Le Suppléant : Henry Mountbatten-Windsor* *ou plutôt de son gosht-writter appointé [par Dame Ida, Pigiste Pipôle Stagiaire Adjointe à la Rédaction]

Titre : Le Suppléant

Auteur : Prince Harry
Édition : Fayard (10/01/2023)
Édition Originale : Spare (2023)
Traduction : Nathalie Bru et Santiago Artozqui

Résumé :
C’est l’une des images les plus marquantes du XXe siècle : deux jeunes garçons, deux princes, marchant derrière le cercueil de leur mère sous les regards éplorés – et horrifiés – du monde entier.

Alors que Diana, princesse de Galles, rejoignait sa dernière demeure, des milliards de personnes se demandaient à quoi pouvaient bien penser les princes à cet instant, ce qu’ils ressentaient – et quelle tournure allait prendre leur vie désormais.
Pour Harry, voici enfin venu le moment de raconter son histoire.

D’une honnêteté brute et sans fard, LE SUPPLÉANT est un livre qui fera date, plein de perspicacité, de révélations, d’interrogations sur soi et de leçons durement apprises sur le pouvoir éternel de l’amour face au chagrin.

L’avis de Dame Ida :
Je n’envisageais pas d’acheter ce livre afin de ne pas participer à l’entretien du train de vie de gens qui ont déjà à eux deux plus d’argent que mon époux, moi-même, mais aussi tous mes proches réunis ne parviendront jamais à gagner en une vie, voire une dizaine de vies… Et qui ne sont pas fichus d’écrire un livre eux-mêmes… Mais une bonne amie me l’a passé… et forcément, curieuse… J’ai passé un week-end dessus.

400 pages qui, initialement, auraient dû en faire le double, dit-on, avant qu’il ne soit expurgé du pire du pire pour ne pas rendre à jamais impossible une réconciliation que les déclarations de la presse rendraient de plus en plus improbable. En tout cas c’est que dit aujourd’hui la presse…

Oui mais voilà… La presse pipôle ne nous raconterait que des conneries. C’est d’ailleurs ça la principale révélation du bouquin !

Bon, je vous l’accorde que la presse nous raconte souvent des conneries, surtout sur les pipôles, on le savait déjà, ce n’est pas une révélation… Mais le décalage entre ce que les médias répètent et finissent par nous faire tenir pour vrai, parce que plusieurs sources le répètent, et ce qu’Henry Mountbatten-Windsor (ben oui, c’est ça en principe son vrai nom – d’autant qu’il n’est plus censé avoir de titres) déclare, est assez troublant.

Exit la Meghan qui harcèlerait ses collaboratrices… Ce serait un complot fomenté par l’une d’entre-elles, virée pour s’être fait passé pour la Duchesse de Sussex, afin de se faire offrir des cadeaux gratuits… Mouais… Il est aussi possible que ce grand benêt amoureux, peu objectif, n’ait pas envie de voir que certaines façons de parler puissent poser problème ou que quant on envoie des SMS le dimanche matin, de très bonne heure… ça peut aussi réveiller le destinataire, même si on prétend qu’il n’est pas tenu de répondre.

Exit le scandale de la tiare, Henry étant supposé avoir levé le ton contre l’habilleuse de la Reine, qui s’opposait au choix d’une tiare russe, controversée pour le mariage…

Alors que le choix de la tiare se serait porté sur une autre et en outre, en présence de la Reine elle-même, qui avait approuvé ce choix… L’habilleuse n’aurait seulement pas apprécié qu’on lui fasse remarquer les retards qu’elle a pris pour faire parvenir la tiare sélectionnée pour les essais coiffure nécessaire (poser une tiare ne s’improvise pas au dernier moment; il faut que le coiffeur apprenne à le faire avant le jour J).

Il n’y aurait donc eu aucun appel de Mamie pour gronder son petit fils et lui dire qu’il ne faut pas parler ainsi au personnel et l’affaire de la tiare russe serait une pure invention de l’habilleuse !

Fausse également, l’hypothèse voulant que la Reine ait découvert la décision d’exil des Sussex via leur blog, puisque la presse avait déjà prévu d’annoncer, le lendemain, des éléments confidentiels, transmis directement par un courrier des intéressés au roi actuel sur les conditions de leur départ… éléments qui avaient donc fuité alors que les négociations avec la Reine et son successeur étaient déjà en cours…

Et tout serait à l’avenant, découlant de fuites plus ou moins mensongères des collaborateurs et secrétaires royaux, qui ont un sens étrange de leurs devoirs, de confidentialité, allant même jusqu’à vendre des infos fausses aux médias, pour mieux arrondir leurs fins de mois, vu qu’ils sont mal payés au Palais !

Et le narrateur n’épargnera pas la nouvelle femme de son père en lui attribuant la responsabilité de certaines fuites, pour que la presse s’intéresse moins à son propre fils en galère… L’ennui, évidemment, c’est qu’on ne pourra jamais vérifier quelles sont les vraies versions… Et c’est ça qui fait enrager l’ex-prince : sa parole n’est pas et n’a jamais été considérée comme la vérité, les théories alternatives de la presse inventée par elle-même ou par d’autres, ayant été répandues dans les oreilles du public auparavant.

Cela étant, nous pouvons compter sur l’Establishment pour ne jamais rien nous dire de manière transparente.

Alors nous n’avons aujourd’hui que les déclarations d’Henry Mountbatten-Windsor, et celles d’une presse dont on sait par ailleurs qu’elle n’a pas hésité non plus à raconter bien des saloperies.

Tiens… Quand la Reine est morte, on annonçait qu’elle était au plus mal à la nation dans l’après midi, alors que c’était déjà fini (on l’apprendra le lendemain quand l’heure exacte du décès sera annoncée). On voulait attendre que toute la famille soit arrivée pour annoncer la nouvelle, ça peut se comprendre… Mais ça veut dire et ça prouve que la communication du palais n’est pas fiable, puisqu’elle peut employer le mensonge. Le narrateur, quant à lui, avait été averti dans l’avion du décès de sa grand-mère, alors que la nation priait encore pour la survie de celle-ci…

Alors la vérité véritablement vraie… bien malin qui saura la connaître… Le Palais ment… les employés vendent de faux tuyaux… certains le feraient sur ordre de certains membres de la famille… Et pendant ce temps, le narrateur raconte sa propre vérité et son propre point de vue.

Mais il n’échappera pas aux lecteurs attentifs que ce point de vue passe aussi à travers les interprétations et le prisme d’une subjectivité très en souffrance. Ben oui… il souffre, ce narrateur. C’est une évidence.

Cela étant, difficile de se faire une idée très claire de ce qu’endurent les « royals » britanniques, avec la presse. Nous ne recevons pas les tabloïds britanniques en France et nous mesurons assez peu les débordements hallucinants que la liberté de la presse permet, outre-manche. On peut raconter n’importe quoi, sur n’importe qui, sans rien risquer, à condition d’y mettre certaines formes.

Et oui chers amis… En France (je ne sais pas comment ça se passe en Belgique), les lois sur la vie privée et la diffamation, les lois réprimant les discours racistes etc… ne permettent pas de dire n’importe quoi, dans les journaux, alors que visiblement la presse britannique pourrait mentir en toute liberté, sans jamais avoir à en rendre compte, sauf dans des cas particuliers limités, toujours possibles à contourner.

Nous ne savons donc des péripéties de la Firme que ce que la presse francophone s’autorise à reprendre. Cela nous parvient plus soft, très édulcoré, moins racoleur, plus sérieux… Mais ce n’est pas nécessairement plus vrai pour autant !

Un tri a juste été fait par les services juridiques, pour mettre au panier les « infox » des tabloïds qui tomberaient sous le coup de la loi chez nous, et il semblerait que ce soit le cas de la majorité de ce qui se publie de l’autre côté du tunnel ou du channel, ça dépendra par quel moyen vous y allez.

Mais pour apprendre tout cela, il vous faudra accepter de mourir d’ennui pendant 80 % de ce livre, où le gosht-writter de Monsieur Mountbatten-Windsor nous fera part de manière assez répétitive de ses états d’âmes, de ses nombreux voyages (purée le bilan carbone du type ferait frémir la petite Gretha T!!!), de ses souvenirs d’armée ou de collégien…

Ce livre est, bien souvent, creux ou vide, reprenant des anecdotes sans intérêt, déifiant le souvenir de sa mère avec quelques bons sentiments, par-ci par-là… Mais sans réelles révélations, car la plupart des éléments abordés ont déjà été révélés par la presse.

Quant à ses liens avec certaines personnes, ils ne seront pas suffisamment détaillés pour qu’on saisisse quelque chose de leurs relations, comme s’ils étaient de parfaits figurants anonymes.

Même son père, sa grand-mère, son frère et quelques autres ne feront pas l’objet de développements, nous permettant réellement de voir comment il les saisit subjectivement, ce qui nous en révélerait peut être trop… Leurs descriptions sont très factuelles, sans profondeur…  Aux lecteurs de se les imaginer à travers ce qu’ils auront lu dans une presse… qui selon lui n’est que mensongère.

Il est pourtant de notoriété publique que les Windsor forment une famille dysfonctionnelle, pas douée avec les sentiments, etc…

Et d’ailleurs, le narrateur ne manquera pas une occasion de les tacler, mais sans jamais véritablement rien mettre en lumière, quoi que ce soit, des liens qu’ils ont les uns avec les autres et de la façon dont il s’en débrouille. Probablement, valait-il mieux zapper ces questions pour laisser une porte ouverte à un retour possible du narrateur, dans le giron familial, quand sa femme se sera fatiguée de lui.

Anybref, ce n’est pas de la grande littérature et ça a donc l’avantage d’être vite lu…

D’ailleurs c’est certainement le but, pour toucher un lectorat très vaste et rapporter plus d’argent possible… Mais c’est souvent sans intérêt, et la lecture diagonale m’a soulagé les yeux et l’esprit assez souvent.

Et puis… Ce livre m’a dérangé par certains aspects.

Quand on revendique avec autant de force un droit à l’intimité, pourquoi s’appesantir sur des détails sur l’anatomie de son pénis, sur ses inquiétudes concernant l’intégrité de celui-ci suite à un voyage au pôle nord, pour cause d’engelures et de sa décision de le mettre au chaud dans une « chaussette », sur mesure, en polaire, lors de son voyage au pôle sud ? Pourquoi nous raconter en quelques mots la perte de sa virginité ? Pourquoi nous parler de ses ex, aussi ?

Parce que la presse avait raconté autre chose ? Mouais… Pas certaine de cela… Démentir nécessite-t-il toujours de tout dévoiler ? À la presse intrusive, faut-il réagir par l’impudeur totale ? Always complain, always explain… La rupture du narrateur avec sa propre famille est manifestement une rupture éthique et philosophique sur la façon de se positionner.

Autre problème : Henry Mountbatten-Windsor ne nous cachera rien de ses consommations fréquente et précoce de cannabis, de cocaïne, de drogues hallucinogènes, et surtout de ses abus d’alcool. Et à aucun moment il ne tiendra un discours critique à cet égard. Il en parle d’une manière totalement banale comme si c’était parfaitement normal de se défoncer régulièrement à la beuh dès le collège !

La cocaïne ? Ben quoi ? Tout le monde n’en prend-il pas ? Et l’alcool après tout, ce n’est même pas illégal ! Où est le problème d’évoquer une cuite à pratiquement chaque chapitre ? Quant aux drogues hallucinogènes, on vous dira que c’était une thérapie alternative à son malaise psychologique, pour lequel il reconnaît n’avoir jamais vraiment  consulté un psy dans la durée, sauf dans l’année qui a précédé son exil.

Ce discours, sans aucune critique sur ses consommations de drogues ou d’alcool et leurs effets, me semble parfaitement irresponsable de la part d’un père de famille et d’une personne ayant une telle audience médiatique. Ce livre va être lu par des millions de gens… N’a-t-il jamais imaginé qu’un passage un peu critique sur les dangers des drogues aurait été de bon ton ?

La recherche en neurosciences pose que la consommation régulière de cannabis à l’adolescence altère le développement cognitif et diminue le QI durablement… La psychiatrie sait aussi très bien que de nombreux épisodes psychotiques sont déclenchés par cette drogue et qu’elle n’a rien d’anodin, même si certains voudraient qu’elle soit librement commercialisable, au motif qu’on l’utilise pour préparer des médicaments (à titre indicatif; la morphine est utilisée en médecine ou pour des médicaments antalgiques, mais est-ce une raison pour légaliser l’héroïne ?).

Dira-t-il que la cocaïne peut rendre paranoïaque à long terme ou mettre ses consommateurs en dangers, à cause de la surestimation des compétences qu’elle entraîne chez ses consommateurs ? Evidemment non ! Sans faire l’apologie des drogues, il les présente sous un jour inoffensif sans avertissement ni conseil de modération…

Même la dernière psy qu’il aura consultée, la seule dont il nous parle, il ne l’aura vue qu’un an ou deux tout au plus sa thérapie s’achevant avec le Meghxit. Bref… Elle n’aura certainement pas duré suffisamment pour faire le tour de ses tendances toxicomaniaques, de ses tendances alcooliques, de sa dépendance au risque (être militaire n’a pour lui de sens que si on va au front, à bien le lire), et surtout d’un deuil pathologique ancien (le jeune Henry se serait accroché jusqu’à l’âge de 17 ans à l’idée que sa mère se serait fait passer pour morte afin de vivre un exil anonyme!), sans parler d’un trouble de stress post-traumatique, auto-diagnostiqué, dont les symptômes tels qu’ils seront évoqués dans le livre, ne correspondent pas spécifiquement à ça, et ne seraient apparus qu’après sa carrière militaire.

Bref, le jeune homme n’allait franchement pas bien. Il est carrément fracassé et on peut se demander s’il va réellement mieux eu égard au manque de recul de questionnement ou d’autocritique de son discours.

Jamais il ne se remet en question… Il préfère les méthodes alternatives, les délires new-age, les tantras, les voyantes… voire l’homéopathie (granules de sucre sans AUCUNE substance active, les substances supposées être utilisées à des doses plus qu’infinitésimales n’ont aucune efficacité scientifiquement démontrée, et les résultats atteignent péniblement l’effet placebo) pour soigner des troubles anxieux !

La préférence systématique pour les méthodes alternatives signe le plus souvent une méfiance ou un évitement des méthodes scientifiquement éprouvées… Et donc, une résistance profonde au changement.

Et même si je comprends qu’il doit être très pénible de vivre constamment dans le viseur de la presse-caniveau britannique qui atteint des abysses de bassesse, je ne résumerais pas à cette unique raison les traits persécutifs qu’il exprimera à l’égard de la presse, de l’establishment, de sa famille, si j’en crois la théorie complotiste à peine voilée qu’il évoquera au sujet du décès de sa mère dont la version officielle a été arrêtée du fait de la « corruption »…

Sachant que les autorités françaises ont collaboré à cette enquête, l’évocation d’une « corruption », même s’il ne dit pas qui serait corrompu, relèverait de l’incident diplomatique, s’il avait encore quelque accréditation pour s’exprimer au nom de la Couronne !

Il reproche constamment à sa famille de n’avoir jamais partagé son exaspération à l’égard des tabloïds, de leurs intrusions, de leur harcèlement, et de leurs mensonges. Mais oublie-t-il que cette famille en est aussi l’objet et n’a eu d’autre choix que de s’en débrouiller, eu égard aux coudées franches que la loi leur laisse en Grande-Bretagne ?

Dans la prière des Narcotiques Anonymes, que l’on dit en début ou en fin de réunions, n’y a-t-il pas une petite phrase où l’on dit qu’il faut « accepter ce qu’on ne peut changer » et s’y adapter ? Cela fait partie du programme de réhabilitation. Monsieur Henry devrait méditer sur cette petite phrase si un jour il avait la bonne idée de participer à leurs réunions.

Sa famille n’a d’autre choix que de respecter la loi. Aucun manquement, aucune critique contre la loi sur la liberté de la presse ne serait tolérée de la part de la famille royale britannique ! Et par son comportement et ses exaspérations contre la presse, il met objectivement le statut de sa famille en danger, en laissant supposer que cette famille pourrait questionner la liberté de la presse et la liberté d’expression, qui sont des piliers fondamentaux de ce pays.

Critiquer ouvertement la liberté d’expression de la presse, même pour en condamner les abus, mettrait l’institution monarchique en position d’être suspectée de tyrannie ou de velléités dictatoriales !

Nous pouvons tous déplorer que la liberté de la presse britannique ne puisse se voir opposer aucune loi sur le respect de la vie privée… ou qu’on puisse publier des mensonges, sans avoir à en rendre compte…

Mais c’est ainsi qu’est la loi britannique et la famille royale, pour préserver son statut, doit s’y faire et s’y adapter. Et s’y adapter suppose de garder un contrôle rigoureux sur sa présentation, sur ses moindre faits et gestes et sur tout ce qu’on dit quand on sort dans un lieux public… C’est injuste, mais c’est ainsi.

Alors, le voir monter dans les tours parce que la presse a parlé de ses consommations de cannabis, de cocaïne ou d’alcool devant des tiers, en groupe ou dans des lieux publics… et que le seul problème avec ses consommations de drogues a été que la presse en parle.

Excusez-moi… Mais là, je ne peux pas le plaindre. Si tu ne veux pas te voir reprocher de faire des conneries, et bien tu commences par ne pas en faire, au lieux de faire comme la plupart des sales gosses dont la seule réaction est de dire : « Qui a osé me dénoncer ! ».

Franchement un strip-billard à Las Vegas, alors qu’on ramène de parfaits inconnus dans la suite où on se soule ? Est-ce bien raisonnable quand on est supposé avoir l’habitude de devoir toujours faire attention à qui prend des photos ? Ou joue-t-on un peu avec le feu pour s’en plaindre après ?

Bonhomme, si tu ne veux pas voir tes fesses dans la presse, ne les découvre que dans ta salle de bain ou dans ton lit ! Ou alors montre les et… assume !

Personnellement, si le narrateur est accro à la beuh et ruine son QI avec, c’est son problème tant qu’il ne fait pas de prosélytisme ! Mais dans ce cas là, qu’il assume comme le ferait Doc Gynéco ! Mais qu’il ne se plaigne pas après, si ça fuite dans la presse, parce qu’il le fait sans se soucier d’être vu !

Est-ce que je fais des sextapes moi ? Non. Pourquoi ? Ben parce que je sais que même si ça ressemblerait plus à un reportage animalier sur la reproduction des éléphants de mer, un vidéogramme peut être téléchargé, piraté, diffusé, et regardé par la planète entière.

Alors ? Quand tu sais que les photos de tes moindres conneries seront revendues quoi qu’il arrive et bien… Tu t’abstiens ! Sinon… tu assumes et tu ne te plains pas. On pourra me trouver coincée… Mais je parle juste de sens des responsabilités. Si tu aimes montrer ton cul aux gens, il faut te faire à l’idée à l’ère d’internet que même des gens que tu n’as pas choisis, finiront par le voir aujourd’hui.

Par ailleurs, quand il parle de ses stratagèmes pour faire des courses dans des supérettes ou pour s’acheter des vêtements… Heu… Excusez-moi… Mais à l’ère de la livraison à domicile ou des services VIP dans les grands magasins où on vous reçoit dans un salon et on vous apporte un choix du type de produits recherchés… Ne cherche-t-il pas les problèmes ?

Tu vois Deneuve ou Adjani faire leur marché ? Tu crois que Brad Pitt se promène au rayon caleçons d’un centre commercial ? Comment faisait son frère ? Ses oncles ? Ses cousines ? Dans une famille qui a autant de thunes, et des services de sécurité, on ne me fera pas croire qu’il n’y aurait eu personne pour faire ses courses ! Comme si c’était si drôle de faire ses courses !

Pitié ! Je me dispenserais bien de devoir les faire moi ! J’ai pus la force de pousser mon caddie bondé dans des allées noires de monde le samedi ! C’est pas juste parce que j’ai peur d’être prise en photo ! Et si j’osais me lamenter là dessus au bureau mes collègues me regarderaient comme une conne en me disant « Ben c’est la vie, Ida ! Fais-toi livrer si tu ne veux plus pousser ton caddie! »…

Le mec, il a un secrétaire particulier des gardes du corps et même le cuisinier de papa qui lui apporte des plats sous vide et toussa toussa… mais il va nous faire croire qu’il doit faire ses courses comme n’importe qui ! Pauvre garçon… il ne réalise pas ce que vivent les vrais gens dont il voudrait se faire plaindre ! Pitié !

Son obsession à se poser comme victime de la presse, à l’instar de sa mère qui pourtant savait aussi très bien l’utiliser (et ça il tend à l’oublier), là où le reste de sa famille a dû apprendre à faire le dos rond, n’étant en réalité pas plus protégé que lui (on se souviendra des conversations entre Charles et Camilla, rendues publiques où il disait vouloir être son tampax… Une humiliation assez sympa… On ne parlera pas des unes, sur la fois où son père a commandé un sherry au pub alors qu’il était collégien, ou de toutes les petites amies et liaisons qu’on lui a prêtées avant son mariage !), me semblera parfois peu entendable même si je conçois que de voir les gens qui entrent ou sortent de chez vous être harcelés par les paparazzis ou les parents ou proches de vos petites amis harcelés également, est prodigieusement scandaleux.

De même le sujet de sa relation avec son frère me semblera problématique. La dimension projective (le fait d’attribuer à l’autre des sentiments qu’on ressent à son égard) des sentiments de rivalités, qu’il attribue à son frère aîné à son égard, me semblera évidente, notamment quand ils se trouvent régulièrement associés à une sorte de listage de tous les privilèges dont il jouit et dont le narrateur prétend ne pas se préoccuper.

S’il ne s’en préoccupe pas, alors, pourquoi en fait-il si souvent la liste ? Mon Dieu ! Le futur roi jaloux de son frère parce qu’on l’autorise à porter l’uniforme de son choix et la barbe à son mariage ! Qui y croit ? Dégringolé au cinq ou sixième rang dans l’ordre de succession, il était presque à la limite de ce que la Reine n’ait plus son mot à dire sur son mariage… Pauvre vieille… Elle n’avait juste pas envie de se raidir sur des questions de protocole pour un petit fils qui n’avait aucune chance de régner…

Et son frère s’est fait plus royaliste que la reine en ne comprenant pas l’abandon d’un point de protocole concernant son frère… Whaou… Le scandale du siècle !!! La preuve que son aîné est un jaloux pathologique !

Quand on l’entend raconter devant des caméras que son aîné et sa femme lui en voudraient à lui et à son actrice, d’être plus populaires qu’eux… et qu’ils sont contre eux, à cause de ça… on ne pourra trouver ça que pathétique !

Comme si le problème était là ! Il y a juste un aîné qui va devoir récupérer le job de diriger la firme et qui, comme son propre père, ne peux féliciter ou soutenir un trublion qui torpille le système !

Et puis mince… J’ai des enfants et des frères et sœurs… Et quand on a pris un peu de maturité et qu’on va bien dans sa tête, c’est suffisant pour savoir, qu’entre frères et sœurs, on imagine toujours que l’autre est plus avantagé que soi, vis à vis des parents !!! C’est normal d’imaginer ça quand on est enfant… Mais rester là-dessus une fois adulte c’est un peu plus ennuyeux. Et quoi que vous fassiez, en tant que parent, pour empêcher ça entre vos enfants, ça revient tout le temps sur la table.

Quand les parents essaient d’être justes et ne vont pas dans le sens d’un de leurs enfants, celui-ci a toujours l’impression qu’on préfère les autres à lui ! C’est tout le temps comme ça dans les fratries… L’aîné attend plus longtemps son premier téléphone et trouve injuste que le petit frère ait le sien plus jeune etc… C’est la vie ! Mais quand on est adulte, on est supposé passer à autre chose, non ? Faudrait grandir un peu peut-être ? Mais s’il n’y parvient pas à son âge, peut être est-ce le signe qu’il a encore besoin d’une aide ?

Alors oui c’est vrai… Les parents seront davantage satisfaits quand un de leurs enfants travaille bien à l’école, ou se montre bien élevé, s’approprie les valeurs de la famille… et déçus si l’un est en échec, part en vrille, se drogue, picolle etc. Alors oui… Chez les Mountbatten-Windsor-Spencer, c’est l’aîné qui est le mieux rentré dans le moule… Ben oui c’est comme ça… Et ça tombe bien en plus parce que c’est sur lui qu’on compte pour reprendre la firme… So what ? Il faut lui reprocher ? Et lui reprocher de faire son job en approuvant pas la démission de son frère ? Mais croyez-vous que les Windsor ont bien vécu le départ d’Edward VIII pour épouser sa maîtresse nazi en son temps ?

Est-ce leur faute, à son père et à son frère, si le cadet n’a pas bien réussi à l’école ? Sont-ce eux qui lui ont allumé son premier joint, sachant que la consommation de cannabis pendant la puberté fait perdre des points de QI ? Non, mais à entendre le narrateur, ils auraient « autorisé » l’establishment à faire de lui une sorte de bouc émissaire, supposé servir de contre-feu afin de ne pas trop regarder leurs affaires ! Ben voyons ! J’imagine bien son père, le fournir en coke, pour être certain qu’il se fasse photographier en train de sniffer, tant qu’on y est !

Faut-il fusiller tous les Windsor qui ont appris et réussi à se débrouiller des tabloïds en commençant par prendre de la distance avec leurs mensonges et par ne plus y faire attention ? Les mouches à merde sont toujours gênantes, mais nous avons toujours mieux à faire que de les écraser ou de sauter dans la merde à pieds joints pour s’acharner sur elles ! Et bien c’est malheureusement ce que fait le narrateur de ce livre.

Le problème, c’est que seules les personnes avec de bonnes assises de personnalité, bien construites, ayant une bonne estime d’elles-mêmes, sont capables de se passer de se voir renvoyer constamment une bonne image d’elles mêmes, par tous les miroirs qu’ils croisent. La presse est un de ces miroirs qui vous renvoient une image de vous-même, déformée, fausse… sans doute…

Et pour supporter que des crétins disent n’importe quoi sur vous, en permanence, et bien il faut être suffisamment certain de ce qu’on est, de sa valeur, de ce qu’on veut dans la vie etc. Et l’incapacité d’Henry Mountbatten-Windsor à faire face à ce que le reste de sa famille doit supporter, révèle surtout ce qu’il en est des profondes blessures qui l’ont empêché d’avoir une image de lui-même suffisamment solide.

D’ailleurs, ce livre ne démontre-t-il pas à quel point il est en définitive fragile et en recherche constante de lui-même, arpentant littéralement la Terre du pôle nord au pôle sud dans l’espoir de se trouver enfin ?

Ne démontre-t-il pas non plus que les traumatismes psychologiques de l’enfance devraient être pris en charge sur le plan psychologique sur le champ, et que sa famille a clairement merdé en ne lui offrant pas ce secours au plus tôt ?

Espérons pour lui qu’il se trouvera un jour… Dans pas trop longtemps… ça nous évitera un autre livre aussi creux.

 

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Bêtes, hommes et dieux – À travers la Mongolie interdite (1920-1921) : Ferdynand Ossendowski

Titre : Bêtes, hommes et dieux – À travers la Mongolie interdite (1920-1921)

Auteur : Ferdynand Ossendowski
Édition : Phebus Libretto (2000/2011)
Édition Originale : Beasts, Men and Gods (1923) – Zwierzęta, ludzie, bogowie lub Przez kraj ludzi, zwierząt i bogów. Konno przez Azję Centralną
Traduction : Robert Renard

Résumé :
Krasnoïarsk (Sibérie centrale), hiver 1920. L’homme vient d’apprendre qu’on l’a dénoncé aux « Rouges », et que le peloton d’exécution l’attend. Il prend son fusil, fourre quelques cartouches dans la poche de sa pelisse, sort dans le froid glacial – et gagne la forêt.

Commence alors une course-poursuite dont il ne sortira vivant, il le sait, que s’il ose l’impossible : gagner à pied l’Inde anglaise à travers l’immensité sibérienne, puis les passes de Mongolie, puis le désert de Gobi, puis le plateau tibétain, puis l’Himalaya…

L’itinéraire qu’il suivra sera quelque peu différent, et si possible plus sidérant encore. Mais ce que le livre révèle – et que le lecteur n’attend pas – c’est, parallèle au voyage réel, une étrange odyssée intérieure qui nous introduit au coeur des mystères de l’Asie millénaire.

Car Ossendowski, géologue de son état, n’est pas qu’un savant doublé d’un aventurier. C’est un esprit exalté et curieux qui vit sa marche folle à la manière d’une initiation… Un livre-culte de la littérature d’aventure vécue.

Critique :
Voilà un récit d’aventures comme je les aime : un homme fuyant les Rouges et qui, pour vivre, va devoir affronter la Nature et ses éléments déchaînés.

Nous sommes en Russie (Sibérie centrale), il fait froid, ça caille à mort dehors, mais notre homme va se mettre sur la route pour échapper à la mort, alors qu’il peut tout aussi bien mourir dehors. Mais au moins, il mourra libre.

Quel périple ! À pied, à cheval ou à dos de chameau, notre auteur arrivera au Thibet (oui, avec un h), avant de remonter vers le haut.

Ne vous fiez pas à la couverture de chez Libretto, elle est très belle, mais à aucun moment nos aventuriers fuyant les Rouges, ne voyageront avec un traîneau tiré par des chiens !

Son voyage est tout sauf un voyage de santé ! Il faut sans cesse surveiller ses arrières ou ses avants, des fois que les bolcheviks surgiraient. Les rencontres peuvent être bénéfiques, mais aussi terriblement meurtrière. On a des traîtres partout, des vendus à l’ennemi, des Rouges déguisés en gentils monsieur.

Survire dans les étendues glacées, dans les montagnes abruptes, savoir chasser, faire du feu, suivre des pistes, viser juste, savoir soigner ses blessures et celles des autres, bref, faut s’accrocher pour survivre !

La première partie est dédiée à la fuite, à la survie, tandis que la deuxième sera plus politique, faite de rencontres des peuplades, des nomades, des guerriers. La dernière est plus mystique, plus spirituelle, dédiée à la religion en jaune, au bouddhisme. Le tout donnant un récit de voyage qui change un homme, autant dans sa chair (suite à tout ce qu’il a vécu) et dans son âme.

Mon seul bémol sera pour la traversée du désert de Gobi, dont l’auteur ne donne que quelques détails, alors que la traversée n’a pas dû être une partie de plaisir. J’aurais aimé avoir la description de ce périple aussi.

Une belle aventure (même si sans doute romancée), un beau récit humain, un périple de dingue, des rencontres marquantes, qu’elles soient faites avec des gens qu’on n’a pas envie de croiser ou les autres, ceux qui ont aidé l’auteur et sa troupe (oui, il parti seul et par un prompt renfort…).

Un récit parfait pour l’aventurière du fond de son canapé que je suis. Une visite de l’Asie comme on n’en fera plus.

Génocidé : Révérien Rurangwa

Titre : Génocidé

Auteur : Révérien Rurangwa
Édition : Presses de la Renaissance (2006) / J’ai Lu (2007)

Résumé :
« Depuis que, le 20 avril 1994, vers 16 heures, je fus découpé à la machete avec quarante-trois personnes de ma famille sur la colline de Mugina, au coeur du Rwanda, je n’ai plus connu la paix. J’avais 15 ans, j’étais heureux. Le ciel était gris mais mon coeur était bleu. Mon existence a soudainement basculé dans une horreur inexprimable dont je ne comprendrai probablement jamais les raisons ici-bas. Mon corps, mon visage et le plus vif de ma mémoire en portent les stigmates, jusqu’à la fin de ma vie. Pour toujours. »

Comme celle de tous les survivants, l’histoire de Révérien Rurangwa rejoint l’Histoire. Son récit évoque, avec un réalisme saisissant, l’atrocité du dernier génocide du XXème siècle: celui des Tutsi au Rwanda.

Il dit aussi la force de l’instinct de survie et des processus de résilience; l’impuissance à envisager le pardon quand la justice est bafouée; l’énigmatique pouvoir du mal et le mystérieux silence de Dieu.

Et c’est en cela qu’il parle à tous les Hommes.

Critique :
Puisque durant ce mois d’octobre, j’avais lu des récits autobiographiques de survivants de la rafle du Vel d’Hiv et des camps de concentration, j’avais envie de me pencher sur un génocide de notre époque et dont on parle peu : le génocide des Tutsis, débuté le 7 avril 1994 (jusqu’au 17 juillet 94).

D’une durée de cent jours, ce fut le génocide le plus rapide de l’histoire et celui de plus grande ampleur quant au nombre de morts par jour. Glaçant… L’ONU estime que 800.000 Rwandais (majoritairement des Tutsis) ont perdu la vie durant ces 100 jours.

Mes souvenirs étaient flous. Je me souviens des J.T belges parlant de l’assassinat des 10 paras Belges, je me souviens que l’on avait parlé de l’explosion de l’avion du président Habyarimana et pour le reste, ma mémoire est vide. Ou bien j’ai occulté cette horreur, ou bien les J.T chez nous en ont moins parlé que de nos 10 paras.

L’occasion était donc d’en apprendre un peu plus et cette fois-ci, de me placer du côté d’une victime, puisque j’avais lu le roman de Jean Hatzfeld, qui avait interrogé les bourreaux, quasi impunis (Une saison de machettes) et racontant leurs massacres comme ils parleraient de blés qu’ils avaient été faucher.

Je ne l’avais pas chroniqué, c’était trop affreux d’entendre ces génocidaires sans aucun remords et fiers de leurs assassinats. Fiers d’avoir massacrés leurs amis, leurs voisins, les habitants de leur village, coupables d’appartenir à une autre ethnie que la leur. Pas besoin de camps de concentration, il suffisait de se lever et de « macheter », sans arrêt, tout le monde sachant à quelle ethnie l’autre appartenait.

Grâce aux colons belges qui avaient obligé que l’ethnie soit notée sur les papiers d’identités. Ah bravo, les mecs ! (sarcasmes, bien entendu).

Le récit autobiographique de l’auteur est très dur à lire, surtout lorsqu’il nous racontera, avec quelques détails, le massacre de toute sa famille, dans le local où ils s’étaient réfugiés. Le tout à coup de machettes, femmes et enfants compris. Effroyable, mais je n’ai sauté aucune ligne, aucun mot.

Même pas lorsqu’il a parlé du témoignage d’une mère qui était ressortie d’une fosse à cadavres, ni avec le récit des jumeaux, nés la veille, et dont les génocidaires avaient fracassé le crâne sur l’autel de l’église.

Conseil : ne jamais se réfugier dans une église en cas de massacres, mauvaise idée, très mauvais idée. Les lieux saints n’empêchent pas les assassins d’entrer. Pire, tous les prêtres et bonnes sœurs blanches étaient foutus le camp avant les massacres, ayant senti l’horreur se préparer. Courage, fuyons.

Pour des personnes qui se disent au service de Dieu, qui croient en Dieu et sans doute en une vie après la mort, ils ne sont pas prêts de savoir si ce qu’ils prêchent est la Vérité. Ni d’aider leur prochain… Il y a eu quelques exceptions, mais elles furent peu nombreuses.

L’auteur a survécu, mais dans quel état… Les génocidaires n’ont pas voulu l’achever, ils l’ont laissé agoniser, pensant qu’il mourrait ensuite. Révérien a été pris en charge ensuite, transféré en Suisse, où il a reçu des soins pour son corps, son âme, elle, est définitivement irrécupérable, les souvenirs étant trop douloureux.

Le pire, dans tout cela, c’est que les Tutsis n’ont pas obtenu la justice. Leurs assassins vivent en paix, ont pillé leurs maisons, pris leurs possessions et ils coulent des jours heureux, hormis quelques uns en prison (mais si peu et si peu longtemps).

L’injustice est totale, surtout qu’on leur demande d’oublier les massacres, d’oublier que leurs voisins, leurs amis, ont assassiné leur famille, de pardonner, ce qui fait bondir Révérien, et je le comprends parfaitement bien. On demande aussi aux survivants de ne pas parler de ce qu’ils ont vécu, de garder tout pour eux.

Comme avec les survivants des camps de concentration, ceux qui ne l’ont pas vécu sont incapables d’entendre de tels récits d’horreur (ce que je peux comprendre aussi). On comprend la haine de l’auteur. On la ressent très bien dans son récit. Haine des Hutus et haine envers Dieu, qui les a abandonné.

Au moment du génocide, personne n’en parlait à la télé, mais une fois que les réfugiés Hutus ont passé la frontière, poursuivis par les troupes du Front patriotique rwandais (FPR), là les télévisions sont arrivées, plaignant ces pauvres réfugiés Hutus dans les camps, victimes du choléra. Les morts génocidés ne pouvaient pas parler, eux, ni se plaindre…

Quant aux Tutsis survivants, ils sont restés muets devant une telle ignominie : les assassins étaient plaints ! Le monde à l’envers. La haine et la soif de justice sont donc compréhensibles pour les Tutsis, mais ils ne l’ont pas eue.

Révérien, après nous avoir parlé des massacres et de sa nouvelle vie (qui n’en est pas une) où il doit faire attention à tous les Hutus réfugiés en Belgique et en France qui en veulent à sa vie (il porte sur son visage les signes qu’il est un Tutsi survivant), après nous avoir parlé de son pays et des trois ethnies qui y vivaient, après nous avoir fait un brin d’histoire avec les précédents massacres, parlera des coupables.

Les Hutus sont coupables, la radio Mille Collines aussi, mais pas que… Belgique et France sont coupables, même si on ne sait pas citer un pays à comparaître et que ce n’est pas la population qui est coupable, mais les dirigeants, les colons, ceux qui ont le pouvoir.

En premier, les colons Belges, mes compatriotes, sont coupables d’avoir obligé les rwandais à avoir leur ethnie notée sur leurs papiers d’identité. Aberration totale ! Comme si en Belgique, on notait à quel groupe linguistique nous appartenions (les recensements linguistiques sont abolis — interdits — depuis la loi du 24 juin 1961).

Mitterrand, le Tonton, est coupable aussi. Le François avait une relation privilégiée avec le président hutu Juvénal Habyarimana… Il a minimisé ce qu’il se passait au Rwanda.

Si le récit autobiographique de Révérien est rempli de colère, rempli des violences qui lui ont été faites, remplie de haine envers ce Dieu qui les a abandonné à leur sort, malgré leurs prières, malgré sa mère qui était très pieuse et qui ne manquait jamais de faire le bien autour d’elle.

Pour lui, Dieu n’existe pas et je comprends très bien sa pensée. Un vrai croyant lui dirait sans doute que s’il est vivant pour témoigner de ce génocide, c’est grâce à Dieu, mais moi, je me garderai bien de tirer des conclusions sur ce que je ne sais pas, n’ayant pas assez de preuves que pour confirmer ou infirmer l’existence d’un Dieu d’amour… Je vous avoue que lorsque je vois certaines choses, je me pose des questions aussi.

Un récit dur, glaçant, horrible, mais qui permet d’entrer en empathie avec son auteur, contrairement à celui consacré aux génocidaires (ils m’avaient donné envie de vomir, eux).

Un récit que je me devais de lire, pour savoir, pour ne plus dire que je savais rien dessus. Un livre qu’il faudrait lire pour ne plus que ça se reproduise, ce qui est un vœu pieu puisqu’il a eu lieu 49 ans après la libération des derniers camps de concentration… Et où tout le monde a fermé sa gueule, comme du temps des goulags. Un comble !

Je vous laisse, il me reste à trouver des récits parlant du génocide Arménien (j’aimerais en savoir plus) et sur ceux perpétrés par les Khmers rouges, où là, je sais quasi rien. Si vous avez des pistes, je suis preneuse !

Le Challenge « Le tour du monde en 80 livres chez Bidb » (Rwanda).

Tenir sa langue : Polina Panassenko

Titre : Tenir sa langue

Auteur : Polina Panassenko
Édition : de l’Olivier – Littérature française (19/08/2022)

Résumé :
« Ce que je veux moi, c’est porter le prénom que j’ai reçu à la naissance. Sans le cacher, sans le maquiller, sans le modifier. Sans en avoir peur ».

Elle est née Polina, en France elle devient Pauline. Quelques lettres et tout change. À son arrivée, enfant, à Saint-Etienne, au lendemain de la chute de l’URSS, elle se dédouble : Polina à la maison, Pauline à l’école. Vingt ans plus tard, elle vit à Montreuil.

Elle a rendez-vous au tribunal de Bobigny pour tenter de récupérer son prénom. Ce premier roman est construit autour d’une vie entre deux langues et deux pays.

D’un côté, la Russie de l’enfance, celle de la datcha, de l’appartement communautaire où les générations se mélangent, celle des grands-parents inoubliables et de Tiotia Nina. De l’autre, la France, celle de la materneltchik, des mots qu’il faut conquérir et des Minikeums.

Drôle, tendre, frondeur, Tenir sa langue révèle une voix hors du commun.

Critique :
Petite, on me disait de me tenir droite, de me tenir comme il faut, mais jamais de tenir ma langue, puisque j’étais une taiseuse.

Dans le cas de l’autrice, ce n’était pas tenir sa langue dans le sens que l’on connait, mais plutôt de parler français, de ne pas oublier le russe, langue maternelle et surtout, de ne pas mélanger les deux !

Souvent, lorsque l’on travaille avec des collègues bilingues (néerlandophones dans mon cas), les mots des deux langues se mélangent, un mot flamand sort à la place d’un français, mais tout le monde comprend, personne ne s’en offusque. Pas la mère de Polina qui veille sur le russe de sa fille comme sur le dernier oeuf du coucou migrateur…

Ma mère aussi veille sur mon russe comme sur le dernier œuf du coucou migrateur. Ma langue est son nid. Ma bouche, la cavité qui l’abrite. Plusieurs fois par semaine, ma mère m’amène de nouveaux mots, vérifie l’état de ceux qui sont déjà là, s’assure qu’on n’en perd pas en route. Elle surveille l’équilibre de la population globale. Le flux migratoire : les entrées et sorties des mots russes et français. Gardienne d’un vaste territoire dont les frontières sont en pourparlers. Russe. Français. Russe. Français. Sentinelle de la langue, elle veille au poste-frontière. Pas de mélange. Elle traque les fugitifs français hébergés par mon russe. Ils passent dos courbé, tête dans les épaules, se glissent sous la barrière. Ils s’installent avec les russes, parfois même copulent, jusqu’à ce que ma mère les attrape. En général, ils se piègent eux-mêmes. Il suffit que je convoque un mot russe et qu’un français accoure en même temps que lui. Vu ! Ma mère les saisit et les décortique comme les crevettes surgelées d’Ochane-Santr’Dieu. On ne dit pas garovatsia. On dit parkovatsia ou garer la voiture. La prochaine fois que garovatsia arrive je lui dis non, pousse-toi, laisse passer parkovatsia.

Ce roman, c’est le récit d’un exil, d’une immigration vers la France, c’est celui d’une famille qui a quitté un pays qui n’existe plus maintenant, l’U.R.S.S, devenu la Russie. C’est un roman d’apprentissage, celui d’une langue pas facile pour celles et ceux qui doivent l’apprendre, la maîtriser.

C’est aussi l’histoire d’une naturalisation qui s’est mal passée puisque son prénom a été francisé et que Polina croyait qu’elle pouvait utiliser utiliser le prénom de Pauline et/ou de Polina. Ben non, elle était devenue Pauline.

Changer de prénom n’est pas difficile, en principe, si demain je voulais me faire appeler Caroline ou Elizabeth, cela passerait sans problème. Oui, parce que mon prénom est dans le calendrier, qu’il est francophone. Là, la magistrate ne comprenait pas pourquoi elle voulait récupérer un prénom russe ! Kafkaïen !

Il y a de l’humour, dans ces pages. Non, on ne s’esclaffe pas, on ne se tape pas sur la cuisse, mais on sourit devant cette petite fille, débarquant à la materneltchik et ne comprenant rien à ce qu’on lui dit, se liant d’amitié avec un gamin bègue, évincé des autres pour cause de différence, lui aussi.

On sourit devant les noms des magasins, des publicités, qu’elle comprend mal, qu’elle retranscrit en phonétique. Et cet accent qu’elle ne veut pas avoir, sauf si c’est celui du présentateur du J.T, qui n’en a pas.

Le ton de son écriture est enjoué, mais il est aussi caustique, notamment avec l’intégration. Pourquoi enfermer quelqu’un dans une culture, une seule, alors qu’il est plus enrichissant d’en avoir plusieurs, de jongler avec ?

Les arrière-grands-parents de l’autrice avaient russisés les prénoms de leurs enfants, notamment celui de sa grand-mère qui se nommait Pessah (trop juif) en Polina… Pour se protéger des persécutions. Polina, l’autrice, voulait juste récupérer celui de sa grand-mère, rien de plus, et ce fut un combat difficile, long et dur.

Un roman sur l’absurdité de certains systèmes judiciaires, administratifs et sur les difficultés de l’exil, sur ces deux langues avec lesquelles il faut jongler : être russe à la maison (dedans) et française à l’extérieure (dehors). Exercice d’équilibriste bien difficile.

Un roman pétillant, amusant, drôle, caustique. Le récit d’une double culture, d’un exil toujours difficile. J’ai autant apprécié les récits consacrés à sa vie en France qu’à ses retours en Russie, de voir le décalage entre deux cultures, ses retrouvailles avec ses grands-parents maternels, dont la question essentielle était « c’est mieux en France ou en Russie ? ».

C’est grâce au passage de l’autrice à La Grande Librairie que j’ai eu envie de découvrir son roman, qui m’a sorti de ma zone de confort, qui m’a fait découvrir d’autres horizons et c’était une très bonne chose.

Ma guerre de La Rochelle à Dachau : Tiburce Oger et Guy-Pierre Gautier

Titre : Ma guerre de La Rochelle à Dachau

Scénariste : Tiburce Oger
Dessinateur : Tiburce Oger
Adapté de : Guy-Pierre Gautier

Édition : Rue de Sèvres (22/02/2017)

Résumé :
Voici le témoignage de Guy-Pierre Gautier, grand-père de l’auteur, survivant de Dachau. Engagé en 1943 dans la brigade « Liberté » des francs-tireurs et partisans de La Rochelle, il s’emploie à des sabotages de voies ferrées et au renseignement. La bravoure côtoie l’insouciance.

À l’arrestation du réseau, les difficultés commencent avec les interrogatoires par la gestapo, une mutinerie de la prison d’Eysses, les fusillés.

Le cauchemar s’installe lors du voyage infernal en wagons à bestiaux jusqu’à Dachau. Le courage masque alors à peine la frayeur.

Le récit poignant d’un survivant, jour après jour, souffrance après souffrance, jusqu’à l’apparition de la silhouette immense d’un gi américain qui annonce la fin du cauchemar le 30 avril 1945.

Critique :
L’Histoire est un éternel recommencement, hélas… Les Hommes en retiennent pas les leçons, ils continuent de massacrer leurs semblables, de les traiter comme des sous-Hommes.

Les génocides commis dans les années 30 et continué ensuite jusqu’à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, n’étaient pas les premiers, bien que pour celui-là, on ait inventé des techniques d’assassinats de masse encore jamais inventées.

On a dit « Plus jamais ça » et d’autres ont eu lieu… Pour celles et ceux qui savent, qui ne nient pas, les témoignages sont importants, pour les négationnistes, aucun témoignage ne les fera changer d’avis, hélas.

Comme je ne me suis jamais contentée de lire un seul livre sur le sujet, j’ai acheté ce bel album au titre glaçant. Dedans, Guy-Pierre Gautier, qui reçoit la Légion d’Honneur en 2015 (sérieusement, on croirait bien que l’on se moque des survivants, des témoins, des engagés) va se remémorer des souvenirs…

On commence par la résistance, avec tous les risques encourus… Puis ce sera les arrestations, les passages à tabac, l’emprisonnement et ensuite, la déportation à Dachau.

Sans sombrer dans le pathos ou l’inutile, Tiburce Oger nous livre, sans fard, le témoignage bouleversant de Guy-Pierre.

La faim, les privations, le froid, le travail harassant, les brutalités, les maladies, les cadavres à sortir au matin et l’interdiction d’être solidaires. Bien qu’il y aura des gestes de solidarité, bien souvent, c’est le chacun pour soi qui prime, les kapos surveillant ce qu’il se passe dans les baraquements.

Les dirigeants des camps ne sont pas des humains, les kapos ne le sont pas non plus e à la fin, même les prisonniers perdent leur humanité, regardant les corps au sol sans les voir.

Je ne dirais pas qu’il y a de l’espoir dans cet album : la vie de déportés est horrible et survivre est tout aussi difficile. Votre famille ne veut pas en entendre parler, les autres non plus, ceux qui ne l’ont pas vécu, quand aux familles des autres, elles vous regarde avec l’espoir que vous pourrez leur donner des nouvelles de proches internés dans le même camp que vous, avant de s’effondrer devant les mauvaises nouvelles (ou l’absence de nouvelles) et de vous en vouloir, parce que vous, vous vous en êtes sorti.

Non, pas d’espoir, parce que ce qui s’est passé là n’était pas nouveau (même si les techniques, oui) et que cela a eu encore lieu après. Comme si toutes ces personnes étaient mortes pour rien, le message n’étant même pas passé chez tout le monde. Pire, avec le temps qui passe, on oublie, on réduit cet épisode barbare à des parenthèses, des virgules…

Une très belle bande dessinée autobiographique, historique, à lire, à relire, à faire lire…

Le Challenge « Les textes courts » chez Mes Promenades Culturelles II (Lydia B – 81 pages).

Un Afghan à Paris : Mahmud Nasimi

Titre : Un Afghan à Paris

Auteur : Mahmud Nasimi
Édition : Les Editions du Palais (17/04/2021)

Résumé :
Mahmud Nasimi a quitté l’Afghanistan en 2013 laissant derrière lui un pays en guerre, son pays, sa famille et ses amis. Arrivé à Paris en 2017, il a dû affronter à nouveau la vie de « réfugié », les nuits dans la rue, la solitude, le désespoir.

Il ne parlait pas le français, ou si peu, et un jour ses pas l’ont porté au cimetière du Père Lachaise. Là, « il a fait connaissance avec un glorieux peuple de l’ombre », il s’est fait des amis, Balzac, Proust, Eluard… Il a feuilleté leurs romans, leurs poèmes, en a recopié des phrases, en a appris d’autres par cœur.

Dans cette langue qu’il a faite sienne, il a bâti ce récit où s’entremêlent bonheur et douleur, où il évoque les meurtrissures d’une vie, ses rêves et ses espoirs, dans une langue poétique aux images venues d’ailleurs.

Critique :
Lorsque j’avais écouté l’auteur à La Grande Librairie, son histoire m’avait touchée.

Voilà un homme qui avait dû fuir son pays, l’Afghanistan, laisser toute sa famille sur place, ses amis, pour faire un voyage qui n’a rien d’une partie de plaisir et aboutir en France, avec le statut de réfugiés et dormir sur les trottoirs.

Une de mes plus grandes craintes serait de me retrouver sur les chemins de l’exil, de quitter mon pays pour chercher refuge ailleurs, dans un pays dont je ne parle pas la langue.

De son voyage, l’auteur en parlera peu, se focalisant plus sur ses souvenirs d’enfant heureux qui n’aimait pas l’école, sa vie auprès de sa grand-mère qui l’aimait et de son oncle qui avait la main lourde, sans oublier ses quelques galères en France.

Ce qui m’avait le plus ému, sur le plateau de La Grande Librairie, c’était que cet homme, qui ne parlait pas un mot de français (et qui n’aimait pas lire), ait commencé à s’intéresser à la littérature après avoir vu un buste de Balzac, au Père-Lachaise.

Aidé d’un traducteur sur son téléphone, il va commencer à lire sur la vies des grands auteurs enterrés là-bas, à Brel, ainsi qu’à leurs romans ou les chansons du Grand Jacques. Je veux bien parier qu’il a lu plus d’auteurs classiques que moi ! De plus, il était capable de réciter de belles poésies, là où ma mémoire plante royalement.

Hélas, je n’ai pas retrouvé ces émotions dans son récit autobiographique. Il me semble même qu’il en a raconté plus sur le plateau de l’émission que dans son roman (qu’il a écrit en français, je lui tire mon chapeau). Mince alors, c’est un comble.

Malgré tout, je retiendrai cette belle leçon de vie que l’auteur nous offre, ça capacité à ne pas baisser les bras, face aux administrations lentes, très lentes et inhumaines.

Putain, c’est déjà une galère quand, belge dans ton pays, parlant la langue, tu as besoin de renouveler ta carte d’identité ou d’obtenir une prime pour des travaux…. La lenteur est exaspérante et parfois, on se croirait dans un Astérix, où les fonctionnaires romains l’envoyaient d’Hérode à Pilate…

Là où moi je perds patience et tout optimisme, lui a gardé le sien (comment il a fait ??), célébrant le pays qui l’a accueilli, même s’il a dû dormir par terre, dans des conditions qu’on ne souhaiterait même pas à un chien. Effectivement, lorsqu’ensuite on s’en sort, tout est bien qui fini bien, mais ce n’est pas toujours le cas pour les autres.

Ce récit autobiographique d’un homme pour sa nouvelle terre d’accueil fut une belle lecture, malgré mes émotions que je n’ai pas retrouvées, et très intéressante. Le préfacier avait raison, ce n’est pas un simple écrit d’un réfugié, c’est plus que ça.

C’est un récit qui permet de relativiser nos petits malheurs, d’ouvrir une belle page sur les bienfaits des lectures, de la culture, du partage, un cri d’amour pour la France et la Belgique, sur les bienfaits de l’amitié, sur l’exil qui n’est jamais facile, sur sa famille qui lui manque…

C’est aussi le récit d’un homme qui s’est pris en main, qui a compris les bienfaits des études, de l’apprentissage et qui s’est tenu droit, là où les autres se courbaient.

Le Challenge « Le tour du monde en 80 livres chez Bidb » (Afghanistan).

Les bisons de Broken Heart : Dan O’Brien

Titre : Les bisons de Broken Heart

Auteur : Dan O’Brien
Édition : Folio (07/05/2009)
Édition Originale : Buffalo for the Broken Heart (2001)
Traduction : Laura Derajinski

Résumé :
Quand Dian O’Brien s’installe dans le ranch de Broken Heart, il réalise son rêve : vivre au pied des Black Hills, les terres indiennes de Sitting Bull.

Mais les granges plaines du Dakota ont subi le génocide indien et le massacre des bisons, elles sont stérilisées par l’agriculture et l’élevage bovin intensifs.

Dan connaît la dure vie des cow-boys, ruinés par les emprunts et les fluctuations du marché. Le cœur brisé de Broken Heart, c’est lui, ce fermier amoureux de la vie sauvage qui souffre pour rétablir l’écosystème originel de ce pays sans fin, ce cow-boy devenu professeur de littérature et d’écologie pour payer les traites de son ranch.

Ce livre est son histoire, celle d’un homme qui, pour redonner vie à la prairie, a rendu aux bisons leurs terres ancestrales.

Critique :
Dan O’Brien sait trouver les mots pour parler nature, écologie, développement durable, agriculture… En tout cas, j’avais l’impression qu’il me parlait directement.

Le surpâturage n’est jamais bon. Très tôt, mon père avait créé des parcelles pour les vaches de mon grand-père et ensuite pour nos chevaux. Papy faisait déjà des tournantes dans ses semis.

L’auteur, dans son roman autobiographique, met le doigt sur un autre problème que le surpâturage dans les Grandes Plaines des États-Unis : la présence des vaches, animal qui ne s’y trouvait pas avant et qui n’a rien à y faire, surtout dans des prairies clôturées, où elles gaspillent l’herbe (les animaux gaspillent souvent quand il y a trop à manger) et détruisent les biotopes qui s’y trouvaient avant, du temps où les bisons marchaient sur les plaines, avant l’arrivée des génocidaires Blancs.

Bien que les Amérindiens pensaient que les bisons seraient éternels, jamais ils n’ont réussi à mettre l’animal en voie de disparition. Bien que parfois, ils les tuaient uniquement pour les langues (donnant la mauvaise idée aux Blancs), jamais les bisons ne se retrouvèrent aussi peu sur le territoire.

Puisque les vaches ne sont pas adaptées au climat rude des grandes plaines, puisqu’elle n’a rien à y foutre, puisque l’agriculture se casse la gueule et que plus personne ne sait rembourser ses emprunts, notre auteur a eu l’idée de revenir à la grosse bêbête noble qui passaient sur ces terres : les bisons (à ne pas confondre avec Le Bison qui arpente les terres du site Babelio et que je salue).

Oui, j’ai apprécié la plume de Dan O’Brien, cela faisait longtemps que je souhaitais lire ce roman de nature writing et j’ai mis du temps à le trouver. Il n’a même pas eu le temps de dire ouf qu’il était dévoré.

Attention, ne cherchez pas un récit trépident ou bourré de suspense, bien qu’il soit angoissant pour un éleveur de savoir s’il réussira, ou pas, à rembourser la banque, si ses bêtes vivront, s’il arrivera à manger à sa faim… Ok, suspense présent !

Dans ces pages, vous trouverez surtout le récit d’une conversion, des récits de nature, d’élevage (bovins ou de bisons), de montage de clôture, ainsi que d’un morceau de l’Histoire des États-Unis, des Amérindiens et d’un homme qui aimerait que la nature retrouve son état d’avant, celui d’avant qu’on ne foute tout en l’air.

O’Brien est un conteur qui m’a envouté, comme je vous le disais, j’avais l’impression qu’il me parlait personnellement.

Son récit a trouvé des échos en moi, du temps où j’étais gamine et que je suivais mon grand-père partout, dans sa ferme. Certes, je ne suis pas passionnée d’élevage bovin (pas du tout, même), mais maintenant, j’aurais bien envie de goûter du bison, élevé par l’auteur, et tué à la carabine, dans sa prairie, sans le stress des abattoirs et l’engraissement dans des paddock où les bisons sont malheureux.

C’est un roman de nature writing, mais pas que… c’est aussi une charge sur le capitalisme effréné qui nous pousse à moult conneries, à bien des hypocrises, à bien des horreurs sur les animaux, la nature et les hommes.

C’est aussi une ode à la nature, à une vie plus saine, une vie faite de petites choses, du travail acharné, du respect des autres êtres vivants et une ode à la liberté. Le but ne doit pas être la course aux rendements, mais au bien-être personnel (celui qui n’est pas monnayable).

Un excellent roman, même si vous y connaissez que pouic à l’élevage de vaches ou de bisons, car la Nature, ça devrait parler à la majorité d’entre nous… Non ?

Le Mois Américain (Non officiel) – Septembre 2022.

S’adapter : Clara Dupont-Monod

Titre : S’adapter

Auteur : Clara Dupont-Monod
Édition : Stock (25/08/2021)

Résumé :
C’est l’histoire d’un enfant aux yeux noirs qui flottent, et s’échappent dans le vague, un enfant toujours allongé, aux joues douces et rebondies, aux jambes translucides et veinées de bleu, au filet de voix haut, aux pieds recourbés et au palais creux, un bébé éternel, un enfant inadapté qui trace une frontière invisible entre sa famille et les autres.

C’est l’histoire de sa place dans la maison cévenole où il naît, au milieu de la nature puissante et des montagnes protectrices ; de sa place dans la fratrie et dans les enfances bouleversées.

Celle de l’aîné qui fusionne avec l’enfant, qui, joue contre joue, attentionné et presque siamois, s’y attache, s’y abandonne et s’y perd.

Celle de la cadette, en qui s’implante le dégoût et la colère, le rejet de l’enfant qui aspire la joie de ses parents et l’énergie de l’aîné.

Celle du petit dernier qui vit dans l’ombre des fantômes familiaux tout en portant la renaissance d’un présent hors de la mémoire.

Critique :
Il est dit que l’on ne peut pas faire saigner des pierres, mais on peut les faire parler et il aurait été dommage de ne pas les écouter nous raconter cette histoire remplie d’émotions d’une fratrie dans les Cévennes.

Dans notre société actuelle, il faut être souple, polyvalent, s’adapter à toutes les situations. Ce n’est déjà pas facile à réaliser en temps normal, alors, lorsque l’on nait avec un lourd handicap, il est impossible de trouver sa place et encore plus difficile pour la famille de s’en sortir, face aux administrations et autres services sociaux.

Une telle naissance met à mal une famille, autant les parents, débordés, ne sachant plus à quel saint se vouer, que les deux enfants déjà présent.

L’aîné, qui se verra conter son histoire en premier, sera celui qui prendra son rôle de grand frère le plus à cœur, protégeant et aimant plus que tout son petit frère qui est incapable de parler, de marcher, de saisir… Bref, un petit frère inadapté, en quelque sorte.

La cadette, elle, évitera tant que possible cet enfant qui lui a ravi son grand frère et l’attention de ses parents. Elle est là, mais est invisible, quasi. Tous les regards sont tournés vers l’enfant inadapté et elle n’existe plus aux yeux des autres. Terrible aussi.

L’émotion se trouvera au fil des pages, à différents moments du récit, autant avec celui consacré à l’aîné, qu’à la cadette et qu’au tout dernier, celui venu après. Chacun avait des choses à raconter, même si ce sont les pierres de la maison qui vont tout nous raconter, elles qui furent les témoins de plusieurs générations.

De cet enfant inadapté, inachevé, nous ne connaîtrons jamais le prénom (ni ceux des autres), il n’a que peu d’action, vu qu’il est limité en tout et pourtant, sa présence pèsera sur le roman, lui donnera une force, une épaisseur, car ce personnage à part entière a un poids énorme dans le récit, c’est lui qui lui donnera toute sa puissance, aidé par son aîné et sa sœur, même si elle ne le regardera presque jamais.

Des dialogues, il y en a peu, très très peu, et pourtant, cela ne gêne en rien le récit, cette absence. Pas de prénoms, pas de dialogues, et une puissance narrative qui m’a emporté, m’a souvent mis les larmes aux yeux, sans que jamais l’autrice ne sombre dans le pathos ou le larmoyant.

Un récit tout en finesse, tout en émotions, tout en puissance, tout en douceur et en violence (putain, les administrations !!). Une naissance qui a marqué durablement une famille et qui a laissé des traces dans les différentes personnes qui la composent.

Un roman coup de cœur…

Le fourgon des fous : Carlos Liscano

Titre : Le fourgon des fous

Auteur : Carlos Liscano 🇺🇾
Édition : 10/18 Domaine étranger (2008)
Édition Originale : El furgon de los locos (2001)
Traduction : Jean-Marie Saint-Lu

Résumé :
Uruguay, 1973. Carlos Liscano a 23 ans quand les soldats viennent l’arrêter. Condamné pour raisons politiques par le régime militaire, il va passer treize ans à l’ombre des cachots. Treize ans d’enfer, d’humiliations et de torture avant d’être relâché avec d’autres compagnons de cellule par le ‘fourgon des fous’.

Des années après l’horreur, Carlos Liscano se raconte, sans cri, sans fureur : le retour jour après jour de la souffrance physique et du combat mental pour survivre, la solitude, la peur, la nécessité de comprendre l’inimaginable. Ni voyeurisme, ni sensationnalisme.

Juste les souvenirs crus, épars, d’un homme en lutte pour conserver ce qu’il a de plus précieux : sa dignité.

Critique :
Une fois de plus, me voici plongée en milieu carcéral.

Pas avec des prisonniers de droit commun, mais avec des prisonniers politiques, en Uruguay. Croyez-moi, vous n’avez pas envie de vous  retrouver dans leurs prisons.

Au menu : tortures, brimades, privations, tortures, perte de sa liberté, de ses droits, de tous ses droits, tortures et, pour ceux qui n’auraient pas encore compris : TORTURES !

Ce roman autobiographique commence par un chapitre dédié à son enfance, puis par quelques instants de prison, avant de passer à la libération et ensuite, de revenir vers ces douze années que l’auteur, Carlos Liscano, passa enfermé au Pénitencier de Libertad, à subir les tortures du grand baril de deux cents litres, en métal, coupé en deux et rempli d’eau.

Le texte est intense, sans pour autant sombrer dans le pathos ou la violence gratuite. À la manière d’un Soljenitsyne, l’auteur nous raconte les comportements de ses tortionnaires, mais sans les charger, en se mettant à leur place, sachant que de toute façon, ils n’ont pas vraiment le choix.

Oui, il parlera des souffrances physiques, des souffrances morales, de l’absence de contacts avec la famille, des infos qu’il faut lâcher avec précision, pour éviter de trop grandes douleurs, du fait qu’il faut crier plus fort que ce que l’on ressent vraiment, pour ne pas leur donner l’impression que l’on s’en fout, que l’on ne ressent rien… Il vaut mieux ne pas jouer à la forte-tête.

Bref, tout est affaire de subtil dosage et son roman pourrait être un guide de « Comment survivre dans une prison en tant que prisonnier politique : trucs et astuces ».

Dans ce roman autobiographique, les hommes, les vrais, sont les prisonniers que l’on torture, tandis que les tortionnaires se sont abaissés tellement bas qu’ils ont perdu leur humanité, dans tous les sens du terme.

L’auteur se demande même ce qu’ils racontent à leurs femmes, leurs enfants, lorsqu’ils rentrent à la maison, après leur sale boulot.

Un roman poignant, qui ne sombre jamais dans le pathos ou le larmoyant. L’auteur parle aussi de la reconstruction, une fois libre et de ce grand choc qu’est la remise en liberté, après autant d’années de réclusion.

Un récit humain, jamais à charge.

Le Mois Espagnol (et Sud-Américain) chez Sharon – Mai 2022 (Fiche N°34).

 

Vivre avec nos morts : Delphine Horvilleur

Titre : Vivre avec nos morts

Auteur : Delphine Horvilleur
Édition : Grasset (03/03/2021)

Résumé :
À travers onze chapitres, Delphine Horvilleur superpose trois dimensions, comme trois fils étroitement tressés : le récit, la réflexion et la confession.

Le récit d’ une vie interrompue (célèbre ou anonyme), la manière de donner sens à cette mort à travers telle ou telle exégèse des textes sacrés, et l’évocation d’une blessure intime ou la remémoration d’un épisode autobiographique dont elle a réveillé le souvenir enseveli.

Nous vivons tous avec des fantômes : « Ceux de nos histoires personnelles, familiales ou collectives, ceux des nations qui nous ont vu naître, des cultures qui nous abritent, des histoires qu’on nous a racontées ou tues, et parfois des langues que nous parlons. »

Les récits sacrés ouvrent un passage entre les vivants et les morts. « Le rôle d’un conteur est de se tenir à la porte pour s’assurer qu’elle reste ouverte » et de permettre à chacun de faire la paix avec ses fantômes…

Critique :
Lorsque l’autrice était venue parler de son livre, à La Grande Librairie, j’avais eu l’envie de le lire. Puis, les romans se sont accumulés sur la pile et il était passé à l’as…

Heureusement, ce mercredi 13 mars, Delphine Horvilleur était invitée sur le plateau et elle m’a rappelé cette lecture à mon bon souvenir.

Leïla Slimani avait raison : dans ce livre, on rit et l’on est parfois submergé par l’émotion.

Ces 11 histoires où madame Horvilleur, rabbin, a accompagné les familles endeuillées, sont toutes différentes, bien qu’elles tournent autour de ce grand mystère qu’est la mort et de ce qui pourrait y avoir ensuite et dont personne n’a de certitudes (je me méfie de ceux/celles qui me certifient que…).

Cet ouvrage est pour tout le monde, que l’on soit croyant, pratiquant, athée, agnostique, le cul entre deux chaises. De toute façon, la mort passera pour chacun d’entre nous et tout le monde l’a déjà vue emporter des êtres chers.

L’autrice commence par présenter la personne dont elle va parler, que ce soit des personnalités connue comme Elsa Cayat, la psy de Charlie Hebdo, victime de la fusillade, de Simone Veil et de son amie Marceline Loridan, des plus anciennes comme Moïse ou Abel…

Ou bien des inconnus, comme Sarah, vieille dame qui n’aura que son fils à ses funérailles, la meilleure amie de l’autrice, décédée trop tôt, ou bien ce garçon qui se demande où va aller son petit frère.

On a beau avoir officier à bien des enterrements, réconforté bien des familles, ce n’est pas pour autant que l’on arrive à se blinder totalement. En plus de nous expliquer son métier, ses difficultés, des anecdotes et des blagues juives, l’autrice nous parle aussi de sa vie, de sa famille, de ces survivants qui se taisent, qui ne parleront jamais de ce qu’ils ont vécu.

Le texte est toujours intéressant, quelque soit votre position avec les religions ou les croyances, son but n’étant pas de vous dire que sa vérité est plus grande que la vôtre, loin de là. Le but est plus de nous parler du judaïsme, de la mort, de la vie, de leur ironie, le tout avec des anecdotes fort intéressantes.

Cette lecture m’a envoyé moins bête au lit.

Un roman sans langueurs, où les talents de conteuse de madame Horvilleur font merveille, nous contant les légendes du judaïsme, nous instruisant sur certaines choses (sans jamais faire de prosélytisme), nous faisant rire (Marceline qui voulait fumer un joint pendant le discours de Macron), nous faisant sourire, nous racontant de belles histoires, sans jamais verser dans le pathos ou le trop intellectuel qui nous perdrait.

L’équilibre parfait.

Une belle lecture humaniste et j’avais eu tort de laisser d’autres romans s’empiler dessus.