Art Keller – Tome 02 – Cartel : Don Winslow

Titre : Art Keller – Tome 02 – Cartel

Auteur : Don Winslow
Édition : Seuil (08/09/2016) / Points (04/01/2018)
Édition Originale : The Cartel (2015)
Traducteur : Jean Esch

Résumé :
Dix ans après La Griffe du chien, Don Winslow revient avec un livre encore plus fort sur la montée en puissance des narco-empires.

2004. Adan Barrera, incarnation romanesque d’El Chapo, ronge son frein dans une prison fédérale de Californie, tandis qu’Art Keller, l’ex-agent de la DEA qui a causé sa chute, veille sur les abeilles dans un monastère.

Quand Barrera s’échappe, reprend les affaires en main et met la tête de Keller à prix, la CIA et les Mexicains sortent l’Américain de sa retraite : lui seul connaît intimement le fugitif.

La guerre de la drogue reprend de plus belle entre les différentes organisations, brillamment orchestrée par Barrera qui tire toutes les ficelles : la police, l’armée et jusqu’aux plus hauts fonctionnaires mexicains sont à sa solde.

Alors que la lutte pour le contrôle de tous les cartels fait rage, avec une violence inouïe, Art Keller s’emploie à abattre son ennemi de toujours.

Jusqu’où ira cette vendetta ?

Critique :
Je sens que le syndicat d’initiative du Mexique ne va pas afficher ce roman dans sa vitrine car il a dû faire fuir les touristes qui voulaient visiter les régions du Sonora, du Sinaloa, les villes de Ciudad Juarez, de Nuevo Laredo…

Maintenant, si vous êtes un narcotrafiquant… Libre à vous d’aller vous promener dans les rues, tant que le loup n’y est pas… Si les loups Barrera ou Ochoa y étaient, ils vous mangeraient ♫

Voilà un roman qui vous scotche les mains au papier, qui vous les rend moite, qui vous fait déglutir difficilement, vous tord les tripes et vous donne parfois envie de rendre le repas.

Réaliste, terriblement réaliste, horriblement réaliste. J’ai arrêté de compter les morts, comme les gens des villes qui, devant toute cette débauche de cadavres, les enjambaient sans y faire attention.

C’est incroyable, se dit-il, cette capacité qu’à l’être humain, ce besoin peut-être, d’instaurer un sentiment de normalité dans les conditions les plus anormales. Des gens vivent dans une zone de guerre, dans un état de menace permanente, et pourtant, ils continuent à faire les petits gestes quotidiens qui constituent une vie normale.

Ça jette un froid, la banalisation de la mort telle que celle décrite dans le roman. Apparemment, on s’habitue à tout, même aux assassinats de masse et aux corps jonchant les rues. Tant que ce n’est pas le sien ou un proche, on banalise et on avance, le dos courbé pour ne pas se faire avoir aussi.

Il contemple les corps dépiautés – manière choisie par Adán Barrera pour annoncer son retour à Nuevo Laredo – en songeant qu’il devrait être plus affecté. Des années plus tôt, son coeur s’était brisé devant le spectacle de dix-neuf corps, et aujourd’hui, il ne ressent rien. Des années plus tôt, il pensait ne jamais voir un spectacle plus atroce que le massacre à la mitrailleuse de dix-neuf hommes, femmes et enfants. Eh bien, il avait tort.

879 pages de noirceur sans nom, ça pourrait paraître indigeste mais ça ne l’est jamais, même si, pour votre santé mentale et votre petit cœur, des pauses lectures des « Aventures de Oui-Oui » sont recommandées…

On peut vraiment résumer ce roman noir par « Le guerre et paix au pays des cartels », car comme toutes les guerres, ça commence par des territoires que l’on veut garder, agrandir, conquérir et par des jeux d’alliances subtils car il s’agit de ne pas jouer le mauvais cartel… Votre vie en dépend.

N’oubliez jamais que les amis du matin peuvent ne plus l’être à midi, que votre cousin peut vous la mettre profond (la dague dans le dos), que votre femme/maîtresse peut aussi vous donner à l’ennemi.

À se demander d’ailleurs pourquoi tout le monde veut faire narcotrafiquant car on n’y fait jamais de vieux os et on a beau être plus riche que Crésus, on vit comme un réfugié, changeant de planque régulièrement, se méfiant de tout le monde, regardant toujours derrière son épaule.

Une fois de plus, avec Winslow, les personnages ne sont ni tout à fait blanc, ni tout à fait noir, ni même tout à fait gris…

Barrera, le patrón, semble correct, niveau narco : il ne tue pas les femmes, ne les viole pas, fait son trafic de drogue sans toucher aux civils. Sympa, le mec, non ? Oui, mais, dans « La griffe du chien« , il a balancé deux gosses du haut d’un pont après avoir tué leur mère. Et pas que ça…

Le chef des Zetas n’a pas de principes, c’est un salopard de la pire espèce mais il n’est pas le seul coupable, d’autres le sont aussi, dont les États-Unis… Eux non plus ne sortent pas grandis de ce roman, ils ont été rhabillé pour tous les hivers.

Quant au Mexique, ses habitants de lamentent qu’il ne soit plus connu que pour les cartels de la drogue et les massacres que pour ses monuments, ses places, son Histoire et que les « célébrités » ne soient plus les écrivains, les acteurs, les producteurs maisles narcos et des tueurs psychopathes dont l’unique contribution à la culture sont des narcocorridas chantées par des flagorneurs sans talents.

Lorsque l’on mange à la table du diable, il faut une grande cuillère et si Art Keller veut arriver à ses fins, la fin justifiera les moyens et il ira s’asseoir à la table car il n’a rien d’un Monsieur Propre, lui aussi a un portrait nuancé, mais réaliste, comme tous les autres.

Quand la secrétaire annonce à Tim Taylor qu’un certain Art Keller souhaite le voir, la nouvelle provoque l’enthousiasme réservé généralement à une coloscopie.

D’ailleurs, on ne peut s’empêcher d’apprécier Keller, même s’il se salit les mains d’une manière qu’il ne voulait sans doute pas. Parfois, pour obtenir une chose, il faut fermer les yeux sur d’autres choses, peu reluisantes. La fin justifie les moyens.

De la corruption, de la corruption, et encore ce la corruption… C’est ce qui fait tourner le monde, tout le monde ayant un prix et même si vous en voulez pas tremper dans la corruption, quelques menaces et tout de suite, le ton change. Vous acceptez ou vous mourez. Ou un de vos proches mourra.

Audiard le disait déjà : Dans les situations critiques, quand on parle avec un calibre bien en pogne, personne ne conteste plus. Y’a des statistiques là-dessus.

J’ai eu mal pour ce pauvre journaliste Pablo Mora, victime d’un dilemme insoluble, j’ai eu mal pour toutes ces petites gens, pris entre deux feux, sans avoir eu le choix, et qui se font assassiner pour leur appartenance à un cartel ou l’autre, même s’ils n’avaient pas choisi mais avaient subi.

Un roman noir qui ressemble à une enquête grandeur nature sur le monde des cartels, sur leur manière d’agir, de faire, de corrompre tout le monde. Un roman violent, très violent où les morts sont plus nombreux que dans GOT.

Un roman sur tout ces sans-noms qui sont morts dans l’indifférence de tous car ils étaient Mexicains. Un roman qui fait mal au bide, qui donne des sueurs froides, qui vous donne envie de remercier le ciel ou qui que soit de vous avoir faire naître en Belgique ou en France et pas dans une région infestée par les cartels.

Un roman noir qui coupe le souffle, un roman noir sur la vengeance, sur la conquête d’un trône fait de poudre blanche ou de cristaux bleus, sur les coups bas, les assassinats, les découpages d’êtres humains, le muselage de la presse et autres joyeusetés.

Don Winslow était attendu au tournant pour ce deuxième tome et il m’a semblé encore plus brillant que le premier. Son ton est toujours cynique, sans emphase, piquant et sans illusions aucune.

Toutes ces vérités assénées à coup de matraque, de flingue, tout ce que l’on nous cache, tout ce dont on ne nous parle pas aux J.T, tout se dont on se fout puisque nous ne nous sentons pas concerné. Toutes nos croyances sur la drogue et le monde qui l’entoure, sur la guerre contre les cartels qui n’en est pas une et toutes ces armes qu’on leur a fourni en pensant les combattre.

Vous êtes coupables de meurtres, vous êtes coupables de tortures, vous êtes coupables de viols, d’enlèvements, d’esclavagisme et d’oppression, mais surtout, j’affirme que vous êtes coupables d’indifférence. Vous ne voyez pas les gens que vous écrasez sous votre talon. Vous ne voyez pas leur souffrance, vous n’entendez pas leurs cris, ils sont sans voix et invisibles à vos yeux, ce sont les victimes de cette guerre que vous perpétuez pour demeurer au-dessus d’eux. Ce n’est pas une guerre contre la drogue. C’est une guerre contre les pauvres.

Vous qui entrez dans ce roman, abandonnez toutes illusions. Mais bon sang, quel pied littéraire, quel rail de coke !

Certains lieux sont habités par l’horreur, elle s’infiltre dans les murs, elle envahit l’atmosphère, et son odeur vous suit après votre départ, comme si elle voulait entrer par les pores de votre peau, jusque dans votre sang, votre cœur.
Le mal à l’état pur.
Le mal au-delà de tout espoir de rédemption.

Pour ma première lecture de 2020, j’ai choisi un pavé qui a été lourd à porter, tant il est obscur, sans lumière, sans possibilité de happy end.

Un coup de poing dans ma gueule, dans mon ventre, une lecture dérangeante, mais addictive et éclairante. Là, on a déjà mis la barre très haute et il se retrouvera dans mes livres qui comptent pour l’année 2020.

Le Mexique est devenu un gigantesque abattoir. Et tout ça pour quoi ? Pour que les Nord-Américains puissent se défoncer.
De l’autre côté du pont se trouve le marché gigantesque, l’insatiable machine à consommer qui fait naître la violence ici. Les Américains fument l’herbe, sniffent la coke, s’injectent l’héroïne, s’enfilent de la meth, et ensuite ils ont le culot de pointer le doigt vers le sud, avec mépris, en parlant du « problème de la drogue et de la corruption au Mexique ».
Mais la drogue n’est plus le problème du Mexique, se dit Pablo, c’est devenu le problème de l’Amérique du Nord.
Quant à la corruption, qui est le plus corrompu ? Le vendeur ou l’acheteur ? Et quel degré de corruption doit atteindre une société pour que sa population éprouve le besoin de se défoncer afin d’échapper à la réalité, au sang versé, et aux souffrances endurées par ses voisins ?

Enlevez la foi à un fidèle, la croyance à un croyant, qu’obtenez-vous ? Le plus acharné des ennemis.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°141.

Une bête au paradis : Cécile Coulon

Titre : Une bête au paradis

Auteur : Cécile Coulon
Édition : L’Iconoclaste (27/08/2019)

Résumé :
La vie d’Émilienne, c’est le Paradis. Cette ferme isolée au bout d’un chemin de terre. C’est là qu’elle élève seule, avec pour uniques ressources son courage et sa terre, ses deux petits-enfants, Blanche et Gabriel.

Les saisons défilent, les petits grandissent. Jusqu’à ce que l’adolescence arrive, et, avec elle, le premier amour de Blanche, celui qui ravage tout sur son passage.

Il s’appelle Alexandre.

Leur couple se forge. Mais devenus adultes, la passion que Blanche voue au travail de la ferme, à la terre, à la nature, la contraint, la corsète, la domine.

Quand Alexandre, dévoré par l’ambition, veut partir, attiré par la ville, alors, leurs deux mondes se fracassent.

Critique :
La terre, c’est fort, c’est puissant, c’est dur, âpre, doux, c’est vivant…

Tout comme ce roman qui nous parle de la terre,d’une telle manière qu’il m’a touché une corde sensible avant faire bouger les autres.

La terre, je la connais. La ruralité aussi. La dure vie d’agriculteurs, je l’ai vue avec mes grands-parents, même si pour moi, étant gamine, ça ne me semblait pas si dur que ça.

On est naïf quand on est jeune, on ne voit que le bon côté des choses : un terrain de jeu immense.

Mais on a pas vu la somme de travail en amont, de privations, de sueur, qu’il a fallu pour obtenir ce patrimoine, grappillant l’argent petit à petit, s’endettant et ne sachant pas si oui ou non, il y aura une issue favorable.

Anybref, la terre, j’en ai entendu parler toute ma vie par les Anciens et je sais combien on peut s’y attacher, combien elle est remplie d’histoire, d’anecdotes, de sueur.

On la connait par cœur, cette terre, on sait où se trouvent les pièges, les trous, les meilleurs morceaux, les plus ensoleillés, les plus froids, où l’herbe est la plus verte…

Et je sais aussi qu’elle peut déclencher des rages infernales quand d’autres veulent se l’approprier. Sa terre, on y attaché, c’est viscéral.

Les personnages de ce roman, c’étaient comme retrouver des gens de ma famille, surtout la patriarche, Émilienne, qui m’a fait penser à une grande-tante.

Toujours sur le pont avant tout le monde, bossant sans jamais s’arrêter, s’occupant de sa famille, de son ménage, ne ménageant jamais sa peine. Dure au mal, dur à la peine, un roc inébranlable, dure avec ses enfants mais tendre avec ceux des autres.

Moi, ce roman m’a parlé directement au cœur. J’ai fait un bon dans le temps et je me suis retrouvée attablée en terrain connu. Le récit, il m’a collé au basques comme de la terre argileuse après une averse et j’en ai encore sur mes godasses tant il m’a pénétré.

L’histoire est conventionnelle au possible, mais c’est dans la manière de la conter que se trouve tout le sel.

Commençant par la fin qui nous laisse entrevoir une tragédie, le roman revient ensuite sur la jeunesse des protagonistes, Blanche et Gabriel, alternant les points-de-vue de plusieurs personnages, afin de nous offrir une large palette d’émotions brutes, telle une terre en friche que l’on va passer inlassablement afin de la travailler, de l’assouplir, de la réveiller.

Ce roman rural, c’est un mélange de tragédie grecque, de drame contemporain, un huis clos, la rencontre entre deux monde que tout oppose, la rencontre entre deux jeunes que tout va réunir avant de les opposer, deux personnes qui s’aimes mais dont l’une va exploser, d’une vie de privations, d’une ferme nommée Paradis qui est aussi un enfer…

C’est l’histoire d’une passion qui va tout brûler sur son passage, tout dévaster, oui, comme un ouragan (si vous chantez, c’est voulu).  L’histoire de trahisons, de vengeance, de rage, d’amour, de crime, de renoncement de soi, de peines à l’âme, de peines de cœur.

D’ailleurs, on ne s’y trompe pas, chaque chapitre porte le nom d’un verbe tels que grandir, venger, surgir, mordre, vivre, faire mal, protéger, construire… Tout un programme.

Entre une histoire (un roman) et son lecteur, il y a une rencontre ou pas. Avec certains, la rencontre n’a pas eu lieu car nous n’étions pas au même moment au même endroit, mais ici, le rendez-vous fut marquant, m’atteignant en plein cœur.

Ces émotions ressenties, elles ne seront pas les mêmes chez tout le monde. Chez moi, ce furent des émotions puissantes, de celles qui vous laissent dévasté et vous font vous endormir avec un sourire, triste mais heureux aussi.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°132.

Holmes (1854/+1891?) – Tome 5 – Le frère aîné : Luc Brunschwig & Cécil

Titre : Holmes (1854/+1891?) – Tome 5 – Le frère aîné

Scénariste : Luc Brunschwig
Dessinateur : Cécil

Édition : Futuropolis (09/10/2019)

Résumé :
4 mai 1891. Sherlock Holmes disparaît aux chutes de Reichenbach, entraînant avec lui dans la mort son plus grand ennemi, le professeur Moriarty.

Effondré, le docteur Watson ignore alors qu’il va se lancer dans une incroyable enquête, qui va tout lui révéler de son ami le détective et de sa famille.

Critique :
Décidément, cette saga reste toujours dans les hauteurs niveau scénario et dessin !

Niveau délai d’attente entre deux albums aussi puisque le tome 4 datait d’octobre 2015, pour une série entamée en 2006.

Le jeu en vaut-il la chandelle ?

OUI car comme je vous le disais, les dessins sont exécutés de main de maître, les couleurs changent selon que nous sommes dans le présent ou le passé (gris/sépia) et le scénario est des plus relevé.

Là, on est arrivé à un tournant majeur dans l’Histoire de Sherlock Holmes, on sent que l’on va entamer bientôt le final et la théorie proposée par les auteurs est plausible, crédible, bien amenée et les personnages font des choix tels qu’ils auraient pu les faire dans la réalité littéraire.

Pas de truc folklorique, pas de choses folles ou capillotractées. Non, ici, tout est maîtrisé, pensé, pesé et les auteurs s’appuient toujours sur des faits plausibles sans jamais sombrer dans le futile.

Le scénariste sait comment jouer avec le présent et le passé, il alterne les phases avec brio afin de tenir le lecteur en haleine et ne pas faire retomber le suspense. Le choix des personnages est bien pensé et leurs comportements sont en adéquations avec ce que l’on sait d’eux, sauf pour les parents de Holmes, mais là, ils ont le champ libre tout en restant dans la cohérence de gens issus de la petite bourgeoisie.

Les dessins sont eux-aussi maîtrisés, les couleurs donnant en alternance des tons chauds (sépia) ou froid. On ne s’en lasse pas de les regarder, même après la lecture de l’album.

Anybref, tout est millimétré dans cet album et dans cette saga, c’est riche au niveau scénaristique comme au niveau des dessins et des coloriages.

Une saga qui met en scène ce qui se passe après la mort de Holmes dans les chutes, le 4 mai 1891 (et pas le 4 mars comme vu dans des résumés), qui explore son enfance, les secrets de famille, le tout sans jamais sombrer dans le grand n’importe quoi.

Un must qui n’a qu’un défaut… Non deux… L’attente entre deux albums et la hauteur de ces albums qui vous obligent à les ranger dans des étagères à part puisqu’ils sont plus hauts que ceux des éditions Soleil.

Mais tout ça est plus que pardonnable au vu de la qualité de cette série.

Holmes (1854/+1891?) – Tome 1
Holmes (1854/+1891?) – Tome 2
Holmes (1854/+1891?) – Tome 3 (à rapatrier sur le blog)
Holmes (1854/+1891?) – Tome 4

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°117 et le Challenge « British Mysteries 2019 » chez MyLouBook.

 

Retour à Birkenau : Ginette Kolinka (avec Marion Ruggieri)

Titre : Retour à Birkenau

Auteurs : Ginette Kolinka (avec Marion Ruggieri)
Édition : Grasset Documents français (09/05/2019)

Résumé :
« Moi-même je le raconte, je le vois, et je me dis c’est pas possible d’avoir survécu… »

Arrêtée par la Gestapo en mars 1944 à Avignon avec son père, son petit-frère de douze ans et son neveu, Ginette Kolinka est déportée à Auschwitz-Birkenau : elle sera seule à en revenir, après avoir été transférée à Bergen-Belsen, Raguhn et Theresienstadt.

Dans ce convoi du printemps 1944 se trouvaient deux jeunes filles dont elle devint amie, plus tard : Simone Veil et Marceline Rosenberg, pas encore Loridan–Ivens.

Aujourd’hui, à son tour, Ginette Kolinka raconte ce qu’elle a vu et connu dans les camps d’extermination. Ce à quoi elle a survécu. Les coups, la faim, le froid. La haine. Les mots. Le corps et la nudité. Les toilettes de ciment et de terre battue. La cruauté.

Parfois, la fraternité. La robe que lui offrit Simone et qui la sauva.

Que tous, nous sachions, non pas tout de ce qui fut à Birkenau, mais assez pour ne jamais oublier ; pour ne pas cesser d’y croire, même si Ginette Kolinka, à presque 94 ans, raconte en fermant les yeux et se demande encore et encore comment elle a pu survivre à « ça »…

Critique :
Des livres sur les camps d’exterminations et/ou de concentration, j’en ai lu assez bien dans ma vie.

Certains étaient tellement horrible à lire qu’ils ont terminé dans le freezer avant de repartir dans la biblio et ne plus jamais en sortir.

C’est donc toujours en respirant un grand coup que je me plonge dans ces heures noires et sanglantes que furent l’extermination d’êtres humains durant la Seconde Guerre Mondiale.

Si je devais résumer le récit de madame Kolinka, je dirais « sobriété » car il reste sobre comparé à d’autres romans qui décrivent ce que les Juifs et autres subirent dans les camps, mais malgré cette sobriété dans son témoignage, il est tout de même d’une force qui te pète encore et toujours dans la gueule, même si tu sais…

Avec force et en peu de mots, elle nous décrit la faim, la soif, le froid, la crasse, les coups, les brimades, les privations, le travail harassant, les ordres gueulés, les kapos, les maladies, les morts, les disparus, les fouilles…

Une fois de plus, en lisant, j’ai vu des images que mes yeux aimeraient ne plus jamais voir (vœu pieu), une fois de plus, j’ai ressenti les souffrances dans ma chair car j’ai pensé à ce que je pourrais ressentir si c’était moi et ma famille qui vivions cette horreur sans nom.

Une fois de plus, j’ai perdu pied… Puis je me suis raccrochée parce que le récit était beau, malgré les quelques horreurs qu’il décrivait, parce qu’il était profond, fort, empreint de tendresse et que cette dame accompagne des jeunes à Birkenau pour leur expliquer, pour témoigner, pour que l’on ne dise pas « je ne savais pas ».

Cette dame, je l’avais entendue parler de son livre à La Grande Librairie (émission dangereuse pour la PAL) et ce qui le tourmentait, c’était que le camp de Birkenau, de nos jours, au printemps, c’était beau car rempli de fleurs, d’herbes…

La crasse des latrines avait été nettoyée et qu’il était difficile pour ceux qui n’avaient pas vu ça, d’imaginer ce que le camp était en 40-45.

Une autre aussi l’étonne : personne ne lui pose des questions sur les privations alimentaires mais bien des gens lui demandent si elle avait croisé Hitler durant son séjour… Pas vraiment le genre de questions que je poserais.

Sans entrer dans les détails, l’auteure survole les années de bonheur avant les années de l’horreur et celles qui suivirent son retour dans sa famille, sans son père, sans son petit frère, sans non neveu…

Comme je vous le disais, c’est sobre, pas trop détaillé dans l’horreur, sans fioritures aucune, sans apitoiement car elle désire juste témoigner, raconter ce qu’elle a vu, vécu.

Un récit tout en sobriété, tout en force, tout en humilité, tout en émotions.

Un récit que l’on lit d’un coup, sans relever la tête, avec les tripes nouées et une boule au fond de la gorge car ceci n’est pas une fiction, mais une réalité.

Un récit bouleversant mais accessible aux âmes les plus sensibles car il n’explore pas en profondeur la noirceur de l’Humain en cette Seconde Guerre Mondiale et dans ces camps de la mort.

Un récit qui restera dans mon coeur, comme bien des autres.

Entrée de Birkenau (Auschwitz II), vue depuis l’intérieur du camp

La vie en chantier : Pete Fromm

Titre : La vie en chantier

Auteur : Pete Fromm
Édition : Gallmeister Americana (05/09/2019)
Édition Originale : A job you mostly won’t know how to do (2019)
Traducteur : Juliane Nivelt

Résumé :
Marnie et Taz ont tout pour être heureux. Jeunes et énergiques, ils s’aiment, rient et travaillent ensemble. Lorsque Marnie apprend qu’elle est enceinte, leur vie s’en trouve bouleversée, mais le couple est prêt à relever le défi.

Avec leurs modestes moyens, ils commencent à retaper leur petite maison de Missoula, dans le Montana, et l’avenir prend des contours plus précis.

Mais lorsque Marnie meurt en couches, Taz se retrouve seul face à un deuil impensable, avec sa fille nouvellement née sur les bras.

Il plonge alors tête la première dans le monde inconnu et étrange de la paternité, un monde de responsabilités et d’insomnies, de doutes et de joies inattendus.

Critique :
♫ Avoir un seul enfant de toi, ça f’sait longtemps que j’attendais. ♪Le voir grandir auprès de toi, c’est le cadeau dont je rêvais ♫ Qu’il ait ton sourire, ton regard quand tu te lèves le matin ♪ Avec l’amour et tout l’espoir que j’ai quand tu me tiens la main. ♫

Cette chanson de Phil Barney, tout le monde connait… Une chanson triste puisque la mère décède et que le père se retrouve seul avec l’enfant dans ses bras.

Mais nous n’avons jamais su ce qu’il s’est passé entre la naissance et les 10 ans de son p’tit homme, dans sa chanson.

À croire que Pete Fromm voulait nous conter ce qu’il arrive à un papa qui se retrouve seul, avec juste l’enfant qui revient avec lui et la maman qui part pour un long voyage dont on ne revient jamais.

Bordel, quelles émotions en tout genre j’ai dégustées dans ce roman à la fois tendre, touchant, triste, émouvant, mais ô combien merveilleux car jamais l’auteur ne sombre dans la mièvrerie ou le larmoyant.

Non, pas de pleurs dans les chaumières car l’auteur à choisi de nous montrer un père (Ted, Taz de son surnom) qui tire le diable par la queue, qui est dans sa bulle, qui se coupe de tout le monde pour être avec sa fille, qui annihile toute vie sociale et qu’un pote, Rudy, sa belle-mère et la baby-sitter vont essayer de ramener à la vie sociale, pour le bien de la petite Midge.

Souvent j’ai souri durant ma lecture, j’ai été attendrie par cette petite fille qui se retrouve juste avec son père qui ne sait pas trop comment faire avec elle mais qui se débrouille pas si mal que ça, tout compte fait.

Porté à bout de bras par ces trois personnes, lentement, notre jeune père veuf va quitter les sables mouvants qui se trouvent au fond de la rivière et commencer sa lente remontée vers la surface, vers de l’oxygène autre que sa petite Midge.

C’est magnifique, c’est tendre, c’est du bonheur en boite, même si un des chocolats de la boîte était amer (le décès de la mère). Mais je vous jure que tous les autres étaient un concentré d’émotions gustatives qui m’ont touchée au coeur.

Oui, Taz avait une vie en chantier, une maison en chantier mais il a pu compter sur des ouvriers du coeur, des véritables amis, de ceux qui ne vous laisse pas sombrer dans le caniveau, de ceux qui comptent, de ceux qui vous tirent vers le haut, de ceux qui vous tirent de votre prostration, de votre dépression en construisant avec vous une nouvelle vie.

Un vrai coup de coeur, une fois de plus, avec Pete Fromm.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°90.

Lucky Luke – Tome 29 – Des Barbelés sur la prairie : Morris & René Goscinny

Titre : Lucky Luke – Tome 29 – Des Barbelés sur la prairie

Scénariste : René Goscinny
Dessinateur : Morris

Édition : Dupuis (1967)

Résumé :
Felps, agriculteur, voit régulièrement les troupeaux de Cass Casey traverser ses champs de salade et, pour les protéger, entoure ses terres de barbelés. Casey considère ça comme une provocation. Lucky Luke tente alors de les réconcilier.

Critique :
Impossible de se lasser des aventures de Lucky Luke lorsqu’il était publié chez Dupuis et que le tandem Morris/Goscinny était au faîte de sa créativité.

Les suivants peuvent (presque) tous aller se rhabiller, personne n’arrive à la cheville de Goscinny.

Malgré le fait qu’il ne pouvait pas user de ses jeux de mots merveilleux, il arrive à déployer une histoire drôle, amusante, plaisante, et bourrée d’humour alors que nous sommes face à un conflit qui, dans la réalité, dû être plus sanglant ou du moins, plus violent.

Imaginez des troupeaux entiers de bovidés passant sur la Prairie à leur guise, au gré de leurs pas puisque la prairie appartenait à tout le monde et que les vaches broutaient là où elles avaient envie.

Et puis, au milieu de ses éleveurs se coula des fermiers qui n’avaient pas envie que des ruminants vinssent brouter leurs fleurs, leur gazon, leurs légumes. Donc, que firent-ils pour détourner l’immense troupeau ? Ils mirent des barbelés sur la prairie…

Horreur, effroi, autant y foutre de la dynamite, cela eut été moins dangereux ! Sauf si vous avec Lucky Luke à vos côtés…

Presque une lutte des classes, la lutte que les fermiers vont opposer aux éleveurs bovins sera épique (normal, le barbelé, ça pique) et collégiale.

Cash Casey, gros éleveur qui mange viande, qui pense viande, qui est viande refuse que l’on empêche ses vaches de pâturer partout et Vernon Felps aura bien besoin de l’aide de notre cow-boy pour faire respecter son titre de propriété.

Tout est bon prétexte pour faire de l’humour dans les cases, les dessins sont épurés, les couleurs aussi, puisque ça devait coûter cher de colorier correctement et on se retrouve encore et toujours avec des cases pourvues de la même couleur, comme sur la couverture qui ne brille pas par les différents coloris de la prairie.

Mais oublions la moche couverture car dedans, c’est de la balle, de la pépite d’or, de l’excellence scénaristique et cet album fait partie de la catégorie des meilleurs, de la classe des plus fins, bref, la grande classe !

Sur la prairie, on pourrait presque entendre chanter ♫ c’est la lutte finale, groupons-nous et demain, les éle-veurs de va-a-a-ches, seront r’légués plus loin ♪ À bas les bouffeuses de foin ♪

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°66, Le Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur et Le Mois Américain – Septembre 2019 – chez Titine.

Taqawan : Éric Plamondon

Titre : Taqawan

Auteur : Éric Plamondon
Édition : Livre de Poche Policier (27/02/2019) / Quidam (2018)

Résumé :
« Ici, on a tous du sang indien et quand ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains. »

Le 11 juin 1981, trois cents policiers de la sûreté du Québec débarquent sur la réserve de Restigouche pour s’emparer des filets des Indiens Mi’gmaq.

Émeutes, répression et crise d’ampleur : le pays découvre son angle mort. Une adolescente en révolte disparaît, un agent de la faune démissionne, un vieil Indien sort du bois et une jeune enseignante française découvre l’immensité d’un territoire et toutes ses contradictions.

Comme le saumon devenu taqawan remonte la rivière vers son origine, il faut aller à la source…

Histoire de luttes et de pêche, d’amour tout autant que de meurtres et de rêves brisés, Taqawan se nourrit de légendes comme de réalités, du passé et du présent, celui notamment d’un peuple millénaire bafoué dans ses droits.

Critique :
Des injustices, tout le monde en a vu dans sa vie mais tout le monde n’en a pas subi comme les Femmes, les Juifs, les Noirs, les Amérindiens, les Gitans, les homos, les handicapés, et j’en passe.

Dès qu’il y a des différences, quelles qu’elles soient, dès que l’on veut faire plier des peuples, des personnes, les spolier, les virer, les anéantir, pour toutes les raisons possibles et imaginables puisque lorsqu’on veut noyer son chien, on dit qu’il a la rage.

Les injustices touchent souvent des minorités, mais pas toujours… Dans notre cas à nous, les femmes, cela concerne plus de la moitié de l’Humanité.

Anybref, ici, les injustices touchent les Amérindiens Mi’gmaq à qui l’ont refuse le droit de pêcher le saumon, chose qu’ils pratiquent depuis la nuit des temps, bien avant l’arrivée de l’Homme Blanc, celui qui s’appropria tout le territoire, reléguant les anciens habitants dans des réserves, transformant leurs enfants sauvages en petits civilisés, le tout à coup de trique (dans tous les sens du terme, hélas).

À partir de 1870, pour remercier ces vaillants guerriers, on leur enlève leurs enfants pour les emprisonner dans des pensionnats. À grands coups de bâton le matin, de douches froides le soir et de viols la nuit, les institutions vont faire rentrer l’idée de civilisation dans la tête des sauvages.

Ironie, bien entendu car pour moi, les Sauvages ne sont pas les Amérindiens, même s’ils ne sont pas des anges non plus. Les Sauvages et les Barbares, c’étaient les Blancs qui spolièrent le tout et qui ont vidé la Nature de tout ce qu’elle produit, reprochant ensuite au Mi’gmaq de prendre quelques tonnes de saumons quand les autres en prélèvent des centaine de tonnes.

Pourquoi se serait-il préoccupé des six tonnes annuelles pêchées dans le sud de la Gaspésie par les Indiens alors que les pêcheurs sportifs de l’Est du Canada en sortaient cent fois plus, huit cents tonnes par année, de la Nouvelle-Écosse jusqu’à Terre-Neuve? C’était encore pire au large des côtes. Les bateaux-usines capturaient trois mille tonnes de saumon par saison (et ça, c’était sans compter les centaines de tonnes d’autres poissons rejetés à la mer parce que trop petits ou pas assez rentables).

Ce livre qui tacle méchamment dans les talons d’Achille n’est pas construit de manière linéaire, ni même en alternant le passé et le présent.

Non, il serait même plutôt déconstruit et au départ, ça déstabilise un peu cette manière d’englober des souvenirs du siècle passé, où d’une ère lointaine, avec ceux de maintenant, le tout entrecoupé d’extrait de J.T, de recettes de soupe aux huîtres, de légendes, de publicité pour un motor home, d’histoires sur les saumons ou de règlements légaux, anciens et présents.

Avec des chapitres très courts, le rythme est saccadé, mais tout se tient, tout est englobé dans le grand tout et forme un récit qui, sous ses airs bordélique au départ, donne finalement un récit d’une grande cohésion et empreint d’humanisme mêlé de fourberies humaines.

C’est violent car les tacles sont sous la ceinture mais ça fait toujours du bien de dire tout haut ce que l’on pense tout bas. Il n’est pas normal que les Québécois luttent pour une reconnaissance culturelle et linguistique alors qu’ils la refuse aux Mi’gmaq ! Si moi j’ai droit à ma reconnaissance culturelle, il est normal que les autres y aient droit aussi et que tout comme moi, ils luttent pour la faire reconnaître.

— Alors pourquoi le gouvernement québécois ne veut pas donner aux Indiens ce qu’il demande lui-même au gouvernement canadien? Pourquoi faut-il un droit à la culture et à la langue française au Québec à l’intérieur du Canada mais pas de droit à la culture et à la langue mi’gmaq à l’intérieur du Québec ?

Véritable roman noir ancré dans la réalité, ce récit commence par le conflit qui opposa les indiens Mi’gmaq aux forces de police chargées de récupérer leurs filets de pêche et tournera autour de cette guerre du saumon, d’autres petites histoires venant se greffer tout autour pour donner au récit un impact qui fait mal à la gueule.

Sans verser dans la caricature, l’auteur parvient à déployer devant nos yeux avides des personnages différents, réalistes, véritable condensé de ce que l’on pourrait trouver dans cette région, avec leurs pensées divergentes et leurs beaux discours empreint d’humanité mais où leur courage est absent.

Sans nous forcer dans une direction comme on le ferait avec un animal que l’on veut piéger, l’auteur nous considère assez grands que pour tirer nos propres conclusions avec ce qu’il nous a livré comme faits.

Et pourquoi acheter quand la nature vous fournit tout ce dont vous avez besoin? On leur a donc accroché au cou l’offre et la demande, le profit, le marché. À Restigouche, le seul bien monnayable était le saumon. Alors on les a obligés à vendre le saumon tout en réglementant son commerce. Un marché contrôlé par le pouvoir, une variable d’ajustement. Le saumon, celui qu’il suffisait d’attraper pour vivre, ils devaient désormais le vendre pour survivre.

Il y a dans ces pages quatre personnages qui m’ont éblouis, chacun à sa façon. Océane étant celle qui m’a le plus ému alors qu’elle a peu de dialogues, mais elle n’avait pas besoin de parler pour dégager cette force. Magnifique.

Une lecture qui ne laisse pas indemne.

Mutt sangewite’lm’g moqwa’ wen gesatgit nmu’j negmewei.
Ne fais pas confiance à celui qui n’aime pas son chien.

On dirait que le colonialisme, c’est un peu comme un saumon, tu peux le jeter à la mer, il finit toujours par remonter là où il est né.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°19.

Denali : Patrice Gain

Titre : Denali

Auteur : Patrice Gain
Édition : Le mot et le reste (18/05/2017)

Résumé :
Dans les territoires immenses du Montana, Matt Weldon, adolescent livré à lui-même et maltraité par l’existence, tente de renouer avec ses origines.

Il fouille le passé d’un père décédé dans l’ascension du mont Denali et d’une mère internée. II découvre au fil des jours une vie qu’il ne soupçonnait pas, partagé entre admiration et stupeur.

Incontrôlable et dévasté, son grand frère Jack est habité par une rage qui le mettra en travers de sa quête et le conduira à commettre l’irréparable.

Comme Matt, le lecteur est aux prises avec la rudesse du monde rural et autarcique qui habite cette aventure, ne trouvant du répit que dans les instants où l’osmose avec une nature grandiose devient salvatrice.

Critique :
Denali, c’est bon quand tu le lis ! Parce que la montagne, ça vous gagne. Et ça vous tue aussi…

C’est ce qui est arrivé au père de Matt et de Jack, ce qui a plongé la famille dans un tourbillon sans fin de misères, d’emmerdes en tous genre et de folie, pour Jack.

À la loterie de la malchance, ils ont tiré le gros lot : le père qui décède en escaladant le Denali (nom véritable du mont Mc Kinley qui se trouve en Alaska), la mère qui sombre dans la folie et qui en meurt, le fils de 14 ans, Matt, livré à lui-même suite au décès de sa grand-mère et Jack, son frère aîné, qui s’amuse avec la meth…

Et si dit ainsi, on pourrait penser que trop c’est trop, il n’en est rien à la lecture de ce roman qu’on a du mal à lâcher. En tout cas, moi, j’avais les doigts agrippés dessus à tel point que j’ai eu du mal à le reposer pour aller m’habiller, petit-déjeuner avant d’aller bosser un peu.

Cette longue déchéance du jeune Matt m’a glacé les sangs, le voir livré à lui-même, arriver à s’en sortir grâce à la pèche et puis voir Jack, son frère aîné, celui qui devrait le protéger, venir tout casser sans que Matt ne bronche, ou presque pas, ça m’a fait mal au coeur.

Niveau capacité de pardon, Matt en a des tonnes, il est même à mériter des claques pour encore prendre la défense de son frangin après toutes les misères qu’il lui a faite. D’accord, c’est son grand frère, il l’aime, mais il y a des limites à l’amour et au pardon. Un coup de pied au cul de son frangin aurait fait du bien.

Avec un récit à la première personne du singulier, on est beaucoup plus proche du personnage de Matt, plus en symbiose avec lui, plus en empathie.

J’ai tremblé pour lui, j’avais peur qu’il ne lui arrive quelque chose, le garçon étant livré à la Nature impitoyable du Montana et aux prédateurs Humains qui rôdaient.

Mais qu’est-ce que ce pauvre garçon à fait à son créateur d’auteur pour mériter pareil châtiment ?? Et qu’est-ce que moi, pauvre lectrice, j’ai bien pu faire comme misère à Patrice Gain pour mériter pareils tourments sur 260 pages ?

Des tourments, certes, mais du plaisir de lecture décuplé par ces personnages bien campés, par ce Matt qu’on adore de suite et par ses descriptions du Montana sauvage, de la pêche à la mouche et de la survie en milieu hostile car ici, la Nature ne te fait pas de cadeaux.

Cette Nature constituée d’arbres, de rivières poissonneuses, d’ours, de pygargues, de loups, de cougars (l’animal, pas la femme d’un certain âge qui drague des jeunes), de soleil et de neige était si bien décrite qu’on avait l’impression de s’y trouver pour de vrai.

L’auteur est français mais sa plume a tout d’une américaine et elle m’a bien plu, cette plume. Faudra que je refasse un autre voyage littéraire en sa compagnie.

Ce roman qui oscille entre le Nature Wirting et le roman noir, entre le thriller pur jus et le roman familial avec tous ses secrets enfouis m’a subjugué, m’a emporté dans un maelstrom d’émotions, oscillant entre l’effroi et la bouffée de bonheur.

Une lecture que j’ai terminée sur les genoux, vannée, épuisée.

Contente de m’en être sortie à bon compte, contente d’avoir senti mes tripes se serrer, mon palpitant palpiter, heureuse de mon coup de cœur, me maudissant de ne pas l’avoir lu plus tôt, maugréant sur ma copinaute Dealer De Lignes (la responsable de cette lecture) qui m’avait fait vivre autant d’émotions fortes.

Un roman que l’on referme partagée entre la rage de voir l’histoire se terminer, le désir de la voir se poursuivre et le plaisir de la finir sur une si belle note. Un roman qui a toute ses chances pour rester dans ma mémoire et mon coeur.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°14.

Le portrait de Dorian Gray : Oscar Wilde

Titre : Le portrait de Dorian Gray

Auteur : Oscar Wilde
Édition : Folio Classique (2014)/ Livre de Poche -Les Classiques (2016) / Gloriana (2016) / Pocket Classiques (2019)
Édition Originale : The Picture of Dorian Gray (1891)
Traducteur : Vladimir Volkoff

Résumé :
Alors qu’il rend visite à son ami peintre Basil Hallward, Lord Henry rencontre le jeune Dorian Gray.

Émerveillé par sa jeune beauté et sa naïveté, il se lie rapidement d’amitié avec lui et dit, en plaisantant, qu’une fois le portrait terminé, seul celui-ci gardera à jamais cette beauté tandis que Dorian vieillira peu à peu.

Le jeune homme déclare alors qu’il donnerait son âme pour que ce portrait vieillisse à sa place. À ces mots, tous rirent… sur le moment.

Effrayé par ce portrait si parfait, Dorian le laissera chez lui, protégé de la vue de tous, cachant honteusement le secret de son âme…

Le Portrait de Dorian Gray a été rédigé en 1890 puis complété en 1891. Ce roman fantastique est à la fois un manifeste esthétique et un récit moral.

Bien qu’Oscar Wilde y développe l’idée d’un art dégagé de toute éthique, le jeune Dorian Gray va faire face à sa conscience morale à travers son portrait qui porte à sa place les traces de sa perversité et la décadence que le temps inflige aux esprits les plus purs.

Critique :
Toutes les stars en ont rêvé, l’Oréal a essayé de le faire, Botox y est presque arrivé, mais en ce qui concerne la meilleure crème anti-vieillissement, c’est une peinture avec le portrait de Dorian Gray dessus.

Un p’tit coup de pouce du diable, sans aucun doute… Mais au moins, ça fonctionne et vous ne vous ruinerez pas en crème en tout genre ou en opération botox loupée.

Oscar Wilde, je le connais plus aux travers de ses enquêtes qu’aux travers de ses romans, c’est pour cela que j’avais, en 2012, découvert ce roman.

Punaise, quel coup de pied au cul, quelle plaisir de lecture, qu’elle plume que celle de Wilde ! Je ne pouvais pas juger sur ses autres romans, mais celui-ci avec un ton qui m’avait bien plu et qui me plait toujours autant.

Cynique, pince-sans-rire, les répliques sont cinglantes, elles fusent de toutes part, c’est savoureux, ça se déguste avec savoir mais sans sagesse car le roman ne fait pas grossir, malgré le fait qu’il est une friandise plus que gourmande.

Dorian Gray… Rhââ, il est beau, sexy, sensuel, bourré de fric, un vrai dandy qui a plus de présence qu’un fade Mister Grey, celui des 50 nuances… Même le Portrait a une présence, dans ce roman.

Par contre, niveau action, on doit plus en avoir dans les 50 nuances que dans Le Portrait car ce dernier a plus du suspense psychologique et des bons mots, des aphorismes que du roman bourré d’action.

Toute réussite nous attire un ennemi. C’est la médiocrité qui entraîne la popularité.

Le seul moyen de se délivrer de la tentation, c’est d’y céder. Résistez-y, et votre âme languira, tourmentée.

De toute façon, on ne lit pas le Portrait pour le côté thriller mais pour l’écriture de Wilde qui avait dû aussi passer un contrat avec Méphistophélès pour en arriver à un tel niveau. Ça pique et tape sous la ceinture.

Aujourd’hui les gens connaissent le prix de tout et la valeur de rien.

La chose la plus banale devient délicieuse dès l’instant qu’on la dissimule.

— Les bonnes influences n’existent pas, monsieur. Toute influence est immorale. 

— L’humanité se prend beaucoup trop au sérieux ; c’est le péché originel du monde. Si les hommes des cavernes avaient su rire, l’Histoire serait bien différente. 

Le culte de la beauté et de la jeunesse éternelle, l’égo, la perversion de ce jeune mondain (par un autre homme) pour qui ce culte de la beauté et de la jeunesse vont devenir une priorité et donc, précéder sa chute.

Il n’y a que deux sortes d’êtres qui soient véritablement fascinantes : ceux qui savent absolument tout, et ceux qui ne savent absolument rien.

Le portrait de Dorian Gray a une saveur plus particulière pour moi, holmésienne du dimanche car il rappelle un dîner offert par un américain à deux auteurs anglais bien connu : Conan Doyle et Wilde.

Nos deux auteurs avaient reçu une avance d’un américain nommé Joseph Stoddart, le directeur du Lippincott’s Monthly Magazine, publié simultanément à Londres et à Philadelphie, excusez du peu.

Une avance pour quoi ? Pour écrire chacun un roman, pardi, pas pour participer à Top Chef !

Wilde, écrivit « The picture of Dorian Gray » qui allait scandaliser le Londres littéraire et mondain et Conan Doyle, lui, s’était vu réclamer, non pas un roman historique, mais une autre aventure de Sherlock Holmes ! Ce fut « Le signe des quatre ». Moi je dis qu’on devrait le sanctifier, le Stoddart en en faire un Saint-Stoddart pour que je puisse aller lui brûler un cierge !

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019) et Le mois anglais (Juin 2018 – Saison 8) chez Lou & Titine.

[SÉRIES] Ordeal by Innocence – Témoin indésirable : D’après Agatha Christie (2018)

Série dramatique de Sandra Goldbacher (2018)
Pays de production : Grande-Bretagne – Etats-Unis
Saison : Une seule de 3 épisodes (VOSTFR) ou de 4 (VF)

Synopsis : En 1954, la veille de Noël, Rachel Argyll, une riche philanthrope, est assassinée dans la propriété familiale. Les enquêteurs retrouvent les empreintes de Jack, son fils adoptif, sur l’arme du crime.

Il clame son innocence mais est incarcéré. Peu avant le procès, Jack trouve la mort en prison.

Dix-huit mois plus tard, un jeune scientifique, le Dr Arthur Calgary dévoile un alibi prouvant l’innocence de Jack.

Considérée par Agatha Christie elle-même comme l’une de ses œuvres préférées, et par la critique comme l’un de ses meilleurs ouvrages, Témoin indésirable déroule une intrigue particulièrement noire, construite sur une galerie de personnages édifiants.

Les cinq enfants des époux Argyll sont de jeunes adultes, tous adoptés, tous abîmés par leur condition première et par le joug imposé par une mère castratrice et autoritaire.

Autour d’eux, un père apparemment passif, une future belle-mère ambitieuse, une domestique instable, des amis pervertis, un beau-frère aigri, et le témoin, tout juste sorti d’un long internement en psychiatrie.

La partie de Cluedo peut commencer…

Le cast, soigné, se compose également de Bill Nighy (« Love Actually »), Luke Treadaway (« Fortitude ») et Alice Eve (« Star Trek into Darkness »).

Le scénario est signé Sarah Phelps, qui a déjà adapté à l’écran « Dix petits nègres », tandis que la réalisation a été confiée à Sandra Goldbacher, à qui on doit la mise en scène de la série britannique « Victoria ».

Petit plus : Témoin indésirable (Ordeal by Innocence) est un roman policier d’Agatha Christie publié le 3 novembre 1958 au Royaume-Uni. Il est publié en 1959 aux États-Unis et en France.

Considéré par la critique comme l’un de ses meilleurs ouvrages tardifs et qualifié par Agatha Christie elle-même comme l’une de ses deux œuvres préférées, avec La Maison biscornue (1949), il s’agit également de l’une de ses œuvres les plus noires, proposant une vision approfondie de la psychologie de l’innocence et de sa démonstration.

Ce que j’en ai pensé : 
Nom de Zeus, Marty, je n’avais jamais lu ce roman de la mère Christie !

Pas grave, j’ai vu son adaptation télévisuelle et putain, ça déchire sa race !

Là, rien à dire, les anglais sont forts, très forts, pour faire des séries aux ambiances de tous les diables.

Ok, niveau Brexit, c’est pas des foudres de guerre, mais on s’en fiche tant qu’ils continuent de nous produire des séries géniales dont ils ont le secret et qu’on ne doive pas avoir un passeport pour y accéder.

Ici, point de petite musique à la 24h chrono, mais la bande son a tout de même une importance capitale et elle était tout simplement divine : elle a fait monter l’angoisse quand il le fallait.

La manière de filmer avait aussi quelque chose en plus, cette manière d’utiliser des rouages d’une pendule pour remonter le temps, de faire repartir la tache de sang sur la moquette dans le sens inverse, plus la musique, ça a eu le don de ne pas apaiser ma tension (mais quand c’est pour une série, je pardonne).

Le choix des acteurs maintenant : bon sang, c’est bien Bill Nighy, le chanteur à la masse que l’on croise dans « Love Actually », celui qui finit à poil à la fin du film que je vois là, dans le rôle titre ??

Il était juste comme il le fallait, sérieux, guindé, petite voix posée mais chargée de menace quand il fallait le faire.

Les autres avaient été bien castés aussi, surtout Matthew Goode dans le rôle du lieutenant Philipp, ancien pilote de la RAF blessé dans un accident de voiture et en chaise roulante.

Diaboliquement salopard, sans gêne, handicapé mais pas affaiblit comme on aurait pu le croire, utilisant sa langue de vipère pour faire du mal, il aurait été parfait pour un rôle dans GOT.

3 épisodes de 58 minutes en VOSTFR (4 dans la VF, me demandez pas pourquoi) qui m’ont semblé trop court, tant les portraits des personnages étaient profonds, torturés, poussés dans tous leurs retranchements et cette Rachel, épouse et mère non affectueuse, qui a adopté des enfants pour les castrer psychologiquement.

Au travers de flash-back, nous reviendrons sur cette mère horrible avec ses 5 enfants, tous adoptés, à tel point qu’à un moment, j’ai même pensé que l’assassin mériterait une médaille car c’était vraiment une horrible mégère ! Ou alors, il y a peut-être des fêlures sous sa carapace de castratrice en chef.

Les révélations se feront toujours au compte goutte, soit aux travers de flash-back pas trop détaillés, juste de quoi vous faire entrevoir une chose, vous faire pronostiquer des théories, penser à des coupables éventuels, conjecturer sur ce qui a bien pu se passer durant cette veille de Noël où un assassin à sévi ou lieu du père Noël.

Car si Jack n’est pas coupable de ce que toutes les preuves l’accusaient, alors, qui a tué la perfide Rachel ??

Soit vous aurez vos révélations par les personnages, chacun divulguant un peu plus ce qu’il faisait ce soir là et mettant à nu une partie de sa personnalité.

J’ai rien vu venir… Sauf quand un des personnages a compris QUI l’avait fait, si ce n’était Jack.

Oubliez Hercule Poirot, oubliez les enquêteurs de la police, cette série est un huis-clos oppressant ou tout est faux, tronqué, caché, gardé secret car ici, quand on ouvrira le placard aux squelettes, je peux vous dire qu’ils seront nombreux dedans !

Une série que je recommande !

Le mois anglais (Juin 2018 – Saison 8) chez Lou & Titine.