Buffalo Runner : Tiburce Oger

Titre : Buffalo Runner

Scénariste : Tiburce Oger
Dessinateur : Tiburce Oger

Édition : Rue de Sèvres (2015)

Résumé :
En 1896, Henri Ducharme et ses deux enfants cheminent vers l’Eldorado californien quand ils sont attaqués par des Indiens. Un vieux cow-boy, Ed Fisher, tente de les secourir mais seul un enfant survit.

Pendant une nuit de veille, Ed raconte sa vie en tant que Buffalo Runner ainsi que le massacre des bisons.

Critique :
Une fois de plus le one-shot de Tiburce Oger fait mouche ! Ghost Kid était excellent et celui-ci est de la même veine, ou du même barillet, puisque nous sommes dans un western où les armes à feu parlent.

Une fois de plus, je me suis laissée séduire par les graphismes de l’auteur, par ses belles cases détaillées, par ses décors grandioses, pas la palette de couleurs chaudes.

Le scénario semble classique au départ et pourtant, l’auteur a réussi à nous le cuisiner d’une autre manière et ça a marché.

Comme dans Ghost Kid, notre personnage principal, Edmund Fisher, est un vieil homme qui a vécu, qui reste adroit de la gâchette mais qui n’a plus rien de fringuant. Sa vie ne fut pas un long fleuve tranquille et j’ai pris plaisir à l’entendre la raconter à la jeune Mary, tout en fabriquant ses balles pour l’embuscade à venir.

Nous sommes en 1896, la messe est quasi dite pour les États-Unis de la conquête de l’Ouest, les Indiens sont décimés ou parqués dans des réserves et il ne reste plus que des bandits mexicains et des Indiens associés avec eux pour attaquer le pauvre type qui s’en va vers la Californie.

On commence avec une histoire classique de siège qui se prépare et pendant que notre Buffalo Runner (Edmund Fishe) fabrique ses cartouches, il va raconter sa vie mouvementée à la seule survivante du massacre.

C’est tout un pan de l’histoire des États-Unis qui va se jouer devant nous, passant des massacres de bisons, la guerre de Sécessions et la vie de cow-boy auprès d’un riche propriétaire terrien, avant de passer à l’exclusion des Juifs, au racisme ordinaire et à la colère noire.

Le récit est riche, coloré, sans temps mort. On se prend d’amitié pour le vieux cow-boy, qui n’a rien d’un héros, qui a participé à la disparition des bisons, à cette gabegie où l’on ne prenait que les langues et les peaux…

Rien ne l’obligeait à rester dans cette masure pour défendre la jeune fille, il aurait pu passer sa route, mais non, parce que dans le fond, il a un cœur tendre.

Une fois de plus, sans en faire trop, l’auteur arrive à donner de la profondeur à ses personnages, à les ancrer dans la réalité, à insuffler le souffle de la grande aventure à la vie de Edmund Fisher et à surprendre le lecteur dans les dernières cases.

Encore une fois, c’est un super bon western que je viens de découvrir et il entre direct dans mes coups de cœur.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2021 au 11 Juillet 2022) [Lecture N°54], Le Challenge Animaux du monde 2020 chez Sharon [Lecture N°84] et Le Challenge « Les textes courts » chez Mes Promenades Culturelles II (Lydia B – 78 pages).

L’attaque du Calcutta-Darjeeling – Wyndham et Banerjee 01 : Abir Mukherjee

Titre : L’attaque du Calcutta-Darjeeling – Wyndham et Banerjee 01

Auteur : Abir Mukherjee
Éditions : Liana Lévi (17/10/2019) / Folio Policier (15/10/2020)
Édition Originale : The Rising Man (2016)
Traduction : Fanchita Gonzalez Batlle

Résumé :
1919. La Grande Guerre vient de se terminer en Europe. Après cette parenthèse éprouvante, certains Britanniques espèrent retrouver fortune et grandeur dans les lointains pays de l’Empire, et tout particulièrement en Inde.

Ancien de Scotland Yard, le capitaine Wyndham débarque à Calcutta et découvre que la ville possède toutes les qualités requises pour tuer un Britannique : chaleur moite, eau frelatée, insectes pernicieux et surtout, bien plus redoutable, la haine croissante des indigènes envers les colons.

Est-ce cette haine qui a conduit à l’assassinat d’un haut fonctionnaire dans une ruelle mal famée, à proximité d’un bordel ?

C’est ce que va tenter de découvrir Wyndham, épaulé par un officier indien, le sergent Banerjee.

De fumeries d’opium en villas coloniales, du bureau du vice-gouverneur aux wagons d’un train postal, il lui faudra déployer tout son talent de déduction, et avaler quelques couleuvres, avant de réussir à démêler cet imbroglio infernal.

Critique :
Gorge Profonde aurait pu devenir le surnom du capitaine Sam Wyndham tant on va essayer de lui faire avaler des couleuvres, dont la plus grosse qui soit : les Anglais sont là pour civiliser les Indiens et sans nous, ils n’arriveraient à rien, nous sommes équitables et nos lois sont justes…

Les lois anglaises sont justes pour les Anglais, les Blancs, mais jamais pour les indigènes, les Indiens, habitants de leur propre pays mais qui ont les Anglais, ces espèces de belles-mères qui s’incrustent chez eux.

En fait, je serais tentée de dire que la résolution du crime du haut fonctionnaire MacAuley est accessoire tant elle ne sert qu’à nous démontrer l’iniquité de la colonisation : lois Rowlatt de 1919 autorisant les arrestations arbitraires au moindre soupçon d’insubordination (et détention durant 2 ans sans justificatifs). Arrestations d’Indiens par des Anglais, bien entendu.

Plusieurs personnages prendront la parole, dont des Indiens, une métis, un négociant en textiles afin de nous expliquer l’inégalité du système. Les Anglais ont toujours eu une haute opinion d’eux-mêmes, se croient garant d’une morale élevée et que leurs lois sont justes, équitables, correctes.

Mais il n’en est rien, à force de se croire supérieur, l’Anglais écrase les autres, les indigènes, estime qu’ils ne doivent pas devenir trop intelligents, que ça pourrait leur faire mal au cerveau et que l’indépendance ne doit pas arriver, ces pauvres indigènes n’étant pas capables de s’en sortir sans les Anglais…

La plume de l’auteur manie avec brio l’humour et le cynisme, l’encre est teintée d’ironie douce-amère et c’est un véritable plaisir de découvrir ce roman policier qui ne ressemble à aucun autre. Les personnages sont bien travaillés, impossible de les confondre entre eux et personne n’est tout à fait blanc ou noir.

Apprêtez-vous à avaler des couleuvres vous aussi car l’auteur ne fige aucun de ses personnages et ce que les autres disent d’eux peuvent être vrai ou faux, ou pas tout à fait vrai…

L’atmosphère lourde et poisseuse de Calcutta est bien rendue aussi et pour peu, on aurait envie de démarrer un ventilateur, même si dehors il fait des températures négatives et que la neige tombe. La ville de Calcutta est un personnage à part entière, elle aussi.

Un excellent roman policier, un vrai roman noir qui nous parle de contextes sociaux, des castes de l’Inde, de la colonisation, de révolution, de terroristes qui voudraient se libérer du joug anglais, d’Anglais qui ont du mal à s’adapter au climat et un pays au bord de l’implosion.

Un roman noir où les deux enquêtes servent à mettre sur la table les problèmes des colonisés, leurs revendications, leurs attentes, leurs souffrances et à dénoncer la main de fer dans laquelle les colonisateurs anglais tiennent les autochtones.

L’auteur nous parle aussi de ce pays (l’Inde) qui peut transformer un homme ordinaire en raciste ordinaire et lui mettre dans la tête l’idée que la suprématie raciale existe bel et bien.

C’est pernicieux et notre capitaine Sam Wyndham va avoir fort à faire pour ne pas devenir comme ses pairs. J’ai bien envie de lire la suite pour savoir comment il va évoluer.

Une belle découverte, une fois de plus !

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°199] et Le Mois du Polar – Février 2021chez Sharon [Fiche N°25].

Meurtres à Atlanta : James Baldwin

Titre : Meurtres à Atlanta

Auteur : James Baldwin
Édition : Stock (19/02/2020)
Édition Originale : The Evidence of Things Not Seen (1985)
Traduction : James Bryant et Florence Noblet

Résumé :
Entre 1979 et 1981, vingt-huit enfants, tous âgés entre 7 et 16 ans, tous noirs, tous issus de familles pauvres sont assassinés à Atlanta, Géorgie, dans le Sud profond des États-Unis.

En juin 1981, un Noir de 23 ans, Wayne Williams, est arrêté pour le meurtre de deux hommes. C’est le suspect idéal. Et c’est lui qui sera jugé, puis condamné à la prison à vie pour le meurtre des vingt-huit enfants, sans aucune preuve tangible.

Quand James Baldwin, qui s’est toujours senti du côté des plus faibles, est invité à écrire un livre sur les meurtres de ces enfants, il accepte. Après une enquête menée sur place, quatre ans après les événements, Baldwin ne conclut ni à la culpabilité de Williams, ni à son innocence. L’essentiel est ailleurs.

Le drame d’Atlanta agit en effet à la manière d’un révélateur et montre la limite des conquêtes du mouvement des droits civiques. Baldwin décrit une société déchirée par la haine et la peur, par la hantise raciale.

Trente-cinq ans après sa première publication, ce texte n’a rien perdu de sa force ni de sa modernité. Ni, tragiquement, de son actualité.

Critique :
Entre 1979 et 1981, 28 enfants sont assassinés à Atlanta, Géorgie, dans le Sud profond des États-Unis.

Petites précisions importantes pour ce qui va suivre : tous étaient noirs et tous étaient issus de familles pauvres.

Ça va mieux situer les choses de connaître l’origine sociale et « raciale » de ces gamins (je n’aime pas le mot « racial » mais il prend tout son sens lorsqu’on lit le roman de Baldwin).

Si ces gamins avaient Blancs et issus d’une classe sociale moyenne ou élevée, les autorités auraient mis le paquet dès le premier disparu ou dès le premier corps sans vie retrouvé.

Ici, l’enquête piétine, on en parle très peu, jusqu’à ce qu’un homme Noir (Wayne Williams) soit arrêté. Il est accusé du meurtre de deux adultes et pourtant, on va lui coller l’assassinat de ces gamins sur le dos, alors qu’aucune preuve ne vient étayer cette accusation.

Le voici donc présumé coupable de 28 morts en plus… Sans qu’il y ait eu arrestation pour ce chef d’accusation. Sans qu’il y a ait des preuves concluantes qu’il ait assassiné ces 28 enfants. Un simulacre de procès aura lieu et le condamner « coupable » permettra de clore les dossiers et de les oublier ensuite. Bravo la justice…

Baldwin va utiliser cette affaire de meurtre et de simulacre de justice pour nous dresser un portrait peu flatteur de l’Amérique (qui est menteuse) et de la société Blanche qui la compose, qui prend les décisions, même si la ville d’Atlanta a un maire Noir. L’État est dirigé par des Blancs, le pays aussi.

La plume de Baldwin est trempée dans l’acide, il frappe dans les couilles de l’Amérique WASP (White Anglo-Saxon Protestant) qui se veut bien pensante, mais aussi dans celles de l’Europe. Il y met les formes mais certains auront besoin de glace posée sur les bijoux de famille pour atténuer la douleur.

Ce court roman/essai de 180 est bourré d’informations, de réflexions, d’Histoire et lorsqu’on arrive à la fin, on se retrouve un peu groggy tant on y a vu défiler de la misère, de la douleur, des peurs, du sang, de l’esclavage, Scarlett O’hara, de la ségrégation, des injustices…

L’intérêt du livre n’est pas tant de savoir si Wayne Williams est coupable ou pas, mais de voir comment la justice s’est arrangée avec les preuves, les témoignages, créant même un précédent dangereux.

Ce sera le fil rouge qui servira à Baldwin de faire un procès à charge contre l’Amérique, les Blancs, l’Europe, l’Angleterre et même la communauté Noire.

C’est un livre à lire et à relire, pour bien s’imprégner de tout ce que l’auteur écrit.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°37].