Le petit arpent du bon dieu : Erskine Caldwell

Titre : Le petit arpent du bon dieu

Auteur : Erskine Caldwell
Édition : Le Livre de Poche (1959)
Édition Originale : God’s Little Acre (1933)
Traducteur : E. Coindreau

Résumé :
Un fermier croit pouvoir trouver un vieux tas d’or enterré par son ancêtre. Avant sa recherche, il délimite un arpent de terre, sacré, pour le bon Dieu.

Critique :
Comme le disait si bien Blondin à Tuco dans « Le bon, la brute et le truand » : Toi, tu creuses.

Et ici, pour creuser, ça creuse ! Mais personne ne s’est creusé la cervelle trente secondes pour réfléchir à l’inutilité de faire des trous dans la terre…

Dans la fable de Lafontaine, intitulée « Le laboureur et ses fils », l’homme mourant disait à ses fils qu’un trésor était caché dans la terre et qu’il fallait la retourner.

Ceci pour leur expliquer que le travail était un trésor. Ses fistons le comprenaient à la fin de la fable.

Apparemment, Ty Ty Walden a pris la fable au pied de la lettre, les derniers mots de son grand-père aussi et depuis, il creuse, à l’aide de ses deux fils, pour trouver de l’or, sois-disant enterré là par papy.

Des années qu’ils creusent (presque 20 ans) et ne trouvent rien, mais chaque jour, Ty Ty le sens bien et n’a jamais été aussi proche de mettre la main sur le filon d’or. Un peu comme un jouer au casino qui sent bien que cette fois-ci, c’est le jackpot (qui ne vient jamais).

L’absurdité poussé à son paroxysme : le père et les deux fils creusent depuis des années, les fils creusent là où le père dit de le faire, leurs cultures sont à l’abandon et s’ils n’avaient pas leurs deux ouvriers Noirs, plus rien ne serait planté dans ces terres remplies de trous.

Le petit arpent du bon dieu, lui, désigne en fait un lopin de terre dont la récolte est supposée revenir à l’Eglise, signalé par une croix blanche. Petit arpent qui, au fil des années, a changé maintes et maintes fois de place, puisqu’ils creusent partout et que personne ne voudrait que l’or trouvé revienne à l’Église.

Portraits d’une famille pauvre du Sud des États-Unis, ce roman noir met en scène des cas sociaux, des cas pour la science, des cas irrécupérables dont un père plus borné qu’un troupeau d’ânes qui se fatigue pour rien alors qu’il pourrait dépenser cette énergie à planter quelque chose dans cette putain de terre et faire vivre sa famille.

N’allez pas croire que ce roman noir ne fasse que dans la farce et dans le burlesque, parce qu’il n’en est rien. À un moment donné, le livre bascule dans le concupiscent, dans l’horrible et on comprend que certains aient voulu le faire interdire à l’époque !

Véritable satire sociale, véritable critique sociale car l’auteur va tacler les courtiers qui jouent avec la vie des fermiers en jouant à la bourse le prix du coton, les gros industriels propriétaires des filatures qui paient mal leurs ouvriers et sont prêt à tout pour les empêcher de remettre le courant dans l’usine et faire refonctionner les métiers à tisser.

Ce roman sombre est une véritable descente aux enfers pour les différents personnages qui finiront tous brisés, à divers degrés.

C’est le portrait d’une Amérique Sudiste qui est ouvrière, qui dépend du coton, des filatures, des terres cultivées et qui, une fois qu’elle a perdu son emploi, ne sait plus quoi faire d’autre car elle ne savait faire que ça.

La folie de l’or est une vraie folie et on verra jusque Ty Ty sera prêt à aller pour trouver son filon qui est comme la licorne : il n’existe pas. Il a transformé sa terre en champ de bataille, remplie de trous, comme des tranchées et lorsque la guerre éclatera dans sa famille, tels un bon général, il ne sera bon à rien pour empêcher le sang de couleur sur sa terre.

C’est un récit magnifique, mais horrible, un portrait au vitriol de cette Amérique rurale et pas toujours très instruite, ces paysans incultes, ces rednecks purs jus, de ces fainéants magnifiques (Pluto Swint), de ces travailleurs acharnés qui dépensent leur énergie bêtement (Ty Ty et ses fils, Buck et Shaw), de ces chômeurs qui ne pensent qu’à relancer l’entreprise au lieu d’aller voir ailleurs (Will Thompson), de gens superstitieux au possible et des femmes fatales (Griselda et Darling Jill).

Assurément, la famille Walden, c’est pas la Petite Maison dans la Prairie…  Ou alors, sa version white trash.

Erskine Caldwell mériterait d’être mis lui aussi sur le devant de la scène, au même niveau qu’un Faulkner ou qu’un Jim Thompson car il en est digne et ses portrait de l’Amérique rurale et pauvre est aussi cynique que les deux autres, la loufoquerie en plus.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°57 et Le Mois Américain – Septembre 2019 – chez Titine.

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Détectives – Tome 2 – Richard Monroe, Who killed the fantastic mister Leeds ? : Herik Hanna & Nicolas Sure

Titre : Détectives – Tome 2 – Richard Monroe, Who killed the fantastic mister Leeds ?

Scénariste : Herik Hanna
Dessinateur : Nicolas Sure

Édition : Delcourt (2014)

Résumé :
L.A. 1935. Tout le gratin hollywoodien est réuni pour la première de « Who Killed The Fantastic Mister Leeds ? » associant les étoiles montantes Ava Lamont et James Crowley.

Mais quand James s’écroule sous l’effet d’une balle à blanc plus mortelle que prévu, Ava est immédiatement arrêtée.

Rien ne pourra la soustraire à la justice… si ce n’est un célèbre détective privé prêt à vivre la pire nuit de sa vie.

Critique :
« Ceci n’est pas une pipe ». Voilà comment on pourrait résumer en quelques mots cet album car, tout comme la célèbre toile de Magritte qui représente une pipe, ce n’est pas une pipe.

Juste l’image d’une pipe… Autrement dit, méfions-nous de ce qui pourrait être trop flagrant.

Aimez-vous vous faire mystifier, gruger, vous faire avoir jusqu’au trognon dans une lecture ? Moi, oui. Mais faut que cela soit fin, très fin.

La mère Agatha savait le faire mieux que personne, comme elle le fit dans « Le meurtre de Roger Ackroyd », jouant avec les phrases à double sens que l’on ne comprenait qu’une fois le roman terminé (ou à sa relecture).

Attention, faut pas qu’on ne me sorte pas un lapin d’un chapeau. Trop facile. Ce ne fut pas le cas dans cette enquête où je me suis faite avoir dans les grandes longueurs, revenant même en arrière pour tâcher de comprendre où l’auteur m’avait prise par surprise.

Pas de lapin sorti d’un chapeau, tout était sous mes yeux mais je n’ai pas vu. Enfin, si, j’ai vu mais je n’ai pas observé, me chuchote Sherlock Holmes dans mon oreille.

Heureusement que le scénario était à la hauteur, parce qu’il n’est pas évident d’apprécier une bédé lorsque les dessins ne vous reviennent pas, que vous les trouvez trop rigides, les épaules des personnages trop carrées, le trait trop simpliste (les oreilles ne sont même pas détaillées).

Certes, si je devais dessiner, ça ne ressemblerait à rien, je vous l’avoue, mais ce n’est pas mon job.

Le découpage de l’histoire est bien pensé, en commençant pas la scène de la défenestration (du 47ème étage du building) et en suivant ensuite par l’interrogatoire de Richard Monroe, cette ellipse permet de faire monter le suspense et les questionnements de suite.

Nous racontant l’histoire en commençant par le début, Monroe qui s’empêtre souvent dans son récit, nous permet de la vivre après coup, après les meurtres, et durant toute son histoire, je me suis posée des questions à savoir « Qui a vraiment fait ça et pourquoi ? La belle actrice a-t-elle bien tué son partenaire ? ».

Ajoutant dans les dessins de l’histoire la tête bandée de Monroe et la tête de l’agent du FBI, les auteurs ont pu insérer des petites questions et des réponses, des petits piques d’humour et de la suspicion, sans devoir revenir au moment présent par une autre case.

Moins charismatique que Miss Crumble du premier tome, Richard Monroe a une gueule taillée à la serpe, un caractère de cochon, têtu comme une mule, mais au moins il est compétent et il observe au lieu de voir. Sorte de détective à la hard-boiled, il a tout d’un Dick Tracy ou d’un Mickey Spilane.

Commencé en huis clos dans une salle d’interrogation de la police, l’histoire repassera en huis-clos dans l’hôtel où avait lieu la pièce de théâtre et les meurtres avant de se finir en course-poursuite qui fera le bonheur des vitriers tant on cassera des vitrines.

Un bon album, dans la continuité des autres (que j’avais lu pour le Mois Anglais de Juin 2019) mais mes préférés restent Miss Crumble, Frédérick Abstraight, Nathan Else et Ernest Patisson).

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°28 et Le Mois Américain – Septembre 2019 – chez Titine.

La terre des Wilson : Lionel Salaün

Terre des Wilson - Lionel Salaün

Titre : La terre des Wilson

Auteur : Lionel Salaün
Édition : Liana Lévi (2016)

Résumé :
Dick Wilson a quitté ce bout de terre misérable au Nord-Ouest de l’Oklahoma avec sa mère alors qu’il était tout juste adolescent.

Quinze ans plus tard, le voici de retour avec chapeau et fine moustache, dans une belle voiture aux pare-chocs chromés.

Retrouver la petite ferme familiale ne va pas de soi, d’autant que des événements déconcertants se sont produits en son absence. Annie Mae, son amie d’enfance, vit à présent avec le vieux Samuel, le père de Dick, un homme rustre et violent dont elle a un enfant.

Dick étouffe sa rancœur derrière des manières affables et des projets ambitieux pour lesquels il embauche Jasper, un pauvre hère du comté.

Qu’espère-t-il trouver dans ce pays désolé ? Peut-être l’or noir dont tout le monde parle. Peut-être l’or jaune – l’alcool – dont il connaît toutes les routes secrètes et qui dans cet état où la prohibition est maintenue, pourrait rapporter gros.

Peut-être quelques réponses à ses propres démons.

Petit Plus : Lionel Salaün renoue avec les paysages de l’Amérique profonde. Celle du début des années 30, de la Grande Dépression et des « dust bowl », ces tornades de poussière qui ont mis à genoux les agriculteurs pendant près d’une décennie. Un monde féroce où seule la fraternité est rédemptrice.

ok_abandoned_farmhouse_hdrCritique : 
Bon sang, qu’elle est âpre et sèche, la terre de l’Oklahoma des années 30 et plus particulièrement celle sur laquelle vécurent cinq fermiers qui, après toutes les sécheresses et les multiples Dust Bowl, s’en sont allé voir ailleurs si l’herbe n’était pas moins jaune et le climat moins hostile.

N’est resté qu’un irréductible, le vieux Samuel Wilson dont sa femme et son fils s’étaient enfuis quelques années auparavant. Le vieux est resté sur cette terre qu’il avait abreuvé de sa sueur et de son sang.

Annie Mae, 14 ans, la fille d’un des voisin, n’a pas voulu partir avec ses parents car elle attendait toujours le retour du fils Wilson, Dick. Alors elle est restée chez Samuel. Et justement, voilà Dick qui s’en revient au pays, mais 15 ans après et dans une belle bagnole.

En peu de pages l’auteur a su insuffler dans son récit toute l’aridité et la dureté de ce petit trou perdu en Oklahoma dans les années 30 – 1935 pour être précise.

La crise financière est passée, les tornades de poussière aussi et le pays est à genou, exsangue, comme ses habitants.

Là aussi, en peu de phrases, l’auteur nous montrera toute la misère des gens qui vivaient des dans camps de fortune, crevant de faim et vivotant avec rien dans des cabanons de fortune.

En peu de mots, en peu de détails, il a su aussi nous montrer combien Samuel Wilson était une brute pour sa femme, son fils et sa mule Jessie, le tout à l’aide de quelques flash-back qui se sont insérés au bon endroit dans le récit, lui donnant encore plus d’émotion et une atmosphère encore plus prononcée.

Chez Samuel Wilson, il n’y a pas que la terre qui est sèche, lui aussi pratique l’âpreté des sentiments envers les siens et quand il a une idée en tête, il ne l’a pas ailleurs.

Sans pour autant donner des circonstances atténuantes à Samuel, le portrait que l’auteur nous brossera de lui ne sera pas non plus tout noir, l’homme a aussi, dans sa vie, morflé et il s’est vengé de la manière la plus salope de son tortionnaire en mettant la main sur sa fille et de ce fait, sur ses terres.

C’est l’histoire d’une vengeance, d’une rédemption, d’une haine larvée, d’un fils qui est devenu plus fort que son père, d’un fils qui voulait retrouver son amour d’enfance, d’un fils qui est devenu une sorte de voyou friqué, d’une fille qui est devenue une femme et une mère de famille et d’un père qui ne veut pas reconnaître ses torts.

Un roman court mais qui m’en a foutu plein la gueule pour moins de 20€, qui m’a emporté sur une terre aride, sous un soleil implacable et m’a fait plonger dans la misère des gens qui avaient tout et qui ont tout perdu à cause des banquiers.

Sans oublier ces pauvres fermiers qui travaillaient sans relâche, du matin au soir, sur une terre qui ne leur donnait pas grand-chose pour la sueur qu’ils y avaient laissée et pour bien souvent tout perdre à cause des Dust Bowl successifs.

Il est court, il est extrêmement bon, mais j’aurais aimé plus de pages tant on aurait pu encore en dire plus sur cette famille éclatée, sur les souffrances de Dick et sur la vie d’errance qu’il a mené après s’être enfui avec sa mère.

Un roman aussi noir que le pétrole qu’on extrayait de certaines terres et qui, en peu de pages, esquisse un portrait peu flatteur des années 30 et d’une partie de ses conséquences.

Étoile 4,5

BILAN - Coup de coeur

Challenge « Coupe d’Europe des Livres » chez Plume de cajou, Le « Challenge US » chez Noctembule« Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur, Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2016-2017), RAT A Week Estival, Summer Edition chez Chroniques Littéraires et Challenge « Polar Historique » de Sharon.

coupe europe livres 2016 bis

La Clé de verre : Dashiell Hammett

Titre : La Clé de verre                                       big_3

Auteur : Dashiell Hammett
Édition : Folio Policier (2009)

Traducteurs : Nathalie beeunat & Pierre Bondil (Nouvelle traduction intégrale)

Résumé :
Le sénateur Ralph Henry est candidat à la mairie. À la veille des élections, son fils est découvert assassiné dans la rue. Des lettres anonymes, puis la presse, accusent l’influent politicien Paul Madvig, principal soutien du sénateur dont il doit épouser la fille Janet.

Alors que la guerre reprend entre les gangs pour s’assurer le contrôle de la ville, Ned Beaumont, collaborateur de Madvig, s’efforce d’innocenter son ami.

Avec des méthodes souvent brutales, il s’improvise détective pour démêler le vrai du faux dans une ville rongée par la corruption.

Roman noir par excellence, « La clé de verre » décrit l’obscénité de la manipulation, et son corolaire, la trahison.

Critique : 
Un autre roman noir de lu, un de plus… Cette addiction est sévère et mon médecin m’en a prescrit beaucoup pour le bien de ma santé mentale. En « traduction intégrale », pour bien faire, ce que je fis avec ce roman nouvellement traduit correctement !

Dashiell Hammett, je le connaissais de par « Moisson Rouge », alors je me suis lancée sur cet autre roman noir qui se passe dans le milieu politique et ses quelques magouilles…

Qui a tué le fils du sénateur Henry ? Nul ne le sait, pas même Ned Beaumont qui l’a trouvé gisant raide mort dans une ruelle sombre.

Pourtant, tous les regards se tournent vers Paul Madvig, le politicien qui tire les ficelles de la ville et principal soutien du sénateur dont il doit épouser la fille Janet.

Ned, bras droit (et gauche) de Madvig n’y crois pas trop et il décide d’enquêter à sa manière, qui est loin d’être très catholique…

Oubliez les enquêteurs classiques et traditionnels, munis d’une loupe et de petites cellules grises. Nous sommes dans un roman noir et l’enquêteur est aussi véreux que son politicien d’employeur.

L’atmosphère de cette Amérique des années 30 est sombre, remplie de magouilles, de guerre des gangs pour avoir la main mise sur la ville. On patauge dans les jeux politiques, toujours ambigus, on nage dans la corruption, on côtoie les gangsters, on s’amuse dans les tripots avec des jeux de hasard… On boit de l’alcool et on se prend quelques coups dans la tronche.

L’auteur ne nous épargne rien dans son récit : si Ned boit un verre ou dévore une omelette au bacon, on le saura. Idem s’il mâchouille un cigare.

Les protagonistes, nombreux, seront découverts au fur et à mesure, lorsqu’on suivra l’enquête de Ned Beaumont. Ils sont tous sombres et il n’y en pas un pour relever l’autre.

Nous sommes dans une sorte d’intrigue policière mâtinées de joutes politiques pour le pouvoir, où tous les coups, surtout les bas, sont permis. Niveau castagne, ça bastonne à fond, le tout sur fond d’histoires d’amour compliquées et de trahisons en tous genres.

Une écriture au cordeau, sans fioritures, brute de décoffrage et pour la première fois dans sa traduction intégrale. Avec un final assez « étrange », mais inattendu.

Pour ma part, j’ai préféré « Moisson Rouge »… mais ceci n’est que mon avis. En tout cas, si vous voulez découvrir le fameux « hard boiled », ce livre en fait partie.

Moi, je compte bien découvrir aussi « Le faucon Maltais » du même auteur.

Livre participant au Challenge « Thrillers et polars » de Liliba (2013-2014), Challenge « La littérature fait son cinéma – 4ème année » chez Lukea Livre et Le « Challenge US » chez Noctembule.

Serena : Ron Rash

Titre : Serena

Auteur : Ron Rash
Édition : Livre de Poche

Résumé :
Situé dans les Smoky Mountains de Caroline du Nord, Serena allie, selon l’auteur, « drame élisabéthain, problèmes environnementaux et richesse de la langue ».

L’héroïne, sorte de Lady Macbeth des années 1930, est l’épouse de George Pemberton, riche et puissant exploitant forestier. Ces deux-là sont des prédateurs, prêts à tout pour faire fructifier leur entreprise dont l’objectif est de couper tous les arbres à portée de leur main.

Une ambition que vient menacer le projet d’aménagement d’un parc national, pour lequel l’État convoite leurs terres. Pemberton met sa fortune à contribution pour soudoyer tous les banquiers et politiciens qu’il faut, et Serena n’hésite pas à manier fusil et couteau pour éliminer les obstacles humains.

Belle, ambitieuse et intrépide, Serena fascine son mari et ses employés, pour lesquels elle n’éprouve aucune compassion. Et pourtant chaque jour apporte son lot de blessés, voire de morts, tant le métier de bûcheron est dangereux en soi et la nature alentour hostile, quoique magnifique.

Le roman prend des allures de thriller lorsqu’elle poursuit de sa haine implacable le fils naturel que Pemberton a engendré avant son mariage et qu’il semble vouloir protéger. Sa fureur vengeresse ira très loin…

Critique : 
♫ Se-re-naaa, ton univers impi-toy-aaaa-ble ♪… Oui, Serena est pire que le très célèbre J.R !

Plantons le décor : nous sommes en plein cœur des Appalaches, en Caroline du Nord, peu après la grande dépression de 1929, au milieu d’une exploitation forestière. Presque «sur» exploitation parce qu’après leur passage, il ne restera plus un arbre debout, hormis les croix du cimetière.

Lorsque le noyer d’Amérique de trente pieds succomba à la scie va-et-vient de Ross et Henryson, la vallée et les crêtes ressemblaient à la chair écorchée d’un gigantesque animal.

L’exploitation appartient à la société de monsieur Pemberton qui la gère avec deux associés. Tiens, d’ailleurs le voici, Pemberton, avec son épouse. Son épouse ? Oui, messieurs les ouvriers, votre boss vient de se marier lors de son séjour à Boston et, croyez-moi, vaudrait mieux pas chercher des crosses à sa femme.

Non, pas en raison de la haute stature de votre patron… Juste en raison du caractère intraitable de sa femme ! Un ouvrier en fera les frais : non seulement il perdra son pari contre elle (2 semaines de travail sans salaire), mais en plus, madame le fera renvoyer ensuite, pour en faire un exemple.

Serena, c’est le genre de femme qu’on n’a pas envie de croiser sur son chemin, surtout si on à l’intention de lui mettre des bâtons dans les roues. Elle ne se laisse pas faire et elle a de la répartie… Sa langue est comme un fouet, elle claque. Ou comme la langue d’un serpent qui siffle avant de mordre.

– De par sa nature même, le beau sexe ne possède pas les qualités analytiques du sexe fort, mais dans ce cas précis, vous êtes parvenue, je ne sais comment, à pallier cette faiblesse.
– Mon mari m’a dit que vous étiez originaire de ces montagnes, d’un lieu qu’on appelle Wild Hog Gap, dit-elle à Cheney. Nul doute que votre opinion du sexe féminin a été formée en observant les souillons auprès desquels vous avez grandi, mais je puis vous assurer que les natures féminines sont plus variées que ne veut bien le reconnaître votre expérience limitée.

En comparaison, les autres femmes du roman font pâle figure, hormis la petite Rachel, 17 ans – qui s’était faite monter par monsieur Pemberton avant qu’il ne parte à Boston et revienne marié et qui est grosse de ses oeuvres… La pauvre gamine perdra son père lorsqu’il défia Pemberton au poignard.

Lorsque Pemberton regagna les montagnes de Caroline du Nord, […], parmi les personnes qui attendaient son train, sur le quai de la gare, se trouvait une jeune femme enceinte de ses œuvres. Elle avait auprès d’elle son père qui, sous sa redingote défraîchie, était armé d’un couteau de chasse affûté le matin même avec beaucoup de soin, de façon à pouvoir l’enfoncer aussi loin que possible dans le cœur de l’arrivant.

Elle a du courage, cette brave Rachel, mais elle aura intérêt à raser les murs parce que Serena l’a mauvaise à cause du fait qu’elle ne saura pas donner un enfant à son mari. Heu, tout compte fait, Rachel ferait mieux de fuir !

Serena… On ne sait pas si elle crève d’ambition ou si elle a soif d’une revanche sur la vie. Notre dame a les cheveux courts, porte des pantalons, monte à cheval comme les hommes et parcourt, sur son cheval arabe blanc, son fief boisé, au cœur des Smoky Mountains, un aigle perché sur le bras droit.

Serena… Plus diabolique que romantique. À beaucoup, elle inspire la peur, le respect, le désir, la haine. Biffez la mention inutile.

Pemberton, elle l’a vu et elle l’a voulu, s’offrant à lui le premier soir. Ce qu’elle veut, elle l’obtient, par tout les moyens.

Que voilà un personnage antipathique à 200%, la Serena. Surtout lorsqu’elle se met à régler tout ses problèmes à coups de cadavres, alors que son mari, lui, utilise sa fortune pour soudoyer les banquiers et politiciens, afin de tirer un maximum de ses terres avant de les laisser au futur Parc National. Totalement exsangue, bien entendu.

Ne vous y trompez pas : le mari a beau être fasciné par son épouse, ce sont tout les deux des prédateurs. Par contre, seule Serena a un cœur de pierre. Elle est bien plus dangereuse que lui, aussi.

Au fil des pages, elle devient de plus en plus froide, implacable, meurtrière, calculatrice, éliminant tout ceux qui sont dans son chemin, comme on abat un arbre. Aussi froide et impitoyable que les hivers rigoureux et mortels des Smoky Mountains. Aussi sèche que le sable des déserts brûlants.

Mais Serena ne tue pas elle-même… Non, tout comme elle utilise un aigle pour chasser les serpents, elle a un homme de main. Ses mains restent propres.

Roman noir, sur fond de misère sociale, de chômage et de crève-la-faim qui sont prêt à tout pour avoir un travail, même dans le milieu des bûcherons où on ne fait pas de vieux os. Ici, l’écologie est considérée comme un gros mot.

Quant aux droits des travailleurs… Les droits de qui ? Ce sont des esclaves, rien de moins. Un meurt ? Ils sont des dizaines à vouloir sa place.

Ce que j’ai aimé, en plus du contexte social, c’est que le roman ne soit pas centré uniquement sur la vie du couple Pemberton. Il nous parle aussi des ouvriers, de leur travail, nous fait partager leurs pensées philosophique, le cimetière qui se remplit des leurs, des concessions nouvelles qu’il faut négocier, sur ce parc National que certains veulent faire là où se trouve l’exploitation forestière. Bref, pas un moment de répit. Un roman profond.

Une écriture simple, mais pas simpliste, limite venimeuse comme Serena. Un récit lent, mais pas ennuyant, grâce au récit de la vie des Pemberton entrecoupé des récits des bûcherons, de la vie de Rachel qui élève seule son fils, des négociations pour d’autres terrains, des manigances de Serena et des bons mots qui parsèment le récit.

– J’ai assez de gadoue collée au cul pour y faire pousser un picotin de maïs, déclara-t-il d’un ton lugubre.
– Et moi j’en ai assez rien que dans mes cheveux pour boucher toutes les fentes d’une cabane en rondins, renchérit Henryson.

Argent, corruption, pas de justice – hormis celle du plus fort (ou de celui qui tue le premier) – un shérif qui fait tout ce qu’il peut pour lutter contre la puissance des Pemberton. Ce shérif, il en a dans le caleçon. C’est le seul a ne pas baisser les yeux et son froc devant eux.

Un personnage que j’ai apprécié, avec la petite Rachel. Deux personnages auxquels on s’attache, on tremble pour eux, on souffre avec la jeune maman qui fait ce qu’elle peut pour élever son gamin, sachant très bien qu’elle ne doit rien attendre du père biologique.

Un roman fort sombre, aux personnages travaillés, torturés, dont les quelques bûcherons dont nous suivons le parcours et leurs réflexions sur la femme du patron, le monde,…

Du venin dans les dialogues, dans les descriptions des hommes au travail et dans les paysages saccagés, sans parler du venin dans les pensées et les gestes de Serena et de ses sbires.

La fin m’a scié… Mais j’aurais dû m’en douter, avec Serena !

♫ Oh Serena, ton coeur est trop dur ♪

Livre particiapant au challenge « Thrillers et polars » de Liliba (2013-2014), Challenge « La littérature fait son cinéma – 3ème année » de Kabaret Kulture et  Le « Challenge US » chez Noctembule.