Knockemstiff : Donald Ray Pollock

Titre : Knockemstiff

Auteur : Donald Ray Pollock
Édition : Phebus Libretto (2010)
Édition Originale : Knockemstiff (2008)
Traducteur : Philippe Garnier

Résumé :
Knockemstiff – littéralement « étale-les raides » – existe vraiment. Ce n’est pas la moindre bizarrerie de ce premier livre de Donald Ray Pollock.

En référence aux classiques de Sherwood Anderson, les histoires racontées ici sont toutes liées à ce bourg.

Mais les turpitudes et les hypocrisies individuelles de Winesburg, Ohio, sur lesquelles écrivait Anderson en 1919, paraissent soudain bien pâles devant les visées de tante Joan sur un paumé défoncé à la Bactine, devant Daniel, le violeur de poupées, ou encore devant la Fish Stick Girl, qui serait le meilleur plan de la région, si elle n’avait pas la manie de trimballer des beignets de poisson pané au fond de son sac.

Plus encore que les camionneurs speedés, les fondus de la fonte ou les papys Alzheimer qui peuplent Knockemstiff, c’est l’humanité atrocement comique de ces personnages qui dérange.

Donald Ray Pollock est assurément la voix la plus singulière et la plus exaltante de la nouvelle littérature américaine depuis Larry Brown ou Chuck Palahniuk (lui-même fan de Pollock).

Certaines de ses histoires tachent comme le péché ou le mauvais vin, et vous collent à la peau, même après plusieurs douches.

Critique :
Dire que je trouvais que le roman « Kentucky straight » de Chris Offutt était peuplé de crétins pathétiques, de loosers fabuleux, de débiles congénitaux, d’une bande de ploucs irrécupérables…

Et bien, figurez-vous que je viens de tomber sur pire qu’eux ! D’ailleurs, face aux habitants de Knockemstiff (Ohio), ceux de Kentucky Straight sont fréquentables, c’est vous dire.

Je vous préviens de suite, après avoir terminé ce roman, vous vous sentirez poisseux et aurez juste une envie : vous doucher et vous récurer à la brosse en crin tant les gens sont crasseux mentalement.

Ici, il n’y a rien à faire, si ce n’est avoir des relations incestueuses, tuer des gens, boire de la bière bon marché, se shooter avec tout ce qui passe, laisser traîner des bâtonnets de poissons panés au fond de votre sac à main, traiter son gamin de gonzesse, lui apprendre à se battre, violer des poupées, fuguer,…

Je descendais juste des Mitchell Flats avec trois pointes de flèches dans ma poche et un serpent copperhead mort qui me pendait autour du cou comme un châle de vieille bonne femme, quand j’ai surpris un gars nommé Truman Mackey en train de baiser sa petite soeur dans Dynamite Hole.

Déjà, en temps normal, parler au vieux c’était comme d’être enfermé dans l’ascenseur avec un cannibale qu’on n’aurait pas nourri depuis trois jours.

« Tu t’es bien défendu », je me répétais, encore et encore. C’était la seule chose que mon père m’ait jamais dite que je n’ai pas essayé d’oublier.

Ne jamais sortir de ses eaux territoriales, ne jamais explorer une ville voisine. Rester en vase clos (et se reproduire). De toute façon, celui qui a fugué pour tenter sa chance ailleurs est tombé sur un camionneur bizarre et sordide.

Toutes ces belles choses, vous le retrouverez dans ce roman composé de nouvelles toutes plus sordides les unes que les autres.

Je ne suis pas toujours fan des nouvelles, mais ce format va à merveille pour ce genre de récits car il permet de remonter à la surface pour prendre une goulée d’air avant de replonger dans la noirceur poisseuse, style cambouis épais, d’une autre nouvelle.

Le fait qu’elle restait avec moi était juste une autre preuve de son indolence. Dans une société plus évoluée, on nous aurait probablement tués tous les deux pour nourrir les chiens.

Au total, il y en a 18, toutes du même acabit car l’auteur nous dresse des portraits au vitriol de cette petite ville qui existe vraiment et où on ne voudrait pas passer ses prochaines vacances, ni en être originaire.

Même les célèbres Barakis de chez nous sont moins atteints que ceux qui hantent ces pages. Pourtant, dans le fond, ils ont le même mode de vie : chômeurs, alcoolos, vivant dans des caravanes pouraves, portant le training… (Je vais me faire lyncher, là).

…on était toujours fauchés. Arrivée la fin du mois, on était à court de tous les trucs essentiels qui rendent la vie tolérable – confiseries, glaces et cigarettes – et je me mettais à insinuer à Dee qu’il serait peut-être temps de vendre un peu de sang. C’était le seul type de travail que j’arrivais à lui faire faire. Le mien ne valait rien à cause de mon hépatite, mais celui de Dee était AB négatif et encore sans pathogènes, alors les techniciens l’accueillaient à bras ouverts.

Droit debout en calcif devant le duplex rose fané qu’il louait avec Geraldine, Del a émergé de sa vape en train de pisser dans l’herbe cuite du mois d’août. C’était ça l’ennui de revenir à soi : la minute d’avant il avait autant de cervelle qu’une carpe en train de mastiquer de la merde à fond de Brain Creek, et pop, une lueur s’allumait et voilà qu’il se retrouvait sur la terre ferme, surpris dans une position embarrassante ou une autre.

Des récits sombres de déchéances humaines, des portraits de gens dont on ne voudrait pas croiser la route, des pères qui gagneraient à passer l’arme à gauche tant ils font subir le pire à leurs gosses, des femmes qui auraient gagné à se casser la jambe le jour où elles ont rencontrés leurs maris et le col de l’utérus le jour où ont couplés ensemble.

Si elle dirigeait toutes les pines qui lui sont passées dessus pointées vers l’extérieur, elle ressemblerait à un foutu porc-épic.

Je me suis réveillé en croyant que j’avais encore pissé au lit, mais c’était juste une tache collante, là où moi et Sandy on avait baisé la veille.

Des récits sombres, violents, poisseux dont il fallait le talent de conteur de Donald Ray Pollock pour arriver à les mettre en toutes lettres tant ils sont à la limite du supportable, ou alors, il faut déconnecter son cerveau et ne pas trop penser lorsqu’on lit car ceci n’est pas vraiment de la fiction mais la réalité dans ses tristes oripeaux.

18 nouvelles trash, 18 nouvelles noires, peuplées de personnages tous plus tarés les uns que les autres, tous irrécupérables, de personnages que l’on croisera au détour d’une autre nouvelle, et qui viendra confirmer que oui, même lui était irrécupérable.

18 nouvelles sordides où l’Homme ne veut pas s’élever au-dessus de sa condition, préférant barboter dans sa crasse, sa misère, son petit train-train banal et nauséabond.

18 nouvelles qui dérangent et qui grattent là où ça fait mal.

Néanmoins, j’avais préféré ses deux romans « Le diable tout le temps » et « Une mort qui en vaut la peine » qui, tout en étant aussi sordide et nauséabond, m’avaient plus emballé.

Il avait besoin de cheveux longs. Sans eux, il n’était qu’un sinistre bouseux mal fichu de Knockemstiff, Ohio – lunettes de vieux, acné en germes, poitrine de poulet. Jamais essayé d’être quelqu’un comme ça ? À 14 ans, c’est pire que la mort.

J’ai soulevé les couvertures un chouïa, passé mon doigt sur le KNOCKEMSTIFF, OHIO bleuté que Sandy s’était tatoué comme un panneau routier sur son cul maigrichon. Pourquoi ces gens ont besoin d’encre pour se rappeler d’où ils viennent, ça restera toujours un mystère pour moi.

Je m’étais encore jamais trouvé dans personne, et quand je me suis mis à jouir, c’était comme si plus rien de ce que j’avais connu avant avait d’importance. Toutes les années de vache enragée et de solitude coulaient hors de moi et bouillonnaient dans cette petite fille comme une source sortie d’un flanc de colline.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019) et le Mois Américain chez Titine (Septembre 2018).

Publicités

Lucky Luke – Tome 20 – Billy the Kid : Morris & René Goscinny

Titre : Lucky Luke – Tome 20 – Billy the Kid

Scénariste : René Goscinny
Dessinateur : Morris

Édition : Dupuis (1962)

Résumé :
Dans cet album, les auteurs reprennent le personnage de Billy the Kid, bandit notoire, né en 1859 et mort à 21 ans.

En fait, ils reprennent surtout son nom et jouent sur son surnom (kid signifie gamin en anglais) pour en faire un personnage de sale gosse.

La véritable histoire de Billy the Kid n’est abordée à aucun moment dans l’album.

En braquant sa première diligence à cinq ans, Billy the Kid commence son impressionnante carrière de bandit. Il s’installe à Fort Weakling où il terrorise la population.

Lucky Luke arrive à Fort Weakling, étonné que la rue soit aussi déserte. Il est ensuite bizarrement accueilli par le directeur de l’hôtel. Puis il fait la connaissance de Billy the Kid qui, drôlement, sympathise avec lui et l’invite à boire du chocolat chaud au saloon.

Critique :
Si vous voulez briller au prochain repas de famille ou à la machine à café, évitez de leur raconter cette aventure de Lucky Luke car elle n’est pas à prendre pour argent comptant : le célèbre desperado dont il est question ici, Billy The Kid, n’est pas canonique !

Ce n’est pas la première fois que les auteurs font entrer des personnages réels dans les aventures de leur lonesome cow-boy, mais ici, ils prennent des grosses libertés en faisant de Billy un sale gamin méritant une grosse fessée.

Évidemment, c’est bien plus drôle ainsi.

Les situations cocasses ne manquent pas et comme la ville où Billy a élu domicile est peuplée de couards de la pire espèce, tout le monde fait moult courbettes devant le sale gamin, lui donne l’argent de la banque, de la diligence, le tout sans qu’il ait besoin de tirer un coup de feu où qu’une victime porte plainte.

Terrorisés qu’il sont, les habitants de Fort Weakling (weakling qui veut dire « faible ») et ce n’est pas la venue du célèbre cow-boy tirant plus vite que son ombre qui va les rendre plus courageux ! Courage, laissons-nous faire et ne nous plaignons pas.

L’album est drôle du fait de Billy, le sale gosse qui ne sait pas lire, qui aime les histoires de princesses, mais sans méchantes sorcières, sinon il cauchemarde ! Billy, qui boit du chocolat chaud, pique des crises et mange des caramels.

Oui, Billy est un gamin en pleine crise d’adolescence, un enfant à qui on a passé tous les caprices, qui a braqué une diligence à pas d’âge et a juste été privé de dessert.

Même Lucky Luke n’arrive pas à en venir à bout tant ce gamin est insolent, lui qui voit le cow-boy comme un type qui le fait rire et tant la population lui fait ses quatre volontés sans broncher.

Si le dessin de Morris est excellent, l’album ne brille pas par les jeux de mots de Goscinny et on le dirait même aux abonnés absents tant on ne « sent » pas sa plume dans cet album, ce qui ne retire rien au fait que je l’apprécie, mais il manque son grain de sel, son groin de folie.

Le scénario reste excellent de par son déroulement et de par la stratégie adoptée par Lucky Luke pour venir à bout de ce sale môme qui n’a pas volé la fessée donnée en couverture, quoiqu’en dise les brillants penseurs qui l’ont consacrée au rang de torture pour enfant (alors que les adultes amateurs de sado-maso l’ont érigée en chose sensuelle).

Je viens d’apprendre qu’une fois de plus, la censure était passée par là dans la case de départ où l’on voit Billy téter le canon d’un revolver, ce qui, à l’époque, avait été jugé inappropriée par ces messieurs de la censure.

Un tome plaisant mais pas du niveau de certains, malgré tout, j’ai de la tendresse pour cet album, et cela, ça ne s’explique pas mais ça me rend sans doute plus indulgente.

J’y vois aussi un reflet de notre société où l’enfant-roi ne doit jamais être contrarié, ni stoppé dans ses bêtises, jamais grondé, et où même les adultes (politiciens) ne sont presque jamais punis pour leur fautes, aussi grosses soient-elles.

J’vous jure, il y a des fessées qui se perde !

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019), Le Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur et le Mois Américain chez Titine (Septembre 2018).

Les croix en feu : Pierre Pelot

Titre : Les croix en feu – Les croix de feu

Auteur : Pierre Pelot
Édition : L’Atalante (2008) / Marabout Junior (1966)

Résumé :
1865. États-Unis d’Amérique.

Après guerre de Sécession, Scébanja revient sur les terres où il est né esclave afin d’acheter une ferme et de vivre comme l’homme libre qu’il croit être enfin devenu. C’est compter sans la haine des Blancs.

Appauvris par la guerre qui les a dépossédés d’une main-d’œuvre gratuite, ils voient d’un très mauvais œil leurs esclaves d’antan s’émanciper. Le Ku Klux Klan entre en action…

Critique :
♪Sweet Home Alabama ♫Where the skies are so blue ♪Sweet home Alabama ♪ Lord I’m comin’ home to you ♫

Il fut un temps où l’Alabama n’était un sweet home que pour l’Homme Blanc…

Alabama… Cet état du Sud, ségrégationniste, va se faire égratigner sévèrement le cuir par ce court roman.

C’est surtout ses habitants qui seront pointés du doigt. Habitants racistes et certains cumulent mêmes les tares de racistes ET d’assassins.

Si le nom du Ku-Klux-Klan n’était pas aussi tristement célèbre, le nom pourrait prêter à rire ou servir d’échauffement linguistique tel le chasseur sachant chasser sans son chien.

Hélas, il n’en est rien. En plus de semer la terreur dans un Sud ayant perdu la Guerre de Sécession, il plante des croix de feu et tue des pauvres gens dont le seul tort était d’être né Noirs et d’avoir voulu vivre paisiblement au milieu de Blancs qui ne le souhaitaient pas.

Des anciens esclaves, Noirs de surcroit, qui pourraient avoir les mêmes droits qu’eux, ces Blancs qui se croient au-dessus de tout, c’était tout simplement impensable pour les gens bien pensant du Sud profond comme l’Alabama.

Alors, quand un habitant du Sud vend une partie de ses terres, il est impensable que des Noirs l’achètent ! Et se ce genre de folie furieuse arrivait, le Klan serait là pour y mettre bon ordre.

Avec un court roman de 155 pages à peine, Pierre Pelot parvint à insuffler toute l’haleine fétide du vieux Sud, celui qui ne digère toujours pas sa défaite et le fait que les esclaves Noirs aient été affranchis.

Sans cette main-d’œuvre plus que bon marché, les riches planteurs ne s’en sortent plus et doivent vendre leurs terres. Scébanja, ancien esclave en fuite qui avait bossé sur ces terres, a bien l’intention d’acheter une parcelle et de la cultiver avec son ancien ami, un Blanc.

Scébanja est un personnage doux rêveur, naïf, un peu simplet, sans doute, parce qu’il est impossible d’être aussi naïf en ce temps-là en ayant vécu ce qu’il a vécu. Mais il est un peu comme Lenny de « Des souris et des hommes » et il ne rêve que d’une belle maison et de maïs plus haut qu’un homme.

Dave, son ami Blanc, est un pauvre type qui a dilapidé son maigre héritage au jeu.

Une chose m’a interpellé, en plus du racisme crasse et de la bêtise humaine : ils sont tous comme des fous pour acheter des lots de terre à prix d’or alors que le contrat les oblige a être les métayer du vendeur et de lui céder les 3/4 de leur récolte.

Comment peut-on rentabiliser une terre achetée 300 ou 2.000$ (alors qu’elle n’en vaut que 10 tout au plus) lorsqu’on doit, en prime, céder les 3/4 de sa récolte ?? Bon sang, rien n’a changé de nos jours, j’ai entendu des agriculteurs acheter à prix d’or des terres qui ne seront pas rentables avant 70 ans au prix où se vendent les céréales. Passons…

L’atmosphère est tendue, malgré la joie innocente et enfantine de Scébanja et la tension montera au fur et à mesure des pages, atteignant son apogée avec la descente du Klan sur un lot acheté par des Noirs et revenant ensuite pour nos deux amis.

En peu de pages, Pierre Pelot en dit beaucoup, nous immerge dans ce Sud profondément raciste qui est prêt à prendre des vies pour garder ses droits, parce que les Blancs ont peur de ces Noirs qui pourraient avoir les mêmes droits qu’eux.

Un western noir qui ne rate pas sa cible, qui la touche en plein bide et fait mal là où il passe. La Bête agonisera peut-être, mais l’Hydre de Lerne, sans cesse, a des têtes qui repoussent quand on en coupe une…

Un western noir très court mais très intense.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019), Le Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur et le Mois Américain chez Titine (Septembre 2018).

Blueberry – Tome 13 – Chihuahua Pearl : Jean-Michel Charlier & Jean Giraud

Titre : Blueberry – Tome 13 – Chihuahua Pearl

Scénariste : Jean-Michel Charlier
Dessinateur : Jean Giraud

Édition : Dargaud (1973)

Résumé :
Chihuahua Pearl est le treizième album de la série de bande dessinée Blueberry de Jean-Michel Charlier (scénario) et Jean Giraud (dessin).

Publié en 1973, c’est le premier album du cycle du trésor des Confédérés (trois tomes).
Quelques années après la guerre de Sécession, le conseiller militaire du président des États-Unis « oblige » Blueberry à retrouver le trésor de Confédérés dans le but de prévenir la reconstitution d’une armée sudiste qui servirait à mener une guerre de reconquête.

Démis de ses fonctions et plus tard accusé de meurtre, Blueberry se met en route vers la ville mexicaine de Chihuahua.

Après avoir affronté des soldats mexicains, il prend contact avec une femme belle et volontaire surnommée « Chihuahua Pearl ».

Surpris alors qu’il l’embrasse, Blueberry se fait un ennemi du gouverneur de l’État en place. En plus, une bande de jayhawkers est aussi à la recherche du trésor.

Critique :
♫What can make you move, Chihuahua ♫Can you feel the groove ChihuahuaWhat can make you dance ♪ Oh Chihuahua ! ♪What can make you sing Chihuahua ♪Take it and you win Chihuahua ♫

Quand la belle et voluptueuse Chihuahua Pearl serre un cigare dans ses dents, je pense que les hommes auraient envie qu’elle s’occupe du leur, mais sans les dents…

Mais avant que notre lieutenant borderline Blueberry ne croise les lèvres pulpeuses et les courbes généreuses de la belle Chihuahua, il va lui arriver moult aventures et, une fois de plus, il aura l’impression d’être le dindon de la farce, un pion sur l’échiquier, sans qu’il sache toujours très bien qui joue avec qui.

Une chasse au trésor, ça vous dit ? Le magot que les confédérés auraient planqué lors de la capitulation n’a toujours pas été retrouvé, certains n’en avaient même pas connaissance, de l’existence de ce magot. Mais une fois que l’on sait, ça donne envie de jouer tout en laissant les règles de côté.

Mike Blueberry est envoyé pour retrouver l’homme qui a enterré le trésor, mais comme il doit faire ça dans la discrétion, on va le renvoyer à la vie civile et même ajouter des griefs à son palmarès déjà bien rempli de conneries en tout genre.

Chasse au trésor et partie de cache-cache pour éviter les soldats mexicains de Vigo, le chasseur de primes et les jayhawkers de Kimball et Finlay, tout en essayant de se faire rejoindre par le poivrot de MacClure et son autre acolyte, Red Neck.

Qui a dit qu’on allait se la couler douce ??? Va falloir faire gaffe à préserver sa peau, à éviter les mauvaises rencontres et ménager sa monture ! Les chemins pour passer au Mexique ne sont pas nombreux, ce qui ferait plaisir à Trumpette…

Un tome qui mélange adroitement les codes du western et du polar, distillant adroitement le suspense et les retournements de situation, le tout avec une pincée de manipulations, de jalousie, d’envie et de soif de l’or.

Un tome qui ne ménagera pas notre lieutenant mal rasé, mal coiffé, mal embouché, sale, puant et au caractère de cochon. Mais c’est ainsi que nous l’aimons, non ?

— Sûr ! Mais pour comprendre, faut que je vous fasse deux confidences… Primo : que tous les officiers au-dessus du grade de lieutenant sont complètement abrutis… Deuxio, que le degré d’abrutissement double à chaque nouveau galon…
— Très intéressant… Eh bien, confidence pour confidence, je suis le général MacPherson, conseiller militaire du président des États-Unis…

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019) et le Mois Américain chez Titine (Septembre 2018).

Sonora – Tome 1 – La vengeance : Jean-Pierre Pécau & Benoît Dellac

Titre : Sonora – Tome 1 – La vengeance

Scénariste : Jean-Pierre Pécau
Dessinateur : Benoît Dellac
Couleurs : Scarlett Smulkowski

Édition : Delcourt Neopolis (2017)

Résumé :
1851. Maximilien Bonnot débarque, avec d’autres aventuriers attirés par la fièvre du métal jaune, à San Juan del Sur, port de la côte pacifique, dernière étape avant San Francisco.

Voilà 3 ans que la ruée vers les champs aurifères a commencé, mais Max lui ne cherche pas d’or.

Héros torturé par son passé, et notamment par ce qu’il a vécu pendant la Révolution de 1848, il n’a plus qu’un seul but : se venger.

Critique :
La ruée vers l’or ! Un épisode important dans l’Histoire des États-Unis mais je ne l’avais jamais vu traité que de manière drôle, à la manière de Picsou ou de Lucky Luke.

Cet album avait titillé ma curiosité et vu qu’il était en seconde main pour pas cher, je ne risquais rien à l’acheter.

Dans le pire des cas, je l’aurais donné ou, avec un peu de chance, j’allais découvrir une nouvelle saga western pour mon plus grand plaisir.

Pas de déception, le plaisir fut au rendez-vous ! Bon, pas eu niveau des dessins des personnages, là, j’ai un tout petit peu moins aimé car il y a peu de plans larges, le dessinateur ayant préféré les plans serrés donnant peu de place aux décors environnants.

Dommage, j’apprécie toujours les plans plus larges mais sans doute le dessinateur (ou le scénariste) a préféré se concentrer sur les plans resserrés et les physionomies des différents visages.

L’album nous offrira tout de même quelques plans larges qui seront bien exécutés, que ce soit au niveau du trait ou celui des couleurs.

Du point de vue de l’histoire, il est simple : la vengeance ! Je ne spolie pas, tout est dans le titre. Maximilien Bonnot (sans sa bande – mdr) rêve de se venger et pour cela, il n’hésitera pas à passer du côté obscur, sans jamais vraiment franchir la ligne rouge tout à fait.

Prêt à tout pour assouvir sa soif de vengeance, mais il reste tout de même humain pour le reste. Le personnage n’est pas tout blanc ni tout noir mais oscille entre le gris clair et le gris foncé.

Sur un scénario classique, éculé, vieux comme le monde, les auteurs arrivent tout de même à nous servir un bon western, comme je les aime, avec des personnages intéressants, mystérieux, des lieux mal famés, des voleurs et des salopards, des magouilles en tout genre et la folie du métal jaune qui fait que les Hommes sont prêt à tout pour lui.

Mais il y a toujours la petite histoire insérée dans la Grande et c’est là que ça devient intéressant car en plus de vivre en partie la Ruée vers l’Or, nous aurons aussi un épisode de la révolution française de 1848…

Un western qui a potassé ses classiques mais qui nous les sert avec un autre sauce spaghetti qui ne manque pas de piquant.

J’ai hâte d’acquérir le suivant afin de voir ce que nous réserve l’histoire de vengeance de Maximilien Bonnot.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019), Le Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur et le Mois Américain chez Titine (Septembre 2018).

 

Kentucky straight : Chris Offutt

Titre : Kentucky straight

Auteur : Chris Offutt
Édition : Gallmeister Totem (03/03/2018)
Édition Originale : Kentucky straight (1992)
Traducteur : Anatole Pons

Résumé :
« Personne sur ce flanc de colline n’a fini le lycée. Par ici, on juge un homme sur ce qu’il fait, pas sur ce qu’il a dans la tête. Moi, je chasse pas, je pêche pas, je travaille pas. Les voisins disent que je réfléchis trop. Ils disent que je suis comme mon père, et maman a peur que peut-être ils aient raison. »

Ce sont des histoires de mineurs et de sorciers, de joueurs et de cultivateurs de marijuana, des contes tragiques et étranges enracinés dans le réel.

Le Kentucky est vu et raconté sans le vernis de la nostalgie : une petite communauté anonyme des Appalaches, trop petite pour être qualifiée de ville, un endroit où réclamer une éducation scolaire est la marque d’une arrogance impie et chercher de l’eau avec une baguette de coudrier, une occupation normale et légitime ; où chasser n’est pas un sport mais un moyen de survie.

Critique :
Ce petit recueil de nouvelles met en scène des loosers de chez loosers, tous issu du Kentucky, qui, au vu de que je viens de lire, ne possède pas beaucoup de lettrés !

D’ailleurs, là-bas, terminer ses études et être intelligent, c’est assez mal vu. Être instruit aussi, passer ses examens, être Noir…

Un fameux ramassis de frappadingues, de zinzin de la religion, de tarés à aller pendre tant leur pouvoir de réflexion vole plus bas que le derrière d’un cochon.

Pas un à sauver, hormis quelques uns qui se démarquent de tous ces autres largués de l’existence possédant 2 neurones.

Ici est le territoire de nos fameux Hillbillies ! Et l’auteur nous propose 9 tranches de vie de ces gens qui ont un mode de vie et de pensée particulier.

Sans de chichis, sans fioritures, sans enjoliver ou présenter ses récits avec des circonstances atténuantes, l’auteur nous décrit sa région et ses gens, tels qu’ils sont, avec un réalisme qui fleure bon la fiction tant il nous semble impossible qu’il y ait encore des gens qui se comportent ainsi.

Malheureusement, avec des nouvelles, il y aura toujours un goût d’inachevé, un goût de trop peu, un goût de « J’en voudrais encore s’il vous plait » car j’aurais aimé savoir ce qui allait se passer ensuite pour certains personnages auxquels j’ai réussi à m’attacher en si peu de pages (Junior et Vaughn, surtout).

Dans ces pages, exit le rêve américain, exit les bienfaits de l’éducation nationale et de l’éducation tout court. La croissance économique les a oublié, l’Amérique aussi, même la Bonne Fée doit être en grève ou les bouder tant la misère sociale et intellectuelle est immense chez eux.

Les histoires contées pourraient même être banales tant elles sont simplissimes (une partie de poker, un camion embourbé, un examen à passer, une partie de chasse qui tourne mal, une voiture désossée…).

Ce qui en fait des histoires à faire froid dans le dos, c’est la manière dont Offutt les raconte : plantant ses décors en y incorporant ses personnages avec leur manière de vivre, de penser, de réfléchir, de vivre…

Des histoires simples, mais des histoires noires. Une réalité sociale qui fait froid dans le dos car elle n’est pas issue de la fiction ou du cerveau fécond d’un auteur, mais juste un simple reflet de la réalité.

À savourer avec un alcool fort afin de faire passer le pilule.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019) et le Mois Américain chez Titine (Septembre 2018).

Parfois le loup : Urban Waite

Titre : Parfois le loup

Auteur : Urban Waite
Édition : Actes Sud – Actes noirs (06/04/2016)
Édition Originale : Sometimes the wolf (2014)
Traducteur : Céline Schwaller

Résumé :
Le shérif Patrick Drake s’efforce de vivre la tête haute dans sa petite ville de montagne, mais un jour sa femme tombe malade. Il est seul à faire bouillir la marmite, alors pour faire face, il se met à avoir de mauvaises fréquentations. Bientôt, il est arrêté et condamné pour l’un des pires crimes qu’ait connu l’histoire locale.

Douze ans plus tard, Patrick entame sa conditionnelle sous l’oeil circonspect de son fils, Bobby, shérif adjoint dans l’ancien bureau de son père.

Hanté par les casseroles du paternel, et secrètement rongé par une culpabilité mal placée, Bobby n’a pas eu la vie facile non plus et son mariage s’en ressent.

Il a bien cherché à tourner la page, mais les esprits étroits des petites villes ont la mémoire longue.

Et peu de temps après sa sortie de prison, une menace terrifiante ressurgit du passé de Patrick. Cette fois, personne ne sera épargné.

De roman en roman, Urban Waite fait montre d’une rare constance. Prose lancinante, personnages forts, paysages grandioses, il suit patiemment la trace ouverte par Cormac McCarthy.

Critique :
On ne commence pas ce roman si on est en demande d’un rythme trépidant car l’auteur prend le temps de planter le décor, les personnages, ce qu’il s’est passé…

Avec peu de mots, il développe de manière sobre les relations un peu tendues entre un Bobby Drake, shérif adjoint, et son père, Patrick Drake, ancien shérif qui a trafiqué de la Blanche (la poudre, pas l’humaine).

Un père qui a passé douze ans en taule, un fils qui ne l’a que peu connu, qui a perdu sa mère jeune, dont le père a trafiqué pour payer les factures.

Un fils qui tente de se reconstruire, d’oublier les regards obliques, de panser ses blessures personnelles et qui a fait une croix sur une carrière de basketteur à cause de son père.

L’ambiance à la maison est plus tendue que la corde d’un string taille small et qui serait porté par un sumo. On sent les non dits, les silences pesants, les mots guérisseurs que l’on voudrait dire et qu’on ne dit pas, les questions que l’on a sur le bout de la langue et que l’on ne posera jamais, les soupçons qui noircissent le cœur, pourrissent les pensées.

L’auteur prend son temps afin de nous mettre dans cette ambiance tendue, dans nous plonger les pieds dans le ciment à prise non rapide, c’est un début lancinant qu’il faut déguster lentement afin de bien le digérer.

Pas besoin d’être médium extra lucide pour voir le drame arriver. On ne sait pas par qui il va arriver, ni de quoi il sera fait, mais on le sent poindre le bout de son nez tant cette chape de plomb devient de plus en plus pesante au fur et à mesure que l’on tourne les pages.

Les personnages sont tourmentés, bourrelés de remords, rongés par leur passé, leur secret, même si certains n’en donnent pas vraiment l’impression.

On sent que les décors derrière nous sont grandioses, même si nous sommes dans un patelin un peu perdu, entouré de forêts et de montagnes, le tout non loin de la frontière avec le Canada, ce qui facilité l’exportation de la drogue.

Un roman noir âpre, qui se met en place lentement pour ensuite vous coller aux doigts, à la peau.

Un roman à l’atmosphère à couper au couteau à certains moments, un roman qui utilise les silences de ses personnages pour nous faire passer leurs émotions, leurs blessures, leurs fêlures.

Un roman qui traque le loup comme d’autres traquent l’argent caché, un roman qui fait mouche, pire qu’avec une carabine longue portée munie d’un viseur.

Un roman noir qui donne envie de découvrir les autres romans de l’auteur et de reprendre une bonne goulée d’air frais de la montagne, tout en faisant gaffe de ne pas se faire truffer de plomb…

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019) et le Mois Américain chez Titine (Septembre 2018).

Et que le vaste monde poursuive sa course folle : Colum McCann [LC avec Stelphique]

Titre : Et que le vaste monde poursuive sa course folle

Auteur : Colum McCann
Édition : 10/18 (04/11/2010)
Édition Originale : Let the great world spin (2009)
Traducteur : Jean-Luc Piningre

Résumé :
Sur un câble tendu entre les Twin Towers s’élance un funambule. Un événement extraordinaire dans la vie de personnes ordinaires.

Corrigan, un prêtre irlandais, cherche Dieu au milieu des prostituées, des vieux, des miséreux du Bronx ; dans un luxueux appartement de Park Avenue, des mères de soldats disparus au Vietnam se réunissent pour partager leur douleur et découvrent qu’il y a entre elles des barrières que la mort même ne peut surmonter ; dans une prison new-yorkaise, Tillie, une prostituée épuisée, crie son désespoir de n’avoir su protéger sa fille et ses petits-enfants…

Critique :
Ce que je recherche dans une lecture, ce n’est pas le côté bling-bling des personnages (sauf s’il est intéressant), mais plutôt des tranches de vie de Ceux-D’En-Bas, de Ceux-Dont-On-Ne-Doit-Pas-S’Occuper…

Parce que bien souvent, nos pays « civilisés » s’occupent plus de choses futiles ou d’aller balayer le paillasson du voisin, que des problèmes importants dont souffrent ses concitoyens.

Ce roman fait la part belle à des tranches de vie des gens d’en bas : prostituées, mères ayant perdu un (des) fils au Vietnam, pseudos artistes victimes de la poudreuse (la drogue, pas la neige), prêtre irlandais faisant ce qu’il peut pour aider son prochain,…

On pourrait croire que les différentes parties qui composent ce livre sont en fait des nouvelles, mais non.

Si au départ, tout le monde a l’air de naviguer dans ses propres eaux, on remarque, au fil de sa navigation, que tout le monde est en train de se rejoindre sur le grand fleuve de la Vie et que tout ce petit monde va interagir ensemble, avec, en toile de fond, en fil d’Ariane, ce funambule qui, en 1974, tendis un câble entre les Twin Towers et y dansa durant plus d’une heure.

J’ai adoré les passages avec le prêtre irlandais, Corrigan, rejoint à New-York par son frère Ciaran, et son implication en tant qu’Homme de Dieu pour aider les plus faibles, dont les prostituées du quartier. La plume de l’auteur m’a emporté dans les quartiers miséreux, dans les ghetto et j’ai eu du mal à redescendre sur Terre. Magnifique !

Je me suis régalée des passages avec l’entrainement du funambule, j’ai dévoré ceux avec Tizzie, la prostituée embarquée durant une descente de police et qui, du fond de sa prison, nous contera sa vie bien remplie, ses rêves, ses envies et tout ce qui a foiré à un moment donné.

J’ai été estomaquée de lire le compte-rendu de l’accident par celle qui en était responsable indirectement, j’ai dévoré sa vie d’artiste consumée par la Blanche et les fêtes à l’excès, j’ai aimé suivre son cheminement vers la rédemption. Tout comme j’ai avalé l’histoire de Gloria, jeune fille Noire durant les années 30 et cette ségrégation qui me donne toujours froid dans le dos.

En fait, là où je me suis le plus ennuyée, c’est dans la partie avec les femmes ayant perdu un enfant au Vietnam… Bizarrement, alors que le sujet aurait dû me plaire, j’ai perdu le fil de l’histoire, le plume de l’auteur ne m’a pas emporté durant ce chapitre là et j’ai complètement passé au travers au point de le sauter en entier.

Malgré ce chapitre loupé par moi, tout le reste m’a enchanté, subjugué, emporté, et une fois que je me replongeais dans les pages, je n’étais plus là pour personne tant ces vies étaient intéressantes à découvrir.

Je ne mettrai sans doute jamais les pieds aux États-Unis, mais je pourrai dire que grâce à la lecture, j’ai voyagé dans tout le pays et rencontré bien de ses habitants, et pas uniquement les gens d’En-Haut, mais plus souvent ceux d’En-Bas, ceux qui sont les plus intéressants à lire.

3,9/4 Sherlock

       

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019).

Synopsis (Par Steelphique) : 

7 août 1974. Sur une corde tendue entre les Twin Towers s’élance un funambule. Un événement extraordinaire dans la vie de personnes ordinaires.

Corrigan, un prêtre irlandais, cherche Dieu au milieu des prostituées, des vieux, des miséreux du Bronx ; dans un luxueux appartement de Park Avenue, des mères de soldats disparus au Vietnam se réunissent pour partager leur douleur et découvrent qu’il y a entre elles des barrières que la mort même ne peut surmonter ; dans une prison new-yorkaise, Tillie, une prostituée épuisée, crie son désespoir de n’avoir su protéger sa fille et ses petits-enfants…

Une ronde de personnages dont les voix s’entremêlent pour restituer toute l’effervescence d’une époque. Porté par la grâce de l’écriture de Colum McCann, un roman vibrant, poignant, l’histoire d’un monde qui n’en finit pas de se relever.

Ce que j’ai ressenti :

  • Et comme une funambule, partir pour New-York….

C’est presque avec une certaine appréhension qu’on débute ce roman, parce qu’on sait qu’elle est là. La douleur, le souvenir du drame… New-York, le World Trade Center… Et comme un funambule, on se lance en coupant notre respiration, pour partir à la conquête de nos réminiscences et de l’imaginaire de Colum McCann.

Une corde tendue entre les Deux Tours, un homme qui défit la vie et la mort, et en bas, les spectateurs de ce spectacle totalement fou. Sentir un New-York bruyant, grouillant, effervescent qui gravite autour de ce lieu et, plonger dans leurs quotidiens, souvent chaotiques.

Voir d’en haut les destins de ces gens ordinaires, goûter un peu de leurs vies souvent brisées dans une de ses chutes vertigineuses que nous réserve le destin. Contempler d’en-bas ce qui se cache derrière leurs façades et les sourires empruntés…

Colum McCann n’a pas son pareil pour nous faire revivre, dans un New-York des années 70, les éclats d’existences.

« On avait maintenant deux immenses buildings qui trouaient les nuages. Le verre reflétait le ciel, la nuit, les couleurs, le progrès, la beauté, le capitalisme. »

  • …Danser sur le fil des mots…

Colum McCann m’a éblouie. Avant même la page 35, j’ai eu un coup de foudre pour un des ses personnages : Corrigan. C’est le genre de personnage qui me touche dans son étrange façon de mener sa vie, tellement entier, au dépit du bon sens ou de son confort, il donne tout. Tout. Son temps, son altruisme, son aide, sa dévotion, sa vie, son idéalisme. Les autres personnages ne sont, bien sûr, pas en reste, mais Corrigan avait quelque chose de spécial, à vagabonder toujours comme ça dans les rues, pour se confronter de près avec la violence.

« Peut-être était-ce de la naïveté, mais il s’en fichait, il préférait mourir le cœur à nu, disait-il et surtout ne pas finir du côté des cyniques. »  

Mais tout du long, cet auteur m’a transportée dans une brume de beauté lyrique, j’ai dansé sur les paragraphes d’émotions, des vides et des espaces sublimés par une plume douce, effleurant des courants d’air et des souffles de drames, je me suis laissée bercer sur le câble de son intrigue en m’émerveillant de ses points d’impacts entre chacune des vies qui se croisent…

« Pas à pas, pense Jaslyn, nous trébuchons dans le silence, à petits bruits, nous trouvons chez les autres de quoi poursuivre nos vies. Et c’est presque assez. » 

  • En équilibre, pour d’infinis changements…

« Il est plus difficile de faire le bien que le mal. Les malveillants le savent mieux que les autres, voilà pourquoi ils deviennent mauvais. Et pourquoi ils le restent. Le mal est l’apanage de ceux qui jamais n’atteindront la vérité. C’est le masque de la bêtise, du manque d’amour. On peut bien rire de la bonté, la trouver mièvre et dépassée, qu’importe- Ce n’est rien de tout ça, il faut se battre pour la préserver. »

Je pense avoir trouvé encore un auteur à suivre de, très près. Et trouver aussi une place toute spéciale dans ma bibliothèque, où son funambule pourra continuer de s’exercer, à son aise, sans risque de chute.

Un endroit réservé dans mon esprit où il pourra continuer de me faire voir la vie à l’aube d’un bouleversement.

Quelque part en apesanteur, garder à l’esprit que la vie est un équilibre précaire, où beautés et drames se rencontrent…

C’est typiquement le genre de lecture qui te hante encore même, après la dernière page tournée, parce que tu sais que tu viens de faire un shoot d’adrénaline, là-haut, perchée à regarder un passé qui se délite et un présent qui change imperceptiblement…

Et dans le futur, prévoir une relecture…Assise en position de yoga, à se dire…Et que le vaste monde poursuive sa course folle…. 


« Son terrain, c’était le bonheur : un bonheur à définir, à traquer, à extirper de l’oubli. »
Ma note Plaisir de Lecture 

9/10

Les grandes marées : Jim Lynch

Titre : Les grandes marées

Auteur : Jim Lynch
Édition : Gallmeister Totem (04/01/2018)
Édition Originale : The Highest Tide (2005)
Traducteur : Jean Esch

Résumé :
Le jeune Miles, qui n’a que treize ans, sort souvent de chez lui en secret pour explorer les eaux de la baie de Puget Sound, dans l’État de Washington.

Une nuit, à marée basse, il découvre une créature marine rarissime échouée dans la vase. Il devient alors la vedette locale, harcelée par des gens étranges, qui s’interrogent : est-il un observateur, un garçon intrépide ou encore un prophète ?

Mais Miles a bien d’autres préoccupations. Il doit prendre soin d’une vieille dame un peu médium et empêcher le divorce de ses parents, sans oublier son ancienne baby-sitter, qu’il tente maladroitement de séduire…

Au cours de cet été pas comme les autres, il va apprendre à décrypter les mystères de la vie et ceux de la mer.

Critique :
D’habitude, à 13 ans, les gamins jouent aux jeux vidéos, écoute de la musique ou font des activités de djeuns de 13 ans, mais pas Miles O’Malley.

Lui, il arpente les eaux de la baie de Puget Sound et il connaît le nom de tous les mollusques et autres bestioles qui grouillent sur le sable, sous le sable et dans l’eau.

♫ Il préfère la vie dans la mer ♪ C’est juste une question de credo ♪ Il rêve d’avoir son propre bateau ♪ Les scientifiques, de ses trouvailles sont fiers ♫

Voilà un livre bourré de poésie que j’ai failli abandonner car le début était un peu long et je n’y trouvais pas mon plaisir littéraire.

Pourquoi aie-je continué alors ? Parce que je me suis dit « Allez, je lis encore un chapitre et ensuite, je vais voir à la fin » et en fait, c’est à partir de ce chapitre là que j’ai été happée par l’histoire et Miles, gamin de 13 ans pas très grand en taille pour son âge.

Ces coquilles, aussi uniques et impérissables que des os, m’aidèrent à comprendre que nous mourons tous jeunes, que nous ne sommes que des mouches dans l’histoire de l’univers. Nous n’existons que le temps d’un éclair.

Le monde de Miles est fait de poissons, de mollusques de toutes sortes, de sorties sur l’eau, de jour comme de nuit, d’amitié avec une vieille dame, avec un garçon plus âgé qui voudrait l’initier à la zique et aux filles, de lectures concernant le monde du silence et d’autres qui ne devraient pas se trouver dans les mains d’un gamin de 13 ans (kama-sutra, tantra).

— T’es un gros naze. Pourquoi ne te sers-tu pas de toutes tes lectures de pédé pour étudier un truc qui nous serve à quelque chose ?
— Comme quoi ?
— Le point G, par exemple.
— Le quoi ?
— Le point G, Calamar Boy. (Il sortit une Kent, la coinça entre ses deux doigts les moins sales et l’alluma.) C’est le bouton qui se trouve à l’intérieur des femmes et qui les rend dingues. (Il marmonnait avec sa cigarette dans la bouche, à la manière des gangsters.) Quand on aura découvert où il se trouve, ce sera tout bon.

En découvrant un calamar géant, la vie de Miles va changer et nous allons observer tout cela en spectateurs impuissants devant la connerie humaine et celle des médias en mal d’événements intéressants durant les vacances scolaires, tout le monde n’ayant pas de barbouzes tabasseur dans son entourage direct…. (je sors).

Cela leur plut énormément. Un gamin sort un truc dans ce genre et tout le monde s’écrie : “Aah !” Offrez-leur une explication scientifique plausible et ils bâillent. Servez-leur une réponse mystique, surtout si vous donnez l’impression d’être un enfant lucide à la réputation sans tache, et ils voudront écrire une chanson sur vous.

Miles avait été épargné par la vie, il ne se préoccupait de rien d’autre que de l’eau et de la vie qui grouille dedans, mais là, force est de constater pour lui que son monde change, lentement mais sûrement, et qu’il va vers ses 14 ans et donc, vers un autre palier dans la vie.

— Que voudrais-tu qu’on fasse ?
— Que vous regardiez autour de vous le plus possible, je suppose. Rachel Carson a dit que la plupart d’entre nous traversent la vie en aveugle. Ça m’arrive certains jours, mais à d’autres moments je vois un tas de choses. Je pense que c’est plus facile d’ouvrir les yeux quand on est un enfant. On n’est jamais pressé d’aller quelque part, et on n’a pas ces longues listes de choses à faire, comme vous autres.

Si le départ était lent et pas intéressant pour moi, j’ai été conquise ensuite par la manière dont Lynch parlait des questionnements de Miles sur tout son entourage, mettant tout cela à hauteur du petit bonhomme et pas dans les yeux d’un adulte.

C’est bourré de poésie, de tendresse, de questionnements, d’interrogations, de nature  maritime (j’ai découvert des tas de créatures marines via mon faux ami Gogole), de bêtise humaine, de frénésie médiatique et de parents qui découvrent leur enfant via un reportage télé !

— Allons, Miles, renchérit papa. On se doutait pas que tu devenais aussi calé sur tout ça. On n’en avait vraiment aucune… Si tu as déjà découvert ta vocation, fiston, laisse-nous t’aider.
J’aurais sans doute dû me sentir flatté, mais au lieu de cela, ça faisait mal de penser qu’il fallait un mannequin dans une émission de télé merdique pour que mes parents s’aperçoivent que j’étais peut-être quelqu’un à part.

Quand ils prennent peur, les concombres de mer ont cette étrange faculté de vomir leurs organes, lesquels, étonnamment, repoussent très vite une fois le danger écarté.

Un roman qui fait un pont entre l’enfance et l’adolescence, avec toutes les questions qui vont avec ce changement de cap.

J’ai bien fait de persévérer car je serais passée à côté d’un roman intéressant qui me change un peu de mes lectures habituelles.

— […] Un pénis de bernacle peut mesurer quatre fois le diamètre de sa base. Eh oui, mon vieux. Ces bernacles géantes de dix centimètres qu’on voit le long de la côte se tapent des pénis de quarante centimètres.
Phelps montra un rondin à demi recouvert de petites bernacles.
— Ces bestioles, c’est les étalons de la plage ?

La panope…. Oui, ça ressemble à ce que vous pensez !

elephant trunk clams on a seafood market in Hong Kong

Les fantômes de Manhattan : R. J. Ellory

Titre : Les fantômes de Manhattan

Auteur : R. J. Ellory
Édition : Sonatine (07/06/2018)
Édition Originale : Ghostheart (2004)
Traducteurs : Claude et Jean Demanuelli

Résumé :
Annie O’Neill, 31 ans, est une jeune fille discrète. Elle tient une petite librairie en plein cœur de Manhattan, fréquentée par quelques clients aussi solitaires et marginaux qu’elle.

Son existence est bouleversée par la visite d’un nommé Forrester, qui se présente comme un très bon ami de ses parents, qu’elle n’a pratiquement pas connus. L’homme est venu lui remettre un manuscrit.

Celui-ci raconte l’histoire d’un certain Haim Kruszwica, adopté par un soldat américain lors de la libération de Dachau, devenu ensuite une des grandes figures du banditisme new-yorkais.

Quel rapport avec l’histoire intime d’Annie ? Et pourquoi le dénommé Forrester est-il si réticent à lui avouer la vérité ?

Lorsqu’elle lui sera enfin dévoilée, celle-ci sera plus inattendue et incroyable que tout ce qu’elle a pu imaginer.

Critique :
Annie O’Neill n’est pas parente avec Jack O’Neill, fondateur de la marque de vêtements pour surfeurs du même nom…

Pourtant, on peut dire que cette libraire effacée va se prendre une sacrée vague dans sa vie qui était aussi calme et paisible qu’un lac et que ce ne sera pas toujours facile pour elle de garder l’équilibre afin de ne pas boire la tasse.

Étrange… C’est le premier mot qui est venu à mon esprit en commençant la lecture du dernier Ellory car je ne savais absolument pas où il allait m’emmener, vu que je n’avais pas relu le résumé et que les chroniques des copinautes avaient été consultées en diagonale.

De plus, le récit commençait doucement et j’ai eu un peu de mal à m’installer dans le roman de cet auteur que j’apprécie pourtant grandement. Ce n’est qu’au moment où l’histoire dans l’histoire a commencé que ma lecture est devenue addictive, intéressante et captivante.

Moi qui pensait que Ellory aurait pu nous raconter l’annuaire téléphonique et nous passionner tout de même, et bien, je révise en partie mon jugement suite à ce livre. Sans rancune parce que ce début soporifique était nécessaire pour lancer l’intrigue avant de nous hameçonner et puis nous harponner.

À la décharge de l’auteur, je viens d’apprendre que c’était en fait son deuxième roman et qu’on venait seulement de l’éditer dans la langue de Molière, 14 ans plus tard…

Ceci explique sans doute cela dans le fait que j’ai ressenti moins d’émotions dans cette histoire que dans certains autres romans de l’auteur (Papillon de Nuit, Les Neufs Cercles, Mauvaises Étoile), sauf lors du récit que le vieux Forrester apporte, chapitre par chapitre, à Annie, pour qu’elle le lise. Là, émotions fortes. Violentes.

Personnage intéressant que cette Annie qui vivait une vie pépère, qui ne sait plus quoi penser de ce récit qu’on lui donne à lire, sans compter tout ce qui va lui arriver et chambouler sa vie en profondeur, la faisant passer de femme effacée en dragon prêt à tout, limite Agatha Raisin en colère (ou en chaleur), même si elle geint un peu trop à certains moments et qu’on aurait bien envie de la secouer énergiquement.

Il y a une belle évolution dans ce personnage, et dans les autres aussi, notamment le « chat » (vous comprendrez si vous l’avez lu) qui va faire un gros travail sur lui même, ainsi que chez les personnages secondaires qui vont, eux aussi, se révéler au fil des pages, prenant plus de place, évoluant, changeant, nous donnant ensuite une autre donne que celle du départ.

Si je devais résumer ce livre, je dirais que « La connaissance des livres enrichi les gens » ou « Lire est excellent pour votre santé, quelle qu’elle soit (mangez, bougez) » car le salut viendra des livres et ceux qui ne les aiment pas comme Annie les aime ne comprendront jamais quelle richesse culturelle ils ont eu dans leurs mains.

Un roman en demi-teinte pour certains passages, hautement émotionnel pour d’autres, une histoire dans l’histoire qui mériterait, à elle seule, de faire l’objet d’un roman car elle a un potentiel explosif et nous parle de l’Amérique sombre, des personnages auxquels on s’attache, même si on rêve parfois de les secouer.

Un roman où l’auteur fera preuve de talent de couturier pour rassembler tous les bouts épars de son récit et en faire une belle redingote, un roman qui, après quelques errements dans les premiers chapitres (qui sont longs et soporifiques), va tout doucement s’imposer à nous au point que, une fois passé la moitié du récit, on n’ait plus envie de le lâcher.

Un final extraordinaire, magnifique, génialissime qui m’a fait sourire jusqu’aux oreilles et même si je m’étais douté d’une chose, je n’avais pas vu les autres. Pan dans ma gueule.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019) et Le challenge British Mysteries (Janvier 2018 – décembre 2018) chez My Lou Book.