Sauvage : Jamey Bradbury

Titre : Sauvage

Auteur : Jamey Bradbury
Édition : Gallmeister Americana (07/03/2019)
Édition Originale : The wild inside (2018)
Traducteur : Jacques Mailhos

Résumé :
À dix-sept ans, Tracy Petrikoff possède un don inné pour la chasse et les pièges. Elle vit à l’écart du reste du monde et sillonne avec ses chiens de traîneau les immensités sauvages de l’Alaska.

Immuablement, elle respecte les trois règles que sa mère, trop tôt disparue, lui a dictées : « ne jamais perdre la maison de vue », « ne jamais rentrer avec les mains sales » et surtout « ne jamais faire saigner un humain ».

Jusqu’au jour où, attaquée en pleine forêt, Tracy reprend connaissance, couverte de sang, persuadée d’avoir tué son agresseur.

Elle s’interdit de l’avouer à son père, et ce lourd secret la hante jour et nuit.

Une ambiance de doute et d’angoisse s’installe dans la famille, tandis que Tracy prend peu à peu conscience de ses propres facultés hors du commun.

Flirtant avec le fantastique, ce troublant roman d’initiation nous plonge dans l’intimité d’une jeune fille singulière qui s’interroge sur sa nature profonde.

Critique :
Ray Bradbury nous entrainait dans les brasiers enflammant les livres (Fahrenheit 451) et Jamey Bradbury, elle, nous emmènera dans les blanches et froides étendues de l’Alaska.

Mettez vos moufles, sortez vos grosses chaussettes et n’oubliez pas votre cache-nez (et cache-tout-ce-que-vous-voulez) afin de ne pas prendre froid, car c’est un véritable apprentissage de la vie au grand air froid que vous allez faire.

Depuis toute petite, Tracy ne s’est jamais sentie bien qu’en courant dans la forêt ou en attelant des chiens de traineau. Son père est un musher et elle ne rêve que de suivre les traces de ses patins de traineau et de concourir à la Iditarod trail, une course pour musher longue et dure.

Ce roman, dans le style nature-writing, dégage une atmosphère bien particulière : un mélange de poudreuse, de jeune fille rebelle et des relents de fantastique car si Tony Chu (le détective cannibale) était un cybopathe (capable de retracer psychiquement la nature, l’origine, l’histoire, et même les émotions, de tout ce qu’il mangeait), Tracy, elle, c’est un autre don qu’elle possède…

La référence à Stephen King n’est pas usurpée, l’élément fantastique est bien là, c’est trash quand on y pense bien, mais le tout est très bien incorporé à l’histoire et passe sans aucun soucis, ajoutant même une autre dimension au récit.

Je peux même affirmer que sans cet élément, le roman n’aurait pas été aussi bien et nous serions parti sur une description des conditions de course avec des chiens de traineau (attention, j’aurais bien aimé en vivre une de l’intérieur, avec Tracy).

Tracy… Quelle jeune fille énigmatique, qui ne se livre que peu souvent, qui ne vit que pour la forêt, ses chasses, les animaux qu’elle trappe.

Petit à petit, l’auteur, de sa plus belle plume, déroule son récit en y incorporant tout doucement cet élément, en nous donnant des indices sans jamais trop forcer sur le trait et c’est avec un effroi certain que nous le comprenons dans son entièreté, non sans ressentir une dose de fascination au dégoût ou de dégoût à cette fascination (au choix).

D’ailleurs, une scène m’a tellement glacé les sangs que même si elle avait eu lieu sous le soleil des Caraïbes, j’aurais été transpercée par le froid. J’en suis restée avec la bouche ouverte et dans l’incapacité de poursuivre ma lecture durant quelques moments tant elle m’avait coupé les jambes.

Et malgré cela, je n’ai toujours pas réussi à être fâchée avec Tracy : à cause de son don (ou de sa malédiction, toujours au choix), elle avait fait une erreur terrible et malgré le froid qui m’a saisit, malgré mes mains tremblantes, je l’ai trouvée touchante jusqu’au bout, cette jeune fille dure comme le bois.

Un récit dur, âpre, magnifique, servi par une plume alerte qui sait bien décrire les émotions ou l’implacabilité, la rudesse de l’Alaska et la solidité des gens qui y vivent.

Des personnages magnifiques, qui me hanteront longtemps, un père veuf qui a fait tout ce qu’il pouvait mais qui n’avait pas compris sa fille puisque les non-dits sont aussi puissant qu’un blizzard, dans cette famille.

Un récit qui aurait encore pu continuer plus longtemps et une envie folle d’aller arpenter les bois de l’Alaska avec un traineau tiré par des chiens.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019).

 

Publicités

L’envol du moineau : Amy Belding Brown

Titre : L’envol du moineau

Auteur : Amy Belding Brown
Édition : Le Cherche Midi (21/03/2019)
Édition Originale : Flight of the Sparrow (2014)
Traducteur :

Résumé :
Colonie de la baie du Massachusetts, 1672. Mary Rowlandson vit dans une communauté de puritains venus d’Angleterre.

Bonne mère, bonne épouse, elle souffre néanmoins de la rigidité morale étouffante qui règne parmi les siens.

Si elle essaie d’accomplir tous ses devoirs, elle se sent de plus en plus comme un oiseau en cage.

Celle-ci va être ouverte de façon violente lorsque des Indiens attaquent son village et la font prisonnière. Mary doit alors épouser le quotidien souvent terrible de cette tribu en fuite, traquée par l’armée.

Contre toute attente, c’est au milieu de ces « sauvages » qu’elle va trouver une liberté qu’elle n’aurait jamais imaginée.

Les mœurs qu’elle y découvre, que ce soit le rôle des femmes, l’éducation des enfants, la communion avec la nature, lui font remettre en question tous ses repères.

Et, pour la première fois, elle va enfin pouvoir se demander qui elle est et ce qu’elle veut vraiment.

Cette renaissance pourra-t-elle s’accoutumer d’un retour « à la normale », dans une société blanche dont l’hypocrisie lui est désormais insupportable ?

Critique :
Lui, dès que j’ai lu son résumé juste après avoir flashé sur sa belle couverture, je savais qu’il était fait pour moi !

NetGalley et l’éditeur ayant donné un accord favorable à ma demande, et je les remercie, je me suis plongée dans cette histoire.

1672… Je ne vous ferai pas un topo de la mentalité des colons anglais de cette époque lointaine, mais je peux vous dire qu’ils étaient puritains au possible et plus catholique que tous les papes et cardinaux réunis, passé et présent confondus.

Ici, quand il arrive une chose, c’est la volonté de Dieu. On ne discute pas ! Dieu, si ça se trouve, Il n’a peut-être rien dit, rien décidé, rien prévu… Hérétique que je suis !

Quoiqu’il se passe, c’est SA volonté à LUI et on ne la remet pas en question. Tu trébuches, tu meurs, tu te fais enlever par des Indiens, c’est que c’était SA volonté, point barre et si tu en réchappes aussi.

Ça m’a fait froid dans le dos un tel prosélytisme, et l’auteur n’a pas manqué de soulever les illogismes de leur croyance puisque pour, un esclave, c’est la volonté de Dieu et donc, tenir des gens sous son autorité et les faire trimer, c’est chrétien, Il l’a voulu ainsi et vos gueules les mouettes (ou les moineaux).

À cette belle époque, nous les femmes (nous le charme), ben on avait le droit de la fermer, le droit d’obéir et les horribles 3K prônés par les nazis étaient d’application (Kinder, Küche, Kirche = Enfants, cuisine, église).

Mary Rowlandson, notre héroïne, n’a pas beaucoup de marge de manœuvre dans sa vie, surtout qu’elle est mariée à un pasteur qui est plus rigide que l’outil de travail de Rocco après la prise de 4 comprimés bleus. C’est vous dire comment il est rigide, le gars et on ne remet pas son autorité en question, merci bien.

La scène de l’attaque du village de Lancaster, par les Indiens est très réaliste. J’ai serré les dents devant la violence de l’attaque et les morts inutiles, femmes et enfants tués juste pour le plaisir. Ne nous leurrons pas, les Indiens n’étaient pas des Bisounours.

Bizarrement, lorsque Mary Rowlandson est prisonnière des Indiens et que ceux-ci crèvent de faim, et bien, mes dents se sont serrées aussi devant tant de souffrances, pourtant, quelques chapitres auparavant, ils avaient massacrés femmes, enfants et hommes.

L’auteure a réussi un sacré tour de force ! Mettant en scène des Indiens avec une grande rigueur historique, elle les dépeint tels qu’ils étaient, sans en rajouter, dressant un portrait tel qu’on le fait de nos jours, et pas comme il l’était dans les années 1600 (ou même plus tard).

Sans oublier de nous les montrer avec les yeux des citoyens Blancs, puritains, chrétiens jusqu’au bout des ongles et persuadé que tout ce qui n’est pas chrétien est sauvage. Ce sont des païens ! Et je vous passerai les fake news qui leur collent aux mocassins !

J’ai vibré avec Mary, j’ai souffert avec elle et j’ai souri lorsqu’elle a découvert, avec stupeur, que les Indiens ne sont pas si sauvages que ça, pas si cruels non plus et que chez eux, la notion de partage est ancrée, celle de rire, d’élever ses papooses dans l’amour… Tout le contraire de ce qui se passe dans son monde à elle.

Bref, sans être chrétiens, ces hommes et femmes ont des principes qui ont tout du chrétien charitable. Mieux encore, notre Mary a plus de libertés en étant prisonnières des Indiens que dans sa propre maison !

Un livre empreint d’un grand humanisme, une femme qui a vu ses certitudes s’effondrer, qui a bénéficié de plus de liberté en captivité que dans sa vie d’épouse et qui a découvert que le portrait de ces païens n’était pas juste.

Mais toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire… Les gens aiment croire, encore de nos jours, que les Autres sont mauvais, doué de duplicité, de violence, qu’on n’en fera jamais rien de bon et que s’ils veulent qu’on les accepte, ils doivent devenir tels que nous, avoir nos croyances, notre mode de vie, tout en sachant que même s’ils font tout comme il faut, ils seront toujours rejetés.

Un vibrant récit, une plongée dans une époque fort troublée où les gens se tournaient pour tout vers le Seigneur Dieu (maintenant, on se tourne vers d’autre), où la femme avait zéro droit et les Indiens encore moins, victimes déjà de massacres et de spoliations.

Un récit tiré d’une histoire vraie, récit terrible où une femme a dû batailler, non contre les sauvages, mais contre les siens, batailler contre les rumeurs, les ragots immondes, les gens avides de sensationnel et de récit glauque, le tout sans liberté aucune.

Poignant, humain, grandiose.

#LenvolDuMoineau #NetGalleyFrance

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019).

Notre mère la guerre – Tome 2 – Deuxième complainte : Kris et Maël

Titre : Notre mère la guerre – Tome 2 – Deuxième complainte

Scénariste : Kris
Dessinateur : Maël

Édition : Futuropolis (2010)

Résumé :
Janvier 1915, en Champagne pouilleuse. Cela fait six mois que l’Europe est à feu et à sang. Six mois que la guerre charrie ses milliers de morts quotidiens.

Mais sur ce lieu hors de raison qu’on appelle le front, ce sont les corps de trois femmes qui font l’objet de l’attention de l’état-major.

Roland Vialatte, lieutenant de gendarmerie, militant catholique, humaniste et progressiste, mène l’enquête, à la demande du capitaine Janvier. Une étrange enquête, à cause des victimes, à cause des tranchées…

Le 8 janvier, la section Peyrac perd au combat les deux tiers de ses soldats. Même s’ils étaient des repris de justice, mineurs de surcroît, libérés de prison pour être envoyés au front, le caporal Gaston Peyrac, socialiste et antimilitariste, les aime ces gamins.

Il se moque de ce qu’ils ont pu faire avant, son unique but est de les garder en vie.

Alors, quand Vialatte et Janvier portent leurs soupçons sur ses hommes, ça le met en rage…

Critique :
Nous avions laissé nos jeunes soldats, des gamins encore, assister à la lente agonie d’un des leur, au fond de leur tranchée et c’est là que nous les retrouvons, mais un peu avant, avec l’appel des survivants de cette grande boucherie.

On assiste déjà à l’imbécilité faite homme avec celui qui fait les appels et qui demande au caporal Peyrac s’il a bien vérifié le décès du soldat touché par une salve d’artillerie de son propre camp…

— Bon… Certain de sa mort ? Vous avez vérifié le corps ?
— Son corps ? Il était éparpillé sur mon visage, mon lieutenant…

L’auteur sait si bien mettre les mots sur les maux… Et l’émotion transperce des cases, des paroles, vous prend à la gorge et vous la serre, comme le ferait une grosse main avec un petit cou de moineau.

Je pensais avoir le fin mot de l’histoire dans ce tome-ci, mais en fait, l’enquête sur les trois femmes assassinées va passer un peu au second plan tant les combats font rage sur le front et les auteurs n’émargent pas les lecteurs, ne manque plus que le bruit et l’odeur et on s’y croirait.

Attention, l’enquête passe au second plan, mais ce n’est pas pour autant qu’elle est reléguée aux oubliettes ou en pertes et profits…

Bien que niveau pertes, nous devrons ajouter, aux multiples soldats qui meurent, une nouvelle victime du tueur, une fille qui donnait de la joie et cette fois-ci, nous aurons des témoins, des pauvres tirailleurs, qui sont encore moins bien lotis que les autres.

Marrant, si je puis dire… On assassine des femmes, et la gendarmerie enquête, mais dans les tranchées, on assassine des hommes, on a transformé des terres en abattoir à ciel ouvert mais personne ne songe à mettre fin à cette boucherie.

Oui, je sais, certaines imbécilités des Hommes peut prêter à sourire 100 ans plus tard, heureusement que je ne serai plus là quand dans un siècle, on jugera nos actions à nous et à nos gouvernants.

Petit à petit, nous entrons un peu plus dans la compagnie du caporal Gaston Peyrac, cette compagnie fait de jeunes gamins qu’on a sorti de prison pour envoyer au front. Si les soupçons pèsent sur des membres de cette compagnie, nous ne saurons pas encore le nom du coupable puisqu’un assaut des casques à pointes à foutu tout en l’air.

Ah, le suspense me tuera et la justesse des dessins et des propos aussi… Les aquarelles donnent une autre dimension aux dessins et la plume aiguisée du scénariste va piquer là où ça fait le plus mal.

Une fois de plus, un tome magnifique, si c’est possible de faire du beau avec de l’aussi laid : la grande faucheuse travaillant à la chaine avec des rendements qui font toujours aussi froid dans le dos.

Une deuxième complainte qui fait grincer des dents et serrer les tripes.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019).

 

Né d’aucune femme : Franck Bouysse

Titre : Né d’aucune femme

Auteur : Franck Bouysse
Édition : La manufacture de livres (10/01/2019)

Résumé :
« Mon père, on va bientôt vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile ».
— Et alors, qu’y-a-t-il d’extraordinaire à cela ? Demandais-je.
— Sous sa robe, c’est là que je les ai cachés.
— De quoi parlez-vous ?
— Les cahiers… Ceux de Rose.

Ainsi sortent de l’ombre les cahiers de Rose, ceux dans lesquelles elle a raconté son histoire, cherchant à briser le secret dont on voulait couvrir son destin.

Critique :
« Un bon livre, Marcus, est un livre que l’on regrette d’avoir terminé » et là, je confirme les paroles intelligentes d’Harry Quebert car, autant où je suis contente d’arriver à la fin de ce récit sombre tant mon coeur n’en pouvait plus, autant où j’ai envie de replonger dedans pour le relire, apaisée.

L’auteur m’a souvent fait vibrer, avec son écriture magnifique, ses mots bien choisis, avec ses personnages profonds, avec ses histoires bien racontées et surtout avec le milieu qu’il décrit : le rural noir.

On a beau vivre à la capitale depuis bientôt 20 ans, mes origines sont dans la ruralité !

Johnny Hallyday chantait ♫ Je suis né dans la rue ♪ et moi je pourrais chanter ♫ Je suis née dans la ru…ralité ♪ mais bon, le temps est déjà moche, je ne vais pas rajouter de la pluie ♫ en chantant ♪ (non, Sardou, ne dis rien dans ma tête ou je vais chantonner un mélange de toi et de Johnny).

L’habileté de Franck Bouysse tient dans beaucoup de choses, comme je le disais au deuxième paragraphe, mais elle vient aussi de sa manière de construire son récit en le déstructurant de manière à nous appâter dès le départ avec du suspense, du mystère et des décors grandioses qui cachent des scènes plus sombres.

Pourtant, au début du récit, bien que j’ai été happée, il y a eu un moment de flottement dans mes émotions… On avait commencé avec du costaud, on poursuivait dans du sombre et puis, tout avait l’air d’aller dans le meilleur des mondes… Durant peu de temps, je précise ! Le flottement a duré quelques pages et puis…

À partir de ce moment là, mes émotions ont été mises à mal, ballotées, torturées car je m’étais attachée à Rose, cette jeune fille de 14 ans travaillant dans une maison où les maîtres n’ont rien de chaleureux, sans pour autant être des brutes…

Un instant de flottement, je vous ai dit ! Juste le temps de laisser le lecteur prendre une bouffée d’air avant de le noyer dans la suite du récit car il va nous plonger dans du très sombre, mais jamais sans que cela devienne trop obscur.

L’auteur a su jongler entre le sordide, l’horrible, l’indicible mais sans jamais entrer dans le glauque gratuit alors que son récit est très brutal par certains moments et que seule la volonté de Rose, son personnage principal, nous donnera la force de poursuivre avec elle.

Oh, Rose, combien de fois aie-je eu envie de te sauver ? De te délivrer ? D’avoir des couilles à la place d’Edmond, celui qui, toute sa vie durant, failli être un homme sans jamais l’être vraiment.

Une fois de plus, l’auteur m’a enchanté, m’a emporté, m’a fait vibrer, m’a fait pleurer, m’a remué les tripes, m’a mise à genoux (et ça commence à devenir du sexisme tous ces auteurs mâles qui me mettent à genoux, sans compter que mon kiné ne sera pas content), m’a fait passer par une multitude d’émotions, me laissant amorphe à la fin de ma lecture de ce rural noir, de ce roman choral qui m’a marqué au fer rouge.

Amoureux des grands romans, amoureux des belles plumes, lecteurs/trices qui veulent lire autre chose que de la littérature fast-food (sans pour autant commencer à lire des Classiques), ceux ou celles qui aiment qu’on leur retourne les tripes avec des mots et des personnages qui marquent, à tous ceux et celles qui aiment les belles histoires, je ne dirai qu’une seule chose : lisez-le, nom de Dieu !

PS : il est à signaler que les mouchoirs ne sont pas fournis avec le roman…

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019).

À la ligne – Feuillets d’usine : Joseph Ponthus

Titre : À la ligne – Feuillets d’usine

Auteur : Joseph Ponthus
Édition : La Table ronde (03/01/2019)

Résumé :
« À la ligne » est le premier roman de Joseph Ponthus. C’est l’histoire d’un ouvrier intérimaire qui embauche dans les conserveries de poissons et les abattoirs bretons.

Jour après jour, il inventorie avec une infinie précision les gestes du travail à la ligne, le bruit, la fatigue, les rêves confisqués dans la répétition de rituels épuisants, la souffrance du corps.

Ce qui le sauve, c’est qu’il a eu une autre vie. Il connaît les auteurs latins, il a vibré avec Dumas, il sait les poèmes d’Apollinaire et les chansons de Trenet. C’est sa victoire provisoire contre tout ce qui fait mal, tout ce qui aliène.

Et, en allant à la ligne, on trouvera dans les blancs du texte la femme aimée, le bonheur dominical, le chien Pok Pok, l’odeur de la mer.

Par la magie d’une écriture tour à tour distanciée, coléreuse, drôle, fraternelle, la vie ouvrière devient une odyssée où Ulysse combat des carcasses de boeufs et des tonnes de boulots comme autant de cyclopes.

Critique :
J’ai eu jusqu’à présent cette chance de ne pas devoir gagner ma croute en bossant à la chaine, mes parents l’ont évité aussi.

N’allez pas croire pourtant que je ne sais pas ce que c’est que le boulot physique, celui qui nous fait transpirer et donne des maux de dos : pour gagner plus, j’ai dû bosser plus et accomplir des boulots « en stoemelings », comme on dit à Bruxelles. « En noir », si vous ne causez pas le bruxellois sans peine.

Malgré tout, jamais je ne me suis retrouvée à trimer comme l’auteur, limite si je n’étais pas le cul dans le beurre, bordé de nouilles, même les vendredis soirs où je ne savais plus comment je m’appelais après une semaine de malade.

Ce roman, Dealer de Lignes en avait parlé en bien, mais ça ne m’intéressait de lire un auteur qui parlait du travail à la chaine, dont dans un abattoir alors que j’avais à lire « Jusqu’à la bête », qui parlait justement d’un travailleur dans un abattoir. Je pensais le sujet redondant.

Femme de peu de foi que je resterai toute ma vie ! Heureusement qu’au détour d’un zapping, on est tombé sur l’émission « La grande librairie » (le mercredi 6 février) où l’auteur était présent. Connaissant le titre, j’ai regardé et ensuite, je ne voulais qu’un seule chose : le lire !

C’est bien simple, j’avais les yeux en quiquinne de poupousse (qui criaient dodo) et j’ai regardé toute l’émission, me gavant des mots de l’auteur ainsi que de ceux des autres présents sur le plateau, me demandant si mon pauvre cerveau arriverait à assimiler tout ça, plus habitué qu’il est à entendre de la médiocrité au fil de la journée.

Il faut prévenir le lecteur/trice potentiel(le) que la présentation du texte n’est pas celle de d’habitude. Écrivant son texte à la ligne, comme une poésie sans rimes, sans virgules, sans point final, l’auteur a fait un pari risqué.

Vous voulez savoir ce que j’en pense ? Putain, ça va foutrement bien au récit !

Égoutter du tofu
 
Je me répète les mots sans trop y croire
Je vais égoutter du tofu cette nuit
Toute la nuit je serai un égoutteur de tofu
 
Je me dis que je vais vivre une expérience parallèle
Dans ce monde déjà parallèle qu’est l’usine

D’ailleurs, au bout de quelques lignes, mon petit cerveau travailleur mettait lui même les virgules fictives pour donner du temps de repos à mes yeux qui ont dévorés ce roman à la vitesse d’un éclair, se gavant de toutes les belles phrases écrites, se délectant du style de l’auteur et s’ouvrant tout grand devant certains métiers comme égoutteur de tofu. Effectivement, dépoteur de chimères, ça claquait mieux.

À l’aide de peu de mots, avec des petits bouts de phrase, l’auteur nous décrit avec brio la France des précaires, celle des intérims, ceux qui bossent pour vivre, qui sont obligé d’accepter n’importe quel job afin de gagner quelques sous, obligé d’enquiller des nuits, des samedis, des dimanches, de ne jamais savoir à quelle sauce ils vont être mangé puisque leurs contrats ne sont jamais longs.

Cette vie, je ne la souhaiterais même pas à mon pire ennemi et même si j’ai cumulé des jobs physiques, je les ai toujours choisi, je pouvais foutre le camp sans problème, je n’étais pas déclarée et j’avais un autre job intellectuel sur le côté (dieu quel titre pompeux).

Véritable carnet d’usine écrit après ses heures éreintantes de jobs de merde en tout genre, on ressent bien toute la fatigue de monsieur Ponthus qui nous explique n’avoir tenu que grâce à la littérature qu’il avait étudié et aux chansons françaises qu’il chantait pour tenir et ne pas devenir fou au milieu des crevettes.

L’autre jour à la pause j’entends une ouvrière dire à un de ses collègues
« Tu te rends compte aujourd’hui c’est tellement speed que j’ai même pas le temps de chanter »
Je crois que c’est une des phrases les plus belles les plus vraies et les plus dures qui aient jamais été dites sur la condition ouvrière

Le récit prend aux tripes car il ne reflète pas les conditions de travail sous un Victor Hugo ou un Émile Zola, ni celles dans un goulag en Sibérie, mais dans la France d’aujourd’hui, celle qui nous est contemporaine !

Je ne suis pas le lapereau de l’année, j’ai tout de même quelques connaissances, je ne pense être une personne qui n’a pas envie de faire fonctionner ses neurones, mais malgré tout, j’ai pris une claque magistrale dans la gueule en découvrant l’envers de certains décors du pays voisin du mien, celui dit des Lumières.

Il était temps que l’on jette un grand coup de projecteur sur les conditions de travail dans lesquelles baignent des travailleurs, ceux qui n’ont pas la chance d’être dans les premiers de cordée, comme le dit si bien une personne de ma connaissance.

Véritable ode au travail dans l’usine, récit bourré d’émotions, de solidarité, de situations ubuesque, de non considérations des chefs et de corps qui commencent à crier leur douleur à force d’être maltraité par les conditions de travail répétitives, ce roman atypique m’a pris à la gorge et aux tripes.

Je pense même coller un procès à l’auteur pour toutes les claques qu’il m’a mise et les coups de pieds au cul qu’il m’a donné. Je me croyais éveillée mais je somnolais encore un peu.

Notre Mère la Guerre – Tome 01 – Première complainte : Maël & Kris

Titre : Notre Mère la Guerre – Tome 01 – Première complainte

Scénariste : Kris
Dessinateur : Maël

Édition : Futuropolis (2009)

Résumé :
Janvier 1915, en Champagne pouilleuse. Cela fait six mois que l’Europe est à feu et à sang. Six mois que la guerre charrie ses milliers de morts quotidiens. Mais sur ce lieu hors de raison qu’on appelle le front, ce sont les corps de trois femmes qui font l’objet de l’attention de l’état-major.

Trois femmes froidement assassinées. Et sur elles, à chaque fois, une lettre mise en évidence. Une lettre d’adieu. Une lettre écrite par leur meurtrier. Une lettre cachetée à la boue de tranchée, sépulture impensable pour celles qui sont le symbole de la sécurité et du réconfort, celles qui sont l’ultime rempart de l’humanité.

Roland Vialatte, lieutenant de gendarmerie, militant catholique, humaniste et progressiste, mène l’enquête.

Une étrange enquête. Impensable, même. Car enfin des femmes… c’est impossible. Inimaginable. Tout s’écroulerait. Ou alors, c’est la guerre elle-même qu’on assassine…

Critique :
Comment aborder la Der des Ders, la Grande Guerre, d’une autre manière ?

Comment nous faire traverser les tranchées, aborder le No man’s land, éviter les corps morts, patauger dans la boue, bref, comment nous faire revivre cela une fois de plus sans que cela fasse déjà-vu ?

Non pas que je sois blasée, c’est impossible, il y a tant à dire, mais je connais les gens, il le sont vite, eux, blasés.

Il suffisait d’y penser : nous faire entrer dans la Grande Guerre à reculons, à petits pas, puisque nous enquêterons avec le lieutenant de gendarmerie Roland Vialatte sur des meurtres de femmes commis non loin des tranchées, dont un dans une tranchée.

On a bien fusillé un soldat qui avait eu des mots avec la première victime, sans sa poser la question de savoir s’il était coupable ou non, fallait juste un exemple, un mort pour prouver aux autres que les chefs, c’étaient pas eux et qu’ils avaient intérêt à se tenir à carreau, nom de dieu.

Pas de bol, juste après avoir fusillé le coupable, d’autres meurtres de femmes ont eu lieu… Alors, on fait venir un gendarme pour enquêter, sans doute pour éviter d’en fusiller encore, des innocents à grande gueule.

L’album commence lui-même d’une manière non conventionnelle : un soldat chantonne ♫ Je suis petit oiseau, c’est la faute à Rousseau ♪ alors qu’il est blessé gravement par des balles, puis, on avance dans le temps (1935) et on passe sur le lit de mort d’un certain Roland qui nous raconter une histoire…

Le scénariste a fait en sorte de nous plonger de manière réaliste dans la Première Guerre Mondiale, avec ses soldats dont certains étaient fait de bric et de broc, sortis des prisons, ou alors des gamins encore humides derrière leurs oreilles…

Entre les gradés qui se planquent, qui ne risquent rien mais qui jouent avec la vie de leurs soldats, pour quelques arpents de terre Française, le froid, la boue, la pluie, le manque de sommeil, la folie qui guette chacun, le tout passera dans le récit, faisant de Roland un spectateur malgré lui, lui qui est resté à l’arrière pendant que d’autres mourraient devant.

Des dessins qui sont des aquarelles, ça donne une majesté à un récit qui n’avait besoin que de ça pour se sublimer encore un peu plus. J’ai même eu l’impression que, une fois de plus, l’enquête n’était qu’un prétexte pour dénoncer les imbécilités et les horreurs qui eurent lieu durant celle que l’on pensait être la dernière.

L’ambiance n’est pas aux tons chaleureux, vous vous en doutez, le tout est dans des gris froids, glacés. Normal, il fait un temps à ne pas mettre un Poilu dehors, ni même un casque à pointe.

Sans en faire des tonnes, avec peu de mots, mais des mots justes, qui claquent comme les balles des Fritz d’en face, les auteurs nous montrent toute la brutalité et les  abominations de cette guerre de tranchée, comme si vous y étiez.

Un premier tome qui met la barre très haut, des crimes toujours pas résolus, même si on a un poilu hautement bizarre qui m’a tout l’air d’être LE meurtrier, sauf si je me trompe et je parie que je me plante royalement.

Bon, le suspense est à son comble, les tripes sont nouées, pari réussi de me donner des sueurs froides et de faire passer des meurtres de femmes au second plan, quasi. Il ne me reste plus qu’à me jeter sur les tomes suivants.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019) et Le mois du Polar Chez Sharon (Février 2019).

Le chant des revenants : Jesmyn Ward

Titre : Le chant des revenants

Auteur : Jesmyn Ward
Édition : Belfond (07/02/2019)
Édition Originale : Sing, Unburied, Sing (2017)
Traducteur : Charles Recoursé

Résumé :
À treize ans, Jojo essaie de comprendre : ça veut dire quoi, être un homme ? Non pas qu’il manque de figures masculines, avec en premier chef son grand-père noir, Pop.

Mais il ya les autres, plus durs à cerner : son père blanc, Michael, actuellement en détention ; son autre grand-père, Big Joseph, qui l’ignore ; et les souvenirs de Given, son oncle, mort alors qu’il n’était qu’un adolescent.

Et Jojo a aussi du mal à cerner sa mère, Leonie, une femme fragile, en butte avec elle-même et avec les autres pour être la Noire qui a eu des enfants d’un Blanc.

Leonie qui aimerait être une meilleure mère, mais qui a du mal à mettre les besoins de Jojo et de la petite Kayla au-dessus des siens, notamment quand il s’agit de trouver sa dose de crack. Leonie qui cherche dans la drogue les souvenirs de son frère.

À l’annonce de la sortie de prison de Michael, Leonie embarque ses enfants et une copine dans la voiture, en route pour le pénitencier d’état.

Là, dans ce lieu de perdition, il y a le fantôme d’un prisonnier, un garçon de treize ans qui transporte avec lui toute la sale histoire du Sud, et qui a beaucoup à apprendre à Jojo sur les pères, les fils, sur l’héritage, sur la violence, sur l’amour…

Critique :
Souvenez-vous, Mini-Mir était réputé pour faire le maximum… Et bien dans ce roman noir, je suis tombée sur une mère qui en faisait le minimum, pour le même prix.

Si je commence par un brin d’humour, c’est pour faire le vide en moi et tenter de reprendre pied après cette lecture qui n’était pas de tout repos tant les personnages qui gravitaient dans ces pages étaient sombres et certains l’étaient même tellement qu’on aurait aimé les bazarder de suite, comme les parents de Jojo et Kayla.

Ce n’est pas que Léonie n’aime pas ses gosses, mais elle les aime mal, elle est égoïste et ne pense même pas à leurs besoins vitaux comme boire et manger. Par contre, elle pense toujours à ses besoins vitaux à elle qui sont le crack sous toutes ses formes.

Si Kayla, 3 ans, n’avait pas son grand frère Jojo, 13 ans, pour s’occuper d’elle ainsi que leurs grands-parents maternels, ils seraient mort de faim depuis longtemps. Quant au père, Michaël, en taule depuis 3 ans, il n’a même vu sa gamine naître.

Double péché du père, pour sa famille à lui, c’est qu’il était Blanc et qu’il a fait deux enfants avec une Noire. Si les enfants peuvent compter sur les grands-maternels, ceux du côté de leur père ne veulent même pas les voir car ce sont des grands racistes.

On va finir par croire que j’ai un faible pour les romans noirs qui se déroulent dans le Sud des États-Unis, là où la ségrégation et la haine raciale sont toujours présentes.

Les temps ont beau avoir changé, les lois aussi, dans le fond de leur cœur, de leurs tripes, de leurs cervelles, les Blancs estiment toujours que les Noirs sont justes bons à être des esclaves.

L’auteur l’illustre par des petits détails, sans s’appesantir dessus, mais lors d’un contrôle policier, on est atterré par la violence développée par le policier Blanc envers cette famille Noire. Limite si je n’ai pas été traumatisée par le comportement qu’il a eu envers Jojo, juste parce que celui-ci est café au lait.

Le roman est prenant, il nous tient à la gorge, les personnages des enfants sont touchants, surtout Jojo, protecteur de sa petite sœur et même son grand-père, qui pourtant est un homme dur, est touchant lui aussi car il s’occupe bien de ses petits-enfants et aime profondément son épouse, Philomène.

On sent que Léonie, la mère des gosses, aimerait être une bonne mère, mais il lui est impossible de ne pas s’énerver pour rien sur les enfants ou de les traîner avec elle sur une longue distance pour aller récupérer leur père à la sortie de prison, sans penser à nourrir ses enfants…

La touche fantastique des morts qui hantent toujours certains lieux ne m’a pas dérangé, c’était bien amené, bien utilisé et cela a donné un petit plus à ce roman noir qui avait déjà tout pour lui.

Avec une écriture qui sait si bien faire passer les émotions ou les ressentiments, l’auteur donne la voix à plusieurs de ses personnages, nous faisant voir parfois une partie de la même scène mais avec d’autres yeux.

Un roman noir choral qui nous offre des portraits réussis de ses personnages, dont celui d’une famille Noire qui n’a pas été épargnée par les épreuves, qui nous décrit une Amérique toujours aussi raciste, ou les droits des uns ne sont pas équitables à ceux des autres, comme dans la prison ferme de Parchman, où le papy de Jojo a fait quelques années, pour des peccadilles, alors que les Blancs devaient faire des horreurs pour y être incarcérés.

Un roman noir puissant, qui prend à la gorge, émouvant, touchant, un portrait d’une Amérique au vitriol, où la drogue fait marcher les gens à son pas et détruit des enfances, ces enfants qu’on a eu par accident, qu’on a voulu garder ensuite mais dont on ne s’occupe que de temps en temps.

Un roman noir magnifique.

#LeChantDesRevenants #NetGalleyFrance

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019) et Le mois du Polar Chez Sharon (Février 2019).

La Nuit divisée : Wessel Ebersohn [Yudel Gordon – 2]

Titre : La Nuit divisée [Yudel Gordon – 2]

Auteur : Wessel Ebersohn
Édition : Rivages Noir (1993/2016)
Édition Originale : Divide the Night (1981)
Traducteur : Nathalie Godard

Résumé :
Weizmann, petit commerçant qui tient une épicerie, vient de tuer une jeune Noire qui, selon lui, tentait de pénétrer dans sa boutique.

Or, cette jeune Noire est la huitième personne de couleur que Weizmann abat dans des circonstances analogues.

Et selon la rumeur publique, le petit commerçant laisserait, certaines nuits, la porte de son magasin ouverte pour mieux piéger ses « victimes »…

Critique :
Un roman noir se déroulant en Afrique du Sud nous fait toujours entrer dans une autre ambiance qu’un autre, comme si nous pénétrions dans une autre dimension, poussant une porte que l’on aurait aimé ne jamais ouvrir.

Pourtant, je la pousse toujours dès qu’il s’agit de Wessel Ebersohn et de son détective psychologue, Yudel Gordon.

Avec ce roman-ci, je pense que j’ai vraiment poussé une porte ultime et été le témoin d’actes dont j’aurais mieux aimé ne jamais apprendre l’existence.

N’étant pas un lapereau de l’année, je me doutais qu’elles avaient lieu, je les suspectais, l’Humain étant le champion du monde toute catégories au niveau de la cruauté et des pièges tendus aux autres.

Le premier chapitre ne nous laisse que peu de possibilités de fuite : on assiste, impuissant, à l’entrée d’une gamine Noire crevant de faim dans le piège tendu par le commerçant Johnny Weizmann : la porte de sa réserve entrouverte et la vue, pour les estomacs affamés, de paquets de biscuits.

Deux balles tirée à bout portant pour cette gamine. Pas de sanction pour l’enfant de salaud de Weizmann, si ce n’est de consulter un psychologue parce que là, ça en fait un peu de trop, de trophée de chasse humain.

Un enfant de salaud, en effet… Oui, papa Weizmann était un salaud de la pire espèce et penser que son fils, flingueur de pauvres hères, en est un aussi, c’est un pas qu’il ne faut pas franchir trop vite.

Chez l’auteur, rien n’est jamais tout à fait blanc, ni tout à fait noir et au fil du récit, on fait la part des choses, on comprend le pourquoi, même si on ne pardonne pas. Le problème est né ailleurs, les conséquences se font sentir depuis lors.

Yudel, pressentant que le commerçant va récidiver et ne le voyant plus arriver à ses séances va mener son enquête et elle ne sera pas de tout repos, l’auteur en profitant pour nous faire visiter une partie de la mentalité de l’Afrique du Sud qui ne laisse pas indemne tant la violence est banalisée et la population Noire sans droits aucun, si ce n’est de se taire et de ne rien dire. Raser les murs, aussi. Et pire encore.

Dans une société où seuls les Blancs ont le droit de s’armer, où seuls les Blancs ont des richesses, des possessions et donc, des choses à perdre lors d’une cambriolage, il est est autorisé par la loi de tirer à vue sur un cambrioleur, qu’il soit menaçant ou en fuite et si vous vous trompez de cible, pour les policiers, si la personne tuée ou touchée est Noire, et bien, on classera l’affaire.

Pousser la porte d’un roman de Ebersohn comporte toujours un risque, en plus de celui de devenir accro à ses romans, ses ambiances, son personnage atypique d’enquêteur psychologue : ici, nous ne sommes pas dans le monde des Bisounours, si dans de la SF, mais ceci est la réalité d’une société et il est un fait que le roman est glaçant.

Le lecteur prend un risque en le lisant, mais dites-vous bien que l’auteur en a pris encore plus pour l’écrire car toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire.

L’histoire se déroule en 1978… On sent, malgré tout, que le système horrible qui était en place se gangrène, qu’il n’est plus tout aussi puissant qu’avant, que le reste du Monde a porté un regard sur les émeutes de Soweto qui eurent lieu en 1976 et que l’Afrique du Sud telle qu’elle était commence à vaciller sur son piédestal.

La bête est blessée, mais avant d’agoniser, elle donne toujours des coups de crocs, de griffes et tente, malgré tout, du survivre car perdre son statut de tout puissant Homme Blanc fait peur et entraîne que la vie ne sera jamais plus comme avant.

La Nuit Divisée est un roman noir glaçant qui décrit une société pourrie de l’intérieur et un système inégalitaire qui n’a que trop duré. Tout à son enquête, Yudel Gordon nous laisse entrevoir la vie et le mode de raisonnement de certains de ses compatriotes, qu’ils soient Blancs tout puissant ou Noir et sans droits.

Un roman noir percutant et pour l’instant, le meilleur de la saga.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019) et Le mois du Polar Chez Sharon (Février 2019).

Apocryphe : René Manzor

Titre : Apocryphe

Auteur : René Manzor
Édition : Calmann-Lévy Noir (03/10/2018)

Résumé :
Jérusalem, an 30. Sous une pluie battante, trois crucifiés bataillent pour que chaque nouvelle inspiration ne soit pas la dernière. Le déluge achève de disperser les quelques spectateurs présents.

Seule une personne reste obstinément sur le Golgotha. Un garçon de sept ans qui a échappé à la surveillance des adultes. Il ne quitte pas des yeux l’homme cloué sur la croix centrale.

Malgré la violence du spectacle auquel il assiste, l’enfant ne pleure pas. Son expression semble même trahir de la rancune envers ce rédempteur qui a tout donné aux autres et si peu à lui.

Son nom est David de Nazareth. Fils du supplicié Yeshua, dit le roi des Juifs.

Sept ans plus tard, au cœur du désert de Judée.

Le jeune David a grandi dans une ferme isolée, élevé par sa mère Mariamné. Lassé de vivre caché, il sent un vent de révolte souffler en lui, qui fait écho aux secousses qui agitent la Palestine, rendue exsangue par deux décennies d’occupation romaine.

Poussé par la volonté de s’émanciper et de prendre part aux bouleversements qui s’amorcent, David s’enfuit, dans le but de rejoindre Jérusalem.

Débute alors pour lui un chemin jalonné de secrets, de trahisons, d’intrigues politiques et de stratégies guerrières, qui le mènera à la découverte d’une vérité soigneusement dissimulée pendant des années, dans le but de le protéger.

Critique :
« Eli, Eli, lama sabachthani » furent les dernières paroles de Jésus, sur sa croix et non pas « Un clou, vite, je glisse » comme je me plais toujours à dire (oui, à une époque, j’aurais fini sur le bûcher pour hérésie blasphématoire).

Traduction de ses mots ? « Mon dieu, mon dieu, pourquoi m’as-tu abandonné », ce qui prouve bien que même Lui a douté et que la crucifixion est une mise à mort barbare et horrible.

En attendant, avec ça, vous avez de la matière culturelle pour briller pour les fêtes de fin d’années (ou à Pâques, au choix).

Il est bon de savoir que la phrase varie selon la langue utilisée et qu’en Araméen, cela donne : « Élôï, élôï, lama sabacthaneï » et que Dieu est aussi écrit « Eloï » et si avec ça vous n’êtes pas le roi de la culture, je veux bien bouffer une huître !

Mais revenons à nos moutons… Si Yeshua (dit Jésus dans nos contrées), tentait un come-back, m’est avis qu’il serait stoppé à la frontière (ou arrêté après avoir tenté de la franchir), serait enfermé et puis remballé fissa dans son pays d’origine… car il n’a rien à voir avec le style européen qu’on nous matraquait « dans le temps ».

Anybref… Ce thriller étiqueté ésotérique ou biblique, je n’y croyais pas de trop, je doutais, comme je fais souvent et puisque je m’interrogeais sur le contenu de ce roman, j’ai fait comme Thomas, l’apôtre, j’ai demandé des preuves et il m’en a été donné par la lecture de ce roman (mais je n’ai pas mis mon doigts dans le trou).

Non, soyez sans crainte, ce thriller historique n’a RIEN à voir avec une resucée (j’adore ce mot) d’un Da Vinci Code ou avec un roman qui voudrait réécrire l’Histoire, vous faire prendre des vessies pour des lanternes ou tout autre chose. On est au-delà de ça, bien au-delà… Ici, on est dans la crème, pas dans la lie !

L’auteur a étudié le sujet avant de le travailler et ce qu’il nous livre, c’est mieux qu’un voyage dans le temps, c’est une véritable plongée dans ce qui fut, après la crucifixion de Yeshua, le début de conversions à un nouveau courant religieux, de baptême et de prêches par les apôtres.

Certains pourraient reprocher que les chapitres courts donnent l’impression de lire un futur film, mais cela ne m’a dérangé aucunement.

Entre nous, j’ai trouvé que ces successions rapides donnaient une vie propre au roman, comme s’il se déroulait devant nos yeux et que nous étions les spectateurs impuissants mais entrainé par les personnages forts, dont certains étaient de vieilles connaissances.

Après lecture, que vous soyez croyant, athée, agnostique ou autre, votre opinion ne sera pas changé car là n’est pas le but de l’auteur, lui, tout ce qu’il veut vous offrir, c’est son travail sur cette époque dont nous savons peu et qui pourtant a eu et a encore une importance énorme dans nos sociétés.

Ce thriller historico-religieux est aussi un roman noir car il nous fait découvrir la vie des Juifs sous l’occupant romain et sa fameuse Pax Romana, l’esclavage, la mendicité, les enjeux politiques, les manipulations de certains, la duplicité et les ronds de jambes des autres, autrement dit « un air de déjà-vu » puisque c’est toujours la même chose partout dans le Monde à toutes les époques.

C’était ma première fois avec René Manzor mais nom de Dieu (oui, j’ose), quelle panard je viens de prendre durant cette lecture passionnante et sans parti pris.

Un coup de cœur en plus pour cette année. J’aimerais vous en dire plus mais j’aurais peur d’en dire trop. De plus, je ne trouve pas mes mots pour vous dire combien j’ai apprécié cette lecture.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019).

 

La vraie vie : Adeline Dieudonné

Titre : La vraie vie

Auteur : Adeline Dieudonné
Édition : L’Iconoclaste (29/08/2018)

Résumé :
C’est un pavillon qui ressemble à tous ceux du lotissement. Ou presque. Chez eux, il y a quatre chambres. La sienne, celle de son petit frère Gilles, celle des parents, et celle des cadavres.

Le père est chasseur de gros gibier. La mère est transparente, amibe craintive, soumise aux humeurs de son mari. Le samedi se passe à jouer dans les carcasses de voitures de la décharge. Jusqu’au jour où un violent accident vient faire bégayer le présent.

Dès lors, Gilles ne rit plus. Elle, avec ses dix ans, voudrait tout annuler, revenir en arrière. Effacer cette vie qui lui apparaît comme le brouillon de l’autre. La vraie. Alors, en guerrière des temps modernes, elle retrousse ses manches et plonge tête la première dans le cru de l’existence.

Elle fait diversion, passe entre les coups et conserve l’espoir fou que tout s’arrange un jour.

Critique :
Vous avez déjà lu un livre en apnée, vous ? Sans respirer, ou alors comme si vous haletiez après un effort, à la recherche d’air ?

Sans vous arrêter aux points, ni marquer une brève pause aux virgules ?

Lire de la même manière qu’un assoiffé avalerait une bouteille d’eau ?

C’est ce que je viens de faire avec ce roman d’une compatriote : 270 pages sans respirer, sans lever le nez de ma lecture, le monde pouvant s’écrouler tant j’étais captivée par les personnages et leur vie.

Une fois de plus, je suis descendue dans une famille où la mère est une amibe et le père un crétin bas de plafond qui ne pense qu’à chasser et exposer des trophées des animaux abattus.

Chez nous, les repas familiaux ressemblaient à une punition, un grand verre de pisse qu’on devait boire quotidiennement. Chaque soirée se déroulait selon un rituel qui confinait au sacré. Mon père regardait le journal télévisé, en expliquant chaque sujet à ma mère, partant du principe qu’elle n’était pas capable de comprendre la moindre information sans son éclairage. C’était important le journal télévisé pour mon père. Commenter l’actualité lui donnait l’impression d’avoir un rôle à y jouer. Comme si le monde attendait ses réflexions pour évoluer dans le bon sens.

C’était un homme immense, avec des épaules larges, une carrure d’équarrisseur. Des mains de géant. Des mains qui auraient pu décapiter un poussin comme on décapsule une bouteille de Coca. En dehors de la chasse, mon père avait deux passions dans la vie : la télé et le whisky. Et quand il n’était pas en train de chercher des animaux à tuer aux quatre coins de la planète, il branchait la télé sur des enceintes qui avaient coûté le prix d’une petite voiture, une bouteille de Glenfiddich à la main. Il faisait celui qui parlait à ma mère, mais, en réalité, on aurait pu la remplacer par un ficus, il n’aurait pas vu la différence.

Bon, qu’on ne soit pas très malin, ce n’est pas si grave, mais le problème vient du fait que le père, en plus d’être un abruti, est violent, brutal avec sa femme, piquant des colères monumentales pour un oui ou pour un non, regardant à peine ses deux gosses, une fille, l’aînée (10 ans au début du récit), et un garçon, Gilles, de 4 ans son cadet.

Il riait tout le temps, avec ses petites dents de lait. Et, chaque fois, son rire me réchauffait, comme une minicentrale électrique. Alors, je lui fabriquais des marionnettes avec de vieilles chaussettes, j’inventais des histoires drôles, je créais des spectacles juste pour lui. Je le chatouillais aussi. Pour l’entendre rire. Le rire de Gilles pouvait guérir toutes les blessures.

Si on ne parlait pas des célèbres smoutebollen (croustillons, friandise typiquement bruxelloise), on aurait pu se croire dans l’Amérique profonde, celle qui a votée pour Troumpette et qui l’encense. 

Une fois que j’ai commencé à lire le récit de cette jeune narratrice, plus moyen de décoller du récit que j’ai dévoré avec passion, mais aussi avec les tripes nouées tant j’avais peur pour elle et pour son petit frère.

Et puis, il y a eu l’accident et Gilles s’est mis à changer, comme si la hyène empaillée de leur père s’était emparée de son esprit. Ça pourrait paraître drôle, mais l’image est parfaite pour exprimer le changement dans la tête de son petit frère et l’éloignement qu’il va prendre d’avec sa grande sœur.

Gilles a lâché la main et s’est tourné vers la bête. Il s’est approché et a posé ses doigts sur la gueule figée. Je n’osais plus bouger. Elle allait se réveiller et le dévorer.Gilles s’est laissé tomber sur les genoux. Ses lèvres tremblaient. Il a caressé le pelage mort et a passé ses bras autour du cou du fauve.

Ce qui vivait à l’intérieur de la hyène avait progressivement migré vers la tête de mon petit frère. Une colonie de créatures sauvages s’y était installée, se nourrissant des lambeaux de sa cervelle. Cette armée grouillante pullulait, brûlait les forêts primaires et les transformait en paysages noirs et marécageux.

On pourrait croire qu’à pousser sur un terreau aussi pourave, les enfants ne s’en sortiraient pas, mais si Gilles commence à virer du côté obscur de la Force, sorte de mini-clone de son père, notre narratrice va élever son esprit et son cerveau bien au-delà de ce que le commun des élèves est capable de faire, et là, ça devient de plus en plus dangereux car les gens médiocres n’aiment pas les intellos ou ceux qui s’élèvent au-dessus de leur condition.

Son goût pour l’anéantissement allait m’obliger à me construire en silence, sur la pointe des pieds.

J’ai vibré pour les enfants, j’ai eu peur pour eux, j’ai tremblé pour la narratrice, je l’ai regardée grandir et devenir une adolescente, avec les formes qui vont avec, les hormones qui s’emballent, son obsession pour un voisin, beau mâle (et plus crédible que l’histoire d’amour neuneu entre N-O-L-A chérie et Harry Quebert).

Avec des phrases courtes, l’auteure nous fait entrer de suite dans son récit qui commence avec un peu d’insouciance avant qu’on ne pénètre un peu plus dans la phyché du père et de sa violence latente.

Pas de temps mort, les années passent, jusqu’au 16 ans de notre narratrice et là, j’avais déjà eu le palpitant malmené, les tripes tordues et nouées, avant que l’auteur ne me malmène encore plus, comme si c’était possible.

Je n’aurai qu’un mot pour qualifier ce roman : MAGNIFIQUE !

Un roman brutal, mais bourré d’émotions, de sentiments, qu’ils soient violents ou tendres et un tempo de lecture qui ne ménage pas son lecteur tant il ne veut pas quitter cette gamine qu’on aimerait protéger, prendre dans ses bras, consoler, lui dire que son enfance, même volée, pourra lui servir dans la vie car elle sera plus forte que tout les autres.

D’ailleurs, durant le récit, les divers événements vont la faire grandir et l’un d’entre eux, plus particulièrement, vont la faire évoluer et quitter son statut de petite fille peureuse et faire d’elle ce qu’elle sera véritablement : ni proie, ni prédateur.

Cette bête-là voulait manger mon père. Et tous ceux qui me voulaient du mal. Cette bête m’interdisait de pleurer. Elle a poussé un long rugissement qui a dépecé les ténèbres. C’était fini. Je n’étais pas une proie. Ni un prédateur. J’étais moi et j’étais indestructible.

Un récit bouleversant qui vous happe dès le départ et ne vous lâche plus, jusqu’à la fin, qui vient comme une délivrance, tant votre cœur, vos tripes, vos poumons, n’en peuvent plus.

Il fallait que quelque chose se termine. En réalité, c’était peut-être la seule chose que nous partagions tous les quatre, l’envie d’en finir avec cette famille.

On dit que le silence qui suit Mozart, c’est encore du Mozart. On ne dit rien sur le silence qui suit un coup de feu. […]

Un coup de cœur qui me laisse le cœur en vrac.

Je ne savais pas s’il existait des vies réussies, ni ce que ça pouvait signifier. Mais je savais qu’une vie sans rire, sans choix et sans amour était une vie gâchée.

La vie est une grande soupe dans un mixer au milieu de laquelle il faut essayer de ne pas finir déchiqueté par les lames qui vous attirent vers le fond.

Vite, un Oui-Oui chez les pingouins à lire !

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019).