Le mambo des deux ours – Hap Collins et Leonard Pine 03 : Joe Lansdale

Titre : Le mambo des deux ours – Hap Collins et Leonard Pine 03

Auteur : Joe Lansdale
Édition : Gallimard Série Noire (2000) / Folio Policier (2009/2020)
Édition Originale : The Two-Bear Mambo (1995)
Traduction : Bernard Blanc

Résumé :
Visite guidée dans l’horreur du Texas ordinaire avec les deux protagonistes de L’arbre à bouteilles.

Cette fois, c’est à Grovetown, charmant petit bled où le K.K.K. assure régulièrement l’animation nocturne, que nos deux héros vont se faire remarquer. Ouragan, vaudou, séance de lynch, meurtres, menace de mort et violence raciste à tous les étages. Le quotidien de Hap Collins et Leonard Pine, en somme.

Critique :
Cette histoire de Hap Collins et de son ami Leonard Pine, commence par une scène habituelle : Leonard a foutu le feu à la crack house de ses voisins. Jusque là, rien d’anormal.

Puis, lorsqu’ils seront chargé d’aller voir ce qu’il est advenu de Florida et qu’ils mettront les pieds à Grovetown, au Texas, on entrera dans un registre plus fantastique puisque nous aurons l’impression que nos deux amis se sont retrouvés coincé dans une faille temporelle.

La petite ville charmante de Grovetown semble coincée dans le temps, comme si elle était restée dans les années 50/60, avant le Civil Rights Act (loi pour l’égalité des droits civiques, votée en 1964).

À Grovetown, si vous êtes Afro-américain, rasez les murs, descendez du trottoir lorsque vous croisez un Blanc, baissez les yeux, ne dites rien et n’allez surtout pas boire un café dans le restaurant où, si la pancarte « NO COLORED » n’est pas apposée, il vaut tout de même mieux éviter d’entrer. Dans cette riante bourgade, un ersatz de Klan fait la loi et ceux qui ont dévié de la ligne imposée par les Blancs ont eu des problèmes…

On dépassa ensuite une laverie, avec une enseigne peinte, accrochée à la vitrine. Bien qu’à moitié effacée, elle était toujours lisible et défiait encore le regard. NO COLORED – PAS DE GENS DE COULEUR

Certains de ses habitants regrettent même qu’on ne puisse plus pendre les Noirs comme en 1850, du temps des plantations et de l’esclavage. C’est vous dire la mentalité effroyable de ces gens. Non, Hap Collins et Leonard Pine, un grand Noir homosexuel, ne vont pas s’attaquer à des racistes bas de plafond et plus bêtes que méchants, ici, ce sont d’authentiques méchants !

Les atmosphères de cette enquête sont sombres, affreuses, violentes. Nos deux amis vont morfler, physiquement et mentalement. Heureusement que la plume de l’auteur sait aussi être drôle, cela évite d’appesantir encore plus cette glauquitude.

Lansdale a des personnages décomplexés, totalement. Leonard est Noir et homo, mais il le clame haut et fort et n’a aucun souci avec ses préférences sexuelles, il les affiche, n’en a pas peur et il a bien raison. Leonard n’hésite pas non plus à utiliser le « N word », ce qui donnera des crampes cérébrales à son ami Hap et au flic Charly : est-ce du racisme lorsqu’un Noir utilise le terme « Nègre » ?

L’écriture de l’auteur est truculente, les autres personnages n’hésitant pas à parler de bite, de cul, de sexe, de branlette, de chatte, de grève de la chatte (pour le flic marié), le tout se retrouvant intégré dans leurs conversations entre mecs, ce qui rend une partie du roman plus léger, plus drôle, plus amusant. Faut pas être pudibonde, évidemment.

Là où c’est moins drôle, c’est lorsque les racistes bas de plafond et méchants balanceront leurs discours racistes et rétrogrades. Cela permet de ne pas oublier qu’il y a toujours des personnes qui pensent cela, qui n’hésitent pas le dire haut et fort, tout en sen sentant intouchables puisque personne ne leur clape leur gueule un bon coup.

Une excellente enquête de notre duo, qui n’aura pas vraiment le temps, ni l’occasion de chercher des indices et ce sera en se posant un peu, en cogitant plus fort, que Hap comprendra ce qu’il a loupé dans l’affaire.

Une lecture jubilatoire, amusante, malgré le côté pesant des habitants de cette petite ville raciste au possible, où les non racistes (ou les sans opinion) doivent fermer leur gueule, s’ils ne veulent pas avoir des problèmes, perdre leur job, se faire rétamer la tronche et finir dans du goudron et des plumes (ce qui est moins drôle que dans Lucky Luke)… La peur vous fait faire de drôles de choses, en plus de vous faire chier dans vos culottes.

PS : zut, aujourd’hui, j’ai un an de plus ! Bon, ça doit me faire 30 ans, maintenant… Oh, interdit de rigoler là au fond. 

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2022 au 11 Juillet 2023) [Lecture N°89].

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Le bureau des affaires occultes – 02 – Le fantôme du vicaire : Éric Fouassier [LC avec Bianca]

Titre : Le bureau des affaires occultes – 02 – Le fantôme du vicaire

Auteur : Le fantôme du vicaire
Édition : Albin Michel (27/04/2022)

Résumé :
Valentin Verne, inspecteur en charge du Bureau des Affaires Occultes, doit résoudre une nouvelle affaire : un médium aurait recours au spiritisme et à de mystérieux pouvoirs extralucides pour ramener à la vie de la fille de Ferdinand d’Orval, un noble très fortuné.

Tables tournantes, étranges apparitions, incarnations inexplicables… Mystification ou réalité?

Des bas-fonds parisiens aux salons de la haute société, des espions de Vidocq aux troublants mystères du spiritisme, l’auteur nous entraîne dans un polar crépusculaire et addictif.

Critique :
Valentin Verne, le retour ! J’avais hâte de le retrouver afin de savoir si son père littéraire allait lever les mystères sur le personnage horrible du vicaire…

Dans ce deuxième opus, la traque continue, l’inspecteur Verne continuant de chercher son bourreau, surnommé le vicaire, un pédophile… Je précise que nul ne sait s’il est véritablement un homme d’église ou pas.

Dans ce jeu du chat et de la souris, où ce félon de vicaire va le faire courir partout dans un sordide jeux de pistes, une autre enquête va occuper notre bel inspecteur et son jeune adjoint : un homme en proie à un gredin qui lui a proposé de revoir sa fille décédée grâce à des séances de spiritisme.

Dans ce deuxième polar historique, il m’a semblé que l’auteur avait gommé une partie des travers que je lui avais reproché : il s’appesanti moins sur le fait que Verne est un bô gosse, élégant, beau comme un dieu, tout comme Aglaé, son amie, qui est bêêêlle.

Ouf, l’auteur le répète un peu moins et j’ai trouvé que son inspecteur et son amie (la belle comédienne), avaient des portraits un peu plus nuancés que dans le premier tome. Mais on peut encore mieux faire dans les nuances.

Un qui n’a aucune nuance, par contre, c’est le vicaire. On sait peut de choses de lui, hormis les horreurs qu’il a commise avec des enfants, qu’il est fourbe, intelligent, violent, sans scrupules et qu’il vaudrait récupérer Valentin. Hélas, le portrait du méchant aurait mérité un peu plus de profondeur.

Pas pour l’excuser, mais pour expliquer, pour que l’on sache plus de détails sur ce personnage qui, malgré qu’on le voit peu, prend une place énorme dans le roman et dans l’esprit de Valentin.

Sur ce sujet, l’auteur insiste un peu trop à nous rabâcher que Valentin est obnubilé par le vicaire, par ce qu’il lui a fait. Oui, c’est normal qu’il y pense souvent, vu le traumatisme qu’il a vécu, mais on l’a compris, pas besoin de nous le répéter à tout bout de champ. On sait aussi que Valentin chercher une vengeance et non la justice.

Le point fort de ce polar historique, c’est l’Histoire ! En le lisant, on va se coucher moins bête. Le contexte historique est bien intégré à l’enquête, on se croirait vraiment dans l’époque, celle où Louis-Philippe régnait et où la Belgique venait d’obtenir son indépendance (4 octobre 1830).

De plus, le style d’écriture de l’auteur fait penser à celui des feuilletoniste de l’époque et pour peu, on a l’impression de lire un roman écrit en 1830. L’auteur a bien potassé son sujet et l’époque et il utilisera des inventions de cette époque pour expliquer une partie de l’enquête de Valentin Verne, qui, tout comme Holmes, se pique de chimie aussi.

Par contre, l’auteur a chaussé ses gros sabots avec un personnage et tout de suite, j’ai compris ce qu’il en était, ce qui m’a coupé le suspense. Dommage, parce qu’il y avait un beau twist à jouer, si cela n’avait pas été aussi gros. J’avais compris aussi un fait important dans l’enquête sur le médium, mais cet éclair de lucidité ne m’a pas privé de mon plaisir. Comme quoi…

Malgré ces petits bémols, j’ai apprécié ma lecture et le roman n’a pas fait long feu, puisque je l’ai dévoré en même pas deux jours. Je l’ai trouvé plus rythmé que le premier et le fait de connaître les personnages a ajouté du plaisir à la lecture.

En résumé, ceci est un bon polar historique où l’auteur joue de son écriture pour nous donner l’impression que nous lisons un roman écrit à cette époque, à la manière de feuilletonistes. L’Histoire est bien présente, mais je ne l’ai pas trouvée rébarbative ou qu’elle phagocytait le récit. L’équilibre entre les deux était bien dosé.

Une LC réussie avec ma copinaute Bianca et si troisième tome il y a (vu la fin ouverte, il devrait y en avoir un), nous serons de la partie pour le lire.

PS : L’auteur intègre aussi ma kill-list et cette fois-ci, ce n’est pas pour l’assassinat d’un animal.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2022 au 11 Juillet 2023) [Lecture N°88].

Le tour de la bouée – Commissaire Montalbano 10 : Andrea Camilleri

Titre : Le tour de la bouée – Commissaire Montalbano 10

Auteur : Andrea Camilleri
Édition : Pocket Policier (2006)
Édition Originale : Il giro di boa (2003)
Traduction : Serge Quadruppani & Maruzza Loria

Résumé :
Le commissaire Montalbano est à deux doigts de tirer sa révérence : trop de voyous et de gens corrompus, de la base au sommet, dans cette police à laquelle il a tout donné. Mais comment déserter quand un cadavre flottant, décomposé, vient le narguer au cours d’une baignade ? encore un de ces immigrés clandestins victime d’un naufrage dans le canal de Sicile ?

Le « dottore » n’ignore rien de ces tragédies où périssent également des enfants, ni de la férocité des passeurs. Ces criminels vont apprendre qu’en Sicile aussi, les lois existent. Du moins quelques unes…

Montalbano a peut-être fait sont temps, cette époque le dégoûte. Mais s’il veut empêcher d’autres horreurs, il doit oublier sa paresse, sa mélancolie, son calme et son humour légendaire…

Critique :
Comme mes dernières lectures avaient été éprouvantes, que j’avais crapahuté dans les montagnes, affronté le froid ou la canicule, je voulais me reposer avec un roman policier sympa.

Quoi de mieux que de se poser en Sicile en compagnie d’un commissaire Montalbano, de bouffer dans les petites trattorias et de se la couler douce en buvant des cafés et de mener une enquête en bougonnant ?

Caramba, encore raté ! Moi qui pensais me la couler douce et enquêter tranquillou sur un petit crime banal, j’en ai été pour mes frais !

Tout d’abord, Montalbano en a marre de son boulot, il veut démissionner (ça arrive à tous les flics ou détectives, cette passe à vide). Les actions de certains policiers, à Gêne, l’on déprimé grave. Il va nager et bardaf, il tombe sur un cadavre bien mariné, en le ramenant sur la plage, les emmerdes commencent avec des petits vieux qui pensent qu’en Sicile, faut y aller avec un flingue…

Puis Catarella se met à prononcer correctement les noms des gens et des lieux (la fin du monde est proche), Mimi Augello devient vertueux (l’apocalypse) et, pire encore, le patron de la trattoria San Calogero, ferme pour prendre sa retraite (bombe atomique).

Bref, rien ne tourne rond à Vigata et dans la vie du commissaire. Tout fout l’camp, ma bonne dame, même la solidarité n’est plus, les migrants pouvant aller se faire noyer en Méditerranée. Monde cruel, tu as raison, mon cher Montalbano.

Pour ce qui était de se la couler douce, c’était donc loupé, vu les faits de sociétés abordés dans ce dixième tome. Surtout, qu’à un moment précis, on sent bien qu’on a foutu le pied dans un truc bien puant, bien dégueu et qu’on ne s’en sortira pas sans se prendre un coup au moral.

Bah, tout compte fait, c’est aussi cuisiné de la sorte que j’aime les enquêtes de mon commissaire sicilien : avec du piment qui gratte, qui pique au palais, qui nous rappelle que nous sommes bien, nous, qui ne devons pas fuir un pays en guerre, en proie à la sécheresse, à la famine, au chômage, aux mains de gangs violents, avant d’être les victimes des passeurs sans scrupules, sans humanité…

Une fois de plus, c’est une bonne enquête du commissaire Montalbano, où s’entremêlent les moments drôles, poétiques, amusants et ceux plus glauques des travers de l’humanité et d’un commerce abject.

 

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2022 au 11 Juillet 2023) [Lecture N°87].

Les silences d’Ogliano : Eléna Piacentini

Titre : Les silences d’Ogliano

Auteur : Eléna Piacentini
Édition : Actes Sud (05/01/2022)

Résumé :
La fête bat son plein à la Villa rose pour la célébration de fin d’études de Raffaele, héritier de la riche famille des Delezio.

Tout le village est réuni pour l’occasion : le baron Delezio bien sûr ; sa femme, la jeune et divine Tessa, vers laquelle tous les regards sont tournés ; César, ancien carabinier devenu bijoutier, qui est comme un père pour le jeune Libero ; et bien d’autres.

Pourtant les festivités sont interrompues par un drame. Au petit matin, les événements s’enchaînent. Ils conduisent Libero sur les hauteurs de l’Argentu au péril de sa vie.

Critique :
Voilà un petit roman qui sentait bon le Sud, qu’il soit de l’Italie, de Sicile ou de Corse…

Le déroulement de ce récit pourrait se passer dans l’une où l’autre de ces contrées, bien que puisque l’on parle de mafia, je le situerai plus dans l’Italie du Sud ou en Sicile, celles des montagnes et des petits villages perdus où il n’y a même pas de médecin.

N’espérez pas vous la couler douce, dans ce roman, ni rester alangui sur une chaise longue, car nous sommes dans un drame et l’on va encore crapahuter dans les montagnes (on m’en veut, ces derniers temps !!!).

À Ogliano, c’est calme, le baron vient durant les vacances d’été, il est riche, blindé du fric de ses métayers et de celui que ses ancêtres ont amassé au fil des années. On se doit de le saluer, de courber l’échine, comme au temps des seigneurs médiévaux.

Le récit commence par un enterrement, celui d’un salopard, avec tout le village qui vient rendre hommage ou alors, qui vient vérifier qu’il est bien crevé, allez savoir. La bigoterie est de mise, on se doit d’aller à l’église. Le baron arrive, donne une fête pour le baccalauréat de son fils…

Bref, le récit commence gentiment, lentement. L’écriture de l’autrice était éloquente et puissante. On se doutait que sous ces belles phrases, couvait un futur drame. Un drame dont nous savions pas encore la teneur, mais qui, comme les secrets gardés par les villageois, la fameuse omerta, n’allait pas tarder à tonner, tel un coup de feu.

Oui, le récit commençait gentiment, avant de prendre un tour inattendu et de nous entraîner dans les montagnes, puis d’y subir un orage et un coup de foudre… Oui, j’ai adoré ce roman, j’ai eu le coup de foudre, le coup au cœur.

Il n’y a pas que l’écriture qui est travaillée, ciselée, dans ce roman. Les différents portraits sont passé sur l’établi de l’orfèvre, ils ont été tordus, afin de nous donner des personnages réalistes, non manichéens, torturés, se posant des questions ou enviant l’autre de ce qu’il possède (et pas toujours au niveau matériel, juste parce que l’un a un père et pas l’autre).

Chacun a son secret, ses doutes, ses blessures et elles nous seront racontées par ces personnages mêmes, dans ces chapitres qui seront consacrés à leur confession. Grâce à eux, on comprendra mieux leur psychologie, leurs regrets, leurs envies, leurs secrets, ce qu’ils ont tus et cela donnera des nuances de gris à ceux que l’on aurait bien jugé tout noirs ou tout blancs. Mais il n’en est rien…

Antigone, le roman de Sophocle, est en arrière-fond, mais il n’y joue pas un rôle de figurant, il est important dans ce récit, et c’est au fil de l’histoire que l’on comprendra ce qui lie les personnages avec ceux de celui de Sophocle.

L’épisode dans la montagne, dans l’Argentu, sera le point culminant de ce roman, m’apportant moult émotions différentes, me faisant passer de la peur ou bonheur, de l’angoisse à l’espoir, de la haine aux questionnements : et moi, qu’aurais-je fait ? Comment aurais-je réagi ? Et dans ce village, est-ce que moi aussi j’aurais fermé ma gueule contre de l’argent ? Bonnes questions…

Si Libero, jeune homme de 18 ans, personnage principal, est un personnage réaliste et sympathique, l’on ne peut qu’aimer Raffaele, le fils du baron, qui n’a rien de son père, qui parle de pardon et qui est tout aussi tourmenté que son ami d’enfance. Ils m’ont donné bien des émotions, ces deux gamins, et des plus belles.

Ce roman, je pense que je l’avais acheté à cause d’une chronique publiée sur le blog Black Novel (merci, Pierre !) et puis, je l’avais oublié. C’est grâce à une modération de chronique sur Livraddict que j’ai repensé à ce roman et que je l’ai sorti du tas… Quelle imbécile j’ai été de ne pas le sortir plus tôt, moi qui cherchais des coups de coeur, j’en avais un à portée de main.

Un roman magnifique, des personnages marquants, avec qui l’on aurait aimé se promener en montagne, juste pour le plaisir de passer du temps avec eux. Hélas, j’ai dû les laisser, le cœur brisé de devoir refermer ce roman lumineux et sombre à la fois, mais où la lumière est plus forte que l’ombre.

 

L’Aigle noir : Jacques Saussey

Titre : L’Aigle noir

Auteur : Jacques Saussey
Édition : Fleuve Editions (06/10/2022)

Résumé :
Un île de rêve
Un tragique accident
Le thriller de tous les dangers

Un sorcier vaudou qui décide de fonder une obscure église loin de son Togo natal. Un homme qui meurt dans une terrible attaque de requin. Une petite fille qui se replie sur sa détresse de jour en jour.

L’île de la Réunion, malgré ses paysages entre lagons turquoise et montagnes luxuriantes, n’a rien du paradis auquel Paul Kessler s’attendait. Pourtant, cet ex-commandant de police n’aspirait qu’à un peu de tranquillité jusqu’à sa rencontre, à Toulon, avec Hubert Bourdonnais.

Deux ans plus tôt, ce riche industriel a quitté son île en confiant la direction de la vanilleraie familiale à Pierre, son fils unique. Mais celui-ci est décédé dans un crash d’hélicoptère il y a peu.

Et si la gendarmerie a conclu à un accident, Hubert Bourdonnais, lui, ne croit pas à cette thèse. Face à ses doutes, Kessler a alors accepté de mener l’enquête, sans imaginer qu’il serait confronté à une réalité bien sombre…

Critique :
Mes dernières lectures m’ayant entraînées dans des contrées froides, j’avais envie de soleil…

Ce roman se déroulant sur l’île de la Réunion, c’était la bonne destination à prendre, surtout qu’il y a quelques jours, j’avais vu un reportage sur cette destination de rêve, à la télé (Échappées belles). Puisque j’avais révisé La Réunion, j’étais parée !

Les émissions de télé nous vendent du rêve, des beaux paysages, des gens que l’on a envie de rencontrer, elles ne nous montrent jamais l’envers du décor, comme le fait le roman de Saussey. Lui, il nous parle de délinquance, de drogues, de personnes au chômage, de croyances vaudous (♫ un sorcier vaudou, m’a peint le visage ♪)…

Alors oui, ses décors sont de rêve, il les décrit très bien, je m’y serais crue sans jamais y avoir mis les pieds, mais ce n’était pas un voyage merveilleux ! Dans son roman, j’ai crapahuté comme pas possible ! Moi qui voulait me la couler douce, c’est raté.

Ce thriller n’est pas bourré d’action et d’adrénaline (sauf pour le final), on ne court pas partout, le récit prend le temps de se construire et les chapitres alterneront les faits se déroulant en 2016 et ceux du présent, en février 2020. Non, pas de panique, l’auteur nous parlera très peu de la covid, ce sera quelques lignes.

Par contre, on croisera une saloperie vraiment atroce qu’on n’arrivera jamais à éradiquer : des hommes incestueux et pédophiles. Il devait y avoir un nid à La Réunion, pas possible autrement, on dépasse quasi celui de l’Église, c’est vous dire la concentration de types dérangés à enfermer.

Le titre aurait dû me mettre la puce à l’oreille… L’aigle noir ! ♫ Un beau jour, ou peut-être une nuit.. ♫ Dans ma main, il a glissé son cou ♪ Gloups, quel cou ??

Le roman, sans posséder un rythme trépidant, n’en reste pas moins addictif : Paul Kessler, flic de Lyon retraité, mène une enquête en off, sur l’accident d’hélicoptère qui a coûté la vie à Pierre Bourdonnais, fils de Hubert Bourdonnais.

C’est le père qui lui a demandé et notre flic va soulever bien des mystères, lever bien des lièvres et son enquête se mêlera avec les morts bizarres et violentes qui surviennent sur l’île. Non, pas envie d’aller en vacances à la Réunion, moi… Merci monsieur Saussey !!!

L’auteur prend donc le temps de nous présenter l’île, microcosme, sa nature, son climat, sa population, les personnages importants que nous croiserons, et, à l’aide de chapitre assez court, il arrive à donner du rythme sans pour autant que son policier coure partout comme un dingue.

On reste dans une enquête réaliste, avec du mystère et une résolution loin de ce que j’aurais pu penser. Les sujets difficiles que sont l’inceste et la pédophilie sont bien intégrés dans le récit et bien traités. Sans que l’auteur n’aille trop loin ou ne fasse que survoler ce sujet horrible. On trinque tout de même en lisant ces passages où des adultes abusent d’enfants et jouent avec leurs sentiments, leurs peurs. Ignobles ils sont (les pédophiles).

L’alternance des chapitres au passé et ceux au présent donnent à l’histoire un goût de mystère, de sang, et de questionnement, car on ne sait pas à quel moment les deux récits se télescoperont, ni comment tout cela se terminera.

Un thriller qui prend son temps, un thriller qui vous emportera à La Réunion, pour un voyage qui mêlera le rêve au cauchemar, un thriller qui a tout d’un roman noir. Un thriller que j’ai dévoré, même si pour certains passages, j’ai eu un peu de mal, tant on entrait dans ce que l’humain a de plus sombre, de plus dégoutant, de plus abject.

Un thriller réussi !

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2022 au 11 Juillet 2023) [Lecture N°86].

Les Enquêtes de Nicolas LeFloch – L’énigme du Code Noir : Laurent Joffrin [Par Dame Ida, qui aime les livres en costumes et le parler de jadis]

Titre : Les Enquêtes de Nicolas LeFloch – L’énigme du Code Noir

Auteur : Laurent Joffrin
Édition : Buchet Chastel (22/10/2022)

Résumé Babelio
Jamais dans sa longue carrière, Nicolas Le Floch n’avait vu pareils crimes. Au printemps 1791, on retrouve successivement deux cadavres dans le quartier du Luxembourg à Paris : le premier a une jambe et un bras coupés, le second le dos labouré de dizaines de coups de fouet ; pour faire bonne mesure, tous deux ont été pendus, ce qui a causé leur mort. Ces deux grands seigneurs assassinés sont propriétaires de plantation à Saint-Domingue.

Avec son ancien adjoint Bourdeau, Nicolas, agent spécial de la monarchie, découvre que ces mutilations sont calquées sur les punitions infligées aux esclaves fugitifs par les planteurs des colonies, selon les stipulations du “code noir” établi par Louis XIV pour réglementer la répression des fautes commises par les esclaves des colonies françaises.

S’agit-il d’une vengeance venue des îles ? Ou bien d’un complot bien plus tortueux commis dans une intention politique ? Dans le Paris révolutionnaire de 1791, tandis que l’Assemblée constituante tente de stabiliser le royaume et que Louis XVI défend sa couronne au palais des Tuileries, en butte aux émotions populaires suscitées par les patriotes les plus intransigeants, les deux policiers tentent de démêler cet écheveau complexe sur fond d’affrontements entre les factions politiques.

Au cours de cette intrigue haletante, il devra comprendre la bataille qui s’ouvre sur l’abolition de l’esclavage, entre la Société des Amis des Noirs qui défend l’égalité des droits et le club Massiac, qui réunit dans une association puissante les intérêts coloniaux.

Il devra surtout combattre les criminels redoutables de la « bande de l’Homme Vert » qui a élu domicile dans les carrières souterraines de Paris, tout en surmontant l’imbroglio sentimental qui oppose Laure de Fitz-James et Aimée d’Arranet avec qui il entretient une double liaison qui le mettra en fâcheuse posture.

L’avis de Dame Ida : 
Ciel ! Laurent Joffrin est journaliste et ça se voit ! Brutalement même !

Les premières pages du roman se déploient dans un style très factuel et ramassé, qui s’il sied aux colonnes d’un journal où chaque centimètre carré est une occasion de gagner de l’argent, s’éloigne considérablement de ce que les lecteurs et lectrices fidèles de la première heure de Nicolas Le Floch avaient toujours aimé retrouver sous la plume de Jean-François Parrot !

Adieux la langue fleurie, tarabiscotée, suivant métaphoriquement les circonvolutions et ornements du style rocaille dont se parait le mobilier Louis XV ! Nous voilà face à un style résolument moderne même si quelques bouffées d’un XVIIIe siècle à son crépuscule surgissent çà et là, et curieusement à mesure que l’on s’approche de la fin du livre.

Joffrin avait fait quelques efforts lors du volume précédent, mais aujourd’hui le triste constat est là : La langue de Le Floch n’est plus. (Minute de silence… tête baissée.)

Ce nouveau style est si resserré et si factuel, que ce roman ne fait qu’environs 200 pages contre le double pour les romans signés par Parrot. Étrangement, le résumé de présentation est l’un des plus longs que je n’ai jamais lu sur Babelio alors que les aventures de Le Floch ne font que rétrécir !

En voyant la minceur inédite de l’ouvrage je ne pouvais craindre qu’une chose : un style plus dépouillé… des dialogues ne fleurant plus bon la langue du XVIIIe… mais aussi une intrigue simplifiée sans les multiples rebondissements, ou passages obligés quasi rituels, auxquels nous étions habitués…

Cette restructuration a aussi envoyé quelques personnages secondaires récurrents vers des CDD ou à Pôle Emploi, sans parler de ceux qui ont déjà été enterrés ou mis en retraite lors du précédent tome !

Il semble que l’auteur se souvienne subitement de l’existence d’Aimée d’Arranet qui avait été laissée au placard et quasiment pas évoquée autrement que comme un souvenir lors du roman précédent…

Est-ce seulement crédible que de mener une liaison avec une femme sans la revoir pendant des mois ? Pour un marin à la rigueur… Mais là… Non. Car en effet, voilà notre Nicolas menant une double vie entre cette vieille maîtresse et sa nouvelle conquête, la Princesse de Chimay, rencontrée dans la dernière aventure remontant à l’année précédente, d’après le texte lui-même.

Nicolas a beau être un quinquagénaire, il ne s’en comporte pas moins ici comme un adolescent, ce qui est surprenant venant de l’homme responsable et droit qu’il a toujours été. Et puis c’est assez anachronique à une époque où cet âge était non pas encore celui de la maturité, mais tout bonnement celui de la vieillesse.

Joffrin persiste également dans son oubli du fait que Nicolas avait noué des relations franchement amicales, pour ne pas dire personnelles avec le bourreau Samson (on se souviendra de repas pris chez lui avec sa femme et ses enfants alors que les familles de bourreaux n’étaient pas fréquentables aux yeux du peuple et des aristocrates en raison de leur état – c’était symboliquement très fort comme preuve d’amitié que de manger chez le bourreau !) à qui il ne s’adresse plus que comme une vague relation professionnelle depuis le précédent tome.

Cette amnésie est assez gênante car soit elle démontre que l’auteur n’a pas bien fait son travail d’appropriation de l’œuvre qu’il prétend poursuivre, soit elle fait de Nicolas un être superficiel, retirant sans raison son amitié plus vite qu’il ne la donne, ce qui détonne par rapport à la psychologie du personnage.

Exit également, depuis le volume précédent, les passages pourtant incontournables de Nicolas chez son tailleur (Nicolas ne s’habillerait-il plus ?), Maître Vachon qui à l’instar de la Paulet, le mettait au courant des derniers potins de l’aristocratie…

La Paulet ? Qui c’est ? Là encore cette inénarrable mère maquerelle, voyante à ses heures, au langage plus qu’imagé était devenue un monument (je ne parle pas seulement de son tour de taille !) de la saga de Parrot.

Eh bien, elle semble être définitivement passée à la trappe (il a certainement fallu la découper en plusieurs morceaux pour ça en plus !). Ok… Elle n’était plus très vaillante aux dernières nouvelles, mais nous n’avons même pas été invités à son enterrement et n’avons pas reçu de faire-part. Quelle déception !

Idem pour Sartine, l’éternel mentor de Nicolas… toujours aux affaires, même quand il n’est plus en poste… On l’avait retrouvé subitement bien vieilli lors du précédent volume, mais là on ne saura même pas ce qu’il est devenu. Mort ? Exilé ? Gâteux ? Pourtant l’âge de l’Amiral d’Arranet (75 ans) et de Monsieur de Noblecourt (plus de 90 ans), qui n’en finit pas de vieillir depuis la première enquête, seront précisés et eux… restent toujours en piste et toujours au service de le Floch…

On ne peut pas escamoter des personnages qui ont eu une telle importance, pendant une quinzaines d’aventures, en les expédiant dans les ténèbres extérieures, comme s’ils n’avaient jamais été question d’eux. Joffrin ne pouvait-il pas imaginer ou penser que toutes ces relations de Nicolas avaient aussi une place capitale dans la saga et de fait aux yeux des lecteurs ?

Sérieusement, celles et ceux qui auront apprécié suivre l’évolution psychologique de Nicolas et des autres personnages récurrents, ainsi que l’évolution des liens (parfois ambivalents – cf. la relation entre Nicolas et Sartine) tissés entre eux au fils des tomes précédents, en seront pour leurs frais.

Les péripéties sentimentales (assez éloignées du Nicolas de Parrot) développées ici, ne permettront pas de l’occulter. D’autant qu’elles sont aussi maladroites et cliché qu’un chapitre de la collection Harlequin.

Cependant, malgré toute ces coupes franches et son économie de mots et de papier, Joffrin aime assez l’histoire de France pour ne pas négliger de planter le décor avec une grande précision. Reconnaissons-lui au moins ce mérite.

Et dans ce volume, en plus de la période révolutionnaire il sera plus précisément question du statut des esclaves… Et de l’hypocrisie française à ce sujet puisque si l’on commerçait des esclaves, et les envoyait dans les outremers il n’y en avait officiellement aucun sur le sol métropolitain depuis le moyen-âge.

Nous sommes en Avril 1791. Louis XVI et sa famille ont dû quitter Versailles et sont quasiment en résidence surveillée aux Tuileries (une aile aujourd’hui disparue, qui faisait se rejoindre les deux ailes du Louvre parallèles à la Seine, fermant l’ensemble architectural à l’ouest).

Pour information, la fuite ratée de Varennes aura lieux deux mois plus tard… C’est dire si la famille royale se sent peu en sécurité, se morfondant en reclus dans une vie routinière loin des fêtes et des fastes de Versailles. Exit l’étiquette !

Et dans Paris, les nouveaux leaders politiques, nouvelles factions et nouveaux clubs déploient leurs arguments pour orienter la Révolution dans telle ou telle direction. Beaucoup de fébrilité, de bouillonnements et d’instabilité. Les descriptions de la capitale qu’arpente alors Nicolas Le Floch seront éloquentes.

Cependant, plutôt que d’intégrer les éléments historiques dans les dialogues entre les personnages, ce qui réclame en effet un réel savoir-faire de romancier, et d’accepter de prendre son temps et d’écrire davantage en délayant, Joffrin interrompt le dialogue, balance ses éléments historiques sous forme de narration factuelle quelque peu plaquée en laissant supposer que les personnages viennent de parler de ça. J’ai trouvé cette technique répétitive assez expéditive et artificielle, à 1000 lieues de ce que j’appréciais sous la plume de Parrot.

Et taquinant sauvagement le rectum des mouches, comme j’aime à le faire quand je ne veux rien passer, pas même le moindre détail, à un auteur qui m’a déçue (oui je m’acharne !)…

Il faudrait expliquer au Sieur Joffrin et à son éditeur/correcteur que… Le titre « Dom » ne précède le nom de certains membres de certains ordre religieux (comme pour Dom Pérignon) ou le prénom de certains nobles portugais…

Mais pour l’aristocratie espagnole ou italienne on utilisera le titre « Don » comme pour « Don Juan »… que Joffrin s’obstine à écrire « Dom Juan » bien qu’il fût supposé espagnol et pas portugais… Arrrrgghhh ! Je n’ai pas fait mon collège-lycée à Stanislas (une école privée prestigieuse pour le gratin de l’élite parisienne) comme Joffrin, mais au moins je sais ça !

L’intrigue ? Oui… toute histoire policière se doit d’en avoir une et celle-ci nous donne l’occasion de nous cultiver, notamment sur la question du fameux et tristement célèbre « code noir », dû à Colbert, et sur le statut particulier des esclaves dans les possessions ultramarines française, puisque, sur le sol métropolitain, il ne pouvait exister d’esclaves sous l’ancien régime depuis Louis X dit le Hutin (tout esclave mettant le pied en France était considéré comme libre !)…

Nous nous promènerons même dans les sous-sols de la capitale avec des explications historiques plus précises que celles que nous donnerait un guide !

Et bien évidemment, comme à chaque fois lors de ces détours tortueux entre Paris et Versailles, nous croiserons avec Nicolas, moult personnages de la Grande Histoire venus se perdre dans cette histoire plus petite. Le Chevalier de Saint-George (sans « s » final, ce n’est pas une faute), compositeur et escrimeur célèbre de cette époque, fils métis d’un ancien planteur aristocrate, sera de leur nombre.

Mais quand un livre est deux fois moins épais que la moyenne des autres ouvrages d’une saga, même si l’intrigue est en soi correcte, elle n’en est que deux fois plus simple à suivre et moins rythmée de rebondissements ou d’affaires dans l’affaire… Elle est donc très honnête mais… un peu cousue de fil blanc et le responsable de l’affaire aisément identifiable dès le départ…

Nous étions habitués à mieux, on l’aura compris. D’autant que le dénouement a quelque chose d’assez expéditif et de bien pratique par certains abords.

Je me demande même si, ici, l’intrigue ne sert pas davantage de prétexte à développer une page d’histoire de manière vivante et de présenter les idées de l’auteur sur le rôle de la France dans l’histoire de l’esclavage si je mesure la place prise par les développements historiques magistraux par rapport à la narration des meurtres et de leur résolution. L’épilogue ne pourra pas me convaincre du contraire.

En résumé :

Quand on aime une série de livres, ce n’est pas simplement pour le personnage principal ou pour l’univers dans lequel il évolue. C’est aussi pour le supplément d’âme que lui donne son auteur grâce à son style particulier et par le biais des personnages secondaires que l’on apprécie de voir évoluer roman après roman.

Pour moi le style inventé par Parrot restera indissociable des enquêtes du Commissaire Le Floch, et le style trop factuel de Joffrin ne fera pas mon affaire malgré une intrigue correcte mais sans plus, lui permettant de déployer sa parfaite culture de la période révolutionnaire.

Il n’a pas non plus mesuré l’attachement des fans de Nicolas aux autres personnages secondaires récurrents qu’il a fait passer à la trappe, ou qu’il réduit maintenant à peu de choses, au risque de faire passer le Marquis de Ranreuil pour un être superficiel en amitié, égratignant le portrait psychologique du personnage principal qu’il a pourtant par ailleurs réussi à s’approprier.

L’intrigue se lit avec plaisir mais pas avec autant de plaisir que j’avais coutume d’en attendre. Peut-être eût-il été préférable que Joffrin se soit contenté dans un unique roman de clôture, d’organiser l’émigration de Nicolas et de ses proches chez l’Anglois ou aux Amériques à la fin du roman précédent, lui offrant de prendre ainsi un nouveau départ dans nos imaginations en échappant à l’ombre de la guillotine qui menace maintenant tous les serviteurs de l’ancien pouvoir ?

Mettre le point final à la saga que son créateur n’a pu conclure de son vivant, en ouvrant de nouvelles perspectives à Nicolas, aurait été un bien meilleur hommage que de continuer à le faire exister en étant privé de toute la magnificence de son style et de ses amis de toujours qui sont aussi devenus les nôtres au fil des pages et des enquêtes.

L’Accident de chasse : Landis Blair et David L. Carlson

Titre : L’Accident de chasse

Scénariste : David L. Carlson
Dessinateur : Landis Blair

Édition : Sonatine (27/08/2020)

Résumé :
Chicago, 1959. Charlie Rizzo, qui vient de perdre sa mère, doit emménager avec son père aveugle. Pour le jeune garçon, l’histoire est limpide : Matt Rizzo a perdu la vue à la suite d’un accident de chasse, comme il le lui a toujours raconté.

Mais le jour où un policier sonne à leur porte, Matt choisit de révéler à son fils la partie immergée de son passé, et la véritable raison de sa cécité…

Roman graphique en noir et blanc à la puissance expressive sans pareille, tiré de faits réels, L’Accident de chasse est une ode bouleversante à la rédemption et aux pouvoirs sans limites de la littérature.

Critique :
Un accident de chasse… Pas à cause d’un chasseur ne sachant pas chasser et prenant un promeneur pour un sanglier, mais à cause d’un stupide accident et de gosses tout aussi stupides.

Voilà pourquoi Matt Rizzo est devenu aveugle. Charlie, son fils, qui vient de perdre sa mère, vient habiter chez lui et ce n’est pas facile pour lui, lui qui n’a plus vu son père depuis quelques années.

466 pages, non seulement c’est lourd à porter, mais ça ne se dévore pas en une seule soirée. Absolument pas ! Ce roman graphique est dense, surtout passé la première moitié des pages, lorsque l’on entre dans le récit de Matt Rizzo sur sa jeunesse et sur son accident, qui n’était pas vraiment de chasse.

Les dessins, noirs et blancs, hachurés, sont déstabilisants au départ, mais après, on s’y habitue, puisque l’ambiance de ce récit est sombre, très sombre, à un moment donné. On y parle de meurtres, de prison, de rédemption…

On y parle aussi de littérature, notamment avec Dante et son Enfer (La Divine Comédie) et l’allégorie est bien trouvée, puisque Matt aura son Virgil pour le guider dans son enfer.

En dire plus déflorait trop ce roman graphique, sachez juste qu’il va vous emporter là où vous ne vous attendiez pas du tout et vous faire vivre une aventure totalement hors norme, avec des personnages marquants, attachants et notamment un assassin qui aime la littérature…

Cette plongée dans le Chicago des années 30 et dans l’univers carcéral est réussie, surtout que je ne m’y attendais pas du tout et que j’avais failli arrêter ma lecture, parce que je m’y embêtais un peu, au départ. Ma persévérance à payée !

Le plus inattendu fut d’apprendre, à la fin, que ce récit était réel. Matt Rizzo a bel et bien existé, c’est le récit de sa vie que je venais de lire.

Un magnifique ouvrage, un scénario inattendu, profond, travaillé, des dessins qui le mettent bien en valeur. Un roman graphique qui ne se lit pas une seule fois, car il y a de la matière à lire et des dessins à bien regarder, tant certains sont détaillés.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2022 au 11 Juillet 2023) [Lecture N°85].

Tous les démons sont ici – Walt Longmire 07 : Craig Johnson

Titre : Tous les démons sont ici – Walt Longmire 07

Auteur : Craig Johnson
Édition : Gallmeister (2015) / Points Policier (2017)
Édition Originale : Hell is empty (2011)
Traduction : Sophie Aslanides

Résumé :
Indien Crow d’adoption, Raynaud Shade est considéré comme le plus dangereux sociopathe des États-Unis et représente le cauchemar de tout policier.

Finalement interpellé, il avoue avoir enterré un cadavre au beau milieu des Bighorn Mountains, dans le Wyoming, et c’est à Walt Longmire que revient la tâche d’escorter Shade, en plein blizzard, jusqu’au corps. Mais le shérif sous-estime peut-être les dangers d’une telle expédition.

Car pour tenter de rétablir la justice, il va devoir braver l’enfer glacial des montagnes et tromper la mort avec, pour seul soutien, un vieil exemplaire de La Divine Comédie de Dante.

Critique :
Ces derniers temps, j’ai fait des choix de lecture qui m’ont entraîné dans le froid, la neige, les montagnes, bref, je me les suis gelé ! Quelle idée, vu que les températures se sont refroidies (et sont un peu plus de saison).

Dans ce polar, pas de criminel à rechercher, car nous ne sommes pas devant un meurtre et une enquête à mener, mais dans tout autre chose : une chasse à l’homme.

Lors d’un transfert de prisonniers, ils se sont évadés et c’est Walt Longmire, n’écoutant personne, qui va se lancer à leur poursuite, dans la neige, dans une tempête qui se prépare et dans des températures négatives qui donnent plus envie de se vautrer devant le feu, que de courir dehors.

Le roman se lit très vite, il est bourré d’adrénaline, d’action, de suspense et la traque au sommet, bien qu’elle ne ressemble pas à celle d’un Stallone, est tout de même un exercice à ne pas réaliser sans préparation physique préalable.

Mais le shérif Walt Longmire est un homme résistant et increvable. Parfois, l’auteur pousse un peu le bouchon trop loin, notamment avec l’incendie…

L’humour est toujours présent, dans les réparties que notre shérif aura au téléphone, avec un des malfrats et surtout avec Virgil White Buffalo, un Indien solitaire qui vit dans la montagne et dont il avait déjà croisé la route auparavant.

Mon seul bémol sera pour le fait que dans ce huis-clos entre Longmire, les fugitifs et la nature immense et enneigée des Bighorn mountains, il a manqué la nation Cheyenne, je veux parler de Henry Standing Bear… J’aurais préféré une traque en duo, aidé de son ami de toujours, plutôt que cet exercice en solo. Heureusement qu’il y avait Virgil, à défaut d’un Cheyenne, j’avais un Crow.

Dans les aventures du shérif, le mysticisme n’est jamais loin et dans celui-ci, les esprits dont on avait déjà eu vent de leur présence (dans un précédent roman), auront leur rôle à jouer… Oui, en haute montagne, dans des températures négatives, en hypothermie, déshydraté, on ne sait plus trop où est la réalité et où se situe les hallucinations.

Un bon roman de notre shérif Longmire, différent des autres, puisque pas d’enquêtes, bourré d’adrénaline, ainsi que quelques surprises.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2022 au 11 Juillet 2023) [Lecture N°84].

La République du Crâne : Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat

Titre : La République du Crâne

Scénariste : Vincent Brugeas
Dessinateur : Ronan Toulhoat

Édition : Dargaud (25/02/2022)

Résumé :
Les Bahamas, 1718. De haute lutte, le capitaine pirate Sylla, secondé par son quartier-maître Olivier de Vannes et ses hommes, prend possession d’un vaisseau anglais.

Contre toute attente, au lieu de massacrer les membres de l’équipage, les pirates leur proposent de se joindre à eux.

Et ce, au nom des principes qui sont les leurs : liberté, démocratie et fraternité. Olivier de Vannes, devenu capitaine du nouveau bateau capturé, croise une frégate battant pavillon portugais.

Critique :
Voilà un album qui sentait bon la piraterie, les abordages, les drapeaux noirs ! En effet, il y a bien tout ça, mais pas que !

Les auteurs ne se sont pas contentés de nous offrir des récits d’aventures de pirates lançant les grappins sur des navires, ou faisant naufrage, comme les pirates malchanceux dans Astérix…

Déjà, avant le récit proprement dit, les auteurs se fendent d’une belle explication historique sur les pirates : ils n’étaient que des hommes qui voulaient vivre libres.

Bon, ils volaient les marchandises et attaquaient les navires, mais à l’époque, pas de chômage pour les aider à vivre libre… Ils défendaient aussi la démocratie, l’égalité des droits, des codes, des règles, bref, nous sommes loin des portraits que nous avons déjà vu des pirates vilains et méchants. On souscrit ou pas à ces portraits…

Les dessins, tout d’abord, sont magnifiques ! Moi qui aime les bateaux à voiles, j’ai été servie et mes yeux n’en pouvaient plus de tant de majesté dans certains vaisseaux.

Les personnages principaux sont des pirates et une femme, à la tête d’un groupe d’esclaves, sur un négrier. Pas de manichéisme dans les portraits, l’équilibre était bien trouvé. Le capitaine, Sylla, est blond, beau, glabre et à un petit air de Jean Marais…

Le scénario est comme la mer : profond ! Comme je le signalais plus haut, les auteurs ne se sont pas contentés de nous proposer moult abordages ou enterrement de trésor (ou découverte de trésor), jusqu’au mal de mer, mais sont allés plus loin. Ça sentait bon la liberté, l’égalité et la fraternité ! Qui a dit « utopie » ?

Non, je ne dirai rien de plus, lisez-le et vous saurez, nom d’une jambe de bois et d’un capitaine Crochet !

L’avantage de cet album, c’est qu’avec plus de 200 pages, le scénariste peut aller dans les détails, développer son récit, sans crainte d’arriver au bout de son album sans avoir le temps de conclure.

Ici, il prend son temps, nous faisant naviguer en eaux troubles, dans des fonds houleux, avant que l’on se pose un peu, pour repartir de plus belle ensuite. Autrement dit, le récit ne nous emportera pas là où on le pensait. Suffit de se laisser guider par les vents et de profiter de ce gros album qui sent bon les embruns.

Une belle découverte, que je voulais faire depuis longtemps.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2022 au 11 Juillet 2023) [Lecture N°82].

Le Chant d’Haïganouch : Ian Manook

Titre : Le Chant d’Haïganouch

Auteur : Ian Manook
Édition : Albin Michel (28/09/2022)

Résumé :
On leur avait promis une terre qu’ils ne quitteraient plus. Et c’est à nouvel exil qu’ils sont contraints… ?

Ils en rêvaient?: reconstruire leur pays et leur histoire. Comme des milliers d’Arméniens, Agop, répondant à l’appel de Staline, du Parti Communiste français et des principales organisations arméniennes de France, quitte sa famille et embarque en 1947 à bord du Rossia dans le port de Marseille. Mais au bout du voyage, c’est l’enfer soviétique qu’il découvre et non la terre promise.

Sur les bords du lac Baïkal, Haïganouch, une poétesse aveugle, séparée de sa sœur lors du génocide de 1915, aujourd’hui traquée par la police politique, affronte, elle aussi, les tourments de l’Histoire.

Des camps de travail d’Erevan aux goulags d’Iakoutsk, leurs routes se croiseront plus d’une fois, au fil d’une odyssée où la peur rencontre l’espoir, le courage et l’entraide. Agop et Haïganouch parviendront-ils à vaincre, une fois de plus, les ennemis de la liberté, pour s’enfuir et retrouver ceux qu’ils aiment ?

Critique :
Les voyages avec Air Manook sont toujours beaux, mais difficiles. Magnifiques, mais durs, éprouvants, émouvants…

D’ailleurs, je n’ai pas lu ce roman tout de suite. Je voulais découvrir la suite au plus vite, mais j’avais peur. Peur que l’auteur ne maltraite encore ses personnages, que j’adore, que j’aime (mais si vous lui dite, je vous tue !!). Envie de rester avec, dans ma mémoire, le final du premier roman, où les personnages étaient sains et saufs.

Le premier tome avait été éprouvant à lire, surtout dans ses 50 premières pages. Celui-ci est différent, mais il n’en reste pas moins éprouvant, même si ce n’est plus le récit d’un génocide avec toutes ses horreurs. Dans ce deuxième volet, un personnage (Agop) va retourner en Arménie, devenue communiste et qui n’aura rien de la terre promise.

Staline, le communisme, l’URSS, je savais que j’allais morfler. Le contrat est respecté et réussi. Dans ce nouveau roman, l’auteur va nous montrer le voyage d’Agop (que j’adore aussi, mais si vous lui dite, je vous tue !) en terres communistes et ce ne sera pas une promenade de santé.

L’auteur est champion dans les atmosphères, dans la description de l’Histoire, au travers de toutes les petites histoires qui font la Grande. Le dépaysement était réussi, j’étais bel et bien en URSS, chez les Soviets, au milieu d’un système inique, totalitaire, arbitraire et violent. Fuyez, pauvres fous !

Dans ce système totalitaire, le régime règne par la peur. Vous pouvez vous faire arrêter pour tout et n’importe quoi. Non pas uniquement en raison de votre religion, de votre appartenance politique, de votre préférence sexuelle, de votre sexe, de votre ethnie, de votre nationalité…

Là-bas, la foudre peut frapper à tout moment, n’importe où et n’importe qui, même un dirigeant du parti totalitaire. Vous étiez tout hier, aujourd’hui, vous n’être plus rien qu’un corps mort. Si certains salopards aiment le côté grisant du pouvoir absolu et ne se privent pas pour en user et abuser, d’autres n’obéissent aux ordres que parce qu’il y a des menaces sur la tête de leur famille. L’auteur fait bien la distinction entre les deux, bien que la violence soit toujours présente, surtout si le type a peur que sa famille n’en pâtisse.

Alternant les chapitres consacrés au voyage d’Agop et ceux de sa grande famille arménienne, restée en France, le roman s’intéressera aussi au destin d’autres personnages, rencontrés dans le premier tome, comme notre poétesse aveugle, Haïganouch et son fils. Tous les fils tissent une grande toile et les chapitres se lisent tout seul, la peur au ventre, les poils dressés sur les bras, en lisant quelques chiffres.

Une fois de plus, c’est un coup de coeur, en plus d’un coup dans les tripes, dans le coeur, dans l’âme. Les voyages au pays de l’iniquité et de l’illogisme, poussé à son paroxysme, sont toujours éprouvants et on n’en revient jamais tout à fait entier.

Un roman puissant, portés par des personnages forts, possédant de la profondeur, auquel on est attaché. Une aventure horrible au pays des Soviets, faite de violences, de déportations, de goulags, de camps de travail, d’horreurs, mais avec une faible lueur dans la nuit, de l’espoir, beaucoup d’amitié et d’amour familial.

Les émotions ressenties durant ma lecture furent puissantes. Un roman historique aussi qui dénonce les erreurs de la France, d’un certain Mitterrand et sur le fait que l’on se fout toujours de ce qui arrive aux autres, tant que ça ne nous touche pas personnellement.

Un magnifique roman, tout simplement !

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2022 au 11 Juillet 2023) [Lecture N°81].