Dites-leur que je suis un homme : Ernest J. Gaines

Titre : Dites-leur que je suis un homme

Auteur : Ernest J. Gaines
Édition : Liana Lévi Piccolo (2004)
Édition Originale : A lesson before dying 1993)
Traducteur : Michelle Herpe-Voslinsky

Résumé :
Dans les années quarante, en Louisiane, Jefferson, un jeune Noir démuni et ignorant, est accusé d’un crime qu’il n’a pas commis : l’assassinat d’un Blanc.

Au cours du procès, il est bafoué et traité comme un animal par son propre avocat commis d’office devant la cour et, pour finir, condamné à mort.

La marraine du jeune homme décide alors que ce dernier doit, par une mort digne, démentir ces propos méprisants.

Elle supplie l’instituteur, Grant Wiggins, de prendre en charge l’éducation de Jefferson. Le face à face entre les deux hommes, que seule unit la couleur de la peau, commence alors…

Critique :
En ouvrant ce roman, je me doutais qu’il était porteur d’émotions fortes mais je ne savais pas comment l’auteur allait dérouler son récit, donc, je me suis laissée porter et niveau émotions, j’ai eu mal ma gueule.

C’était couru d’avance avec un jeune homme Noir condamné à mort par un juge Blanc, par 12 jurés Blancs, arrêté par des policiers Blancs, défendu par un avocat Blanc qui l’a assimilé à un porc pour faire pencher la balance de son côté.

Mon dieu, à un porc… Violent.

Voilà à quoi est réduit Jefferson, ce jeune homme qui a eu le malheur, la malchance, de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Les deux braqueurs ont été tués par l’épicier, l’épicier est mort, mais puisque se trouvait sur les lieux du crime un autre Noir, allez hop, à la chaise électrique.

Je ne spoile pas en disant qu’il se fait condamner, nous ne sommes pas dans le monde des Bisounours mais dans l’Amérique, fin des années 40. Ne nous leurrons pas ! Un Noir accusé d’avoir descendu un Blanc… Le contraire aurait été pardonné, par contre.

Lors de ma lecture, j’ai pensé au départ que l’instituteur Grant Wiggins, à qui la tante de Jefferson lui demande d’aller lui apprendre à marcher comme un Homme était un Blanc… Stupide fille que je suis ! On ne demanderait pas à un Blanc d’aider un Noir à marcher comme un Homme quand on l’a rabaissé au niveau d’un cochon. Oui, désolé, j’ai encore parfois des rêves impossibles.

L’auteur a su éviter le larmoyant et je le remercie. Certes, on a mal sa gueule sur la fin parce que l’on voit un innocent, un pauvre gosse de 21 ans, qui sait difficilement lire et écrire, s’avancer vers la faiseuse de veuves électrique. Enfin, non, on n’y assiste pas, mais on sait que…

Mais avant d’arriver à cette monstruosité, nous allons être immergé dans un quartier Noir, dans une petite ville du Sud des États-Unis où les Noirs ont beau avoir leur liberté, doivent tout de même s’incliner devant l’Homme Blanc tout puissant.

Oh, ce n’est pas un racisme méchant, c’est juste un état d’esprit chez ces gens Blancs. On leur expliquerait qu’ils ne comprendraient pas. On a toujours fait ainsi, nous diraient-ils. Ils ne pensent même pas mal en se comportant de la sorte.

Pour eux, un Noir doit être à peine éduqué, juste le minimum syndical (lire, écrire, mais un peu), répondre par des « oui monsieur » ou des « oui madame », bosser, fermer sa gueule et garder les yeux baissés.

Doit-on les blâmer ? Oui et non. Oui de nos jours, l’Histoire les blâmera et nous aussi, mais si nous avions vécu à cette époque et en ces lieux, comment nous serions-nous comporté ?? C’est l’éternelle question que je me pose : comment me serais-je comportée, moi ? Et vous ? Pas sûr que nous en sortions grandi.

Anybref, l’auteur a su comment nous faire passer le message, comment nous faire passer les émotions, comment nous faire passer la douleur des Noirs d’être en bas de l’échelle, dont les Blancs font souvent comme s’ils n’existaient pas, comme s’ils étaient des animaux, rien de plus. Les humiliations sont légions.

Il se dégage des émotions en tout genre de ce roman, l’auteur ne tombant jamais dans le manichéisme, nous montrant que la solidarité n’existe pas toujours chez les Noirs, qu’un instituteur peut ne pas avoir envie d’aller aider un gamin de 21 ans à se comporter comme un Homme devant les Blancs pour leur montrer qu’il est un humain et pas un porc.

La tâche sera ardue, Jefferson n’étant pas réceptif, Grant n’ayant pas très envie et le pasteur, lui, il veut sauver l’âme de Jefferson, le reste, ça ne le concerne pas.

On aura une belle bataille de regards noirs, de paroles retenues, entre Grant, le croyant non pratiquant et le pasteur, sans oublier les regard encore plus noirs de sa tante, grande pratiquante, elle.

Oui, l’auteur a su donner sa place aussi aux croyances des uns et des autres, à la religion qui prenait une place énorme chez certains, le tout sans blâmer l’un ou l’autre, sans donner raison à l’un ou l’autre, mais en insufflant les paroles qui fallait aux différents protagonistes.

Putain, c’est un beau roman, c’est fort, ça fait mal à sa gueule, c’est bien écrit, touchant, jamais larmoyant gratuitement et on se dit que fin des années 40, il y avait encore un sacré chemin à faire pour les Droits civiques des personnes Noires.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°71.

La reine des pommes : Chester Himes

Titre : La reine des pommes                                      big_4

Auteur : Chester Himes
Édition : Gallimard (1987)

Résumé :
Jackson est le gars le plus candide de Harlem, pour ne pas dire demeuré. Et dans le coin, il y a un tas de dégourdis qui commencent par lui étouffer son pognon.

Sa petit amie, Imabelle, une fille superbe à la peau couleur banane, l’entube comme c’est pas permis.

Enfin, son frère, qui bonne sour dans le civil, cherche aussi à le posséder. Seulement Jackson, lui c’est un bon chrétien.

Y a que la foi qui sauve et il a tout à fait raison de croire aux miracles.

Critique : 
En fait de « la reine des pommes », on pourrait dire aussi « le roi des naïfs » parce que Jackson est plus naïf qu’une souris grasse passant devant un chat affamé, en pensant que puisque c’est Carême, il se retiendra !

Déjà assez naïf pour croire que l’on peut transformer un billet de 10$ en un billet de 100$, comme ça, avec un cylindre et des produits chimiques ! Assez naïf pour penser que sa bonne femme mérite le bon Dieu sans confession et que non, jamais de sa vie elle ne l’entubera !

Je ne déflorerai rien au niveau intrigue de ce polar noir, pas pour vous épargner, mais parce que les rebondissements sont si nombreux que je dépasserais mon quota de mots pour la critique.

Tout ce que je peux dire, c’est que c’est un truc de fou !

Le style d’écriture est incisif, les pages se tournent toutes seules, dévoilant de-ci, de-là des mots d’argot.

Les personnages ? Hauts en couleur !

Entre notre neuneu Jackson; la sœur Gabriel qui a des bijoux de famille et qui est son frère, déguisé en bonne sœur pour arnaquer les gens; les deux flics, Ed Cercueil et Fossoyeur Jones qui feraient parler les pierres; trois truands à la grande semaine; la belle Imabelle, femme de Jackson qui aime tondre non neuneu chéri; une malle remplie de ce que je ne divulguerai pas; un pasteur qui entendra l’histoire la plus rock’en rollesque de toute sa carrière; un patron des pompes funèbres sacrément radin et sacrément calculateur, croyez-moi, on ne s’ennuie pas une seconde ! Un vrai polar noir.

Par contre, si vous cherchez un polar « habituel » avec un flic enquêteur ou un privé, un/des cadavres et une enquête policière, passez votre chemin ! Ici, on a des cadavres, des flics véreux non politiquement correct, mais pour ce qui est de l’enquête classique, brossez-vous ! Ici, une fausse sœur enquête pour retrouver une poule et sa malle verte remplie de… Pour ce qui est des méchants, ce sont de vrais truands.

Bref, on est loin des polars dits « classiques » !

« La reine des pommes », ou comment décrire la violence, la misère et la condition noire de Harlem de l’époque tout en l’enrobant de burlesque sans jamais sombrer dans le « trop ».

Attention, polar noir comme le café et aussi fort !

PS : le livre a été adapté au cinéma sous le titre de « Rage in Harlem » avec Forest Whitaker dans le rôle de Jackson.

Challenge « Thrillers et polars » de Liliba (2013-2014) et  « La littérature fait son cinéma – 3ème année » de Kabaret Kulturel.