Le mambo des deux ours – Hap Collins et Leonard Pine 03 : Joe Lansdale

Titre : Le mambo des deux ours – Hap Collins et Leonard Pine 03

Auteur : Joe Lansdale
Édition : Gallimard Série Noire (2000) / Folio Policier (2009/2020)
Édition Originale : The Two-Bear Mambo (1995)
Traduction : Bernard Blanc

Résumé :
Visite guidée dans l’horreur du Texas ordinaire avec les deux protagonistes de L’arbre à bouteilles.

Cette fois, c’est à Grovetown, charmant petit bled où le K.K.K. assure régulièrement l’animation nocturne, que nos deux héros vont se faire remarquer. Ouragan, vaudou, séance de lynch, meurtres, menace de mort et violence raciste à tous les étages. Le quotidien de Hap Collins et Leonard Pine, en somme.

Critique :
Cette histoire de Hap Collins et de son ami Leonard Pine, commence par une scène habituelle : Leonard a foutu le feu à la crack house de ses voisins. Jusque là, rien d’anormal.

Puis, lorsqu’ils seront chargé d’aller voir ce qu’il est advenu de Florida et qu’ils mettront les pieds à Grovetown, au Texas, on entrera dans un registre plus fantastique puisque nous aurons l’impression que nos deux amis se sont retrouvés coincé dans une faille temporelle.

La petite ville charmante de Grovetown semble coincée dans le temps, comme si elle était restée dans les années 50/60, avant le Civil Rights Act (loi pour l’égalité des droits civiques, votée en 1964).

À Grovetown, si vous êtes Afro-américain, rasez les murs, descendez du trottoir lorsque vous croisez un Blanc, baissez les yeux, ne dites rien et n’allez surtout pas boire un café dans le restaurant où, si la pancarte « NO COLORED » n’est pas apposée, il vaut tout de même mieux éviter d’entrer. Dans cette riante bourgade, un ersatz de Klan fait la loi et ceux qui ont dévié de la ligne imposée par les Blancs ont eu des problèmes…

On dépassa ensuite une laverie, avec une enseigne peinte, accrochée à la vitrine. Bien qu’à moitié effacée, elle était toujours lisible et défiait encore le regard. NO COLORED – PAS DE GENS DE COULEUR

Certains de ses habitants regrettent même qu’on ne puisse plus pendre les Noirs comme en 1850, du temps des plantations et de l’esclavage. C’est vous dire la mentalité effroyable de ces gens. Non, Hap Collins et Leonard Pine, un grand Noir homosexuel, ne vont pas s’attaquer à des racistes bas de plafond et plus bêtes que méchants, ici, ce sont d’authentiques méchants !

Les atmosphères de cette enquête sont sombres, affreuses, violentes. Nos deux amis vont morfler, physiquement et mentalement. Heureusement que la plume de l’auteur sait aussi être drôle, cela évite d’appesantir encore plus cette glauquitude.

Lansdale a des personnages décomplexés, totalement. Leonard est Noir et homo, mais il le clame haut et fort et n’a aucun souci avec ses préférences sexuelles, il les affiche, n’en a pas peur et il a bien raison. Leonard n’hésite pas non plus à utiliser le « N word », ce qui donnera des crampes cérébrales à son ami Hap et au flic Charly : est-ce du racisme lorsqu’un Noir utilise le terme « Nègre » ?

L’écriture de l’auteur est truculente, les autres personnages n’hésitant pas à parler de bite, de cul, de sexe, de branlette, de chatte, de grève de la chatte (pour le flic marié), le tout se retrouvant intégré dans leurs conversations entre mecs, ce qui rend une partie du roman plus léger, plus drôle, plus amusant. Faut pas être pudibonde, évidemment.

Là où c’est moins drôle, c’est lorsque les racistes bas de plafond et méchants balanceront leurs discours racistes et rétrogrades. Cela permet de ne pas oublier qu’il y a toujours des personnes qui pensent cela, qui n’hésitent pas le dire haut et fort, tout en sen sentant intouchables puisque personne ne leur clape leur gueule un bon coup.

Une excellente enquête de notre duo, qui n’aura pas vraiment le temps, ni l’occasion de chercher des indices et ce sera en se posant un peu, en cogitant plus fort, que Hap comprendra ce qu’il a loupé dans l’affaire.

Une lecture jubilatoire, amusante, malgré le côté pesant des habitants de cette petite ville raciste au possible, où les non racistes (ou les sans opinion) doivent fermer leur gueule, s’ils ne veulent pas avoir des problèmes, perdre leur job, se faire rétamer la tronche et finir dans du goudron et des plumes (ce qui est moins drôle que dans Lucky Luke)… La peur vous fait faire de drôles de choses, en plus de vous faire chier dans vos culottes.

PS : zut, aujourd’hui, j’ai un an de plus ! Bon, ça doit me faire 30 ans, maintenant… Oh, interdit de rigoler là au fond. 

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2022 au 11 Juillet 2023) [Lecture N°89].

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Le tour de la bouée – Commissaire Montalbano 10 : Andrea Camilleri

Titre : Le tour de la bouée – Commissaire Montalbano 10

Auteur : Andrea Camilleri
Édition : Pocket Policier (2006)
Édition Originale : Il giro di boa (2003)
Traduction : Serge Quadruppani & Maruzza Loria

Résumé :
Le commissaire Montalbano est à deux doigts de tirer sa révérence : trop de voyous et de gens corrompus, de la base au sommet, dans cette police à laquelle il a tout donné. Mais comment déserter quand un cadavre flottant, décomposé, vient le narguer au cours d’une baignade ? encore un de ces immigrés clandestins victime d’un naufrage dans le canal de Sicile ?

Le « dottore » n’ignore rien de ces tragédies où périssent également des enfants, ni de la férocité des passeurs. Ces criminels vont apprendre qu’en Sicile aussi, les lois existent. Du moins quelques unes…

Montalbano a peut-être fait sont temps, cette époque le dégoûte. Mais s’il veut empêcher d’autres horreurs, il doit oublier sa paresse, sa mélancolie, son calme et son humour légendaire…

Critique :
Comme mes dernières lectures avaient été éprouvantes, que j’avais crapahuté dans les montagnes, affronté le froid ou la canicule, je voulais me reposer avec un roman policier sympa.

Quoi de mieux que de se poser en Sicile en compagnie d’un commissaire Montalbano, de bouffer dans les petites trattorias et de se la couler douce en buvant des cafés et de mener une enquête en bougonnant ?

Caramba, encore raté ! Moi qui pensais me la couler douce et enquêter tranquillou sur un petit crime banal, j’en ai été pour mes frais !

Tout d’abord, Montalbano en a marre de son boulot, il veut démissionner (ça arrive à tous les flics ou détectives, cette passe à vide). Les actions de certains policiers, à Gêne, l’on déprimé grave. Il va nager et bardaf, il tombe sur un cadavre bien mariné, en le ramenant sur la plage, les emmerdes commencent avec des petits vieux qui pensent qu’en Sicile, faut y aller avec un flingue…

Puis Catarella se met à prononcer correctement les noms des gens et des lieux (la fin du monde est proche), Mimi Augello devient vertueux (l’apocalypse) et, pire encore, le patron de la trattoria San Calogero, ferme pour prendre sa retraite (bombe atomique).

Bref, rien ne tourne rond à Vigata et dans la vie du commissaire. Tout fout l’camp, ma bonne dame, même la solidarité n’est plus, les migrants pouvant aller se faire noyer en Méditerranée. Monde cruel, tu as raison, mon cher Montalbano.

Pour ce qui était de se la couler douce, c’était donc loupé, vu les faits de sociétés abordés dans ce dixième tome. Surtout, qu’à un moment précis, on sent bien qu’on a foutu le pied dans un truc bien puant, bien dégueu et qu’on ne s’en sortira pas sans se prendre un coup au moral.

Bah, tout compte fait, c’est aussi cuisiné de la sorte que j’aime les enquêtes de mon commissaire sicilien : avec du piment qui gratte, qui pique au palais, qui nous rappelle que nous sommes bien, nous, qui ne devons pas fuir un pays en guerre, en proie à la sécheresse, à la famine, au chômage, aux mains de gangs violents, avant d’être les victimes des passeurs sans scrupules, sans humanité…

Une fois de plus, c’est une bonne enquête du commissaire Montalbano, où s’entremêlent les moments drôles, poétiques, amusants et ceux plus glauques des travers de l’humanité et d’un commerce abject.

 

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2022 au 11 Juillet 2023) [Lecture N°87].

L’Accident de chasse : Landis Blair et David L. Carlson

Titre : L’Accident de chasse

Scénariste : David L. Carlson
Dessinateur : Landis Blair

Édition : Sonatine (27/08/2020)

Résumé :
Chicago, 1959. Charlie Rizzo, qui vient de perdre sa mère, doit emménager avec son père aveugle. Pour le jeune garçon, l’histoire est limpide : Matt Rizzo a perdu la vue à la suite d’un accident de chasse, comme il le lui a toujours raconté.

Mais le jour où un policier sonne à leur porte, Matt choisit de révéler à son fils la partie immergée de son passé, et la véritable raison de sa cécité…

Roman graphique en noir et blanc à la puissance expressive sans pareille, tiré de faits réels, L’Accident de chasse est une ode bouleversante à la rédemption et aux pouvoirs sans limites de la littérature.

Critique :
Un accident de chasse… Pas à cause d’un chasseur ne sachant pas chasser et prenant un promeneur pour un sanglier, mais à cause d’un stupide accident et de gosses tout aussi stupides.

Voilà pourquoi Matt Rizzo est devenu aveugle. Charlie, son fils, qui vient de perdre sa mère, vient habiter chez lui et ce n’est pas facile pour lui, lui qui n’a plus vu son père depuis quelques années.

466 pages, non seulement c’est lourd à porter, mais ça ne se dévore pas en une seule soirée. Absolument pas ! Ce roman graphique est dense, surtout passé la première moitié des pages, lorsque l’on entre dans le récit de Matt Rizzo sur sa jeunesse et sur son accident, qui n’était pas vraiment de chasse.

Les dessins, noirs et blancs, hachurés, sont déstabilisants au départ, mais après, on s’y habitue, puisque l’ambiance de ce récit est sombre, très sombre, à un moment donné. On y parle de meurtres, de prison, de rédemption…

On y parle aussi de littérature, notamment avec Dante et son Enfer (La Divine Comédie) et l’allégorie est bien trouvée, puisque Matt aura son Virgil pour le guider dans son enfer.

En dire plus déflorait trop ce roman graphique, sachez juste qu’il va vous emporter là où vous ne vous attendiez pas du tout et vous faire vivre une aventure totalement hors norme, avec des personnages marquants, attachants et notamment un assassin qui aime la littérature…

Cette plongée dans le Chicago des années 30 et dans l’univers carcéral est réussie, surtout que je ne m’y attendais pas du tout et que j’avais failli arrêter ma lecture, parce que je m’y embêtais un peu, au départ. Ma persévérance à payée !

Le plus inattendu fut d’apprendre, à la fin, que ce récit était réel. Matt Rizzo a bel et bien existé, c’est le récit de sa vie que je venais de lire.

Un magnifique ouvrage, un scénario inattendu, profond, travaillé, des dessins qui le mettent bien en valeur. Un roman graphique qui ne se lit pas une seule fois, car il y a de la matière à lire et des dessins à bien regarder, tant certains sont détaillés.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2022 au 11 Juillet 2023) [Lecture N°85].

La République du Crâne : Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat

Titre : La République du Crâne

Scénariste : Vincent Brugeas
Dessinateur : Ronan Toulhoat

Édition : Dargaud (25/02/2022)

Résumé :
Les Bahamas, 1718. De haute lutte, le capitaine pirate Sylla, secondé par son quartier-maître Olivier de Vannes et ses hommes, prend possession d’un vaisseau anglais.

Contre toute attente, au lieu de massacrer les membres de l’équipage, les pirates leur proposent de se joindre à eux.

Et ce, au nom des principes qui sont les leurs : liberté, démocratie et fraternité. Olivier de Vannes, devenu capitaine du nouveau bateau capturé, croise une frégate battant pavillon portugais.

Critique :
Voilà un album qui sentait bon la piraterie, les abordages, les drapeaux noirs ! En effet, il y a bien tout ça, mais pas que !

Les auteurs ne se sont pas contentés de nous offrir des récits d’aventures de pirates lançant les grappins sur des navires, ou faisant naufrage, comme les pirates malchanceux dans Astérix…

Déjà, avant le récit proprement dit, les auteurs se fendent d’une belle explication historique sur les pirates : ils n’étaient que des hommes qui voulaient vivre libres.

Bon, ils volaient les marchandises et attaquaient les navires, mais à l’époque, pas de chômage pour les aider à vivre libre… Ils défendaient aussi la démocratie, l’égalité des droits, des codes, des règles, bref, nous sommes loin des portraits que nous avons déjà vu des pirates vilains et méchants. On souscrit ou pas à ces portraits…

Les dessins, tout d’abord, sont magnifiques ! Moi qui aime les bateaux à voiles, j’ai été servie et mes yeux n’en pouvaient plus de tant de majesté dans certains vaisseaux.

Les personnages principaux sont des pirates et une femme, à la tête d’un groupe d’esclaves, sur un négrier. Pas de manichéisme dans les portraits, l’équilibre était bien trouvé. Le capitaine, Sylla, est blond, beau, glabre et à un petit air de Jean Marais…

Le scénario est comme la mer : profond ! Comme je le signalais plus haut, les auteurs ne se sont pas contentés de nous proposer moult abordages ou enterrement de trésor (ou découverte de trésor), jusqu’au mal de mer, mais sont allés plus loin. Ça sentait bon la liberté, l’égalité et la fraternité ! Qui a dit « utopie » ?

Non, je ne dirai rien de plus, lisez-le et vous saurez, nom d’une jambe de bois et d’un capitaine Crochet !

L’avantage de cet album, c’est qu’avec plus de 200 pages, le scénariste peut aller dans les détails, développer son récit, sans crainte d’arriver au bout de son album sans avoir le temps de conclure.

Ici, il prend son temps, nous faisant naviguer en eaux troubles, dans des fonds houleux, avant que l’on se pose un peu, pour repartir de plus belle ensuite. Autrement dit, le récit ne nous emportera pas là où on le pensait. Suffit de se laisser guider par les vents et de profiter de ce gros album qui sent bon les embruns.

Une belle découverte, que je voulais faire depuis longtemps.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2022 au 11 Juillet 2023) [Lecture N°82].

Le Chant d’Haïganouch : Ian Manook

Titre : Le Chant d’Haïganouch

Auteur : Ian Manook
Édition : Albin Michel (28/09/2022)

Résumé :
On leur avait promis une terre qu’ils ne quitteraient plus. Et c’est à nouvel exil qu’ils sont contraints… ?

Ils en rêvaient?: reconstruire leur pays et leur histoire. Comme des milliers d’Arméniens, Agop, répondant à l’appel de Staline, du Parti Communiste français et des principales organisations arméniennes de France, quitte sa famille et embarque en 1947 à bord du Rossia dans le port de Marseille. Mais au bout du voyage, c’est l’enfer soviétique qu’il découvre et non la terre promise.

Sur les bords du lac Baïkal, Haïganouch, une poétesse aveugle, séparée de sa sœur lors du génocide de 1915, aujourd’hui traquée par la police politique, affronte, elle aussi, les tourments de l’Histoire.

Des camps de travail d’Erevan aux goulags d’Iakoutsk, leurs routes se croiseront plus d’une fois, au fil d’une odyssée où la peur rencontre l’espoir, le courage et l’entraide. Agop et Haïganouch parviendront-ils à vaincre, une fois de plus, les ennemis de la liberté, pour s’enfuir et retrouver ceux qu’ils aiment ?

Critique :
Les voyages avec Air Manook sont toujours beaux, mais difficiles. Magnifiques, mais durs, éprouvants, émouvants…

D’ailleurs, je n’ai pas lu ce roman tout de suite. Je voulais découvrir la suite au plus vite, mais j’avais peur. Peur que l’auteur ne maltraite encore ses personnages, que j’adore, que j’aime (mais si vous lui dite, je vous tue !!). Envie de rester avec, dans ma mémoire, le final du premier roman, où les personnages étaient sains et saufs.

Le premier tome avait été éprouvant à lire, surtout dans ses 50 premières pages. Celui-ci est différent, mais il n’en reste pas moins éprouvant, même si ce n’est plus le récit d’un génocide avec toutes ses horreurs. Dans ce deuxième volet, un personnage (Agop) va retourner en Arménie, devenue communiste et qui n’aura rien de la terre promise.

Staline, le communisme, l’URSS, je savais que j’allais morfler. Le contrat est respecté et réussi. Dans ce nouveau roman, l’auteur va nous montrer le voyage d’Agop (que j’adore aussi, mais si vous lui dite, je vous tue !) en terres communistes et ce ne sera pas une promenade de santé.

L’auteur est champion dans les atmosphères, dans la description de l’Histoire, au travers de toutes les petites histoires qui font la Grande. Le dépaysement était réussi, j’étais bel et bien en URSS, chez les Soviets, au milieu d’un système inique, totalitaire, arbitraire et violent. Fuyez, pauvres fous !

Dans ce système totalitaire, le régime règne par la peur. Vous pouvez vous faire arrêter pour tout et n’importe quoi. Non pas uniquement en raison de votre religion, de votre appartenance politique, de votre préférence sexuelle, de votre sexe, de votre ethnie, de votre nationalité…

Là-bas, la foudre peut frapper à tout moment, n’importe où et n’importe qui, même un dirigeant du parti totalitaire. Vous étiez tout hier, aujourd’hui, vous n’être plus rien qu’un corps mort. Si certains salopards aiment le côté grisant du pouvoir absolu et ne se privent pas pour en user et abuser, d’autres n’obéissent aux ordres que parce qu’il y a des menaces sur la tête de leur famille. L’auteur fait bien la distinction entre les deux, bien que la violence soit toujours présente, surtout si le type a peur que sa famille n’en pâtisse.

Alternant les chapitres consacrés au voyage d’Agop et ceux de sa grande famille arménienne, restée en France, le roman s’intéressera aussi au destin d’autres personnages, rencontrés dans le premier tome, comme notre poétesse aveugle, Haïganouch et son fils. Tous les fils tissent une grande toile et les chapitres se lisent tout seul, la peur au ventre, les poils dressés sur les bras, en lisant quelques chiffres.

Une fois de plus, c’est un coup de coeur, en plus d’un coup dans les tripes, dans le coeur, dans l’âme. Les voyages au pays de l’iniquité et de l’illogisme, poussé à son paroxysme, sont toujours éprouvants et on n’en revient jamais tout à fait entier.

Un roman puissant, portés par des personnages forts, possédant de la profondeur, auquel on est attaché. Une aventure horrible au pays des Soviets, faite de violences, de déportations, de goulags, de camps de travail, d’horreurs, mais avec une faible lueur dans la nuit, de l’espoir, beaucoup d’amitié et d’amour familial.

Les émotions ressenties durant ma lecture furent puissantes. Un roman historique aussi qui dénonce les erreurs de la France, d’un certain Mitterrand et sur le fait que l’on se fout toujours de ce qui arrive aux autres, tant que ça ne nous touche pas personnellement.

Un magnifique roman, tout simplement !

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2022 au 11 Juillet 2023) [Lecture N°81].

Amère patrie – Intégrale : Christian Lax et Frédéric Blier

Titre : Amère patrie – Intégrale

Scénariste : Christian Lax
Dessinateur : Frédéric Blier

Édition : Dupuis – Aire libre (2018)

Résumé :
Jean Gadoix, Ousmane Dioum ; deux jeunes gens que rien ne destinait à se rencontrer, jetés dans les mêmes tranchées en 1914…

L’un sera fusillé sur une fausse accusation, l’autre survivra à la guerre mais subira l’offense répétée du racisme ordinaire, dans cette France des années 1920.

À travers les destinées particulières de Jean et d’Ousmane, c’est le destin d’une génération sacrifiée mais aussi le combat quotidien de femmes contre l’injustice, le mensonge et la calomnie, que nous raconte Lax sans complaisance ni faux-semblants, avec l’oeil de la vérité.

Critique :
Deux jeunes garçons qui préfèrent chasser, braconner, pêcher, plutôt que d’aller à l’école…

L’un habite en France (Jean Gadoix), l’autre au Sénégal (Ousmane) et rien ne prédisposait ces deux gamins à se retrouver face à face, un jour.

Sauf qu’en 1914 commença la Grande Guerre et que les généraux, la Patrie, a besoin de jeunes vies à faire faucher par l’ennemi teuton, de tirailleurs, de chair à canon.

Cette bédé commence gentiment, nous sommes encore loin de la guerre, nos jeunes gamins sont insouciants, mais pas de trop. L’un doit aider son père à la ferme, l’autre fait ce qu’il faut pour échapper au colons Blancs qui veulent l’envoyer à l’école.

Dans cet album, ça sent la ruralité, le colonialisme et même la campagne ne sent pas bon. Elle sent la sueur, la pauvreté, la misère, le travail harassant de le terre, avant que ce soit aussi le travail difficile dans les mines. Au Sénégal, ça sent mauvais les mariages forcés, les lois tribales.

Cet album, c’est l’histoire de multiples drames. Celui d’un accident, celui du travail épuisant pour nourrir sa famille, celui de la guerre, de ses tranchées, de la jalousie, de l’envie, de haine, d’une mesquinerie que l’un paiera très cher et d’un acharnement pour réhabiliter celui qui fut jugé comme un traître à la patrie.

Mais ce sont aussi des amitiés qui tiennent le coup, d’amour, de ténacité, de personnes qui se serrent les coudes, face à l’adversité et aux coups du sort.

C’est aussi la constatation d’un racisme solidement ancré dans le cœur des Français, de ces peuples que l’on exposaient comme des animaux exotiques, de la rancœur entre ceux qui ont fait la guerre, ceux qui ont échappé à la mobilisation, ceux que l’on a accusé de fuir le front, des insultes, de ces accusations qui n’en finissent jamais et qui se répercutent sur la famille, sur un fils…

La condition des femmes est aussi mise en avant, ainsi que le féminisme qui commençait à monter, et dont les mâles ne voulaient pas entendre parler. Ben non, hors de question de nous donner des droits, un salaire égal, le droit de vote…

Dans cet album, les auteurs frappent aussi là où ça fait mal, mais ils le font sans haine, juste en nous le montrant, de manière simple, réaliste : regardez bien, c’était ainsi à l’époque (et ce n’est pas encore tout à fait changé, hélas).

Le récit est prenant, les auteurs ont pris le temps de nous immerger dans l’époque, dans l’enfance de nos personnages principaux, afin que nous apprenions à les connaître, qu’ils deviennent des amis. Et il ne faut pas longtemps pour que nous nous y attachions.

Pas de manichéisme, pas de pathos inutile. Les méchants sont des gens ordinaires, victimes de leur haine, de leur racisme, de leur jalousie,… Nous aussi nous pourrions facilement tomber dans leurs travers, il suffit d’une fois, d’une colère, d’une envie de vengeance, d’un sentiment d’injustice, d’en sentiment de puissance dû à un uniforme, de l’argent, du pouvoir. Restons toujours vigilants.

Une bédé qui, bien qu’étant une fiction, s’appuie sur des éléments réels, tangibles, sur des faits de société, des faits de guerre, sur l’Histoire. Les auteurs ont mélangé le tout et cela donne un récit dramatique, beau, émouvant, touchant. Les dessins ont bien mis tout ça en page.

Une belle intégrale, rassemblant les deux albums, mon seul bémol étant que j’aurais aimé en avoir plus… Lorsqu’on aime une bédé, on n’en a jamais assez.

La maison des jeux – 02 – Le voleur : Claire North

Titre : La maison des jeux – 02 – Le voleur

Auteur : Claire North
Édition : Le Bélial’ Une Heure-Lumière (22/09/2022)
Édition Originale : The Gameshouse, book 2: The Thief
Traduction : Michel Pagel

Résumé :
Depuis des siècles, il existe un établissement mystérieux connu sous le nom de Maison des Jeux.

Un établissement qui accueille deux loges. Dans la basse, des fortunes se font et se défont face à un échiquier, devant une table de backgammon ou n’importe quel autre jeu. Ceux que favorisent la chance ou le talent sont parfois invités à concourir dans la haute loge…

Là, le jeu se déroule à l’échelle d’un pays, les pièces du plateau sont de véritables individus, les cartes impliquent la manipulation de véritables personnes ; dans cette loge, les enjeux sont des souvenirs, des compétences, des années de vie… voire bien davantage encore.

Bangkok, 1938. Remy Burke, membre de la haute loge, reprend conscience après une nuit trop arrosée et se souvient qu’il a parié avec Abhik Lee, joueur redoutable, un bien précieux : sa mémoire.

Le jeu qui déterminera le vainqueur ? Une partie de cache-cache, Lee ayant un mois pour trouver Burke ; après quoi les rôles seront inversés.

Le plateau de jeu ? La Thaïlande toute entière. Burke doit donc se cacher comme il le peut… ce qui n’est pas chose aisée quand on est un Européen à la forte carrure. D’autant que Lee dispose de tous les moyens possibles pour traquer sa proie…

Critique :
Qui n’a jamais joué à cache-cache, quand il était gosse ? Souvenez-vous de la satisfaction immense que vous retiriez lorsque vous aviez une cachette tellement géniale que personne n’avait réussi à vous trouver !

Et bien, dans cette novella, nous allons jouer à cache-cache, mais avec des règles plus poussées que celle de notre enfance.

Plateau de jeu ? Toute la Thaïlande ! L’inconvénient c’est que Remy Burke, celui qui doit se cacher, est grand et Blanc et que le jeu est déséquilibré, le chercheur ayant bien plus de cartes dans sa main que lui.

Dans cette novella, les cartes sont des personnes que l’on joue et les enjeux sont autre chose que de l’argent. Vous pourriez très bien, en perdant, gagner les hémorroïdes de votre adversaire ou gagner sa compréhension du Japonais médiéval, ou bien perdre 20 ans de votre vie (ou les gagner)… TOUT peut-être mis en jeu.

Cette partie de cache-cache commence comme une bonne chasse à l’Homme (sauf qu’on ne peut le tuer, en principe) : Remy Burke est poursuivit par Abhik Lee, il n’a que peu de cartes en main, il est facilement repérable et il n’a pas la carrure pour ce genre de jeu.

Le narrateur ? On ne sait pas. On dirait des esprits qui se faufilent et voient tout, nous l’expliquant ensuite. C’est un procédé qui fonctionne bien dans cette série de novella.

Le suspense est au rendez-vous et la tension aussi. N’allez pas croire que c’est juste une partie de je me cache et tu essaies de me trouver, non, non, cela va bien plus loin que cela.

La Maison des Jeux est une institution toute puissante, elle défait des gouvernement, elle place des hommes au pouvoir, le tout par l’entremise de ses jeux et de ses joueurs.

Il y a des complots dans l’air et depuis le premier tome, on sent qu’il se passe des choses pas nettes dans les coulisses, ce deuxième tome confirmant que ça magouille, sans que l’on sache encore ce que cela va donner, même si, vu l’année (1938), on sent venir l’affaire. Cela risque d’être épique.

Le Serpent nous présentait la Maison des Jeux, ses règlements et la partie jouée avait été hautement stratégique. Dans Le Voleur, pensais que celle-ci le serait moins, mais non, la stratégie est bien présente, elle est magnifique, même et inattendue.

Une fois de plus, j’ai été bluffée par les joueurs et pas l’autrice qui a su mener sa barque pour nous amener là où il fallait, ménageant le suspense, les mystères, les magouilles politiques et me clouant sur place avec le final de cette novella.

Excellent, je n’ai rien d’autre à ajouter.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2022 au 11 Juillet 2023) [Lecture N°76].

La reine noire : Pascal Martin

Titre : La reine noire

Auteur : Pascal Martin
Édition : Jigal Polar (2017)

Résumé :
En ce temps-là, il y avait une raffinerie de sucre dont la grande cheminée dominait le village de Chanterelle. On l’appelait la Reine Noire. Tous les habitants y travaillaient. Ou presque…

Mais depuis qu’elle a fermé ses portes, le village est mort. Et puis un jour débarque un homme vêtu de noir, effrayant et fascinant à la fois…

Wotjeck est parti d’ici il y a bien longtemps, il a fait fortune ailleurs, on ne sait trop comment… Le même jour, un autre homme est arrivé. Lui porte un costume plutôt chic. L’un est tueur professionnel, l’autre flic. Depuis, tout semble aller de travers : poules égorgées, cimetière profané, suicide, meurtre…

Alors que le village gronde et exige au plus vite un coupable, dans l’ombre se prépare un affrontement entre deux hommes que tout oppose : leur origine, leur classe sociale, et surtout leur passé…

La Reine Noire est peut-être morte, mais sa mémoire, c’est une autre histoire…

Critique :
Chanterelle-les-Bains, ça sent bon la destination de vacances, non ? Les doigts de pieds en éventail, l’amusement…

Non, oubliez cette destination pour vos futures vacances, sauf si vous voulez visiter la Lorraine industrielle et son ancienne raffinerie de sucre, qui, quand elle a fermé, a tué le village qui ne vivait que pour sa reine noire (le surnom de la haute cheminée).

Voilà une petite pépite noire qui prenait la poussière dans mes étagères depuis sa sortie en format poche. Mince alors, je ne me doutais pas que c’était un petit diamant brut qui me ferait passer un excellent moment de lecture.

Si j’aurais su, j’aurais lu plus tôt (Petit Gibus, sors de ma grammaire !). Imaginez un petit village, comme il en existe partout, avec ses commères, ses colporteurs de ragots, son esprit de clocher. Pas envie d’aller y vivre !

Comme dans un bon vieux western, deux hommes font leur entrée dans ce village qui est mort socialement. Si le premier laisse perplexe de par son habillement tout en noir, ses lunettes de soleil opaques (un gothique ?) et sa BM rutilante, le second qui porte un beau costume et roule dans une vieille Volvo, est reconnu tout de suite.

C’est Michel Durand, un ancien enfant du pays, de retour pour quelques jours au village. Il est psychiatre et tête sa pipe éteinte comme un Maigret, tout en s’aspergeant de parfum et de petrol-han. Il est flic et se garde bien de le signaler.

Dans ce polar noir à l’écriture serrée comme un café expresso, mais non dénuée d’humour (noir, bien entendu), on se demande bien qui sera Le Bon, qui sera le Truand et qui jouera le rôle de La Brute.

Parce qu’ici, tout n’est pas tel qu’on nous le montre, qu’on veut nous le faire croire… Les apparences sont trompeuses. Voyez, Wotjeck, habillé comme un gothique, c’est un tueur sans scrupules (Le Truand ou La Brute ?) et pourtant, il aime les chats et ne brutalise pas les personnes atteintes de déficiences mentales. Serait-ce le Bon, alors ? un peu de tout à la fois ?

Quant au nouveau maire, c’est un magouilleur de première, oscillant entre le Truand et la Brute. Heureusement qu’il y a le flic, intègre et tout. Recherchant la justice pour la faire triompher, nom d’une pipe qu’il tète comme un petit veau au pis !

Ce polar noir brouille les pistes, mélange les cartes et il faut avancer dans le récit pour que le puzzle se mette en place et nous montre l’image complète. L’auteur a construit habillement son récit, donné un passé à ses personnages, leur a donné du piquant, du mordant et des casseroles aussi.

On pourrait se demander comment c’est possible d’avoir autant de personnages avec autant de casseroles au cul, un village avec autant de personnes pas nettes, cachant des sombres secrets peu reluisants.

Et puis, j’ai repensé que tous les pays en possédaient. Regroupés dans des hémicycles, vociférant, parlant pour ne rien dire, dormant, parfois, malgré la présence des chaînes de télé. Une belle bande de guignols avec des squelettes dans leur placard !

Anybref, même si l’auteur flirte avec la ligne rouge des stéréotypes réunis dans ce village (la bonne du curé, les joueurs de cartes, le flic, le tueur à gages, le politicien véreux, magouilleur, phallocrate à la main lourde, le manipulateur, les langues de putes, le gigolo, les femmes faciles, le chat cabossé, la jeune fille désespérée,…), le tout est présenté d’une telle manière que ça passe sans soucis, tant l’humour et l’ironie sont présents, sans oublier les surprises d’un scénario qui n’ira pas là où on l’attend.

Voilà donc un excellent roman noir à la française, inattendu, un rural noir qui fleure bon le western, sans les duels dans la rue, mais avec des confrontations plus psychologiques, cachées, faites par des gens qui sont comme le dieu Janus, celui aux deux visages. L’un que l’on montre à tout le monde et le caché, qui doit bien rester caché !

Dans les non-dits, les lecteurs comprendront ce qu’il s’est passé dans l’envers du décor, qui est l’auteur des sabotages, qui tire les ficelles, qui ne veut pas être le pantin… Et surtout, qui sont les plus pourris dans l’histoire (ils sont nombreux).

J’espère juste que ce petit polar noir, aussi sombre qu’un café, mais avec moins d’amertume, ait bénéficié d’un bon succès, en librairie. On voit toujours les mêmes en tête de gondole alors que parfois, des petits romans sont de petites pépites noires, mais ne seront jamais mis sous les feux des projecteurs.

Moi, je me suis éclatée avec cette lecture !

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2022 au 11 Juillet 2023) [Lecture N°71].

Génocidé : Révérien Rurangwa

Titre : Génocidé

Auteur : Révérien Rurangwa
Édition : Presses de la Renaissance (2006) / J’ai Lu (2007)

Résumé :
« Depuis que, le 20 avril 1994, vers 16 heures, je fus découpé à la machete avec quarante-trois personnes de ma famille sur la colline de Mugina, au coeur du Rwanda, je n’ai plus connu la paix. J’avais 15 ans, j’étais heureux. Le ciel était gris mais mon coeur était bleu. Mon existence a soudainement basculé dans une horreur inexprimable dont je ne comprendrai probablement jamais les raisons ici-bas. Mon corps, mon visage et le plus vif de ma mémoire en portent les stigmates, jusqu’à la fin de ma vie. Pour toujours. »

Comme celle de tous les survivants, l’histoire de Révérien Rurangwa rejoint l’Histoire. Son récit évoque, avec un réalisme saisissant, l’atrocité du dernier génocide du XXème siècle: celui des Tutsi au Rwanda.

Il dit aussi la force de l’instinct de survie et des processus de résilience; l’impuissance à envisager le pardon quand la justice est bafouée; l’énigmatique pouvoir du mal et le mystérieux silence de Dieu.

Et c’est en cela qu’il parle à tous les Hommes.

Critique :
Puisque durant ce mois d’octobre, j’avais lu des récits autobiographiques de survivants de la rafle du Vel d’Hiv et des camps de concentration, j’avais envie de me pencher sur un génocide de notre époque et dont on parle peu : le génocide des Tutsis, débuté le 7 avril 1994 (jusqu’au 17 juillet 94).

D’une durée de cent jours, ce fut le génocide le plus rapide de l’histoire et celui de plus grande ampleur quant au nombre de morts par jour. Glaçant… L’ONU estime que 800.000 Rwandais (majoritairement des Tutsis) ont perdu la vie durant ces 100 jours.

Mes souvenirs étaient flous. Je me souviens des J.T belges parlant de l’assassinat des 10 paras Belges, je me souviens que l’on avait parlé de l’explosion de l’avion du président Habyarimana et pour le reste, ma mémoire est vide. Ou bien j’ai occulté cette horreur, ou bien les J.T chez nous en ont moins parlé que de nos 10 paras.

L’occasion était donc d’en apprendre un peu plus et cette fois-ci, de me placer du côté d’une victime, puisque j’avais lu le roman de Jean Hatzfeld, qui avait interrogé les bourreaux, quasi impunis (Une saison de machettes) et racontant leurs massacres comme ils parleraient de blés qu’ils avaient été faucher.

Je ne l’avais pas chroniqué, c’était trop affreux d’entendre ces génocidaires sans aucun remords et fiers de leurs assassinats. Fiers d’avoir massacrés leurs amis, leurs voisins, les habitants de leur village, coupables d’appartenir à une autre ethnie que la leur. Pas besoin de camps de concentration, il suffisait de se lever et de « macheter », sans arrêt, tout le monde sachant à quelle ethnie l’autre appartenait.

Grâce aux colons belges qui avaient obligé que l’ethnie soit notée sur les papiers d’identités. Ah bravo, les mecs ! (sarcasmes, bien entendu).

Le récit autobiographique de l’auteur est très dur à lire, surtout lorsqu’il nous racontera, avec quelques détails, le massacre de toute sa famille, dans le local où ils s’étaient réfugiés. Le tout à coup de machettes, femmes et enfants compris. Effroyable, mais je n’ai sauté aucune ligne, aucun mot.

Même pas lorsqu’il a parlé du témoignage d’une mère qui était ressortie d’une fosse à cadavres, ni avec le récit des jumeaux, nés la veille, et dont les génocidaires avaient fracassé le crâne sur l’autel de l’église.

Conseil : ne jamais se réfugier dans une église en cas de massacres, mauvaise idée, très mauvais idée. Les lieux saints n’empêchent pas les assassins d’entrer. Pire, tous les prêtres et bonnes sœurs blanches étaient foutus le camp avant les massacres, ayant senti l’horreur se préparer. Courage, fuyons.

Pour des personnes qui se disent au service de Dieu, qui croient en Dieu et sans doute en une vie après la mort, ils ne sont pas prêts de savoir si ce qu’ils prêchent est la Vérité. Ni d’aider leur prochain… Il y a eu quelques exceptions, mais elles furent peu nombreuses.

L’auteur a survécu, mais dans quel état… Les génocidaires n’ont pas voulu l’achever, ils l’ont laissé agoniser, pensant qu’il mourrait ensuite. Révérien a été pris en charge ensuite, transféré en Suisse, où il a reçu des soins pour son corps, son âme, elle, est définitivement irrécupérable, les souvenirs étant trop douloureux.

Le pire, dans tout cela, c’est que les Tutsis n’ont pas obtenu la justice. Leurs assassins vivent en paix, ont pillé leurs maisons, pris leurs possessions et ils coulent des jours heureux, hormis quelques uns en prison (mais si peu et si peu longtemps).

L’injustice est totale, surtout qu’on leur demande d’oublier les massacres, d’oublier que leurs voisins, leurs amis, ont assassiné leur famille, de pardonner, ce qui fait bondir Révérien, et je le comprends parfaitement bien. On demande aussi aux survivants de ne pas parler de ce qu’ils ont vécu, de garder tout pour eux.

Comme avec les survivants des camps de concentration, ceux qui ne l’ont pas vécu sont incapables d’entendre de tels récits d’horreur (ce que je peux comprendre aussi). On comprend la haine de l’auteur. On la ressent très bien dans son récit. Haine des Hutus et haine envers Dieu, qui les a abandonné.

Au moment du génocide, personne n’en parlait à la télé, mais une fois que les réfugiés Hutus ont passé la frontière, poursuivis par les troupes du Front patriotique rwandais (FPR), là les télévisions sont arrivées, plaignant ces pauvres réfugiés Hutus dans les camps, victimes du choléra. Les morts génocidés ne pouvaient pas parler, eux, ni se plaindre…

Quant aux Tutsis survivants, ils sont restés muets devant une telle ignominie : les assassins étaient plaints ! Le monde à l’envers. La haine et la soif de justice sont donc compréhensibles pour les Tutsis, mais ils ne l’ont pas eue.

Révérien, après nous avoir parlé des massacres et de sa nouvelle vie (qui n’en est pas une) où il doit faire attention à tous les Hutus réfugiés en Belgique et en France qui en veulent à sa vie (il porte sur son visage les signes qu’il est un Tutsi survivant), après nous avoir parlé de son pays et des trois ethnies qui y vivaient, après nous avoir fait un brin d’histoire avec les précédents massacres, parlera des coupables.

Les Hutus sont coupables, la radio Mille Collines aussi, mais pas que… Belgique et France sont coupables, même si on ne sait pas citer un pays à comparaître et que ce n’est pas la population qui est coupable, mais les dirigeants, les colons, ceux qui ont le pouvoir.

En premier, les colons Belges, mes compatriotes, sont coupables d’avoir obligé les rwandais à avoir leur ethnie notée sur leurs papiers d’identité. Aberration totale ! Comme si en Belgique, on notait à quel groupe linguistique nous appartenions (les recensements linguistiques sont abolis — interdits — depuis la loi du 24 juin 1961).

Mitterrand, le Tonton, est coupable aussi. Le François avait une relation privilégiée avec le président hutu Juvénal Habyarimana… Il a minimisé ce qu’il se passait au Rwanda.

Si le récit autobiographique de Révérien est rempli de colère, rempli des violences qui lui ont été faites, remplie de haine envers ce Dieu qui les a abandonné à leur sort, malgré leurs prières, malgré sa mère qui était très pieuse et qui ne manquait jamais de faire le bien autour d’elle.

Pour lui, Dieu n’existe pas et je comprends très bien sa pensée. Un vrai croyant lui dirait sans doute que s’il est vivant pour témoigner de ce génocide, c’est grâce à Dieu, mais moi, je me garderai bien de tirer des conclusions sur ce que je ne sais pas, n’ayant pas assez de preuves que pour confirmer ou infirmer l’existence d’un Dieu d’amour… Je vous avoue que lorsque je vois certaines choses, je me pose des questions aussi.

Un récit dur, glaçant, horrible, mais qui permet d’entrer en empathie avec son auteur, contrairement à celui consacré aux génocidaires (ils m’avaient donné envie de vomir, eux).

Un récit que je me devais de lire, pour savoir, pour ne plus dire que je savais rien dessus. Un livre qu’il faudrait lire pour ne plus que ça se reproduise, ce qui est un vœu pieu puisqu’il a eu lieu 49 ans après la libération des derniers camps de concentration… Et où tout le monde a fermé sa gueule, comme du temps des goulags. Un comble !

Je vous laisse, il me reste à trouver des récits parlant du génocide Arménien (j’aimerais en savoir plus) et sur ceux perpétrés par les Khmers rouges, où là, je sais quasi rien. Si vous avez des pistes, je suis preneuse !

Le Challenge « Le tour du monde en 80 livres chez Bidb » (Rwanda).

Les Ogres-Dieux – Tome 1 – Petit : Hubert et Bertrand Gatignol

Titre : Les Ogres-Dieux – Tome 1 – Petit

Scénariste : Hubert
Dessinateur : Bertrand Gatignol

Édition : Soleil – Métamorphoses (2014)

Résumé :
Du plus jeune et plus petit des Ogres, c’est toute l’histoire d’une famille et de ses membres qui nous est contée. Héritage, coutumes, tiraillements… Un superbe récit gothique autour du déterminisme familial.

Petit est le fils du Roi-Ogre. À peine plus grand qu’un simple humain, il porte sur lui le signe de la dégénérescence familiale qui rend chaque génération plus petite que la précédente à force de consanguinité.

Son père veut sa mort, mais sa mère voit en lui la possible régénération de la famille puisqu’il pourrait s’accoupler à une humaine tel que le fit jadis le Fondateur de la lignée.

Elle le confie alors à la tante Desdée, la plus ancienne d’entre eux, qui déshonorée en raison de son amour pour les humains, vit recluse dans une partie de l’immense château.

Seulement voilà, contrairement au souhait de sa mère, elle tentera d’élever Petit à l’inverse des moeurs familiales…

Tiraillé entre les pulsions violentes dont il a hérité et l’éducation humaniste qu’il a reçue de Desdée, Petit trouvera-t-il sa place ? Et survivra-t-il à l’appétit vorace de sa famille ?

Critique :
Once upon a time, au pays des ogres…

Cette bande dessinée m’avait intriguée, j’aurais aimé en savoir plus et c’est donc pour cela que je l’ai acquise.

Premières impressions ? Les dessins sont superbes, ils me plaisent, les tons en noir et blanc aussi. Allez, vendu et hop, directement à la lecture.

Le récit n’est pas fait pour les petits enfants : nous sommes au pays des ogres, ils vivent dans un château et sont cannibales. Donc, en tant qu’être humain, faites gaffe à vos miches, vous pourriez bien finir dans leur assiette, ou en amuse-gueule, comme nous grignoterions une carotte devant la télé. Sauf que la carotte, elle n’est pas vivante !

Dans cette famille de géant, au fur et à mesure du temps qui passe, les géants naissent de moins en moins grands, la consanguinité les rend aussi un peu tarés et la seule à ne pas être cannibale est l’ancêtre, Desdée, celle qui va prendre Petit sous son aile et le laisser grandir dans un environnement plus sécurisé, son père voulant le bouffer pour cause de petite taille.

Oui, chez eux, la taille est importante !

Cette bédé nous plonge dans un monde cruel, gore, horrible, gothique, un monde où la loi du plus fort est toujours la meilleure et où il faut manger pour ne pas être mangé.

Dans cette bédé, les dessins, les expressions, sont tout aussi importantes que les textes et je me suis régalée, me demandant où tout cela allait nous mener et surtout, quel rôle Petit allait pouvoir jouer, lui qui est tout de même plus grand que les humains, plus petit que le plus petit des ogres, qui ne mange pas d’humains, mais qui refuse de se reproduire.

Ce conte de fée est violent, sans concession, comme l’étaient à l’origines les contes de fées (oublions les mièvreries faites par Disney), il met en scène un enfant qui va devoir grandir dans le secret et ensuite, trouver sa voie, sauf qu’il ne veut pas de celle qu’on lui trace et qu’il va devoir trouver sa propre voie et surtout, se défaire de ses frères dégénérés qui veulent le bouffer (et son père aussi).

Un conte de fées cruel, mais excellent ! Il me tarde de pouvoir lire la suite.

PS : l’ouvrage est plus grand qu’une bédé ordinaire et ce premier tome fait 174 pages… Oui, c’est lourd à tenir dans ses mains !

#Challenge Halloween 2022

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2022 au 11 Juillet 2023) [Lecture N°67] et Challenge Halloween 2022 chez Lou & Hilde (Du 26 septembre au 31 octobre) – Familles extraordinaires.