La Ballade des misérables : Aníbal Malvar

Titre : La Ballade des misérables

Auteur : Aníbal Malvar
Édition : Asphalte (2014)
Édition Originale : La balada de los miserables (2012)
Traducteur : Hélène Serrano

Résumé :
Madrid, de nos jours. Des enfants gitans disparaissent, sans que les autorités s’en émeuvent. Puis c’est le tour de la petite-fille de Perro, patriarche du Poblao, bidonville en marge de la ville.

Hors de lui, le vieil homme abat un innocent qu’il pensait coupable, ce qui aboutit à l’ouverture d’une enquête. Ou plutôt de deux.

Côté gadjo, c’est l’inspecteur O’Hara qui est sur le coup, accompagné de son perroquet et précédé de sa sale réputation. Il est aidé dans sa tâche par Ximena, jeune fille de bonne famille devenue journaliste idéaliste.

Côté gitan, c’est le ténébreux Tirao qui est chargé de l’investigation par Perro lui-même. Mais le passé de cet ancien toxicomane va bientôt le rattraper…

La Ballade des misérables est un roman choral d’une ironie mordante et d’une poésie sombre, aux accents hugoliens, qui nous plonge dans une Madrid méconnue et baroque.

Critique :
Des narrateurs, j’en ai eu beaucoup de différents, dans ma vie de lectrice, mais des pareils, jamais !

Un mort qui me raconte, ce n’est pas inhabituel, c’est original, mais j’ai déjà lu…

Par contre, me faire raconter une partie du récit par une bite, un billet de 50€, un rat ou par la ville de Madrid himself, ça, j’avais encore jamais découvert.

Être la bite d’un type qu’on appelle Relamío, « Pourléché », a ses bons et ses mauvais côtés. Un des bons côtés, c’est que ta réputation va de bouche en bouche.

Et tu veux que je te dise ? Ça ne dépareillait pas du tout dans ce roman noir, c’était même bien trouvé et bien joué, cette manière originale de nous faire découvrir certains pans du récit.

J’ai été volé quatre fois depuis l’apparition de l’euro, mais jamais comme cette nuit-là sur la Gran Vía.

Nous, les rats, nous ne sommes jamais ni contents ni tristes, c’est le lot de ceux dont la seule préoccupation est de vivre, continuer à respirer, prolonger d’un jour encore leur indigence immonde.

Certes, au début du chapitre, faut réfléchir pour deviner qui nous parle… La première fois, tu tombes des nues, tu as l’impression d’halluciner comme si tu avais bouffé une omelette aux champignons hallucinogènes, mais non… Tes champignons étaient tout ce qu’il y a de plus conventionnels, c’est ton roman qui ne l’était pas.

Si demain on me sacrait ville olympique, vous seriez les premiers à oublier la mort de cette putain de gamine gitane. Pas vrai, monsieur le maire ?

En plus de ne pas être conventionnel dans ses narrateurs, ce roman choral est d’une sombritude à te donner envie soit de te suicider, soit de souhaiter qu’un météore nous tombe sur le coin de la gueule et nous éradique au même titre que les dinosaures.

Ils s’imaginent qu’en contaminant leur voisin, ils vont guérir de leur mal de misère. Si je savais pas qu’ils étaient juste très pauvres, je dirais qu’ils sont surtout cons comme des manches.

Ce roman noir de chez noir m’a fait découvrir le peuple Gitan et la misère crasse dans laquelle la plupart vivait : les bidonvilles dans les alentours de Madrid. Des enfants de chez eux disparaissent sans que cela émeuve l’opinion publique ou que cela fasse bouger les flics.

Quand elle a découvert cette histoire macabre, atroce, la société a exigé des coupables. Plus il y aurait de coupables, mieux ce serait. C’est comme ça que les masses arrivent à oublier qu’elles sont complices de toutes ces atrocités. Des coupables, des coupables et encore des coupables.

Niveau flics, ils sont soit ripoux, drogués, alcoolos, les trois à la fois, aussi… O’Hara est même le pire de tous, pourtant, niveau enquêteur, c’est plutôt un bon, le genre qui, quand il tient une piste, va jusqu’au bout, pas toujours dans la légalité, mais il y va.

— Il dit que plus tu passes de temps dehors, moins tu casses les burnes dans les locaux.
— Texto ?
— Non, excuse l’imprécision. Il a dit couilles, pas burnes.

Pas de Bisounours, dans ces pages, que de la misère sociale, de la misère noire, de la drogue, des enfants disparus, des drogués, des camés, des laissés-pour-compte, des voleurs, des trafiquants, des assassins, qu’ils soient gitans ou cols blancs.

— Ça, c’est les Gitans, a dit Chico, le seul que son imperturbable connerie préservait d’une panique grandissante. Je t’avais bien dit que c’était un ramassis de délinquants. Ils t’ont volé ton portefeuille pendant que tu les tuais. Délinquants jusqu’au bout. Puisque je te le dis. Ils n’ont vraiment aucune pudeur.

C’est violent, c’est trash, c’est sans édulcorant, même si certains personnages sortent un peu du lot niveau humanité. Mais entre nous, vous les croiseriez au coin d’une rue, même éclairée, vous foutriez le camp fissa ! Alors, imaginez la nuit…

Un roman noir dont on sort K.O, groggy, avec une mauvaise idée du genre humain. Ah ben non, de ce côté-là, j’avais déjà une mauvaise opinion de nous, les Humains !

Les riches soupçonnent que l’argent ne fait pas le bonheur ; ce qu’ils ignorent, c’est qu’ils ne le méritent presque jamais.

Les riches ne peuvent pas s’empêcher d’être méchants et les pauvres ne peuvent pas se payer le luxe d’être gentils.

Tant qu’il y aura des gens pour en payer d’autres à essuyer leur crasse, il y aura des riches et des pauvres, des baiseurs et des baisés, des entubeurs et des entubés. C’est exactement comme si tu payais quelqu’un pour bouffer ta merde. Il y aura toujours quelqu’un d’assez nécessiteux pour le faire. C’est comme payer pour le sexe.

— La vérité en onze mots : on a cinq cent mille Gitans qui se promènent dans Madrid.
— Enfin, Carmelo. Cesse de te moquer de moi. Les gens ne sortent pas se promener par centaines de milliers. Ils sortent en couple, en famille, seuls ou avec le chien.
— Eh bien, je suppose qu’à partir de maintenant, il faudra modifier notre conception de ce qu’est une promenade.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2017-2018), le Mois Espagnol chez Sharon (Mai 2018).Le Challenge « Les Irréguliers de Baker Street » repris par Belette [The Cannibal Lecteur] et sur le forum de Livraddict (N°42 – L’Aventure de Wisteria Lodge – lire un livre dont l’intrigue se passe majoritairement la nui).

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Green Blood : Masasumi Kakizaki

Titre : Green Blood – Tomes 1 à 5

Scénariste : Masasumi Kakizaki
Dessinateur : Masasumi Kakizaki

Édition : Ki-oon (2013) – Série terminée

Résumé :
À Manhattan à la fin du XIXe siècle, misère, criminalité et prostitution ravagent le quartier de Five Points, immense ghetto où échouent tous les laissés-pour-compte du rêve américain.

La pègre, qui a corrompu les autorités, y fait régner sa loi. Au sein de la marée d’immigrants qui transitent par New York jour après jour, le jeune Luke Burns s’efforce de rester honnête et joue les dockers pour survivre.

Il sait, comme tout le monde, que le clan mafieux le plus dangereux de la ville, les Grave Diggers, s’appuie sur des assassins impitoyables pour asseoir son autorité.

Mais ce qu’il ignore, c’est que le plus célèbre et le plus redoutable d’entre eux, le Grim Reaper, n’est autre que son frère aîné, Brad…

Critique :
Un manga aux airs de western… Des grands manteaux, des chapeaux, des flingues… Ça ne peut pas être mauvais, tout ça !

Et en effet, c’était bon, même si, dans ce manga western, on est dans du violent et du parfois « un tantinet exagéré », mais l’ensemble tient la route.

On commence dans un quartier de New-York, il y a fort, fort longtemps, dans les années 1880… La pègre règne sur tout le quartier de Five Points, ghetto habité par des pauvres gens qui crèvent de misère et qui trime du matin au soir. Bref, l’Amérique d’en bas !

Luc Burns est une jeune garçon qui s’en va suer au boulot avec le sourire, il entretient son grand frère, Brad, qui a l’air de pas en foutre une dans la journée, mais ce que Luc ne sait pas, c’est que Brad est le tueur à gage des Grave Diggers. Le fameux Grim Reaper dont tout le monde parle et craint, c’est lui.

Brad Burns est un tueur implacable et sévèrement burné… Ok, jeu de mot foireux, je sais.

Des tons sombres, des visages fermés, des yeux bizarres, parfois, limite globuleux, des morts, du sang, deux clans qui s’affrontent pour être le seul calife à Five Points, bref, que des salopards de chez salopards.

Sauf notre Luc qui reste toujours un optimiste convaincu, un non-violent… Le véritable gentil qui fait preuve d’altruisme, d’empathie, de générosité alors que son frère aîné ne rêve que de vengeance : tuer leur père, Edward King, qui tua lui-même leur mère.

Oui, c’est pas gai, je sais ! Mais c’était pas le monde des Bisounours non plus, en ce temps-là !

Ici, Police, Pègre et Politique sont dans le même bain, ils commencent tous par la même lettre, ce ne doit pas être un hasard… Les flics sont corrompus, arrosés par la pègre pour fermer les yeux et les politiciens ne sont pas des enfants de coeur non plus.

Si les deux premiers tomes se déroulent dans le quartier de Five Points, le reste se passe dans les immenses plaines de l’Amérique, les deux frères étant à la poursuite de leur père, chef de gang lui aussi, dans le but de lui trouer la peau et, chose étonnante, Luc a pris les armes, même si tuer n’est pas toujours facile pour lui.

Pas le temps de s’ennuyer, ça bastonne, ça cartonne, ça complote en coulisses et le Méchant (Kip McDowell) est assez réussi dans le genre psychopathe qui veut devenir calife à la place du calife (Gene McDowell, son père et le chef des Grave Diggers) et qui pense qu’il en a les couilles, qui a déjà tué (des clodos sans défense), et qui, à force de vouloir dégager Grim Reaper, risque de s’en prendre sur la gueule.

De plus, des flash-back émaillent le récit afin de nous faire revivre certaines scènes importantes de la vie de Luke et Brad, ou de l’arrivée sur le continent américain de leur père, Edward King, avec d’autres migrants.

Les dessins sont superbes, nerveux, sombres, rendant bien la sauvagerie de certaines scènes (ou la douceur des autres), ainsi que les décors miséreux des taudis ou des grandes plaines de l’Ouest.

Par moments, je l’ai trouvé un peu trop stéréotypés, avec le Méchant Kip aux yeux qui lui sortent des orbites, ou Edward King, qui est une montagne de muscles un peu trop exagérée. Ceci est un détail…

C’est sombre, sanglant, violent, sans concession, les personnages principaux que sont Brad et Luke vont devoir prendre sur eux, changer, évoluer, se battre, afin de rester en vie et de venger l’assassinat de leur mère.

Si Luke est touchant à être aussi gentil et prompt à aider les autres, Brad a aussi un coeur qui bat sous la cape noire du tueur car il est prêt à tout pour protéger son petit frère. Au final, aucun des deux n’est ni tout blanc, ni tout noir, car chacun pourra passer du côté obscur ou lumineux de la Force.

Bref, une fois que j’eu commencé le premier tome, je n’ai eu qu’une seule envie, me faire les autres et ça tombait bien parce que les 5 tomes qui composent cette série étaient tous disponibles et j’ai pu les avaler l’un à la suite de l’autre.

Un manga western qui se joue dans la fureur et qui a à vous offrir du sang, de la peine, des larmes et de la sueur. Une belle histoire de fraternité entre deux frères que tout oppose dans le caractère et la manière de vivre, ainsi qu’avec leur père, bête assoiffée de sang, prêt à tout pour remplir ses poches.

Une chouette découverte pour moi que ce manga seinen western et roman social !

PS : J’aurais bien mis 4 Sherlock, mais bon, nous sommes dans un manga, malgré tout, mon 3,5 est une excellente cote pour celui ou celle qui voudrait découvrir un manga nerveux, sombre et sanglant (Yvan, tu peux balancer sur le système de cotation…).

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2016-2017), Le « Challenge US 2016-2017 » chez Noctembule, le Challenge « Polar Historique » de Sharon, le Challenge « XIXème siècle » chez Netherfield Park et le Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur.

Rafael, derniers jours : Gregory Mcdonald

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Titre : Rafael, derniers jours

Auteur : Gregory Mcdonald
Édition : 10-18 (2005)

Résumé :
Il est illettré, alcoolique, père de trois enfants, sans travail ni avenir. Il survit près d’une décharge publique, quelque part dans le sud-ouest des États-Unis.

Mais l’Amérique ne l’a pas tout à fait oublié. Un inconnu, producteur de snuff films, lui propose un marché : sa vie contre trente mille dollars. Il s’appelle Rafael, et il n’a plus que trois jours à vivre…

Avec ce roman, Gregory Mcdonald n’a pas seulement sondé le cœur de la misère humaine, il lui a aussi donné un visage et une dignité.

the-brave-1997Critique :
♫ 4 consonnes et 3 voyelles, c’est le prénom de Rafael ♪

Oui, je sais, c’est pas terrible de commencer sa chronique de cette manière, mais c’est le seul truc que j’ai trouvé pour faire baisser la pression après avoir terminé la lecture – d’une traite (d’humains ?) – de ce roman.

Depuis le temps qu’il traine dans ma PAL, depuis le temps que je pose ma main dessus mais que je la retire, comme si les pages étaient brûlantes.

Et elles le sont, brûlantes ! Si je le sais, c’est parce que j’ai lu les chroniques de mes collègues Babeliotes.

J’ai terminé ma lecture avec l’envie de hurler, avec les tripes nouées, avec le cœur au bord des lèvres et les larmes au bord des yeux.

La descente aux Enfers est vertigineuse et pourtant, elle ne fait que 180 pages… Mais on sombre dans une telle noirceur humaine, dans du tellement abject, qu’on ne peut en ressortir que lessivé, groggy, mal dans sa peau et avec juste une envie, se refaire toute sa collection de Super Picsou pour tenir le coup.

Dans le fameux chapitre 3, celui dont l’auteur prévient du caractère pouvant choquer les âmes sensibles, j’ai posé le livre quelques minutes lorsque le vieux sadique a parlé d’énucléation, puis j’ai repris ma lecture ensuite, le cœur battant à cause du malaise.

Au final, je ne sais pas ce qui m’a fait le plus mal : la naïveté touchante de Rafael, le programme de ce qu’on compte lui faire durant le snuff movie ou le fait qu’il se fasse baiser jusqu’au trognon avec les 30.000$ que sa famille ne recevra jamais pour sa vie qu’il va leur donner.

Un peu des 3 sans doute. J’avais toujours envie de hurler,  à chaque page, à chaque ligne qui décrit la misère dans laquelle vivent ces gens et qui n’est pas de la fiction, même dans nos pays sois-disant évolués et civilisés.

Quand à la réalité des snuff movies, elle est encore plus abjecte, plus dégoutante car se dire qu’il y a des gens qui aiment regarder ça et qu’il en existe capable de tourner ce genre de films… J’en ai les poils qui se hérissent de dégoût.

180 pages qui vous essorent, qui vous donnent envie de pleurer devant cette misère crasse, devant ces gens qui essaient de s’en sortir, mais c’est trop dur, alors ils se complaisent là où ils sont, sachant que de toute façon ils sont perdus pour notre société.

Un portrait émouvant, pudique, beau, dur, et ces derniers jours qui vous donnent envie de lui hurler de ne pas se présenter à l’entrepôt, de fuir, de vivre… De ne pas être si naïf, si confiant.

Un magnifique et sombre roman qui restera gravé dans ma chair et dans mon esprit.

Étoile 5

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2016-2017) et « Le Mois Américain 2016 » chez Titine.

BILAN - Coup de coeur

CHALLENGE AMÉRICAIN 2016 - Eagle+flag

Puerto apache : Juan Martini

Puerto Apache - Juan Martini

Titre : Puerto apache

Auteur : Juan Martini
Édition : Asphalte (2015)

Résumé :
Puerto Apache est un bidonville autogéré en plein cœur de Buenos Aires, sur la rive du río de la Plata. Ses habitants sont pleinement conscients de leur condition d’exclus et se revendiquent comme étant « un problème du XXIe siècle ».

Parmi eux, le Rat, qui vit de petits larcins. Mais son activité la plus lucrative, c’est de travailler pour un caïd de la ville : il doit retenir des séries de nombres, sans les noter, et les restituer telles quelles à un autre dealer. Il ne sait pas à quoi tous ces chiffres correspondent, mais qu’importe, l’affaire paie bien…

Jusqu’au jour où il se retrouve pieds et poings liés sur une chaise, passé à tabac par des inconnus qui voient en lui plus qu’un simple maillon de la chaîne.

Qui veut la peau du Rat ? Pourra-t-il trouver refuge dans les rues de Puerto Apache ?

Critique : 
Voilà un roman noir qui sort de l’ordinaire, non pas à cause de son scénario – connu ! – mais à cause de la narration de l’histoire !

Direction l’Argentine… Le Rat, personnage principal, nous en faisons la connaissance alors qu’il est ligoté sur une chaise, en train de se faire passer à tabac par trois mecs dont il n’a aucune idée de ce qu’ils lui veulent.

— Je suis le Rat, je lui dis.
Le type me croit pas. Il m’envoie une mandale, j’essaie d’esquiver mais il m’atteint en pleine face, il me défonce l’arcade. Je ne vois plus rien de l’œil gauche. Que du sang. J’ai les mains sur les genoux, je tiens comme je peux sur cette petite chaise. Mon couteau est dans ma poche arrière.
— Espèce de crétin. Dis-moi la vérité et tu sauves ta peau.
Le type se lèche les articulations. Il s’est fait mal aux doigts.
— J’te jure, je lui dis. Je suis le Rat.
Ce mec est un con. Pourquoi je lui mentirais ? Je suis déjà mort. J’ai pas de raison de lui mentir. De toute façon, il m’en colle une autre. Je ne bouge pas. Je veux qu’il s’explose la main. Il m’éclate l’œil. Le même. Maintenant, je ne vois même plus le sang. Le type s’est broyé la main. Les os, ça fait du bruit quand ça casse. C’est comme ça. Les petits os de la main, ils font crac et ils cassent.

Là où on sort des sentiers battus (si je puis m’exprimer de la sorte face à un type qui se fait casser la gueule), c’est grâce à tous les petits récits coincés dans le récits principal.

On tabasse le Rat et lui, il digresse dans sa tête au bout de deux paragraphes de cassage de gueule, notre ami nous parle de son pote Cúper, de sa maîtresse Maru, du quartier spécial qu’est Puerto Apache, bidonville autogéré en plein cœur de Buenos Aires…

À Puerto Apache il y a, je sais pas, vingt ou trente blocs. On a tracé les rues, on a tiré au sort, on a donné à chacun sa parcelle, mais on a rien brûlé. S’il y avait des arbustes ou des plantes à déplacer, on les a déplacés. On est pas venus ici pour tout saccager. On est venu ici parce que les gens ont besoin d’un endroit pour vivre. Nous, on est réglos. On a nos embrouilles, comme tout le monde, parce qu’on a pas le choix mais on est réglos.

Et c’est ainsi durant tout le récit – les petits récits explicatifs de la vie du quartier ou du Rat, pas son ravalement de façade ! Au début, ça surprend, j’ai tiqué et puis, je me suis prise au jeu.

Voilà que je reprends pied après ce voyage brutal dans une Argentine post écroulement économique, en plein marasme social, le tout du point de vue de ces habitants d’un bidonville, la fange de Buenos Aires, la lie qui stagne au fond des chiottes.

Il y a quelques temps, on a fabriqué un énorme panneau, on l’a fixé sur des poteaux, comme ça les cons de bourges qui longent le fleuve dans leurs Kawasaki, leurs BMW ou leurs 4×4 ne peuvent pas rater la définition de Puerto Apache que Cúper a inventée : « Nous sommes un problème du XXIe siècle ». On s’est installés à l’automne 2000. Je n’arrive toujours pas à comprendre si c’était la fin du siècle dernier ou le début du suivant.

C’est avec délectation que j’ai suivi les pérégrinations du Rat afin de trouver qui, de son patron ou d’un autre, a voulu lui faire peur, qui lui a envoyé ces trois crétins pour l’amocher sérieusement.

Mais faut surveiller ses arrières, mon Ratounet, parce dans le bidonville, tu y as tes amis, mais aussi sûrement des ennemis qui ne te veulent pas que du bien !

Les complots, les magouilles, les règlements de compte, les truands, les coups bas, écraser les autres pour y arriver, les arrangements avec la vérité et la misère sociale font partie de la vie et de tout bon roman noir. Le scénario n’est éculé que parce qu’il fait partie intégrante de la réalité.

Le Rat n’a rien d’un Ratatouille, ce n’est pas pour les enfants, mais le ton de plume, bien qu’incisif, avec une pointe d’humour désabusé qui n’était pas pour me déplaire.

Un roman noir profond, avec multitude de personnages bien décrits, de par toutes ces petites ellipses qui émaillent le roman et qui pourraient en rebuter plus d’un car on peut se perdre aussi bien dans les petites venelles sombres que dans la narration.

C’est aussi sombre que la misère qui suinte des murs de Puerto Apache, mais les habitants et les criminels qui le peuplent sont philosophes et ne manquent pas d’humour. Noir et désabusé, bien entendu !

C’est plus facile de gagner. Ou de crever.

Étoile 4

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2015-2016).

CHALLENGE - Thrillers et polars 2015-2016