L’Arabe du futur – Tome 1 – 1978-1984 : Riad Sattouf

Titre : L’Arabe du futur – Tome 1 – 1978-1984

Scénariste : Riad Sattouf
Dessinateur : Riad Sattouf

Édition : Allary (2014)

Résumé :
Un roman graphique où Riad Sattouf raconte sa jeunesse dans la Libye de Kadhafi et la Syrie d’Hafez al-Assad.

Né en 1978 d’un père syrien et d’une mère bretonne, Riad Sattouf grandit d’abord à Tripoli, en Libye, où son père vient d’être nommé professeur.

Issu d’un milieu pauvre, féru de politique et obsédé par le panarabisme, Abdel-Razak Sattouf élève son fils Riad dans le culte des grands dictateurs arabes, symboles de modernité et de puissance virile.

En 1984, la famille déménage en Syrie et rejoint le berceau des Sattouf, un petit village près de Homs. Malmené par ses cousins (il est blond, cela n’aide pas…), le jeune Riad découvre la rudesse de la vie paysanne traditionnelle.

Son père, lui, n’a qu’une idée en tête: que son fils Riad aille à l’école syrienne et devienne un Arabe moderne et éduqué, un Arabe du futur.

Critique :
Cela faisait longtemps que j’entendais parler de cette bédé graphique et j’ai eu envie de découvrir la jeunesse de l’auteur en Lybie avant de se retrouver en Syrie.

Pas facile d’éduquer un enfant lorsque les parents sont issus de cultures différentes. La mère est Française et le père est Syrien.

Libéral, Abdel-Razak Sattouf ne pratique pas la religion mais est pétri de contradiction car il est interdit de manquer de respect à Dieu.

Dans la Lybie de Kadhafi, personne ne meurt de faim, tout le monde a un travail et un toit sur sa tête… Oui, mais à quelles conditions ! Horribles…

Les maisons ne peuvent posséder de serrure et elle appartient au premier qui entre dedans (même si vous y étiez avant), pour la nourriture, ce sont des colis et c’est pas la gloire, quand au travail, on dirait que personne ne bosse sur les chantiers et en plus, demain, on peut vous permuter avec un autre travailleur. Vous étiez prof et demain vous pouvez être paysan. Le paysan fera votre job de prof.

Je ne suis pas fan des dessins, mais ils donnent un petit air amusants aux situations qui ne le sont pas toujours. Les tons monochromes changent selon le pays où se déroule l’histoire et ne m’ont pas dérangés durant la lecture.

Ce qui m’a gêné un peu, ce sont les comportements des différents personnages. La mère de Riad est quasi muette, ne se rebelle jamais, ne donne jamais son avis, elle est aussi transparente qu’une ombre alors qu’il y a des situations où elle aurait dû se rebeller.

Son père est pétri de contradictions, adorateurs des dictateurs, de la guerre (mais il a fait en sorte de ne pas faire son service militaire), beau parleur, rêveur et pense que tous les français sont racistes alors que lui même traite les Africains de Négros.

Quant aux enfants qui croiseront la route du petit Riad en France, ils ont l’air d’être tout droit sorti d’un asile psychiatrique…

Ok, à 4 ans, nous ne devions pas être des enfants intelligents, mais ici, même leurs comportements sont totalement barrés. À la limite de la glauquitude et du malaise. Non, je ne me souviens pas de mes 4 ans, encore moins de mes 6 ans, si je devais les illustrer, je serais bien en peine de le faire, n’ayant plus de souvenirs. Riad Sattouf a, par contre, une excellente mémoire, lui !

Les clichés sont eux aussi de mises. Les années 70/80 étaient un magnifique terreau pour que les commentaires sexistes poussent comme des chiendents et le grand-père du petit Riad a du recevoir de l’engrais à fond !

Je ne sais si l’auteur a voulu illustrer la mentalité de l’époque, la présenter comme il la voyait avec ses yeux d’enfant où si son grand-père maternel était ainsi…

Pareil pour sa grand-mère paternelle et le frère aîné de son père qui réunissent, à eux seuls, bien des clichés, sans pour autant les rendre drôles. Les adultes paraissent toujours bizarres aux yeux des enfants, mais là, ils m’ont paru bizarre à l’adulte que je suis. Et lorsqu’ils arriveront en Syrie, ce sera encore pire !

En tout cas, l’auteur a bien illustré le changement de comportement de son père, une fois de retour dans son pays natal après 17 ans d’exil. La pression de la famille, la peur de ne pas faire comme les autres le pousseront à adopter les comportements, les réflexions, les habitudes vestimentaires des syriens, à répéter leurs idées préconçues, à voir Satan partout, surtout dans les femmes…

En lisant cette bédé, j’ai appris plein de choses sur la vie en Tunisie et en Syrie… À se demander ce que le père du petit Riad trouvait de chouette à vivre là-bas, hormis le gros salaire qu’il touchait en Tunisie, pour le reste, sa vie aurait été meilleure en France, mais jamais il ne fera l’effort de s’y installer, préférant ne voir que ce qui l’arrange. Une mauvaise foi pareille, c’est affligeant ! À tel point que ça devenait lourd au fur et à mesure de ma lecture.

Pour les clichés, je reste dubitative… Étaient-ils réels (et alors, ce n’étaient pas des clichés), était-ce juste les souvenirs brumeux de l’enfant qu’était Riad Sattouf ou sont-ils juste ce que la majorité des occidentaux pensaient des musulmans dans les années 80 ? Je ne le saurai sans doute jamais…

Je n’ai rien contre les stéréotypes quand ils sont utilisés à bon escient pour faire rire (comme dans Astérix), pour piquer ceux qui les utilisent encore et toujours… Ici, c’était un vrai festival et j’étais contente d’arriver à la fin de cette lecture car cela devenait lourd.

Pas tout à fait conquise par cette bédé, malgré tout, je continuerai à lire la suite dès que l’occasion se présentera afin de savoir comment tout cela va finir…

Le père de Riad va-t-il enfin arrêter sa mauvaise foi horripilante et sa conversion religieuse (lui qui ne croyait en rien et mangeait du porc en France) ? Sa mère va-t-elle enfin entrer en révolution ?

Agnès Grey : Anne Brontë

Titre : Agnès Grey

Auteur : Anne Brontë
Édition : Archipoche (2012/2020)
Édition Originale : Agnes Grey
Traduction : Ch. Romey, A. Rolet et Isabelle Viéville Degeorges

Résumé :
Miss Grey était une étrange créature ; jamais elle ne flattait et elle était loin de leur faire assez de compliments ; mais, quand elle parlait d’elles ou de quoi que ce fût qui les concernât en termes élogieux, elles pouvaient avoir la certitude que sa bonne opinion était sincère.

Elle se montrait dans l’ensemble très prévenante, discrète et pacifique, mais certaines choses la mettaient hors d’elle ; certes, cela ne les gênait guère, mais pourtant mieux valait ne pas la désaccorder puisque, lorsqu’elle était de bonne humeur, elle leur parlait, était fort agréable et pouvait parfois se montrer extrêmement drôle, à sa manière, qui était bien différente de celle de Mère, mais faisait toutefois très bien l’affaire pour changer. Elle avait des opinions arrêtées sur tout, auxquelles elle restait farouchement attachée…

Des opinions souvent rebutantes, puisqu’elle pensait toujours en termes de bien et de mal et avait une curieuse révérence pour ce qui touchait à la religion et un penchant incompréhensible pour les honnêtes gens.

Critique :
Agnès Grey, jeune fille à qui on n’a jamais laissé prouver sa valeur, décide d’être gouvernante. Mais qu’allait-elle faire dans cette galère ??

La pauvre va se retrouver plongée dans un milieu social plus élevé que le sien où les enfants sont rois, les mâles étant des dieux qui ont toujours raison.

Le gamin dont elle est la gouvernante est un véritable petit tyran en culottes courtes et l’on ne peut pas remettre en question son statut de petit ange ou lui faire des remarques.

Pour ce gamin, c’est l’intervention de Sœur Marie-Thérèse des Batignolles qu’il aurait fallu pour le redresser ! Elle aurait fait une parfaite gouvernante pour ce petit merdeux, ce reliquat de fond de capote (anglaise) à qui les parents n’ont pas appris l’obéissance et le respect puisque eux mêmes en manquent.

Quant à ces fameux parents, coupables sur toute la ligne, dont le père a autant d’éducation que le dernier des derniers des barakîs de kermesse, il aurait fallu les faire monter au troisième étage, ouvrir la fenêtre et les balancer, tout simplement. Pour paraphraser Napo, cet homme, c’est de la merde dans un bas de soie !

Ensuite, faudrait secouer le gamin et lui promettre qu’il suivra le même chemin s’il n’arrête pas de martyriser les animaux et de corriger sa sœur, puisque ce petit Mussolini des bacs à sable pense qu’elle doit être corrigée régulièrement. Il y a des fessées qui se perdent…

Hélas, le problème de classe empêche Agnès Grey d’ouvrir sa bouche, de proférer un mot, une menace, de tirer les oreilles du petit dictateur, de le menacer de lui faire subir ce qu’il fait aux petits moineaux (les écarteler) et de foutre une claque à son père avant de lui apprendre à conjuguer le verbe « respecter les autres ».

Le monde est déjà une jungle pour les femmes qui ont de la poigne ou une grande gueule, mais à cette époque là, une gentille fille un peu bigote telle qu’Agnès, qui se lance sans arme ou sans gilet pare-balles, reste sans voix, impuissante (on l’aurait sans doute été devant ce merdeux) puisque sans moyen de pression face à un gamin qui se prend pour Jupiter et est sûr de son impunité.

Puisqu’il lui faut rester à sa place, malheureusement, cela rend la lecture insipide, endormante et je me suis énervée sur ce couple de la haute, souhaitant qu’on leur fît des nouvelles chaussures en béton armé et direction le lac. Oui, j’expédie, je ventile, moi !

Que j’eusse aimé que Agnès Grey montasse sur une table et crie, le poing levé « Capitaine, ô mon capitaine, je vais fucker ta putain de société de classe de merde, niquer ta race de dégénéré de l’éducation, cette bande de bâtard qui ne vaut même pas la bauge d’un cochon ! Vous allez crever comme des chacals, bande de chacals »… Mais ça aurait fait deux fois chacals.

Partagée entre l’envie de faire la révolution et de secouer cette pauvre Agnès qui ne pouvait que rester à sa place et faire oui-oui-amen parce que la religion est aussi importante que la classe sociale à cette époque, j’ai poursuivi vaille que vaille ce récit qui me faisait dresser sur mes ergots à toutes les pages, sans pour autant m’apporter d’autres émotions comme celles ressenties dans « Jane Eyre » ou « Les hauts de Hurlevent », les romans de ses sœurs.

Après l’impolitesse et le manque d’éducation de la première famille, Agnès Grey va bosser chez les Murray, plus polis mais tout aussi crétins que les premiers. Leur fille est tellement imbue d’elle-même, tellement charogne, qu’elle ferait passer Nellie Oleson pour une charmante enfant. C’est vous dire ! Encore une qui se prend pour ce qu’elle n’est pas et s’amuse à abaisser les hommes qui lui font la cour.

Anybref, c’est un rendez-vous de manqué avec Anne Brontë contrairement avec ses deux autres sœurs. L’écriture est insipide, sans relief et je me suis ennuyée ferme, sauf quand je bondissais au plafond devant le comportement de certains personnages.

Néanmoins, ce roman illustre parfaitement la condition des femmes du temps de l’époque victorienne, les différences entre les classes, l’éducation des enfants fort laxistes et l’impuissance de la gouvernante qui n’a aucune arme pour se faire respecter puisque les parents sont en accord avec le comportement du gosse.

Il illustre aussi la duplicité et la perfidie de certaines jeunes filles qui s’amusent avec les hommes comme le petit merdeux jouait avec des animaux sans défense, se régalant de son pouvoir sur eux.

Il n’empêche que ce fut un rendez-vous manqué.

PS : ce sera pour le 12 au matin, le levé de rideau de la fiche mystérieuse ! Des avis ? Des pistes ?

Le Challenge A Year in England pour les 10 ans du Mois anglais [Lecture N°27] et Le Mois anglais (Juin 2021 – Season 10) chez Lou, Cryssilda et Titine.

Le chemin parcouru – Mémoires d’un enfant soldat : Ishmael Beah

Titre : Le chemin parcouru – Mémoires d’un enfant soldat

Auteur : Ishmael Beah
Édition : Presses de la cité Document (2008) / Pocket Jeunes adultes (2009)
Édition Originale : A Long Way Gone : Memoirs of a Boy Soldier
Traduction : Jacques Martinache

Résumé :
Sierra Leone, années 90. II s’appelle Ishmael Beah. Hier encore, c’était un enfant qui jouait à la guerre. Désormais, il la fait. Un jour de 1993. sa vie bascule brusquement dans le chaos.

Ishmael a douze ans lorsqu’il quitte son village pour participer dans la ville voisine à un spectacle de jeunes talents. Il ne reverra jamais ses parents.

Après des mois d’errance dans un pays ravagé par la guerre, il tombe avec ses compagnons aux mains de l’armée. Faute de troupes, les deux camps – armée gouvernementale et groupes rebelles – enrôlent de force les enfants des villages capturés.

Drogué, privé de tout repère moral ou simplement humain dans un monde qui s’est effondré, Ishmael devient insensible, incapable de réfléchir, transformé en machine à tuer.

À quinze ans, grâce à l’UNICEF, il est envoyé dans une mission humanitaire et, avec l’aide des médecins, il va apprendre à se pardonner et à se reconstruire.

Ce récit fascinant d’une traversée de l’enfer à l’aube de la vie est une leçon de courage et d’humanité, destinée à devenir un classique de la littérature de guerre.

Critique :
Quand on a 12 ans et que l’on vit dans un petit village de la Sierra Leone, on ne pense pas à la guerre, on ne pense qu’à s’amuser, écouter de la musique, danser, rire, s’amuser…

Quand les rebelles fondent sur les villages, c’est le feu, l’enfer, les balles, les morts, les blessés, les otages, les viols qui se succèdent.

Ishmael n’était pas dans son village lorsque ça est arrivé, il était dans un autre, bien plus loin, mais l’enfer l’a rattrapé, lui et ses amis fan de rap et ils ont dû courir, fuir devant eux, sans savoir où ils allaient arriver, sans savoir s’ils n’allaient pas se jeter dans la gueule des rebelles.

Ce récit vous prend aux tripes car la question qui vient toujours à l’esprit est « Qu’est-ce que moi j’aurais fait ? Comment aurais-je réagis à cette horreur qui s’abat sur vous et vos proches ? ».

Car cette guerre civile fractionne les familles, éparpille tout le monde, tue et blesse, mais aussi, elle fait naître la peur des autres. Pire, elle fait naître la peur des enfants dans les yeux des adultes.

Le périple de ces gamins ne sera pas facile, il est semé d’embûches et de villageois qui les prennent pour des enfants soldats, qui les chassent, qui les menacent et ces gamins de 12, 13 ans vont devoir affronter ce que même un adulte ne voudrait pas vivre dans sa vie.

J’ai frissonné de peur, j’ai craint pour la vie de ces gamins, pour la vie des autres. Courant avec eux pour fuir, j’en ai vu des vertes et des pas mûres, même si l’auteur reste très pudique dans ses explications, ne virant jamais au gore pour le plaisir de faire du gore, mais racontent les faits tels qu’il en a été le témoin.

On pourrait croire qu’il est difficile de faire d’un gamin qui pleure un enfant soldat sans peur et sans conscience, véritable machine à tuer, mais détrompez-vous, c’est facile, simple et rapide : tu peux ne pas être soldat, mais tu ne mangeras plus, tu peux partir, mais les rebelles te tueront.

Pour bien laver le cerveau, on explique aux enfants que ce sont les rebelles qui ont tué leurs parents, brûlés leurs villages (alors que ce sont peut-être ces soldats-ci, qui sait ?) et on les bourre de drogues qui nettoient le peu d’esprit de contradiction qu’ils leur restait.

Oui, cerveau vidé, malgré le fait que Ishmael lisait, connaissait par cœur des passages de Shakespeare, était instruit, respectueux des gens, des anciens et que son chef militaire lisait « Macbeth » et « Jules César »… Nous n’étions pas face à des bas-de-plafond… Que du contraire.

Si au départ, nos gamins pleurnichent et ne savent pas tenir une arme, ils se transforment très vite en petits Rambo et accomplissent très bien les missions qu’on leur confie, à savoir, faire les mêmes exactions, les mêmes horreurs, que les rebelles, sauf que nous, les gars, c’est pour libérer notre pays. Ben voyons.

Aucun scrupules à utiliser des enfants, autant dans l’armée que chez les rebelles, de toute façon, personne n’a jamais demandé l’avis de ces gosses, ont leur a lavé le cerveau et on en a fait des machines de guerre. Comment ensuite rééduquer ces gosses qui ont commis des atrocités ?

Il y a moyen, l’auteur a bénéficié des traitements de l’UNICEF, même si j’ai trouvé leurs démarches assez mal préparées. On peut être animé des meilleures intentions du monde, cela ne fera jamais que des pavés de plus pour le chemin de l’enfer.

Parce que mettre dans le même réfectoire des enfants soldats de l’armée et de ceux des rebelles, c’est dégoupiller des grenades ! Gare à l’explosion ! Et souvent, les gens de l’UNICEF oublient qu’ils ont face à eux des enfants soldats, qui voudraient retourner à la guerre, dans leur unité, qui sont bourré de drogues et de violences.

Un récit qui prend aux tripes, une fuite en avant dans la peur, les larmes et le sang, des familles séparées, que peu de gamins retrouveront, peu de solidarité, beaucoup de peur des autres et des enfants qui sont capables de changer très vite, passant de gamins insouciants, joueurs, rigoleurs à des fugitifs apeurés et ensuite, pour les plus malchanceux, à des guerriers sans pitié, oubliant très vite tout ce qu’il leur fut appris.

Une histoire vraie dure, sombre, violente. Une histoire, une de plus, sur la folie des hommes, apportant une pierre de plus à l’édifice de la bestialité sans laquelle l’Humain est capable de sombre très très vite, plus vite qu’on ne le croit et d’où il n’est pas facile de s’extraire après avoir été conditionné, surtout quand les combats viennent refrapper à votre porte.

Un témoignage magnifique.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°183] et le Mois du Polar – Février 2021 – chez Sharon [Fiche N°09].

 

Indian creek – Un hiver au coeur des Rocheuses : Pete Fromm

Titre : Indian Creek – Un hiver au coeur des Rocheuses 

Auteur : Pete Fromm
Éditions : Gallmeister Nature writing (2016) / Gallmeister Totem (2010/2017)
Édition Originale : Indian Creek Chronicles (1993)
Traduction : Denis Lagae-Devoldère

Résumé :
Pete Fromm s’apprête à vivre un long hiver, seul, au coeur des montagnes Rocheuses. L’auteur livre dans ce récit son témoignage, véritable hymne aux grands espaces sauvages de l’Idaho.

« Indian Creek » est un captivant récit d’aventures et d’apprentissage, un Walden des temps modernes. Ce classique contemporain a établi Pete Fromm comme une des grandes voix de l’Ouest.

Critique :
Quelle idée folle a eu le jeune Pete Fromm, étudiant, d’aller passer 7 mois dans les montagnes Rocheuses, durant l’hiver, pour surveiller des œufs de saumons ?

Faut oser ! Ou alors, faut être un peu fou sur les bords car même si Pete avait fait du camping et lu des récits de trappeurs ou autres aventuriers, ça ne fait pas de vous un homme des bois.

N’écoutant que sa folie et son envie de passer 7 mois en solitaire, notre jeune homme va plaquer ses études à l’université de Missoula et partir, totalement à l’aventure et découvrir petit à petit la dure vie dans les montagnes Rocheuses.

Nous sommes en 1978, dans cette partie de l’Idaho, le mercure peut descendre à -40° et la neige recouvre tout… Niveau confinement, ça pose son homme ! Surtout qu’il n’y a pas de supermarché dans le coin et que les provisions apportées devront être complétées avec autre chose, comme le produit de la chasse…

C’est un fameux récit initiatique que Pete Fromm nous raconte. Ici, la Nature est sauvage, rude, ne fait pas de cadeau et si vous n’avez pas coupé assez de bois ou bien mis à l’abri vos provisions, la Mort vous attend à l’entrée de votre tente.

Vous êtes seul, juste avec un chien et des œufs de saumons à surveiller une fois par jour, afin que la glace soit brisée là où ils grandissent. Non, vous n’avez pas emporté des masses de livres, juste quelques uns, des récits de trappeurs, de chasseurs…

La Nature est grandiose, j’ai vibré avec l’auteur qui, finalement, ne sera pas toujours aussi seul qu’il le voudrait… C’est toujours pareil, lorsque vous être tranquilles, vous râlez quand un chasseur ou autre vient vous rendre visite, mais si vous vous cassiez la jambe, vous aimeriez que tout le staff déboule chez vous !

Bon sang, nous, on se casse la gueule en glissant sur un bête rocher et on fini à l’hosto et notre Pete, lui, il affronte des tas de dangers, la Nature Sauvage, manque plusieurs fois de passer par le petit trou de la serrure et, chance de pendu/cocu, il ne se cassera rien alors qu’il était dans un milieu extrême, à des températures extrêmes, loin de toute civilisation, là où les mecs du 112 ne pourrait même pas te retrouver si tu les appelais avec ton smartphone hyper connecté !

J’ai dévoré le récit de Pete Fromm, j’ai dégusté ses descriptions de la Nature sous la neige, ses angoisses, ses questionnements, son amour pour la solitude, pour cette Nature sauvage. Comme nous durant le confinement, il a rêvé d’aller faire un tour en ville, de revoir du monde et, quand il a pu y aller, il était tout content de rentrer dans sa tente perdue au milieu de tout. Comme nous, comme moi…

Ce récit, c’est magnifique, grandiose, superbe. Son histoire nous fait vibrer, en entre en osmose avec l’auteur, on imagine ce qu’il a vécu même si avec le soleil qui brille dehors, on ressent moins la morsure du vent glacial.

Ce roman, c’est aussi une ode à la Nature, cette Nature merveilleuse que l’Homme fout en l’air. Pete Fromm se désole aussi du tourisme de masse qui pollue les endroits les plus reculés. Ce qu’il a vécu, il l’a fait avec innocence et la folie de sa jeunesse, mais il l’a vécu dans ses tripes, ce que les suivants ne feront pas.

La solitude dans la Nature et dans le froid, ça a du bon… Même si tu dois dégeler tes pancakes sous tes aisselles…

PS : et pour une saucisse, on la met où pour la dégeler ???

Le Mois Américain – Septembre 2020 chez Titine et sur Fesse Bouc.

Au nom du Japon : Hirō Onoda

Titre : Au nom du Japon

Auteur : Hirō Onoda
Édition : La manufacture de livres (06/02/2020)
Édition Originale : Waga ruban shima no 30-nen sensō (1974)
Traduction : Sébastien Raizer

Résumé :
1945. La guerre est terminée, l’armistice est signé. Mais à ce moment précis, le jeune lieutenant Hirō Onoda, formé aux techniques de guérilla, est au cœur de la jungle sur l’île de Lubang dans les Philippines.

Avec trois autres hommes, il s’est retrouvé isolé des troupes à l’issue des combats.

Toute communication avec le reste du monde est coupée, les quatre Japonais sont cachés, prêts à se battre sans savoir que la paix est signée.

Au fil des années, les compagnons d’Hirō Onoda disparaîtront et il demeurera, seul, guérillero isolé en territoire philippin, incapable d’accepter l’idée inconcevable que les Japonais se soient rendus.

Pendant 29 ans, il survit dans la jungle. Pendant 29 ans il attend les ordres et il garde sa position. Pendant 29 ans, il mène sa guerre, au nom du Japon.

Ce récit incroyable est son histoire pour la première fois traduite en français. Une histoire d’honneur et d’engagement sans limite, de foi en l’âme supérieure d’une nation, une histoire de folie et survie.

Critique :
♫ C’est peut-être, Une goutte dans la mer ♪ Oui mais c’est sa raison d’être ♪ Sa raison d’être, sa raison d’être ♪

Défendre le Japon et accomplir sa mission, c’était la raison d’être du sous-lieutenant Hirō Onoda et tant qu’il n’aura pas reçu l’ordre d’arrêter, de la part du commandement, il continuera, envers et contre-tout, jusqu’au boutisme, même tout seul, jusqu’à l’abrutissement, à accomplir sa mission…

Maintenant, cette vie prenait fin, et j’étais brutalement privé de ma raison d’être.

Ce récit pourrait prêter à sourire tant Hirō Onoda refuse de voir la réalité : le Japon a perdu la guerre… Pour lui, dans sa conception d’esprit, tant qu’un Japonais sera vivant, le Japon ne se rendra pas. Parce que si le Japon s’est rendu, pour lui, c’est que TOUS les Japonais sont morts.

Hors, comme il est vivant, le Japon se bat toujours, il se bat toujours, même si ce qu’il accompli est une goutte d’eau dans la mer.

Je croyais sincèrement que le Japon ne se rendrait jamais, tant qu’un seul Japonais serait encore en vie. Et réciproquement, si un seul Japonais était encore en vie, le Japon ne pouvait s’être rendu.

Ou sa variante : « Qui a dit que nous avions perdu la guerre ? Les journaux prouvaient que c’était faux. Si nous avions perdu, tous les Japonais seraient morts. Le Japon n’existerait plus, sans même parler des journaux japonais. »

Non, ça ne donne pas du tout envie de rire ce jusqu’au-boutisme. Ça ferait plutôt peur de voir un soldat autant attaché à sa patrie, à son Empereur, aux commandements de ses supérieurs.

On lui a inculqué la formation de guerre secrète à Futamata et il est voué corps et âme à la mission qu’on lui a donnée : mener des actions de guerre non conventionnelles à Lubang, une île dans les Philippines.

Pour Hirō Onoda, un ordre est un ordre. Là où d’autres auraient abandonné, se carapatant vite fait bien fait, lui, il reste ! Et durant 30 ans, il va sillonner la jungle avec trois soldats, puis deux, puis un, puis plus que lui…

Dans cette jungle, en compagnie de deux autres soldats (un a déserté), Hirō Onoda se persuade (et persuade les autres) que tous les journaux qu’ils lisent, les émission des radio qu’ils écoutent, les messages qu’on leur envoie, les photos de leur famille qu’on leur dépose, les messages du frère d’Hirō, ne sont que de la propagande, de l’enfumage de cerveau, un vaste complot mis au point par les Américains.

Je le ferai ! Même si je ne trouve pas de noix de coco, même si je dois manger du chiendent, je le ferai ! Ce sont les ordres que j’ai reçus et je les mettrai à exécution !

Notre Hirō s’est créé un monde dans lequel il peut survivre puisque, pour lui, le Japon se bat toujours et n’a pas déclaré forfait. Il évolue dans une sorte de dystopie pour lui tout seul (et les deux autres qui sont resté avec) où tout ce qu’il apprend n’est qu’un grand complot mondial et, comme tout bon défenseur d’une théorie du complot, il fait feu de tout bois et tout est bon pour le conforter à son histoire, même si ça n’a aucun sens.

C’est un beau récit, car il est véridique, mais j’ai trouvé le ton assez froid. Alors que nous crapahutons dans la jungle, sous les pluies, crevant de faim, trempé, fatigué, les vêtements qui partent en lambeaux, que nous dormons au sol, que nous souffrons de la chaleur, et bien, je n’ai pas ressenti ces affres comme j’aurais voulu les ressentir.

Moi je voulais ressentir tout ça, avoir faim, sentir mes jambes fatiguer, le poids du sac durcir les muscles de mes épaules, la sueur devait me couler dans le dos, la pluie me faire frissonner… Ben non, la plume n’a pas réussi à me transmettre et à me faire ressentir ces sentiments, ces émotions.

Nous sommes face à un putain de récit, un truc de folie d’un soldat Japonais qui n’a pas « entendu » la réédition du Japon, qui se croit toujours en guerre, qui fait la guérilla durant 29 ans, qui est resté comme prisonnier du temps, bloqué en 1945 (même s’il sait à quelle date on est) et on ne ressent pas une osmose entre nous et le narrateur, ni avec les personnages secondaires ?

Nom de Zeus, c’est comme déguster un plat magnifique qui serait sans goût, sans explosion pour les papilles gustatives. Fade, presque. On le mange, parce qu’on veut savoir le pourquoi du comment, parce que c’est un récit qui mérite qu’on le lise, une histoire qui doit être connue, un témoignage qui doit être transmit, mais on le fait machinalement, sans que ça bouleverse.

Un récit hallucinant mais manquant cruellement de sel, d’épices, d’émotions. Cette magnifique histoire est desservie par l’écriture qui est trop froide et qui n’explore pas ce que Hirō Onoda a bien pu foutre durant 29 ans pour glaner des infos alors qu’il a tout de même loupé la plus importante de toute : le Japon a capitulé.

On a beau le lui dire sur tous les supports, il n’y a pas de pire sourd que celui qui ne veut pas voir. Pas de pire aveugle que celui qui ne veut pas entendre. Oui, je sais, j’ai mélangé les sens, mais c’est exprès. Na !

Il m’a manqué les émotions et ça me fend le coeur. Malgré tout, vu le récit hallucinant, c’est tout de même un roman à découvrir (ou une histoire à connaître).

 

Je n’ai pas eu les émotions que je voulais !

Jours barbares : William Finnegan

Titre : Jours barbares

Auteur : William Finnegan
Édition : du sous-sol (16/03/2017) / Points (2018)
Édition Originale : Barbarian Days (2015)
Traduction : Frank Reichert

Résumé :
Le surf ressemble à un sport, un passe-temps. Pour ses initiés, c’est bien plus : une addiction merveilleuse, une initiation exigeante, un art de vivre.

Élevé en Californie et à Hawaï, William Finnegan a commencé le surf enfant. Après l’université, il a traqué les vagues aux quatre coins du monde, errant des îles Fidji à l’Indonésie, des plages bondées de Los Angeles aux déserts australiens, des townships de Johannesburg aux falaises de l’île de Madère.

D’un gamin aventureux, passionné de littérature, il devint un écrivain, un reporter de guerre pour le New Yorker.

À travers ses mémoires, il dépeint une vie à contre-courant, à la recherche d’une autre voie, au-delà des canons de la réussite, de l’argent et du carriérisme ; et avec une infinie pudeur se dessine le portrait d’un homme qui aura trouvé dans son rapport à l’océan une échappatoire au monde et une source constante d’émerveillement.

Ode à l’enfance, à l’amitié et à la famille, Jours Barbares formule une éthique de vie, entre le paradis et l’enfer des vagues, où l’océan apparaît toujours comme un purgatoire.

Un livre rare dont on ne ressort pas tout à fait indemne, entre Hell’s Angels de Hunter S. Thompson et Into The Wild de Jon Krakauer.

Critique :
Si tenir debout sur une planche de surf au milieu des vagues ou des tempêtes est une belle métaphore de nos vie, j’aurais dû penser à me munir d’un gilet de sauvetage car je me suis noyée à la moitié du livre.

Le surf n’est pas un sport que je pratique (déjà que je ne tiens pas super bien sur un skate) mais puisque d’autres l’avaient lu et apprécié et que ces derniers n’étaient que des surfeurs du web, je m’étais dit que moi aussi j’allais aller taquiner les vagues.

Si au départ la mer était joueuse et que j’avançais bien, à un moment, c’est comme si on avait relié une ancre à ma planche, comme si je ramais à contre-courant : plus rien n’avançait et les pages se tournaient doucement, trèèèès doucement…

Alors que je me devais d’être vigilante, je piquais du nez en plein océan !

Tant que l’auteur me parlait de sa jeunesse, à Hawaï, fin des années 50, tout allait bien et même si les termes utilisés dans le surf étaient présents en masse, j’étais tout de même captivée par ces jeunes qui étaient prêt à tout pour surfer sur les vagues, à tout moment.

Ce n’est pas la première fois que je bois la tasse avec un roman, le plus chiant est que ce roman faisait partie de ma PAL Pedigree, celle des champions, celle qui se compose de livres que je veux absolument lire, ceux qui sont les plus susceptibles de me procurer des coups de coeur.

Loupé !

Dans les forêts de Sibérie : Sylvain Tesson

Titre : Dans les forêts de Sibérie

Auteur : Sylvain Tesson
Édition : Folio (2011/2013/2016/2019)

Résumé :
Assez tôt, j’ai compris que je n’allais pas pouvoir faire grand-chose pour changer le monde. Je me suis alors promis de m’installer quelque temps, seul, dans une cabane.

Dans les forêts de Sibérie. J’ai acquis une isba de bois, loin de tout, sur les bords du lac Baïkal. Là, pendant six mois, à cinq jours de marche du premier village, perdu dans une nature démesurée, j’ai tâché d’être heureux.

Je crois y être parvenu.

Deux chiens, un poêle à bois, une fenêtre ouverte sur un lac suffisent à la vie. Et si la liberté consistait à posséder le temps ?

Et si le bonheur revenait à disposer de solitude, d’espace et de silence – toutes choses dont manqueront les générations futures ?

Tant qu’il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu.

Critique :
Oui, je dois être prise de folie pendant ce confinement (qui est plus doux que celui de mes voisins français) puisque après avoir lu des romans traitant de la peste et du choléra, voilà que je me suis plongée dans un roman qui traite d’un isolement choisi.

Quelle idée folle que celle d’aller s’enterrer 6 mois dans une cabane en bois, au fond de la Sibérie, le long du lac Baïkal ?

D’accord, tout comme Sylvain Tesson, j’ai des lectures en retard, mais jamais de le vie je n’irais m’exiler, seule, en Sibérie…

Merde, Sylvain Tesson, tu m’as donné envie d’y aller, maintenant ! Mais pour mon cas, il faudrait un semi-remorque pour transporter les livres que je veux lire…

Des mauvaises langues pourraient penser que la méditation le long du lac Baïkal est un truc de fainéant, mais je les détrompe de suite…

Là-bas, si tu ne coupes pas ton bois pour faire du feu, personne ne le fera à ta place ! Si tu ne pêches pas tes poissons, Ordralphabétix ne t’en vendra pas sur la place du village puisque ton plus proche voisin est à 5h de marche !

Ce que j’aime, dans les récits de Tesson, c’est que non seulement il nous emmène loin de toute civilisation, mais aussi qu’il parsème ses romans d’aphorismes en tout genre, d’extraits des romans qu’il a lus et se sont toujours des phrases qui donnent à réfléchir.

Ici, la Nature est LE personnage principal. Les ours, les poissons, les cerfs, la neige, la glace, le froid, la solitude sont à prendre en compte. Mais avec des litres de vodka et des cigares, on vient à bout de tout. Même des -30°. Vaut mieux le lire au soleil, à l’abri du vent, sinon, le froid s’insinuera dans vos os.

Un roman dépaysant, où les alternances entre le récit de la description du quotidien alterne avec des moments grandioses de poésie, d’éclair de génie, de phrases magnifique.

Un roman où l’Homme est peu de choses face à la Nature, même si, avec les nouvelles technologies, l’Humain se fraye de plus en plus un chemin dans ces grandes étendues désertiques.

Espérons qu’un jour il n’y aura pas d’embouteillage comme sur les sommets qui ne sont plus immaculés mais maculés de déchets. Hélas, sur ces étendues sauvages, les Chinois lorgnent , pour la déforester…

Un roman sur un confinement voulu, prévu, mis en place car rêvé par Sylvain Tesson qui est allé jusqu’au bout de son rêve. Bon, d’accord, lui, il pouvait sortir prendre l’air et arpenter les étendues glacées !

Ainsi parlait ma mère : Rachid Benzine

Titre : Ainsi parlait ma mère

Auteur : Rachid Benzine
Édition : Seuil – Cadre rouge (02/01/2020)

Résumé :
« Vous vous demandez sans doute ce que je fais dans la chambre de ma mère. Moi, le professeur de lettres de l’Université catholique de Louvain. Qui n’a jamais trouvé à se marier. Attendant, un livre à la main, le réveil possible de sa génitrice. Une maman fatiguée, lassée, ravinée par la vie et ses aléas.

« La Peau de chagrin », de Balzac, c’est le titre de cet ouvrage. Une édition ancienne, usée jusqu’à en effacer l’encre par endroits.

Ma mère ne sait pas lire. Elle aurait pu porter son intérêt sur des centaines de milliers d’autres ouvrages. Alors pourquoi celui-là ? Je ne sais pas. Je n’ai jamais su. Elle ne le sait pas elle-même.

Mais c’est bien celui-ci dont elle me demande la lecture à chaque moment de la journée où elle se sent disponible, où elle a besoin d’être apaisée, où elle a envie tout simplement de profiter un peu de la vie. Et de son fils. »

Critique :
Une fois de plus, j’ai décidé de lire ce roman à cause de « La Grande Librairie » (très dangereux pour la PAL cette émission).

L’auteur avait déjà apporté des émotions sur le plateau, sans pour autant sortir les mouchoirs, mais on sentait qu’il aimait sa mère, malgré le fait qu’il avait eu honte de son accent berbère fort prononcé.

Comme il l’avait si bien sur le plateau « Ce sont les autres qui nous font ressentir la honte ».

Oui, la honte ne vient pas des parents mais de ce que les autres disent d’eux et les enfants sont souvent cruels, méchants, bêtes et aiment faire mal, surtout quand ils voient que leur persiflages ont touché leur cible et l’ont blessée.

Sans être un roman autobiographique, on se doute que l’auteur a puisé dans son vécu en mettant en scène un fils au chevet de sa mère et en nous racontant l’enfance de cet homme, devant cette femme, sa mère, qu’il a méprisé, parfois, lui qui était lettré alors que sa pauvre mère ne savait ni lire ni écrire.

Les enfants sont tous cruels et ont souvent tendance à mépriser leurs parents, surtout si ceux ci sont issus de l’immigration et restent, toute leur vie, cantonnés aux classes sociales d’en bas, regardée de haut par toute personne qui a un peu plus que ceux qui n’ont rien.

C’est avec justesse que l’auteur nous parle justement de l’immigration et des boulots mal payés que leurs parents ont dû faire pour que leurs enfants ne manquent de rien, ou du moins, qu’ils n’aient pas le ventre vide.

Mais l’enfant ne s’en rendra compte des sacrifices de ses parents qu’une fois devenu adulte.

Il y a de la pudeur, des émotions contenues, des émotions qui coulent, une gorge qui se serre… Celle du lecteur qui ne peut rester de marbre devant une si belle déclaration d’amour d’un fils à sa mère qui part doucement.

Sardou a chanté les questionnements du personnage principal, ce fils qui n’imagine pas que sa mère ait pu comprendre certains passages olé-olé du livre « La peau de chagrin » de Balzac, qui n’imagine même pas que sa mère ait pu avoir du plaisir à faire l’amour… Sujet tabou pour le fils et pour tout les enfants une fois devenu grands.

Toujours avec pudeur, toujours avec émotion, drôlerie, l’auteur nous parle de ce fils au chevet de sa mère, qui se souvient des moments les plus beaux de leur vie, mais aussi des humiliations qu’elle a subie, qu’elle a encaissée sans rien dire.

Une déclaration d’amour d’un fils à sa mère qui a tout donné pour ses cinq fils, pour qu’ils ne manquent de rien après le décès de leur père.

Mais pas que… L’auteur, avec juste les mots qu’il faut, nous parle aussi de l’exil et de la douleur qu’il procure, des exclusions, des injustices sociales, des hontes enfantines envers les parents qui ne sont pas comme les autres, qui sont illettrés ou peu instruits, de ces enfants qui réussissent leur vie professionnelle et le décalage qu’il y a ensuite entre leurs parents et eux.

Une belle lecture, bien que trop courte car je n’aurais pas dit non à passer un peu plus de temps avec le personnage principal et sa maman, fan de Dacha Distel.

« Je n’imaginais pas les cheveux de ma mère,
Autrement que gris-blanc.
Avant d’avoir connu cette fille aux yeux clairs,
Qu’elle était à vingt ans.
Je n’aurais jamais cru que ma mère,
Ait su faire un enfant ». 

Le consentement : Vanessa Springora


Titre : Le consentement

Auteur : Vanessa Springora
Édition : Grasset (02/01/2020)

Résumé :
Au milieu des années 80, élevée par une mère divorcée, V. comble par la lecture le vide laissé par un père aux abonnés absents. À treize ans, dans un dîner, elle rencontre G., un écrivain dont elle ignore la réputation sulfureuse.

Dès le premier regard, elle est happée par le charisme de cet homme de cinquante ans aux faux airs de bonze, par ses œillades énamourées et l’attention qu’il lui porte. Plus tard, elle reçoit une lettre où il lui déclare son besoin « impérieux » de la revoir.

Omniprésent, passionné, G. parvient à la rassurer : il l’aime et ne lui fera aucun mal. Alors qu’elle vient d’avoir quatorze ans, V. s’offre à lui corps et âme. Les menaces de la brigade des mineurs renforcent cette idylle dangereusement romanesque.

Mais la désillusion est terrible quand V. comprend que G. collectionne depuis toujours les amours avec des adolescentes, et pratique le tourisme sexuel dans des pays où les mineurs sont vulnérables.

Derrière les apparences flatteuses de l’homme de lettres, se cache un prédateur, couvert par une partie du milieu littéraire. V. tente de s’arracher à l’emprise qu’il exerce sur elle, tandis qu’il s’apprête à raconter leur histoire dans un roman. Après leur rupture, le calvaire continue, car l’écrivain ne cesse de réactiver la souffrance de V. à coup de publications et de harcèlement.

« Depuis tant d’années, mes rêves sont peuplés de meurtres et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre », écrit-elle en préambule de ce récit libérateur.

Critique :
Je vais être honnête avec vous, je ne savais même pas qui était Gabriel Matzneff (G.M) avant d’entendre parler de cette affaire de pédophilie.

Affaire que j’avais suivie de loin en m’abstenant d’aller ajouter mon grain de sel dans les débats.

Puisque l’auteure venait à La Grande Librairie, je me suis plantée dans mon canapé et j’en ai pris plein ma gueule. Le lendemain, le roman était sur ma table et fut de suite entamé.

Mettons les choses au point pour ceux ou celles qui ne sauraient pas, ce roman n’est pas un pamphlet de haine, ni un règlement de compte, ni un roman de plus sur l’horreur qu’est la pédophilie.

Non, c’est différent, mais c’est fort, horriblement fort et, je l’espère, libérateur pour l’auteure et pour toutes celles qui furent victimes de ce pédocriminel qui se vantait de n’en forcer aucune puisqu’il avait toujours le consentement des adolescentes de moins de 16, de moins de 15 ans, parfois de 14 ans à peine. Pour les garçons de Manille, c’était encore plus jeune.

Non, l’auteure ne règle pas ses comptes, elle raconte simplement les faits, sans minimiser ce qu’il s’est passé. Elle  donne sa version des faits, puisque son prédateur ne s’est pas privé pour l’insérer dans ses abjects livres où il décrivait ses crimes sexuels par le menu, sans que les romans ne portent l’étiquette « fiction » mais celle de « journaux ». On ne peut pas dire que personne ne savait…

Enfermer le prédateur, le chasseur de petits garçons et de petites filles dans un livre, le prendre à son propre jeu, à son propre piège. Il a dû lui en falloir du courage, car il faut toujours plus de courage aux victimes qu’aux coupables.

G.M, c’est un pédocriminel pervers narcissique… Il manipule les filles, il manipule les gens, utilise les mots comme des armes, les sentiments aussi et se donne toujours de l’importance puisqu’il est un auteur célèbre et un amant magnifique (c’est lui qui le dit, pas moi !!). Bref, il donne envie de vomir.

Mais ce qui rend encore plus malade, c’est que la Société n’ait rien fait et ait laissé faire, comme si, le fait qu’il soit un auteur célèbre et que les filles mineures soient « consentantes » aient constitué un passe-droit et non une violation de la loi, en plus de celle des gamines.

Le monde littéraire savait mais tolérait les penchants de G.M, les flics ne voyaient même pas la gamine qu’était Vanessa, à côté de G.M, pourtant… Les passants faisaient bien leurs regards désapprobateurs, mais passaient ensuite leur chemin, comme les passants qui passent savent si bien le faire. J’en fais partie aussi.

Non, à 14 ans on n’est pas adulte, non, à cet âge-là, on ne pense pas correctement, on est un peu folle (j’ai eu 14 ans moi aussi), on est nombriliste, les adultes sont des gens qui ne comprennent rien (surtout les parents et les profs) et si la Loi ne nous donne pas la capacité légale de signer certains contrats, j’estime que le législateur devrait protéger aussi les mineurs de ces adultes qui veulent s’amuser en ayant des relations déplacées avec eux.

À 14 ans, il n’y a pas de « consentement » qui tienne, à 15 ans non plus… Ce sont des vies détruites à tout jamais. Mais les politiciens ont pinaillé sur ce fameux « et si il y a consentement ? » et n’ont rien produit de concret. Ce roman va peut-être faire bouger les choses, je l’espère en tout cas.

220 pages qui se lisent d’une traite, sous apnée car on voit Vanessa courir à sa perte et on aimerait la retenir, l’empêcher de tomber sous la coupe de ce pervers narcissique pédocriminel manipulateur mais on sait déjà qu’il est trop tard puisque cela à eu lieu il y a plus de 30 ans, dans ces années 80 que j’aimais.

Un livre choc, fort, pudique, bourré d’émotions mais sans vouloir faire pleurer dans les chaumières car l’auteure ne veut plus être victimisée, ni être une coupable car le coupable, c’est l’adulte qui l’a chassée, qui l’a prédatée, qui a abusé d’elle, et on se fout pas mal qu’elle ait donné son consentement car pour moi, consentement il n’y avait pas, en raison de son jeune âge.

Il lui en a fallu du courage pour vivre après ça, pour reprendre pied, pour remonter à la surface respirer, et réapprendre à vivre, alors que ce pédocriminel de G.M. continuait de publier des livres, d’agir au nez de tout le monde, de se victimiser, de rendre les autres (notamment l’auteure) coupable, de regarder de haut les rares personnes qui s’indignaient des actes de G.M. (l’auteure Denise Bombardier a eu ce courage, mais tout le monde s’en foutait sur le plateau de Bernard Pivot).

J’aimerais vous dire plus sur ce livre qui m’a tordu les tripes, sur ce livre qui montre les failles de la Justice, vous parler des émotions ressenties, mais les mots me manquent ou alors je vais écrire une chronique de 36 pages.

Je ne direz qu’une seule chose : lisez-le ! Pour comprendre… Parce que comprendre ne veut pas dire pardonner. Mais pour se prémunir, il faut connaître les méthodes de chasse des pédocriminels.

Et faisons en sorte que le législateur se prononce enfin sur une interdiction des relations entre majeurs et mineur(e)s de moins de 16 ans. Point barre.

Madame Springora, je salue le courage qu’il vous a fallu pour écrire ce livre et pour votre intervention sur le plateau de La Grande Librairie, ainsi que les intervenants qui ont tenté d’éclairer un peu le monde sur le pourquoi du comment la justice, les flics et personne (ou si peu) n’avaient bougé.

Le Noir qui infiltra le Ku Klux Klan : Ron Stallworth

Titre : Le Noir qui infiltra le Ku Klux Klan

Auteur : Ron Stallworth
Édition : Autrement (22/08/2018)
Édition Originale : Blackkklansman (2014)
Traducteur : Nathalie Bru

Résumé :
« Tout a commencé un jour d’octobre 1978. Inspecteur à la brigade de renseignement de la police de Colorado Springs, j’avais notamment pour mission de parcourir les deux quotidiens de la ville à la recherche d’indices sur des activités subversives.

Les petites annonces ne manquaient jamais de m’étonner.

Parfois, entre stupéfiants et prostitution, on tombait sur un message qui sortait de l’ordinaire. Ce fut le cas ce jour-là.

Ku Klux Klan
Pour tout information :
BP 4771
Security, Colorado 80230

Moi qui voulais de l’inhabituel, j’étais servi. J’ai décidé de répondre à l’annonce.
Deux semaines plus tard, le téléphone a sonné.

« Bonjour, je suis chargé de monter la section locale du Ku Klux Klan. J’ai reçu votre courrier. »

Merde. et maintenant je fais quoi ? »

Critique :
JUBILATOIRE !

Une grande envie d’éclater de rire si le sujet traité n’était pas aussi grave : la ségrégation raciale, le KKK et le suprémacisme Blanc.

Oui, à certains moments, le récit donne envie de pouffer de rire devant ce Grand Dragon qui explique, bien sérieusement comment il fait pour détecter la différence entre un Noir ou un Blanc (tendance « bon aryen » – à lire d’un seul tenant pour le jeu de mot) au téléphone alors qu’au bout du fil, il a un policier Noir…

Risible parce que ces KKK sont des hypocrites qui, rejetant la religion catho, lui en emprunte tout de même une partie de son décorum et de ses « au nom du père, du fils et du saint-esprit ».

Lors de ses cérémonies les plus sacrées, le Klan empruntait à la liturgie catholique pour laquelle il affichait un profond mépris. Une des preuves les plus flagrantes de leur hypocrisie.

Risible ces klansman parce que, comme leur dirait bien Scar (Le Roi Lion) « vos pouvoirs de réflexion volent plus bas que le derrière d’un cochon ».

Leur niveau intellectuel n’est guère brillant mais leurs orateurs ont une belle rhétorique et les gens ne retiennent jamais que ça : celui qui a eu le dernier mot, celui qui ne s’est pas laissé démonter à un débat. On retient les mauvais chiffres, les fausses infos, jamais celles qui étaient véridiques.

Oui, ce livre ressemble à une grosse farce et pourtant… En 1978, Ron Stallworth, policier à Colorado Springs a pourtant réussi à infiltrer la section locale du KKK, même si, aux réunions, il y envoyait une doublure, un policier Blanc.

Malgré tout, derrière la farce et le bon tour que ce flic Noir jouait aux White Powers, on sent aussi dans le texte qu’il ne fallait pas aller chez les gars du KKK pour trouver du racisme, du ségrégationnisme et de la haine de l’autre.

Notre policier en a bavé, il rappelle d’ailleurs souvent que nous étions dans les années 70 et que ce qui se disait à l’époque ne pourrait plus se dire de nos jours sans un blâme mais que malgré toutes les avancées que l’Amérique a faite, le racisme est toujours présent, qu’il n’a pas baissé depuis les années 70, même si les Noirs ont acquis des droits.

Véritable enquête dans le milieu des racistes en cagoules blanches, notre policier a monté un dossier sur eux, avec l’accord de ses chefs, a levé quelques lièvres qui seront déplacés ailleurs.

Se jouant de ces suprémacistes aryens qui se pensent assis plus haut que les autres, notre policier a fait preuve d’une audace et d’un culot monstre à une époque où il était le seul policier Noir dans le coin et où on lui demandait de ne jamais répondre aux provocations, faisant, une fois de plus, taire les victimes alors que les coupables s’en sortaient blanc comme neige.

Je suis Blanche, de par ma couleur de peau, j’ai plus de droits que certains, de par mon sexe, j’en ai moins que d’autres. En fait, quand j’y pense, je me dis que j’ai énormément de chance, j’aurais pu naître à une autre époque et dans une autre couleur de peau, ce qui aurait changé toute ma vie car comme eux, j’aurais dû me battre ou subir.

Restons vigilants car ces derniers temps, des démagogues sont arrivés au pouvoir, les grosses ficelles des populistes sont de sorties et elles font mouches car leur rhétorique est bonne et elle plait à une partie de l’électorat, malgré leurs casseroles au cul, malgré leurs conneries, ils/elles séduisent. Ce sont de bons vendeurs et je vais gaffe de ne pas tomber dans leur jeu, malheureusement…

Duke était un bon débatteur, il connaissait son sujet et savait parfaitement justifier ses thèses. Il était décontracté et en apparence plein de savoir-vivre – davantage encore, semblait-il, lorsqu’il était attaqué de front par des gens qui maîtrisaient mieux que lui la question. Et quand on démontait ses arguments fallacieux, étayés par des faits mensongers, Duke gardait son calme. Il opposait une rhétorique spécieuse qui laissait souvent ses adversaires K.-O. et donnait le sentiment qu’on avait affaire à un type brillant.

Un excellent roman qui m’a fait sourire tout en me serrant les tripes car ces suprémacistes, ils sont toujours parmi nous. Y’en a même qui veulent construire des murs.

Trop souvent, par l’ardeur qu’ils déploient pour trouver un « scoop », les médias génèrent eux-mêmes les événements dont ils parlent ensuite. Ce qui ne sert que l’individu et le sujet couvert, en offrant une tribune ou un pouvoir que ni l’un ni l’autre ne mérite.

Une journée hautement comique, à y repenser : les hommes du Klan avaient trois flics infiltrés parmi eux et on leur avait assigné comme garde du corps celui qui pilotait l’enquête.

Le succès se mesure parfois non pas à ce qui se passe, mais à ce qu’on a évité.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°128.