aussi les joies du sexe et de la petite-mort en compagnie du double de Charles (sans savoir que c’est le double).

Bon, si elle veut le même programme avec le vrai, elle risque la déception !

Si le cinéma a souvent exploité le côté « 24h (ou plus) dans le corps de… » (Freaky friday) où deux personnes échangeaient, suite à une malédiction, leurs corps (ou leurs esprits), ici, puisque nous sommes face à un double parfait, Charlie (le double) vit la vie de Charles (le vrai) et ce dernier a la sensation qu’il n’existe plus car son double est meilleur en bien des choses (hormis l’écriture).

Voir le vrai Dickens devenir une épave a quelque chose de pathétique. On entre en symbiose avec lui et on se demande comment on réagirait si un double, non content de prendre notre vie, la rendait lumineuse devant les autres, prenant une place auprès de notre épouse, nos amis, collègues de travail, que nous n’avons jamais su acquérir.

La question que l’on se pose, durant cette suite, c’est comment Charles va-t-il se débarrasser de la personnalité encombrante de Charlie ou qui des deux va supplanter l’autre ? Charles pourrait tuer son double ou son double prendre définitivement la place de Charles.

La douche glacée arrive au dénouement… Quoi ? Tout ça pour ça ? Monter un pareil scénario avec un double, entraîner les lecteurs/trices dans le Londres de Dickens, dans les maisons closes, dans les fumeries d’opium, tout ça pour en arriver là ? Un dénouement aussi simple, facile ?

Une série qui était partie sur des chapeaux de roues, innovante, bien dessinée, bien scénarisée, avec un parfum de mystère, de fantastique, d’ambiance à la Edgar Allan Poe et bardaf, l’embardée sur le final. Le truc qui tourne en eau de boudin.

Tout était super et quelques cases, quelques dialogues ont tout foutu en l’air, faisant écrouler de suite la belle cotation que je m’apprêtais à lui coller. La déception est à la hauteur du plaisir que j’avais pris à lire la première partie. La résolution a tout niqué, tiens, pour parler comme Charlie.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°274 et Le Mois Anglais chez Lou, Titine et Lamousmé (Juin 2020 – Saison 9).

Jack l’Éventreur, les morts : André-François Ruaud et Julien Bétan

Titre : Jack l’Éventreur, les morts

Auteurs : André-François Ruaud et Julien Bétan
Édition : Les Moutons Electriques La bibliothèque rouge (2014)

Résumé :
D’août à décembre 1888, une série de meurtres de femmes ensanglanta l’East End de Londres. Bientôt, la presse s’empara du sujet et des lettres d’origine suspecte revendiquèrent les crimes au nom de Jack l’Éventreur. Un mythe était né.

Stupéfiant paradoxe que celui de crimes bien réels mais commis par un criminel fictif !

Jack l’Éventreur hante l’imaginaire, croisant la route de Sherlock Holmes et de l’Homme-éléphant, fructifiant dans la fiction policière comme au cinéma.

Plus de 125 ans après les crimes de Whitechapel, une plongée minutieuse dans les terreurs du Londres victorien, sur les traces d’une des plus grandes figures du Mal.

Critique :
Des théories sur l’identité de Jack The Ripper, j’en ai lu de toutes les sortes : des farfelues, des capillotractées, des dirigées, des plus sérieuses, des intéressantes, des intrigantes, des complotistes, des abusées, des holmésiennes…

Mais celle d’un criminel appartenant à la légende urbaine, on ne me l’avait pas encore faite !

Les auteurs, avant de nous parler des crimes vont nous faire visiter Londres, mais attention, pas celle des jolies cartes postales, pas celle des beaux quartiers : l’East End, le négatif du West End.

La misère, la crasse, le dénuement, la pauvreté, les conditions de travail inhumaines, bref, l’East End. On ajoutera une dose de smog, celui qui puait fort et qui tua bien des gens et le décor plus vrai que nature est planté.

Notons que les nuits des différents meurtres, il n’y avait pas de brouillard ! Ni de haut-de-forme dans les témoignages…

Petit inconvénient lorsque, sur le même mois, on a lu « London Noir », « Sherlock Holmes une vie » et qu’on enchaîne avec « Jack L’Éventreur, les morts », c’est qu’on retrouve des redites. Oui, des copiés-collés qui se trouvaient dans les autres ouvrages, notamment dans celui consacré à Londres ou Holmes.

Pas de plagiat puisque c’est le même auteur, mais ça donne cette horrible impression de déjà-lu. Bon, voyons le bon côté de la chose, à force de lire les même infos, je pourrais les retenir dans ma mémoire passoire.

C’est une étude complète et copieuse que les auteurs nous proposent car ils ne se contentent pas d’égrainer les dates, les lieux, noms des victimes mais ils dissèquent aussi la société victorienne et Londres.

L’autopsie est puante mais ça vaut le coup d’y mettre son nez afin de ne pas aller se coucher bête. Beaucoup de sujets passeront sur la table : les docks, la politique, les débuts de la police (son Histoire), le climat, l’industrie, la prostitution, la misère, le tueur au torse, la presse qui cherche le scoop…

Pour ceux qui aiment voir le Londres victorien sous un autre visage que celui du thé et des scones, c’est le pied.

Ensuite, maintenant que le décor est planté et que vous en savez plus sur l’East End, on va commencer à vous parler des victimes de 1888 en commençant par Emma Smith, juste avant Martha Tabram. Il est à noter qu’elles ne font pas partie des victimes canoniques mais il faut en tenir compte quand même.

Notez aussi que les auteurs ne vous proposeront pas un nom à la fin de leur ouvrage ! Mais le florilège des suspects est bien présent et les théories loufoques et farfelues seront passées au crible rapidement.

Leur but est de faire la biographie d’une grande figure populaire mythique, en dégageant les grands faites d’une vie de la gangue de la fiction. En essayant, comme pour leur autres ouvrages, de révéler une présence derrière le mythe littéraire, ils n’ont pu découvrir qu’une terrifiante absence.

Une fois de plus, c’est un ouvrage copieux qui se lit sur plusieurs jours, mais pas de trop car c’est addictif, sans pour autant avoir un scénario puisqu’il s’agit d’une étude. Peut-être devrait-il publier « Comment rendre des études intéressantes et addictives pour les lecteurs » pour en inspirer certains.

Un excellent ouvrage qui traînait depuis trop longtemps sur mes étagères et une fois de plus, shame on me car là, cet ouvrage va dans le trio de tête, aux côtés du « Le livre rouge de Jack L’éventreur » de Bourgouin (la polémique sur l’auteur et ses mensonges et un autre débat) et de « Jack l’éventreur démasqué – L’enquête définitive » de Sophie Herfort (la partie Historique consacrée aux meurtres, pour sa théorie, on valide ou pas).

PS : je n’ai pas pu découvrir pourquoi dans les autres ouvrages, l’auteur transformait le nom de Mary-Ann Nichols en Mary-Ann Nicholson.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°271 et Le Mois Anglais chez Lou, Titine et Lamousmé (Juin 2020 – Saison 9).

Les Moutons Electriques Hélios (2018) – 176 pages (version poche)

 

Dickens & Dickens – Tome 1 – Destins croisés : Rodolphe et Griffo

Titre : Dickens & Dickens – Tome 1 – Destins croisés

Scénariste : Rodolphe
Dessinateur : Griffo

Édition : Vents d’Ouest (01/02/2017)

Résumé :
Londres, 1852. Charles Dickens, dont le talent d’écrivain résonne déjà dans toute l’Angleterre, a un problème.

La nuit, lorsqu’il se promène seul dans les rues en quête d’inspiration, une silhouette mystérieuse et insaisissable le suit à la trace. Alors qu’il arrive enfin à lui mettre la main dessus, il découvre que cet homme lui ressemble comme deux gouttes d’eau.

Comme une version maléfique de lui-même… Pire encore, il connait des fragments de la jeunesse de Dickens que celui-ci croyait inconnus de tous ! Qui est cet individu inquiétant et que peut-il bien lui vouloir ?

Critique :
Le oliver Twist de Charles Dickens m’était resté sur l’estomac (Titine, pas frapper), mais cette bédé consacrée à l’auteur fut une belle découverte que je dois à mes recherches pour le Mois Anglais (juin 2020).

Charles Dickens arpente les rues de Londres, la nuit, cherchant la matière à ses prochains romans.

N’escomptez pas parcourir les beaux quartiers, ne seront plus souvent mis face à la misère humaine que face à la richesse, hormis dans le domicile de l’auteur, of course.

Il y a du mystère puisque Charles Dickens est suivi par un sinistre inconnu dans ses pérégrinations nocturnes. Un inconnu qui n’hésite pas à tuer les deux espèces de détectives qu’il avait engagé pour faire la lumière sur cette filature.

Les dessins offrent des couleurs chaude d’ocres ou des tons vert kaki, gris, souvent en adéquation avec la scène qui se déroule sous nos yeux. Le coup de crayon est bien fait, les dessins sont réalistes et les décors n’ont pas été mis de côté, Londres est un personnage à part entière aussi.

Il y a comme une odeur de « la part des ténèbres » de Stephen King, dans cette bédé, sauf que ce n’est pas un tout à fait comme chez le King… Le suiveur ressemble comme deux gouttes d’eau à Charles Dickens et connait même un pan entier de sa vie alors que cette partie-là, il ne l’a jamais racontée à personne.

Mais qui est ce faux Dickens ? Un faux habillement camouflé ou lui-même qui, en tombant un jour à l’eau, s’est dédoublé, une part marchant dans la droiture et la réussite tandis que l’autre a dû marcher dans le vol, les crimes et la roublardise ?

Un habile mélange de fantastique, de bas-fonds londoniens, de Janus, le dieu aux deux visages, de dédoublement de personnalité, de doppelgänger maléfique, de vol d’identité, ce premier tome est une agréable découverte et je me suis réjouie d’avoir le second sous la main afin de connaître le fin mot de l’histoire.

Mon seul bémol sera pour la narration qui est un peu erratique au départ, comme si le scénariste avait voulu insérer un maximum de références, d’anecdotes sur Dickens, ce qui ôte du rythme au récit.

Mais c’est minime et cela permet aussi aux lecteurs/trices qui ne seraient pas familiarisé avec l’auteur à en apprendre un peu plus sur lui sans aller lire sa page Wiki.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°267 et Le Mois Anglais chez Lou, Titine et Lamousmé (Juin 2020 – Saison 9).

Une histoire illustrée de Sherlock Holmes – T04 – La vallée de la peur : Ian Edginton et Ian Culbard

Titre : Une histoire illustrée de Sherlock Holmes – T4 – La vallée de la peur

Scénariste : Ian Edginton
Dessinateur : Ian Culbard

Édition : Akileos (30/05/2011)

Résumé :
Sherlock Holmes est intrigué et troublé par la réception d’un message inquiétant : M. Douglas de Birlstone House est en danger.

Avant qu’il ne puisse agir, une nouvelle choquante arrive. Douglas a été trouvé mort, le visage effacé par un fusil de chasse. Scotland Yard est perplexe.

S’agit-il d’un cas de suicide ou d’un assassinat ?

Pour Holmes la réponse ne fait aucun doute quand il reconnaît la carte de visite de son ennemi juré: le professeur James Moriarty…

Critique :
On a beau me dire que « The valley of fear » est un roman noir, entre lui et moi, ce ne sera jamais le grand amour.

La preuve en est que c’est le roman canonique que j’ai le moins relu !

Lu une première fois lorsque je l’avais acheté (j’avais 12/13 ans) et relu pour les besoins du Mois Anglais de Juin 2013 (j’avais la trentaine).

Et entre les deux ? Le néant !

Pourquoi ce désamour du roman ?

Pour plusieurs choses dont l’une est cette absence de logique totale chez Conan Doyle.

Souvenez-vous, dans « The Final Problem », Holmes parlait à Watson du Napoléon du crime : Moriarty. Watson le découvrait en même temps que nous car il n’avait jamais eu vent de l’existence de Moriarty, le génie du mal.

Puis, Holmes se battit avec Moriarty aux chutes de Reichenbach et ils y moururent tous les deux, avant que l’on apprenne que Holmes n’avait pas chu dans les chutes.

Chronologiquement parlant, « The Final Problem » se déroule APRÈS « The valley of fear » (même si l’ordre de parution est inversé).

Là où le bât blesse, c’est que ici, dans « The valley of fear », Watson connait Moriarty, alors que dans « The Final Problem » qui se déroule après, c’est pour lui un inconnu. Donc, avant tu le connais et ensuite, tu l’connais plus ?? Alzheimer mon cher Watson ?

Conan Doyle, en voulant légitimer son Grand Méchant Moriarty que nous avions si peu vu dans « The Final Problem », s’est pris les pieds dans le tapis en nous donnant l’impression que Watson souffrait d’amnésie lorsque Holmes lui en parla dans « The Final Problem » puisque notre brave docteur ne le connaissait point, alors qu’il était sensé en avoir entendu parler dans « The valley of fear » !!!

Vous suivez toujours ?

Pire, dans « The valley of fear », Holmes nous parle qu’il y a la patte de Moriarty dans le meurtre qu’il est chargé de résoudre mais ensuite, on ne verra même pas l’ombre de l’ombre de la main du chien de Moriarty ! On en parlera un peu à la fin du roman, à la va-vite, Holmes reconnaissant la méthode du Napoléon du crime pour se débarrasser d’une personne.

Hé oh ? On ne se foutrait pas un peu du monde, là ?? Le 4ème t’annonce monts et merveilles et ensuite, ça fait pchitttttt…. On te parle de Moriarty et tu ne le vois pas ? On te balance son nom à la fin, comme si dans le feu de l’écriture, Conan Doyle avait oublié de le mettre en scène et, remarquant cela en posant le mot « FIN », avait vite gribouillé pour qu’on parle un peu de lui.

Donc oui, lors de ma première lecture, j’avais été déçue de ne pas avoir eu plus de Moriarty et je m’étais collée une migraine carabinée en tentant de comprendre le pourquoi de l’erreur.

En ce temps-là, pas d’Internet ou de SSHF pour nous parler des erreurs de Conan Doyle… Maintenant, on rigole, on les traque, ça donne un goût d’authenticité aux récits de Watson, comme s’il avait voulu nous cacher des choses…

Malgré ces bémols, la résolution du crime par Holmes est magistrale, excellente et brillante ! Mais ensuite, une fois de plus, nous avons un personnage qui nous parle de son passé, en Amérique et qui est responsable de la suite d’événements qui viennent d’avoir lieu.

Je ne suis toujours pas fan des dessins de Ian Culbard (ben oui, faut bien parler de la bédé car c’est elle que j’ai découverte) mais ça va mieux que pour le premier tome, même si Watson a toujours un air tristounet et le policier un air ahuri.

La preuve avec un extrait de « The Final Problem » :

— Vous n’avez probablement jamais entendu parler du Pr Moriarty ?
— Jamais ! dis-je.
— C’est bien là ce qu’il y a de merveilleux et de génial chez cet homme ! s’écria-t-il. Il règne sur Londres et personne n’a entendu parler de lui. C’est ce qui fait de lui le criminel des criminels. Je n’hésite pas à vous déclarer, Watson, en toute sincérité, que, si je pouvais réduire ce Moriarty à l’impuissance et délivrer de lui la société, je considérerais que ma carrière a atteint son apogée et que je serais tout prêt à adopter un genre de vie plus calme. […]

Hors, dans « La vallée de la peur », publiée APRÈS « Le dernier problème » mais se passant AVANT, Watson connaît Moriarty !

La preuve avec un extrait de « The valley of fear » :

— Vous m’avez entendu parler du professeur Moriarty ?
— Le célèbre criminel scientifique, qui est aussi connu des chevaliers d’industrie…
—Vous allez me faire rougir, Watson ! murmura Holmes d’un ton désapprobateur.
— J’allais dire : « Qu’il est inconnu du grand public. »

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°265 et Le Mois Anglais chez Lou, Titine et Lamousmé (Juin 2020 – Saison 9).

 

Le club des prédateurs – Tome 2 – The party : Valérie Mangin et Steven Dupré

Titre : Le club des prédateurs – Tome 2 – The party

Scénariste : Valérie Mangin
Dessinateur : Steven Dupré

Édition : Casterman (24/05/2017)

Résumé :
Le Bogeyman, l’ogre mangeur d’enfants, travaille au service de gentlemen réunis à Londres au Club des prédateurs. Liz sait que son père dirige ce cercle très fermé.

Quant à Jack doit sauver ses amis retenus prisonniers par le Bogeyman.

Critique :
Le premier tome m’avait dégoûté, horrifié de pas la thématique abordée, celle du capitalisme dévorant, celle des riches qui bouffent les pauvres, qui les exploitent, qui en abusent et qui s’engraissent sur leur dos.

Ceux qui ont lu la bédé sauront donner tout le sens à ces phrases et comprendront que cette thématique est dure à digérer.

On reste dans le glauque et les fonds de page en noir rendent encore un peu plus l’atmosphère oppressante.

La misère humaine est toujours représentée, mais moins que dans le premier tome puisque dans ce dernier album, on clôt l’histoire et il fallait se concentrer sur le fameux club des prédateurs.

On est loin des clubs que l’on voit dans Sherlock Holmes (Diogene Club) ou le Centaur Club de Blake et Mortimer… C’est select mais une fois entré dedans, on n’en sort plus jamais…

Les dessins sont toujours harmonieux, le tout dans des couleurs sépias, beiges, sombres… Normal, nous ne sommes pas dans un pays de licornes et de Bisounours, loin de là.

Deux réclamations déposée au bureau du même nom. La première sera pour la résolution que j’ai trouvée un peu trop précipitée. Pour la première partie, nous avions 56 pages tandis que la seconde ne comporte que 46 planches, ce qui corsète l’histoire, l’empêchant de s’étoffer, de s’épanouir tout à fait puisque tout doit aller très vite.

Dommage, la résolution aurait mérité mieux. Quand c’est trop court, c’est trop court. Oui, je fais de la philosophie à deux balles.

La seconde réclamation sera pour le fait qu’on en saura pas plus sur le pourquoi du comment du Club des Prédateurs. Zéro explication sur le pourquoi ils font ça toutes les semaines. D’accord, ils sont pété de thunes, ils ont le pouvoir, personne ne viendra leur demander des comptes, mais bon, de là à manger ÇA toutes les semaines…

Nous aurions été face à un club de pédophiles, les explications n’auraient pas été nécessaires, mais un club de… Je pense que cela aurait mérité quelques explications, surtout qu’à ce rythme là, c’est vachement mauvais pour la santé, Creutzfeldt-Jakob n’est pas loin… Donc, des explications n’auraient pas été du luxe.

Par contre, j’ai adoré les personnages qui sont toujours le cul entre deux chaises, l’auteur n’ayant pas sombré dans la dichotomie des riches tous pas gentils et des pauvres tous gentils.

Jack (pauvre) doit basculer du côté obscur, se résoudre à un crève-cœur effroyable pour mettre fin au Club, le père de Liz (riche) a beau être un salopard de la pire espèce, il tient à sa fille et même le cuisinier du Club aime sa fille, handicapée mentale. Et pourtant, ce qu’ils font au Club dépasse l’entendement.

Pire, on pensait Jack en chevalier redresseur de tort, voulant venger la mort de son père, tué par le Bogeyman (croque-mitaine) mais on en apprendra un peu plus sur son père et apparemment, ça ne dérageait pas trop Jack, à cette époque là. Ça ne le dérange même pas de venir manger dans la cuisine de celui qui est chargé de préparer les plats spéciaux de ces messieurs du Club… Gloups.

Si sur le premier tome, la couverture laissait présager un prédateur (en effet, il en était un, mais pas sexuel) donnant la main à une jeune fille, on a un changement d’image sur le tome 2 avec la même fille, dans un lit, la bouche barbouillée de sang et un homme gisant au pied du lit. Prédateur sexuel ? Vampirisme ? Moi je le sais mais je ne vous le dirai pas, na !

Un diptyque glauque, sombre, noir, horrible. Une belle description de la société victorienne dans ce qu’elle avait de plus horrible (exploitation des enfants et de l’Homme par l’Homme), belle illustration du capitalisme dévorant, au sens propre et figuré.

Dommage que la fin soit un peu trop précipité, laissant en bouche un arrière-goût d’inachevé, comme si un troisième album devait suivre, mais non, la série est close.

Les lecteurs/trices auraient mérité 10 pages de plus pour étoffer ce final et donner une fin qui ne nous laisse pas sur notre faim. Un comble, vu le sujet traité.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°259 et Le Mois Anglais chez Lou, Titine et Lamousmé (Juin 2020 – Saison 9).

Un mot de l’auteure, pris sur le Net : Valérie Mangin (V. M.) : Le « Club » est le résultat de pas mal d’influences. La première est celle de l’histoire de la révolution industrielle anglaise. Le cliché veut qu’elle a dévoré ses enfants au sens où le miracle économique n’a été possible qu’en sacrifiant les groupes sociaux les plus faibles : les ouvriers, les plus jeunes… J’ai voulu exploiter ce cliché au sens propre pour en montrer toute l’horreur. Bien sûr, je me place aussi dans une tradition littéraire. On ne peut pas penser un récit avec un héros enfant dans le Londres du XIXè siècle sans penser à Dickens, ni faire une histoire de cannibalisme en oubliant l’Humble proposition de Swift [Note de la Belette : pamphlet ironique où l’auteur trouve LA solution permettant de réduire la misère et la surpopulation qui touchent alors l’Irlande : se servir des nourrissons comme source d’alimentation !]. Mais j’ai aussi été influencée par tous ces contes de fée qui montrent des enfants aux prises avec des ogres qui veulent les manger. L’enfant doit vaincre les monstres pour devenir adulte mais, parfois, les monstres sont trop forts pour lui, comme mon Bogeyman

V. M. : « Oui, l’Angleterre est le berceau de la littérature gothique. Je lui devais bien cet hommage. Et puis, c’est aussi le pays dans lequel la révolution industrielle a été la plus dure et les conditions de travail les plus mortifères. À 9 ans, les enfants y travaillent déjà 9 heures par jours avec seulement 1 heure de pause pour le déjeuner. Les grandes luttes qui déboucheront sur le droit du travail et la protection sociale n’ont pas encore eu lieu. Karl Marx, qui est à Londres à ce moment-là, publiera d’ailleurs « Le Capital » deux ans plus tard. »

Le club des prédateurs – Tome 1 – The Bogeyman : Valérie Mangin et Steven Dupré

Titre : Le club des prédateurs – Tome 1 – The Bogeyman

Scénariste : Valérie Mangin
Dessinateur : Steven Dupré

Édition : Casterman (27/01/2016)

Résumé :
Londres 1865.

Tandis que dans leurs clubs les gentlemen font bonne chère, dans leurs usines les enfants des pauvres se tuent au travail.

Tout autour, le brouillard dissimule mal les monstres et les criminels. Jack, un petit ramoneur insoumis, voudrait combattre tous ces prédateurs, et en particulier l’effrayant Bogeyman (croque-mitaine), le meurtrier de son père.

Le hasard va le rapprocher d’une très jeune héritière, Liz, qui pourrait changer sa vie.

Mais des rues mal famées jusqu’au Club le plus select, leur innocence va laisser place à la pure terreur.

Critique :
Une fois de plus, sans le Mois Anglais, jamais je n’aurais sélectionné cette bédé, je ne la connaissais même pas avant (merci le Net).

Sans lire le résumé, je me suis plongée dedans, appréciant directement les dessins, fourmillant de détails, notamment entre les pauvres et les bourgeois.

Tout le monde assiste à la pendaison d’une gamine qui a assassiné le poissonnier qui l’avait surprise en train de voler des déchets pour les manger.

La bonne société palabre sur les pauvres, sur leur intelligence à peine plus haute que celle d’animaux ou d’indigènes de la Nouvelle-Calédonie, sans même être choqué que pour survivre, certains doivent bouffer des déchets. Eux se bâfrent de sandwich pendant la pendaison, alors que les autres crèvent la dalle sous leurs yeux.

La conscience tranquille parce qu’ils visitent les pauvres, en tant que lecteur/trice, on ne peut que s’indigner de la pensée de ses personnages imbus d’eux-même et de leur pouvoir. Et puis, les enfants que ces femmes pauvres pondent, ça fait de la main-d’oeuvre bon marché pour la filature du mari de mâdâme.

Il y a bon nombre de bédés qui m’ont fait des effets monstres, notamment en terme d’humour, de scénario, de profondeur, de dessins… J’ai déjà lu des bédés noires, mais là, j’ai rarement été dans de l’aussi glauque, de l’aussi dérangeant, à tel point que je n’avais plus très faim à la fin de ma lecture.

Si on voulait choquer, c’est réussi !

Le scénario est travaillé, les décors encore plus et les différents personnages nous entraîneront dans deux divers univers aux antipodes l’un de l’autre : une famille pauvre qui crève de faim, une famille riche qui ne manque de rien. Le travail des gosses dans les filatures face à l’oisiveté d’une épouse qui ne désire qu’une chose, que sa fille Elizabeth fasse plus tard un beau mariage.

Les paroles prononcées par les bourgeois font mal au bide, mais elles ne sont que le reflets des pensées de l’époque, faudra les avaler, les digérer (si c’est possible) et ne pas les oublier car même de nos jours, j’entends encore des conneries aussi énormes que celles présentes dans l’album.

Les personnages de Jack, jeune voleur déguisé en ramoneur et d’Elizabeth, la jeune fille riche, sont sympathiques car notre demoiselle, bien qu’ayant une cuillère en or dans la bouche, a un coeur et pense à la charité chrétienne, la vraie, celle qui ne rejette personne, celle qui accepte tout le monde, surtout le plus faible qu’elle doit protéger.

On sent qu’il y un truc pas net avec le fameux Bogeyman, ce croque-mitaine qui fait peur à tous les gosses mais sincèrement, je ne m’attendais pas à une telle révélation en fin d’album. Sciée j’ai été, dégoûtée aussi. Jack The Ripper peut aller se rhabiller car la scène tout aussi terrible que celle présente dans le manga Black Butler, quand Ciel est enlevé (mais différente)…

Là, c’est ce qui s’appelle un tacle. Je vais laisser passer quelques jours et ensuite, je lirai le tome 2 pour voir si quelqu’un va mettre fin aux agissements du Bogeyman et de ces riches bourgeois qui se croient au-dessus des lois et de l’Humanité.

Une bédé sombre, très noire, qui, cyniquement, nous portraitiste l’Angleterre victorienne dans ce qu’elle a de plus honteux : l’exploitation des pauvres, l’exploitation de l’Homme par l’Homme, le capitalisme dévorant, la misère humaine, les pendaisons publiques, les esprits étriqués de ceux qui avaient de l’argent et la débauche de ces costumes cravates bourrés de fric mais sans aucun état d’âme, conscience…

Une bédé qui me reste sur l’estomac, même si elle est très bien faite. Ceux qui l’ont lue sauront pourquoi…

PS : à noter que la couverture donne déjà le ton avec une jeune gamine qui donne la main à un homme adulte portant un masque de loup. Sachant que dans les contes pour enfants, le loup représente le prédateur sexuel (pauvre animal), on se doutait que si la référence n’était pas pédophile, elle impliquerait sans aucun doute un autre truc pas net.

— Elizabeth, elle est gentille même si elle ne croit pas au Bogeyman…
— Ça ! Personne n’y croit ! Mais c’est bien cette ordure qui a tué mon père ! Si seulement on pouvait attirer les bobbies dans sa tanière ! Mais le quartiers est trop pauvre pour eux : ils risqueraient de se salir !
— Ils finiront bien par le trouver Jack : tous les méchants sont punis un jour ou l’autre.
— Tu parles ! Ce qui arrive au peuple tout le monde s’en fiche. Il n’y a pas de justice pour nous! La justice c’est seulement pour les bourgeois !

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°258 et Le Mois Anglais chez Lou, Titine et Lamousmé (Juin 2020 – Saison 9).