Trois mille chevaux vapeur : Antonin Varenne

Titre : Trois mille chevaux vapeur                                  big_5

Auteur : Antonin Varenne
Édition:  Albin Michel (2014)

Résumé :
Birmanie, 1852. Arthur Bowman, sergent le la Compagnie des Indes orientales est choisi pour accomplir une mission secrète durant la 2e guerre anglo-birmane. Mais l’expédition tourne mal et les hommes sont capturés et torturés pendant plusieurs mois. Seuls dix d’entre eux en sortiront vivants.

Londres, 1858. Alors qu’il se noie dans l’opium et l’alcool, luttant avec ses fantômes, Bowman découvre dans les égouts le cadavre d’un homme mutilé. La victime semble avoir subi les mêmes sévices que ceux qu’il a endurés dans la jungle birmane.

Persuadé que le coupable est l’un de ses anciens compagnons de captivité, Bowman décide de partir à sa recherche. Une quête qui s’achèvera douze ans plus tard, en 1864, sur les rives d’un autre continent.

À l’Ouest. Où une autre guerre a éclaté. Le chemin qui le mènera à la vérité sera aussi celui de sa rédemption.

Walden qui fait ses oreilles méchantes ?

Critique :
1852, Madras, Birmanie… Nous partîmes 15 mille, mais pas un prompt renfort, nous ne fûmes plus que dix élus à monter sur le Sea Runner. 30 en arrivant à la jonque qui devait nous mener en mission, mais elle s’échoua sur la berge…

Par mon commandement, mes hommes se mirent en joue et nous vainquîmes la jonque ennemie, mais deux autres survinrent. Prisonniers, nous ne fûmes que 10 à survivre aux tortures lorsqu’en 1853, les Birmans libérèrent les prisonniers britanniques dont nous faisions partie.

1858. Arthur Bowman est rentré depuis 5 ans à Londres, cassé, traumatisé, hanté par une armée de fantômes qu’il tente de noyer dans l’alcool. Surveillant à la brigade de la Tamise, il regarde la ville suffoquer sous l’odeur pestilentielle qui la ronge.

Les chaleurs des derniers mois ont fait descendre le niveau de la Tamise et les déchets s’y accumulent : merde, cadavres de bêtes en provenance des abattoirs et tutti quanti. Franchement, n’éditez jamais ce roman en odorama, on le fuirait tant ça y fouette dans ces passages !

« Fin juin, la température avait continué de grimper et la Tamise s’était épaissie au point de devenir une lente coulée de lave putride.

Les déchets des usines, déversés dans les mêmes égouts ou directement sur les berges, s’accumulaient en nappes noires et grasses. Les rejets des abattoirs flottaient à la surface du fleuve solidifié.

Des carcasses de vaches et de moutons, engluées dans la boue, passaient lentement devant le nouveau Parlement de Westminster.

Les pattes des squelettes pointaient en l’air comme sur un champs de bataille abandonné et des corbeaux venaient s’y percher.

Il fallait une demi-journée pour que les cornes d’un bœuf, à l’horizon du pont du Lambeth, passent sous les fenêtres de la Chambre des Lords et disparaissent sous le pont de Waterloo. On prétendait qu’à certains endroits on pouvait traverser le fleuve à pied.

Le 2 juillet, la chaleur fut sans égale et la ville tout entière recouverte par l’odeur d’un gigantesque cadavre ».

Londres crève, Londres pue, Londres à soif mais Londres survit !

« Si l’enfer avait une odeur, elle ne pouvait pas être différente de celle-là et l’idée faisait son chemin: Londres se changeait bel et bien en enfer, il y avait derrière cette peine divine une raison enfouie, un péché monstrueux ».

C’est un meurtre horrible qui va faire bouger l’ancien sergent Bowman de la torpeur dans laquelle il se complaisait : ce corps, comme passé à la moulinette, il est persuadé que c’est un de ses anciens hommes qui l’a torturé. Ils étaient dix à s’en être sorti…

Menant son enquête afin de retrouver les 9, il élimine les incapables, les décédés, le fou, l’emprisonné et le suicidé. Lorsque sa liste ne comporte plus que deux noms, il apprend qu’un est parti et que l’autre est pasteur.

Bowman n’hésitera pas à traverser l’océan à destination de l’Amérique pour suivre la piste de son homme lorsqu’il lira qu’un meurtre semblable à celui des égouts de Londres à eu lieu dans une ville américaine.

Là, on peut dire que ce roman vous fait vivre l’aventure avec un grand « A ». Un Triple « A » même : Aventure, Action, Amérique.

Réunissant un peu tous les genres, mélangeant le roman de guerre avec du polar historique et trempant le tout dans du western et de l’aventure intérieure, ce roman entre dans 7 de mes challenges littéraires.

Un superbe voyage sur trois continents, passant de la Birmanie à Londres puis New-York et ensuite sur les plaines désertiques de cette jeune nation en construction que sont les États-Unis. Le portrait n’est pas flatteur, mais il est réaliste.

— Les États-Unis ne sont pas une jeune nation, mais un commerce d’êtres humains florissant. Ceux qui débattent aujourd’hui à Washington de l’émancipation des esclaves sont les propriétaires des usines où travaillent ces femmes. Ce sont eux qui font tirer sur les ouvriers. Dans le Sud, un Blanc qui tue un Nègre ne va pas en prison, mais un Blanc qui aide un esclave en fuite ira moisir dans une cellule pendant longtemps. Les pauvres sont trop nombreux, on ne doit pas les laisser se réunir.

— Les Blancs ont inventé en Amérique un pays sans passé pour avoir une vie nouvelle. Mais cette terre a une mémoire. C’est pour ça qu’ils nous tuent [les indiens], pour l’effacer. Qu’est-ce que tu en penses ?
— Ce que j’en pense ? Que c’est la même saloperie partout où je suis allé.

L’écriture est magique, elle vous scotche aux pages qui défilent plus vite que le vapeur Persia sur l’océan, celui qui possède un moteur de trois mille chevaux vapeur et qui vous fait la traversée en 9 jours et quelques heures (sans croiser d’iceberg, lui).

Pas de bâillement, pas de décrochement de la mâchoire, pas de « Hé, c’est du chiqué » car tout est bien dosé, bien écrit, bien pensé, bien dosé et les personnages secondaires sont bien travaillés. Un pensée émue pour les Fitzpatrick.

L’aventure est une véritable épopée, vous traverserez les states sur votre mustang, suivant la piste sanglante du criminel, mangeant sur le pouce une tambouille de haricots ou de lard, bivouaquant à la belle étoile, chassant, dépeçant et buvant des les rivières, avant de vous saouler dans un bar quelconque.

Ce roman, c’est aussi des galops furieux durant des heures et des heures qui m’ont cassé le dos, mis les reins en compote et collé des hémorroïdes au cul tellement la selle était peu confortable et que mon Arthur Bowman cravachait comme un fou.

L’ex-sergent Bowman… un sacré mec ! Bougon, grognon, un meneur d’homme, pas un tendre, mais tout de même… sous sa carapace, là, bien au fond, il saura s’émouvoir. Et nous émouvoir de par ses blessures profondes dans l’âme.

Bowman, c’est un boxeur. Cent fois mis au tapis, cent fois il se relèvera et repartira au combat, encore plus enragé qu’avant. Jusqu’au K.O final, mais il ne renonce jamais.

— Pour votre malheur, Bowman, vous avez survécu à des choses qu’un homme normal n’aurait pas supportées. Vous auriez dû vous tuer depuis longtemps, mais si vous ne l’avez pas fait, c’est qu’il y a en vous quelque chose de plus fort que ce dont vous avez été victime.

La traque est intense, rude, il est seul avec Walden, son mustang, seul avec lui-même et ses fantômes. Seul avec ses armes et ses pensées noires. Seul sur la piste…

Un livre qui restera gravé dans ma mémoire, tel un mustang marqué au fer rouge sur la cuisse : à vie.

Un anti-héros avec qui j’ai voyagé sans m’ennuyer une seule seconde, un homme qui m’a ému, émerveillé, emballé et avec qui j’aurais encore fait un bout de chemin.

À tel point que ce matin, alors que je continuais mon roman sur la jeunesse de Sherlock Holmes à Pau entamé la veille (j’étais p 40) dans la foulée de « Trois mille chevaux vapeur »  je me suis dit « Mais pourquoi Bowman va-t-il à la biblio municipale ? Il n’y en a pas dans l’Ouest sauvage ! » quand je me suis souvenue que le roman était terminé et que j’étais dans un autre où les biblio municipales sont présentes.

C’est vous dire si Bowman m’a marqué ! Dommage que c’était son dernier coup d’archet… His Last Bow(man).

Réclamation : pourquoi, à un moment donné – p554 – ce roman se termine ?? L’auteur ne pouvait-il pas encore ajouter 200 pages juste pour mon plaisir personnel ? Quel est l’imbécile qui a inventé le mot « Fin » à des romans de cette trempe là ??

Un gros coup de cœur pour ce roman sombre, mais lumineux.

« Je ne crois pas au fond nous ayons lu trop de livres. Seulement nous vivons entourés de gens qui n’en n’ont pas lu assez, aussi incultes que cette terre. Si nous avons été naïfs, c’était en croyant des hommes d’affaires, plus qu’à nos idées ».

Challenge « Thrillers et polars » de Liliba (2014-2015), Challenge « Polar Historique » de Samlor (repris par Sharon), Challenge « I Love London II » de Maggie et Titine, Challenge « Victorien » chez Arieste, le « Challenge US » chez Noctembule, le Challenge « XIXème siècle » chez Netherfield Park, le « Challenge Ma PAL fond au soleil – 2ème édition » chez Métaphore,  « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur et « Ma Pedigree PAL – La PAL d’excellence ».

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Traitors Gate : Anne Perry [Charlotte et Thomas Pitt 15]

Titre : Traitors Gate                                             big_4
Auteur : Anne Perry

Édition :  10/18

Résumé :
Sir Arthur Desmond, mentor du commissaire Thomas Pitt, est retrouvé mort dans un club londonien. Accident ? Suicide ? Son fils n’y croit pas et demande à Thomas d’enquêter.

Pendant ce temps, au ministère des Colonies, un traître divulgue à l’Allemagne des informations sur la politique anglaise en Afrique.

Or, Desmond travaillait aux Affaires étrangères et avait porté des accusations contre le gouvernement au sujet des colonies. Les suspects : un groupe d’hommes très influents et fort soucieux de leur réputation.

C’est alors que le corps d’une aristocrate londonienne est découvert dans la Tamise…

Thomas Pitt et sa femme vont risquer leur vie dans cette intrigue qui mêle souvenirs, amitié et affaire d’État. C’est toute l’expansion de l’Empire qui est en jeu.

La  » reine  » du polar victorien nous entraîne de nouveau, avec jubilation, dans une époque dont elle connaît tous les secrets.

Critique : 
Avec l’auteur, on ne perd pas son temps en palabres inutiles durant des pages et des pages, mais on va directement au nœud du problème rapidement : Sir Arthur Desmond, mentor du commissaire Pitt, est mort et son décès est plus que suspect au yeux de son fils, Matthew.

Voilà pourquoi il demande à son ami Pitt d’enquêter sur ce qu’il pense être un assassinat et tant qu’il y est, il pourrait aussi trouver le responsable des fuites au Ministère des Colonies.

Parce que franchement, ça commence à bien faire ce petit rigolo qui passe des infos importantes sur l’Afrique aux Allemands ! Déjà que le climat entre les deux grandes puissances est délétère en ce qui concerne la politique coloniale Africaine. Manquerait plus qu’ils leur chouravent des futures colonies…

Voilà donc notre commissaire Pitt embarqué dans une enquête pas facile du tout : faut agir tout en diplomatie au Ministère des Colonies pour ne pas affoler le traître, enquêter en toute discrétion sur la mort de Sir Desmond car le « Cercle Intérieur », la puissante organisation, y est sans aucun doute mêlée et le supérieur du commissaire Pitt en fait partie.

Bref, c’est chaud boulette pour notre commissaire dégingandé. Mais je n’ai pas trop peur, je sais qu’il va arriver à démêler cette pelote de laine. Normal, il a un manteau aussi fripé que celui de l’inspecteur Columbo.

L’avantage, dans les romans de madame Perry, c’est que l’on en apprend plus sur les mœurs de l’époque victorienne. Pas vraiment sur la couleur des petits dessous affriolants ou sur les releveurs de seins ou de fesses que les dames portaient dans leurs lourdes jupes, mais plutôt sur la manière de penser des gens de l’époque, sur les différences flagrantes entre les classes sociales ou les droits et les non-droits des uns et autres.

– Si Christabel réussit, lorsque vous irez chez le dentiste ou à la banque, ou que vous ferez appel à un plombier ou à un architecte, vous aurez une chance de tomber sur une femme ! Et Dieu fasse que votre médecin ou votre pasteur n’en soit pas une !
Pitt demeura sans voix.
– Au-delà de l’incapacité émotionnelle, intellectuelle et physique des femmes à exercer ce genre de fonctions [celles des hommes], poursuivit Aylmer, il ne faut pas oublier que cela privera de leur travail des milliers d’hommes. Je vous l’ai dit, Christabel Thorne est une vraie révolutionnaire !
– Et… on la laisse faire ? s’étonna Pitt.
– Bien sûr que non ! Mais avez-vous déjà d’arrêter une femme vraiment déterminée ? N’importe quelle femme, veux-je dire, pas nécessairement Christabel Thorne.
Pitt pensa a Vespasia et sut exactement ce qu’Aymler voulait dire.

Ici, on parlera plus de l’Afrique et des colons anglais, allemands et… belges, que de thé et de scones. Ce sont tout ces petits détails politiques sur les colonies en Afrique qui m’ont fait adorer ce roman, bien plus porté sur la politique étrangère que les autres.

– Vraiment, les bénéfices seront énormes, pour un coût relativement bas, dit Chancellor.
– Pour nous, oui, fit Kreisler d’une voix sourde. Mais pour les Africains ?
– Pour eux aussi. Ils vont sortir de leur préhistoire pour entrer directement dans le XIXe siècle. [Chancellor]
– C’est bien ce que je pensais, fit Susannah [épouse de Chancellor], toujours songeuse. mais des transitions aussi brutales ne vont pas sans violence. Ces gens-là ne veulent peut-être pas d’un mode de vie que nous leur imposons sans leur demander leur avis.
– Ces gens-là ne savent pas ce que nous allons leur apporter, ironisa Chancellor. Ils ne peuvent donc pas avoir d’opinion.
– C’est bien ce que je pense : nous décidons pour eux, souligna Susannah. Je ne suis pas sûre que nous ayons le droit de faire cela.

Je dois dire que le roman à soulevé mon enthousiasme (à défaut de soulever les jupes des dames) et les 378 pages ont défilé sans que je les voie passer.

Pourtant, dans ce tome, Charlotte est moins présente dans l’enquête, pas de tea-party, pas d’Emily non plus, sa sœur. Non, nous avons une Charlotte un peu en retrait, sauf à la fin, où elle va cartonner.

Les deux enquêtes de Pitt se marient bien, un cadavre s’ajoute pour une 3ème enquête et j’ai été étonnée de la tournure des événements dans le final. L’auteur a varié les plaisirs.

Certes, pas de « trépidations » au sens propre de l’action, mais un roman plus profond sur la politique de colonisation et ses multiples dérives. Et Dieu sait qu’elles furent nombreuses.

Des personnages attachants et des crocs-en-jambes finaux qui ne furent pas pour me déplaire ! Un vrai plaisir de lecture.

PS : J’ai posté ce billet avec 5 jours d’avance pour la LC de mai chez Bianca, parce que la dernière fois, j’avais quelques jours de retard et Bianca m’a durement punie : 20 coups de fouet (oh ouiiii) et l’intégrale Harlequin à lire !

Lu dans le cadre du Challenge « Thrillers et polars » de Liliba (2013-2014), du Challenge « Polar Historique » de Samlor (repris par Sharon), du Challenge « I Love London II » de Maggie et Titine, de l’Objectif « PAL Noire à Zéro » de George et « Vingt Mille Lieues Sous Mes Étagères » by The Cannibal Lecteur, du Challenge « Victorien » chez Arieste, du Challenge « XIXème siècle » chez Netherfield Park et, last but not leaste, d’une LC chezBianca.

Le dernier Lapon : Olivier Truc [Enquêteurs Klemet et Nina 1]

Titre : Le dernier Lapon                                        big_4-5

Auteur : Olivier Truc
Édition : Métailié (2012)

Résumé :
L’hiver est froid et dur en Laponie. À Kautokeino, un grand village sami au milieu de la toundra, au centre culturel, on se prépare à montrer un tambour de chaman que vient de donner un scientifique français, compagnon de Paul-Emile Victor. C’est un événement dans le village.

Dans la nuit le tambour est volé. On soupçonne les fondamentalistes protestants laestadiens : ils ont dans le passé détruit de nombreux tambours pour combattre le paganisme. Puis on pense que ce sont les indépendantistes sami qui ont fait le coup pour faire parler d’eux.

La mort d’un éleveur de rennes n’arrange rien à l’affaire. Deux enquêteurs de la police des rennes, Klemet Nango, le sami, et son équipière Nina Nansen, fraîchement émoulue de l’école de police, sont persuadés que les deux affaires sont liées.

Mais à Kautokeino on n’aime pas remuer les vieilles histoires et ils sont renvoyés à leurs courses sur leurs scooters des neiges à travers l’immensité glacée de la Laponie, et à la pacification des éternelles querelles entre éleveurs de rennes dont les troupeaux se mélangent.

Petit Plus : Dans une atmosphère à la Fargo, au milieu d’un paysage incroyable, des personnages attachants et forts nous plongent aux limites de l’hyper-modernité et de la tradition d’un peuple luttant pour sa survie culturelle.

Un thriller magnifique et prenant, écrit par un auteur au style direct et vigoureux, qui connaît bien la région dont il parle.

C’était la journée la plus extraordinaire de l’année, celle qui portait tous les espoirs de l’humanité. Demain, le soleil allait renaître. Depuis 40 jours, les femmes et les hommes survivaient en courbant l’âme, privés de leur source de vie.

Critique : 
Après les steppes de Mongolie (Yeruldelgger), j’ai mis le cap sur la Laponie, ses hivers où les températures avoisinent les -30/40°, sa neige, ses nuits sans fin et ses minuscules heures d’ensoleillement car, je vous le donne en mille, l’action du roman se déroulait au mois de janvier.

Point de vue lumière en janvier, nous n’avons pas été gâté.

Mardi 11 janvier. Lever du soleil: 11h14; coucher du soleil: 11h41. 27 minutes d’ensoleillement.
La température était un peu plus clémente, avec un léger moins vingt. Mais le froid était mordant à cause du petit vent qui soufflait.

Ici, les nuits étaient longues… Des nuits aussi sombres que l’enquête à laquelle se sont retrouvés confrontés notre police des rennes.

Nous sommes à Kautokeino. Quel rapport peut-il y avoir entre un ancien tambour sami qui a été volé à même sa caisse d’emballage et la mort d’un éleveur de rennes ? À priori, aucun rapport… Pourtant, les voici confronté à un vol et à la mort de Mattis Labba, retrouvé poignardé près son guppi (sa cabane). Comble de l’ironie, ses oreilles ont été tranchées.

Klemet Nango de la police des rennes – unique flic sami de la ville – et Nina Nansen, sa nouvelle coéquipière toute fraichement issue de l’école de police du sud de la Norvège, vont devoir dénouer ce sac de nœud le plus vite possible : le vol du tambour fait gronder une partie de la populace car il a une grande valeur.

« Pendant des décennies, les pasteurs suédois, danois et norvégiens nous ont pourchassés pour confisquer et brûler les tambours des chamans. Ça leur faisait peur. Pensez donc, on pouvait parler avec les morts ou guérir. Ils en ont brûlé des centaines, des tambours. Il en reste à peine plus d’une cinquantaine dans le monde, dans des musées à Stockholm ou ailleurs en Europe. Et même chez des collectionneurs. Mais aucun chez nous, sur notre propre terre. Incroyable non ! ? Et là, enfin, ce premier tambour était revenu. Et on le vole ? C’est de la provocation ! »

« Pendant des décennies, les pasteurs suédois, danois ou norvégiens nous ont pourchassés pour confisquer et brûler les tambours des chamans. Ça leur faisait peur. Pensez donc, on pouvait parler avec les morts ou guérir. Ils en ont brûlé des centaines, des tambours ».

Sur fond de tension entre les samis – peuple originaire de Laponie, minoritaire – et une partie de la population norvégienne qui en a marre des privilèges que leur gouvernement leur accorde, nos deux policiers auront du renne sur la planche !

Roman assez noir,  non pas en raison du meurtre ou de la courte durée d’ensoleillement mais de par l’Histoire de la Laponie qui est abordée ici.

Entre les « gentils » colonisateurs qui voulaient toutes les richesses de la région et ont pris la population sami pour corvéable et tuable à souhait, avec les « gentils » évangélisateurs protestants qui leur ont fait renier leurs rites et leur religion, sans omettre les norvégiens qui ont scolarisés les enfants sami, leur interdisant de dire un seul mot dans leur langue d’origine, on ne peut pas dire que le lecteur a eu le loisir de regarder le soleil se lever après quelques mois de nuit noire. On en prend plein la gueule !

« Là où ils voyaient des mines et ce qu’ils appelaient le progrès, les éleveurs voyaient autre chose. Ils voyaient des routes qui couperaient leurs pâturages, des camions qui effraieraient leurs rennes, des accidents lorsque les animaux devraient traverser les routes ».

Si vous aimez les récits dopés au Red Bull, passez votre route car ici, le rythme est lent, tout en étant bien fourni car je n’ai pas eu un instant d’ennui ou le petit bâillement.

L’écriture est agréable à suivre, riche, envoutante, les pages défilaient sans que j’ai l’impression du temps qui passait.

Le récit, c’est un peu comme les pièces éparses d’un puzzle : au départ, tout est flou, mélangé, on ne voit pas à quoi on a affaire, ensuite, à force d’assembler des pièces, l’image se met peu à peu en place et de flou, on passe à quelque chose qui prend doucement forme, jusqu’à ce que les dernières pièces vous révèlent une trame complexe.

Les personnages sont attachants : Klemet, le flic taiseux, l’air blasé, sombre et sa jeune collègue toute fraiche, remplie d’idéaux et de soif de justice, en passant par Aslak, éleveur de rennes à l’ancienne, un personnage fort qui m’a profondément émue.

Aslak ne connaissait pas la peur. Si on le lui avait demandé, il aurait regardé sans comprendre. Mattis lui avait posé la question une fois. Il ne voyait pas ce qu’il voulait dire. La peur ? Aslak n’aimait pas les questions qui n’avaient pas de sens. On pouvait lui demander s’il avait faim, s’il avait sommeil, s’il avait froid. Pas s’il avait peur. Aslak savait ce qu’il devait savoir. La peur ne lui servait à rien. Alors il l’ignorait.

Dommage que les méchants soient affichés clairement d’entrée de jeu, même si j’ai eu tout de même des surprises.

Bref, le mélange de tous les ingrédients donnent une bonne soupe bien nourrissante, qui nous réchauffe malgré le froid et les engelures que j’ai récoltée à force de me coltiner sur des scooter des neiges avec nos policiers. J’ai eu du mal à déposer le roman une fois que j’ai eu fini… Il était profond.

« Tu vois, ces montagnes, elles se respectent les unes les autres. Aucune n’essaye de monter plus haut que l’autre pour lui faire de l’ombre ou pour la cacher ou pour lui dire qu’elle est plus belle…Les hommes devraient faire comme les montagnes ».

– Les Sami ont-ils des coutumes si différentes des scandinaves ? Il existerait des rites aussi sauvages chez les Sami ? Ils me donnaient pourtant l’impression d’être excessivement pacifiques.
– Ils le sont. En général. Cela m’étonne même qu’aucun d’entre eux ne t’ait encore dit que le mot guerre n’existait pas en langue sami.

Challenge « Thrillers et polars » de Liliba (2013-2014) et Lire « À Tous Prix » chez Asphodèle (Prix Quai du Polar 2013 et Prix Mystère de la Critique 2013).