Magic time : Doug Marlette

Titre : Magic time

Auteur : Doug Marlette
Édition : Le Cherche midi (07/01/2016) / 10-18 (06/04/2017)

Résumé :
Quand Histoire et destinées individuelles se croisent…

1965. Alors que le mouvement des droits civiques porté par Martin Luther King s’étend dans tous les États-Unis, le pays a les yeux fixés sur Troy, une petite localité du Mississippi.

Quatre jeunes activistes y ont péri dans l’incendie d’une église. Deux membres du Ku Klux Klan sont arrêtés et condamnés à perpétuité.

1990. L’un des condamnés libère sa conscience en désignant le vrai responsable du crime. Un nouveau procès se prépare donc à Troy.

De retour dans sa ville natale, Carter Ransom, ancien sympathisant dans la lutte pour les droits civiques et journaliste au New York Examiner, est aux avant-postes.

Son premier amour, Sarah Solomon, faisait partie des victimes et son père, le tout-puissant juge Mitchell Ransom, avait conduit le premier procès. Carter veut faire toute la lumière sur cette période qui l’a marqué à jamais.

Et c’est dans le passé qu’il va devoir fouiller pour mettre au jour une vérité aussi terrible qu’inattendue.

Doug Marlette retrace ici toute une époque, trouble, pleine de non-dits, de soupçons et de positions ambiguës, mais aussi de courage, de droiture et de passion. Celle de la lutte pour les droits civiques.

Avec une intrigue haletante et des personnages d’une rare humanité, Doug Marlette signe un chef-d’œuvre, à classer entre les romans de John Grisham et de Tom Wolfe.

Critique :
En remontant le Mississippi… En remontant le temps… Le temps où une partie de l’Amérique se complaisait et se vautrait avec délices dans le ségrégationnisme.

« Bah, on ne faisait que suivre la mouvance », vous diraient-ils pour se défendre, un peu comme ceux qui dirent un jour qu’ils n’avaient fait qu’exécuter les ordres.

Autour de lui, il était admis que personne n’était « responsable » des souffrances des Noirs du Mississippi, à part les Noirs eux-mêmes, que la ségrégation faisait partie de l’ordre naturel de choses et qu’il était inutile de tenter d’y remédier.

Bienvenue dans le Sud profond, celui qui accroche encore des drapeau confédérés à ses murs, celui qui ne reconnait pas les droits des Noirs, celui prétend que seule la race Blanche est supérieure.

Jimbo prit joyeusement la place du New-Yorkais et fit remarquer à Bernhardt que l’emblème offensant en question n’était pas le drapeau sudiste à proprement parler, mais le drapeau de bataille des confédérés. « Vous ne reconnaîtriez pas le drapeau sudiste même si on vous torchait le cul avec. Personne n’en serait capable, cela dit. »

Les histoires de race semblent toujours camoufler des histoires d’argent.

Bienvenue en 1965 : alors que le mouvement pour les droits civiques commence à s’étendre dans tous les États-Unis, une partie des états Sudistes luttent encore et toujours contre la Loi qui donne des droits aux Noirs. Le Ku Klux Klan brûle des croix, exècre les Juifs, les communistes ou font disparaître des militants des droits civiques

— […] Mais peut-être que le Klan était le seul environnement social où il se sentait réellement supérieur. Je suis sûr que ton père était persuadé qu’il défendait tout ce pour quoi il avait travaillé dur. Son foyer, sa famille. C’est la duplicité du Sud dans toute sa splendeur : on agit en suivant nos plus bas instincts et on se convainc que ce sont les plus nobles.

La petite ville de Troy n’y fait pas exception et après la saga « Lanfeust de Troy » et celle de « Carter de Mars », voici le mélange des deux : « Carter de Troy », journaliste de son état, qui a vécu les événements de 1965, qui a participé aux mouvements des droits civiques et qui a perdu une personne chère dans l’incendie de l’église de Shiloh.

Plus qu’un retour vers le passé, c’est un retour mouvementé que va effectuer Carter lorsque l’on va ouvrir un procès après qu’un des condamnés pyromane ait dit qu’il connaissait le véritable instigateur de l’incendie. Quand l’un se met à table, se sont les autres qui ont l’indigestion.

Un procès qui ne va pas aller sans mal pour certaines personnes qui pourraient découvrir le passé peu glorieux de leurs géniteurs ou mettre la main sur des secrets pas agréables à découvrir. Personne n’est tout à fait blanc, ici.

Si vous voulez découvrir la mentalité du Sud des États-Unis, ce livre vous ouvrira des portes dont vous ne soupçonniez pas l’existence, car, au travers d’une histoire romancée, c’est tout un pan de l’Histoire sombre des States que ce livre aborde.

C’était la religion officielle de l’État : on était ségrégationniste dans le Mississippi comme on était catholique en Italie.

— Une ville comme Troy n’est pas si différente de la Vienne de Freud, après tout : les familles envahissantes, la culpabilité, le refoulement, l’alcoolisme, les symptômes psychosomatiques…

L’Histoire nous est contée par Carter, passant habilement du présent (1990) au passé (1965), l’auteur, au travers des souvenirs de son narrateur, ou des autres personnages, nous plonge la tête la première dans une eau boueuse et tumultueuse.

Carter lui adressa un sourire tolérant. Il lui aurait fallu lire tout Faulkner si elle avait voulu avoir ne serait-ce qu’une vague idée de la manière dont les choses se passaient dans les familles comme la sienne et celle de Grayson.

Ici, rien n’est blanc et rien n’est vraiment noir. Tout est gris et même les habitants les plus modérés ne sont pas exempts de fautes puisqu’ils ont laissés faire.

Des femmes et des enfants attaqués par des hommes armés à cheval ? Impossible. Pas en Amérique.

Même Carter n’est pas un militant zélé, lui qui s’est retrouvé mêlé à tout ça un peu par hasard et parce qu’il voulait devenir journaliste…

Pour les militants, les Blancs du Sud se divisaient en deux catégories : le plouc raciste et la bonne âme sentimentale. Le copain de Sarah n’appartenant à aucune des deux, ils ne savaient que penser de lui.

— Allons, nous sommes tous le produit de notre milieu.
— Mais toi, tu as eu une véritable prise de conscience. Moi, j’étais horrible. Une sale raciste, souffla-t-elle avec un regard suppliant.
— Tu parles d’une prise de conscience ! Je n’étais qu’un gamin amoureux.

Et puis, l’amour fait parfois des miracles, transformant un petit Blanc en militant, même si ce n’était pas le plus brillant et que lui aussi avait quelques idées préconçues.

Carter n’avait jamais vu une pauvreté aussi crue, même dans le quartier noir de Troy, « Nègreville », comme on disait, dont il avait toujours imputé l’aspect délabré à ses habitants, sans y avoir jamais vraiment réfléchi.

— Oui, monsieur, comme vous le constatez, ma mère vous est dévouée, à vous et à votre famille. Et vous avez toujours été généreux avec nous, là n’est pas la question. Mais pendant toutes ces années où elle a travaillé pour vous, cuisiné pour vous, nettoyé pour vous, où elle s’est occupée de vos enfants alors que nous étions seuls à la maison, pas une fois vous ne l’avez invitée à s’asseoir avec vous à la table qu’elle mettait chaque jour que Dieu a fait !

La plume peut se révéler mordante à certains moments, plus nostalgique à d’autres, notamment lorsque Carter se remémore sa jeunesse, humoristique lorsqu’il est avec ses amis de toujours ou terriblement caustique avec l’État du Mississippi et certains de ses habitants.

— Souviens-toi que tu écris pour le Mississippien moyen. Et le Mississippien moyen est en dessous de la moyenne.

— Nous avons rencontré une opposition partout où nous nous sommes installés.
— Comme le Troisième Reich, intervint Jimbo avec sa délicatesse habituelle. Enfin, je suppose qu’ils n’ont pas vraiment rencontré d’opposition en Autriche et en Finlande… Ah oui, et en France.

Pendant le déjeuner, Jimbo avait fait à Carter un topo sur l’étonnant parcours du shérif, lui expliquant comment le sympathisant du Klan qui appliquait les règles ségrégationnistes avec brutalité était devenu un juste défenseur de la loi. Encore une de ces sagas rédemptrices défiant toute prévision dont le Sud avait le secret. Il apparaissait par ailleurs que sa personnalité despotique dissimulait un sens aigu du bien et du mal et une foi profonde, dont il faisait désormais profiter le comité de gestion de l’Église méthodiste, où il siégeait au côté du Dr Renfro.

Mon seul bémol sera pour les quelques longueurs que possède ce roman de 800 pages (dans sa version grand format). 100 pages de moins auraient rendu la lecture plus fluide à certains moments.

Un grand roman sur le racisme crasse de certains, sur leurs préjugés, sur des gens qui ont dû se battre pour faire respecter leurs droits élémentaires, ceux que le Congrès venait de leur donner et que certains États je voulaient pas faire respecter.

— Le Congrès, l’interrompit Mitchell en secouant la tête. On n’institue pas la moralité par décret. De plus, tu es accusé d’avoir troublé l’ordre public et d’avoir violé une propriété privée. Tu es aussi coupable que ces… que cette vermine qui t’a frappé !
— L’ordre dont vous parlez doit être troublé ! C’est un ordre corrompu, une paix fausse et hypocrite basée sur les mensonges et les contre-vérités de la ségrégation, sur l’inégalité et l’injustice.

— Avec tout le respect que je vous dois, monsieur Ransom, la discrimination n’a rien d’une bêtise pour tous ceux d’entre nous qui la subissent…

Un grand roman sur des mentalités qui ne changeront jamais tout à fait, hélas… Un roman qui plonge dans le passé pour mieux éclairer le présent. Un roman dont le procès qui s’ouvre dans ses pages va catalyser tous les souvenirs de ces périodes agitées.

Un roman qui m’a remué les tripes.

— Alors, si je comprends bien, les pauvres Blancs qui souffrent, comme Hullender, ils ont une excuse, mais les gens de couleur doivent porter leur croix en silence ?
— Elijah a enfreint la loi, Carter. Et toi, Lige, tu as le droit de ne pas être d’accord avec certaines règles et d’essayer de les faire changer, mais cela reste la législation en vigueur dans ce pays.

Finissons cette chronique sur quelques citations plus coquines ou pleine d’humour :

— Freud a bien dit aussi : « Parfois, un cigare est simplement un cigare. »
— C’est vrai, mais le problème avec toi, c’est qu’un cigare est toujours un cigare.

Ses expériences sexuelles se limitaient au pelotage dans les drive-in avec ces adorables allumeuses du Sud, qui semblaient toutes diplômées d’une même école dont la devise aurait été « tout sauf la pénétration ».

— Oh oui. Et l’eau est toujours aussi froide.
— J’en ai la quéquette qui se recroqueville rien que d’y penser, lança Jimbo qui enfilait un large caleçon de bain jaune vif.
— Comment tu fais la différence ? répliqua Lonnie.
— Elle ressemble à une bite de raton laveur. En plus petit, s’esclaffa Carter.

— Est-ce que vous savez combien d’avocats seraient prêts à donner leur couille gauche pour ce genre de publicité ?
— Jusqu’à nouvel ordre, vous n’avez pas de couille gauche.
— Je sais. C’était une citation du procureur général, qui m’a fortement incitée à participer.

— Inconvenant, répéta Sydney d’un ton appréciateur. Voilà un mot qui semble appartenir à une autre époque et à un autre lieu, comme les guêtres, les tabatières ou la dignité.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2017-2018) et le challenge US (2017-2018) chez Noctembule.

Un cœur sombre : R.J. Ellory

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Titre : Un cœur sombre

Auteur : R.J. Ellory
Édition : Sonatine (2016)

Résumé :
Combien de temps peut-on échapper à sa conscience ?

Sous sa façade respectable, Vincent Madigan, mauvais mari et mauvais père, est un homme que ses démons ont entraîné dans une spirale infernale.

Aujourd’hui, il a touché le fond, et la grosse somme d’argent qu’il doit à Sandià, le roi de la pègre d’East Harlem, risque de compromettre son identité officielle, voire de lui coûter la vie.

Il n’a plus le choix, il doit cette fois franchir la ligne jaune et monter un gros coup pour pouvoir prendre un nouveau départ. Il décide donc de braquer 400 000 dollars dans une des planques de Sandià.

Mais les choses tournent très mal, il doit se débarrasser de ses complices, et un enfant est blessé lors d’échanges de tirs.

Comble de malchance, le NYPD confie l’enquête à la dernière personne qu’il aurait souhaité. Rongé par l’angoisse et la culpabilité, Madigan va s’engager sur la dernière voie qu’il lui reste : celle d’une impossible rédemption.

the-us-dollar-exchange-rate-over-the-last-yearCritique :
♫ Je ne suis pas un héros ♪ est un refrain que pourrait fredonner Vincent Madigan, ajoutant un couplet sur ♫ Je ne suis pas un type bien ♪ car Madigan est l’archétype du anti-héros dans toute sa magnificence !

Les bloggueurs qui ont conseillé de tuer ou d’étriper celui qui oserait vous dévoiler l’intrigue ont eu bien raison, car ne rien savoir est bénéfique, dans ce roman, afin de se prendre le coup de pied au cul après quelques chapitres.

— Elle est forte, celle-là ! comme le disait si bien le maréchal des logis-chef Ludovic Cruchot.

Oui, cette fois-ci, l’auteur fait fort, plus fort que le roquefort et vous colle d’emblée son pied dans le fondement, vous faisant écarquiller vos yeux comme des billes de Lotto.

Vincent Madigan donc, le personnage principal, est un anti-héros. Un salaud, un menteur, un magouilleur, un voleur, un fouteur de vie en l’air, et j’en passe et des meilleures. Vous ne voudriez ni l’avoir eu pour mari et je vous le déconseille en tant que père.

Ce n’est pas la première ni la dernière fois qu’au auteur nous sert un anti-héros comme personnage principal, mon cher Jim Thompson nous l’avait déjà fait avec le shérif de Pottsville, Nick Corey.

À la différence que Nick Corey me faisait rire avec ses magouilles, ses mensonges, ses meurtres… Vincent, lui, n’y est pas arrivé.

Aucune empathie pour lui, pourtant, j’ai dévoré les 560 pages du roman, me demandant comment ça allait finir et comment il allait se dépatouiller de ses emmerdes qu’il s’était créé lui-même.

Quand à l’enquêteur, oubliez les irréprochables Sherlock Holmes, Hercule Poirot, Columbo, ici, même chez les flics ont n’est pas tout blanc et question magouilles, ils n’ont pas à rougir devant Vince Madigan.

Vous l’aurez compris, nous sommes ici dans du sombre de chez sombre et si vous chercher des traces d’humour, vous en trouverez peu, hormis dans quelques répliques grinçantes.

Si Nick Corey, le shérif de Pottsville, avait l’air d’un crétin, Vincent Madigan lui ne l’est point, loin de là, il y a même du petit Machiavel en lui. C’est un véritable roublard doublé d’un menteur invétéré.

En plus d’être un type imbuvable, il est accro à l’alcool (le Jack’s) et aux cachetons qu’il bouffe comme si c’étaient des M&M’S (ceux à la cacahuète parce que ce sont mes préférés).

Avec un écriture qui vous plonge dans le New-York contemporain, dans le milieu des malfrats, d’un Parrain, des flics corrompus et d’une société qui ferme les yeux, l’auteur nous propose un polar qui sort des sentiers battus puisque le but n’est pas de savoir si c’est le Colonel Moutarde qui a tué le Dr Lenoir dans la bibliothèque avec le chandelier.

Non, ici, pas de coupable à trouver, juste un coupable à suivre dans sa vie de merde afin de savoir comment il va s’en sortir, un homme qui a plongé du côté Obscur de la Force en peu de temps, de se voir dresser le portrait d’un Vincent qui aurait pu rester dans les clous, mais qui un jour a perdu sa naïveté au profit du cynisme assumé.

Un roman noir sombre, sans lumière, une descente prodigieuse dans la vie d’un homme qui a basculé de l’autre côté, un portrait de la société américaine sans concession. C’est brut, c’est du lourd et ça te prends aux tripes direct, malgré les quelques longueurs.

Comme quoi, l’auteur arrive à me faire du bien à chaque roman, tout en changeant de style, d’univers, de personnage…

Étoile 4

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2016-2017), Le « Challenge US 2016-2017 » chez Noctembule, Le Challenge Halloween (2016) chez Lou & Hilde, « A year in England » chez Titine (Juillet 2016 – Mai 2017) et le RAT a Week, le marathon de l’épouvante Édition 2016 chez Chroniques Littéraires.

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