Un Gentleman à Moscou : Amor Towles

Titre : Un Gentleman à Moscou

Auteur : Amor Towles
Édition : Fayard Littérature étrangère (22/08/2018)
Édition Originale : A gentleman in Moscow
Traducteur : Nathalie Cunnington

Résumé :
Au début des années 1920, le comte Alexandre Illitch Rostov, aristocrate impénitent, est condamné par un tribunal bolchévique à vivre en résidence surveillée dans le luxueux hôtel Metropol de Moscou, où le comte a ses habitudes, à quelques encablures du Kremlin.

Acceptant joyeusement son sort, le comte Rostov hante les couloirs, salons feutrés, restaurants et salles de réception de l’hôtel, et noue des liens avec le personnel de sa prison dorée – officiant bientôt comme serveur au prestigieux restaurant Boyarski –, des diplomates étrangers de passage – dont le comte sait obtenir les confidences à force de charme, d’esprit, et de vodka –, une belle actrice inaccessible – ou presque ­–, et côtoie les nouveaux maîtres de la Russie.

Mais, plus que toute autre, c’est sa rencontre avec Nina, une fillette de neuf ans, qui bouleverse le cours de sa vie bien réglée au Metropol.

Trois décennies durant, le comte vit nombre d’aventures retranché derrière les grandes baies vitrées du Metropol, microcosme où se rejouent les bouleversements la Russie soviétique.

Critique :
Ceux qui me suivent depuis longtemps savent que j’ai deux amours, en ce qui concerne les pays : l’Angleterre et la Russie…

Alors, quand on propose chez Net Galley un roman qui se déroule en Russie et qui commence dans les années 20, moi, je ne me sens plus et je cours partout comme un jeune chien fou.

Imaginez-vous assigné à résidence parce que vous êtes ce que l’on appelle un ci-devant, c’est-à-dire un aristo. La révolution a eu lieu et les comte et autres ducs ne sont plus les bienvenus dans ce pays qui assassina son Tsar et sa famille.

Vous me direz qu’assigné à résidence dans un hôtel de luxe, il y a pire, malgré tout, la cage n’est pas si dorée qu’on le penserait car il a dû quitter sa suite pour aller vivre dans les combles, qu’il aménage du mieux qu’il peut.

On pourrait croire qu’avec un postulat pareil, le roman va être emmerdant au possible vu que le personnage principal ne peut pas mettre un pied dehors.

Détrompez-vous bien ! Car non seulement on ne va pas s’embêter une minute, mais en plus, au milieu de son palace, le comte Alexandre Illitch Rostov, grâce à la presse ou à diverses rencontres marquantes, va voir défiler les grands changements de la Russie et grâce à sa connaissance, il nous contera une partie son Histoire et de sa jeunesse à lui, agrémentée de moult anecdotes intéressantes.

Le comte est un personnage des plus attachants, raffiné, élégant, cultivé, ayant une grande connaissance des vins, bref, un gentleman jusqu’au bout de la moustache, lui qui accepta la sentence de bonne grâce, se liant d’amitié avec le personnel et arpentant les multiples endroits cachés de ce palace qui verra se succéder trois décennies de grands changements politiques.

Fin observateur de la société, notre comte, du restaurant select qu’est le Boyarski, au bar ou dans les salons raffinés du Metropol, notre homme ne perdra pas une miette de l’évolution de son pays, et nous non plus.

Le ton légèrement décalé du narrateur ajoutera une touche d’humour lorsque c’est nécessaire et nous fera un arrêt sur image avant de rembobiner l’histoire pour nous expliquer ce que nous avons loupé, ce qui rend le récit dynamique et fait de nous des voyeurs de la petite histoire dans la grande.

Si le personnage du comte Alexandre est réussi, il en est de même pour tout ceux qui peuplent ce roman qui serait jubilatoire si l’Histoire du pays n’était pas aussi sombre. Malgré tout, l’auteur arrive à nous la restituer avec justesse mais aussi avec une pointe de désinvolture, sans pour autant tomber dans le n’importe quoi ou l’irrespect.

Ce roman, c’est une friandise qui se déguste en croquant dedans ou en la laissant fondre dans la bouche pour la savourer le plus lentement possible.

C’est un bonbon qui sait se faire doux mais possède des pointes acidulées car c’est tout de même une partie de l’Histoire de la Russie qui se déroule en coulisses, et nous savons qu’elle fut loin d’être un long fleuve tranquille.

C’est un roman qui se savoure et qui, en un peu plus de 500 pages, vous donne un bel aperçu de la Russie sans que vous mettiez un pied hors d’un hôtel de luxe.

Une petite pépite que j’ai savourée avec plaisir et pour ça, je remercie vivement l’éditeur et Net Galley de m’avoir accordé le privilège de le recevoir.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019) et le RAT de l’Épouvante chez Chroniques Littéraires – Automne, plaid et cocooning (315/576 pages).

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Ce qui désirait arriver : Leonardo Padura [LC avec Rachel]

Titre : Ce qui désirait arriver

Auteur : Leonardo Padura
Édition : Métailié (06/05/2016)
Édition Originale : Aquello estaba deseando ocurrir (2015)
Traducteur : Elena Zayas

Résumé :
En quelques mots, on y est. Cuba, La Havane, comme un regret sans fond, comme la musique d’un vieux boléro. Un doigt de rhum Carta Blanca (quand il en reste), soleil de plomb, solitude. Magie des décors qui n’ont pas besoin de description, ou si peu.

Les héros de Padura sont des tendres ; ils se heurtent à la société, au destin, au temps qui passe ; à ce désir qu’ont les choses, souvent, d’arriver contre notre gré, sans nous consulter. Ainsi, les toits qui s’effondrent, les pénuries de rhum, le départ intempestif d’êtres aimés.

On trouve de tout dans ce recueil de nouvelles, amours bêtement gâchées, soldat en fin de mission à Luanda, archange noir, nuits torrides, jeunes gens désœuvrés, fonctionnaires désabusés, souvenirs cuisants…

On trouve surtout le sel des romans de Leonardo Padura, sa marque de fabrique : l’humanité qui irradie à chaque ligne, la nostalgie des vies qu’on ne vit pas, et l’art suprême de nous plonger dans une île qu’on emporte toujours avec soi.

Critique :
Caramba, encore raté !

Je pense qu’il ne me reste plus qu’à aller me noyer dans la baignoire à mojitos d’Anne-Ju pour oublier cette nouvelle défaite avec Leonardo Padura.

Zut alors, moi qui voulais conclure avec lui, moi qui rêvais de ressentir ce que deux copinautes avaient ressenti en lisant ses romans, et bien, c’est loupé !

Ce n’était pas la première fois avec lui et notre premier essai n’avait pas été concluant.

Je ne dirais pas que j’avais regardé le plafond et pensé à mes factures, mais j’avais été soulagée d’arriver à la fin de notre petite affaire, pas vraiment enchantée de ce que l’auteur m’avait montré durant l’exercice.

Puis les copinautes m’ont dit que puisque j’étais tombée de cheval, je devais remonter en selle au plus vite, mais en choisissant un autre bourrin que ceux de la quadrilogie des saisons.

Une fois de plus, donc, je me suis retrouvée avec Padura, choisissant, pour cette remontée en selle, un recueil de nouvelles. Pas folle la guêpe, les nouvelles, c’est court et si on n’en aime pas une, on peut zapper vers la suivante.

Une fois de plus, j’ai admiré les mouches au plafond, pas conquise par son style, sa prose, ses personnages.

Je mentirais en disant que je n’ai pas apprécié au moins deux nouvelles : « La porte d’Alcalá » et « La mort heureuse d’Alborada Almanza » qui étaient agréables à lire et ne m’ont pas endormies comme les autres (autres que j’ai fini par abandonner, entre nous).

Dommage, parce que j’aurais aimé partir à la découverte du Cuba sombre avec l’auteur, en apprendre plus sur la vie au pays du cigare à Fidel et de l’embargo américain à cause de baies qu’on aurait donné aux cochons…

Heureusement, l’auteur n’est pas avare d’explications et dans les cinq nouvelles que j’ai lues, j’ai déjà eu un aperçu de la vie peu glorieuse et misérable que vivent les cubains.

Au vu de ces deux échecs cuisants avec le sieur Leonardo Padura, je ne retenterai sans doute pas l’expérience, bien qu’on m’ait dit le plus grand bien de « Hérétiques ».

Je suis venue, je l’ai lu et ça n’a pas conclu !

LC avec Rachel, grande amatrice de Padura.

 

Passé parfait – Les quatre saisons 1 : Leonardo Padura

Titre : Passé parfait – Inspecteur Mario Conde 1 [Les quatre saisons 1]

Auteur : Leonardo Padura
Édition : Points (07/05/2008)
Édition Originale : Pasado perfecto (1991)
Traducteur : Caroline Lepage

Résumé :
La Havane. Hiver 1989. Le lieutenant Mario Conde est chargé d’enquêter sur la mystérieuse disparition du directeur d’une grande entreprise.

Rafael Morin était étudiant avec Mario Conde, il était beau, brillant, et il a épousé Tamara, le grand amour de Mario.

Le lieutenant Conde s’engage dans une double recherche sur son passé et sur le disparu.

Dans ce premier roman de la tétralogie Les Quatre Saisons, Leonardo Padura présente ses personnages : le Vieux, commissaire et grand fumeur de cigares, Carlos El Flaco, l’ami d’enfance, vétéran des guerres d’Angola cloué dans son fauteuil roulant, Josefina la cuisinière qui crée des banquets avec rien, et tout le petit monde d’un quartier populaire de La Havane autour de Mario Conde, le flic amateur de rhum et de littérature, le représentant de la génération « cachée », celle dont la lucidité mesure cruellement les échecs des utopies.

Critique :
Cuba… La Havane, le paradis du cigare (les mauvaises langues diront que Bill Clinton aimait qu’on lui fume le Havane). Cuba, pays de Fidel Castro et pays sous embargo.

Découvrir les enquêtes de l’inspecteur Mario Conde faisait aussi partie de mes petits challenges personnels car j’aime varier mes plaisirs policier et voyager afin de découvrir des endroits moins connus.

La grosse question sera : est-ce que je reviendrai à La Havane ?

Pas sûr… Autant Mario Conde aime la littérature, le rhum et la bonne cuisine, tout comme moi, je ne pense pas que je referai une virée avec lui, ou alors, juste pour lui donner une seconde chance parce que mes impressions après cette lecture sont mitigées.

♫ Quatre consonnes et trois voyelles c’est le prénom de Raphaël, ♪ Je le murmure à mon oreille et chaque lettre m’émerveille, ♫ 

Sorry, mais lorsqu’on entend les gens parler de Rafael, on pense à la chanson de Carla Bruni tant ce type pue le premier de la classe, le mec à qui tout réussi, le mec intelligent, gentil, formidable, en tant que collègue ou mari…

Par contre, du côté de Mario Conde, il est super jaloux de lui, il l’a envié et a rêvé de lui péter sa petite gueule d’amour. On pourrait le suspecter d’être partial sur cette enquête.

Là où le bât a blessé, c’est que l’enquête sur la disparition de Rafael Morin, ancien de l’école de Conde, est assez poussive, lente, et m’a donné l’envie de sauter des pages au lieu d’aller m’accouder au bar et de m’envoyer de whisky Ballentine avec l’inspecteur atypique et Tamara, la somptueuse l’épouse du Rafael, celle pour qui Conde se branle encore le manche tout en pensant à sa poitrine et au reste.

Au départ, j’ai apprécié tous les retours en arrière dans la vie de Mario Conde, suivre ses souvenirs d’école, de sa vie d’enfant, d’ado, ses débuts dans la police, l’embargo du pays, suivre sa vie après le boulot, ses amis, la bouffe chez la maman de son meilleur ami, mais au bout d’un moment, j’ai eu l’impression que l’enquête tournait en rond et que ça n’avançait pas, et donc, j’ai un peu perdu le fil et sauté des pages.

Une enquête, qui, dans son final, sera fort classique, si pas banale, tant ce problème là est vieux comme le monde.

Alors, je ne sais pas si je reviendrai à La Havane (♫ Dans un grand Boeing bleu de mer ♫) pour boire un verre de rhum avec Mario Conde, l’inspecteur un peu fracassé, car des policier cassé, la littérature en regorge et ma PAL aussi.

Peut-être lui laisserai-je une seconde chance, juste pour voir La Havane au printemps après l’avoir découverte en hiver.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2017-2018) et le Mois du polar (Février 2018) chez Sharon.

Le Pavillon des cancéreux : Alexandre Soljenitsyne

Titre : Le Pavillon des cancéreux

Auteur : Alexandre Soljenitsyne
Édition : Presse Pocket (2005)

Résumé :
En 1955, au début de la déstalinisation, Alexandre Soljenitsyne est exilé dans un village du Kazakhstan après huit ans de goulag.

Il apprend alors qu’il est atteint d’un mal inexorable dont le seul nom est un objet de terreur. Miraculeusement épargné, il entreprendra quelques années plus tard le récit de cette expérience.

Au « pavillon des cancéreux », quelques hommes, alités, souffrent d’un mal que l’on dit incurable. Bien que voisins de lit, Roussanov et Kostoglotov ne se parlent pas.

Pour l’un, haut fonctionnaire, la réussite sociale vaut bien quelques concessions.

Pour l’autre, Kostoglotov, seule compte la dignité humaine.

Pour ces êtres en sursis, mais également pour Zoé la naïve, Assia la sensuelle, Vadim le passionné, c’est le sens même de leur vie qui devient le véritable enjeu de leur lutte contre la mort. Une œuvre de vérité.

Critique : 
Il est des chroniques plus difficile à écrire que d’autres parce qu’on ne sait pas vraiment par quel bout commencer, ni comment l’introduire.

Un peu comme un œuf qu’une poule aurait du mal à pondre tant la lecture fut longue, dure, intensive, mélangeant des tas d’émotions qu’à la fin, on termine un peu saoule. Et devant sa page blanche.

Éliminons déjà le caillou dans la chaussure, perçons l’abcès de suite : j’avais pris plus de plaisir dans « Une journée d’Ivan Denissovitch » mais les deux romans ne sont pas comparables au niveau du nombre de pages (700 ici).

Pourtant, dans cet hôpital qui soigne les cancéreux, nous avons ici aussi un large panel de la société russe dans toute sa splendeur.

Paul Roussanov est un crétin fini (dans le sens de veule et méprisant) qui s’insurge qu’une tumeur ait osé s’en prendre à lui, cadre zélé du parti communiste ! Non mais… Il est exigeant, s’insurge qu’on ne l’ait pas encore examiné après 18h et menace toujours de porter plainte.

Face à lui, Kostoglotov, un relégué qui a vécu les purges staliniennes, les camps du goulag et la guerre. Un personnage que j’ai mis du temps à cerner…

Nous avons aussi, pour équilibrer le bateau, le bienveillant Sigbatov, condamné à se faire emporter par sa maladie, le cynique Pouddouïev, un moribond désœuvré… Chaly qui boit de la vodka,

Sans oublier l’étrange Chouloubine, qui  contemple la salle, silencieux. Du côté des médecins, on a la dévouée Lioudmila Dontsova, Vera Kornilievna Gangart dont la vie se résume à son travail, le serein Léonidovitch, le chirurgien respecté, et Zoé, l’impudente et naïve infirmière.

Dans cet espèce de huis-clos où toutes ces personnes sont obligées de cohabiter, malgré leurs différences de statut social (le Roussanov a refusé le pyjama de l’hosto et a amené le sien), vous n’échapperez pas aux méthodes de soin de l’époque – déjà des rayons, oui ! – ni aux regards des médecins sur ce crabe qu’ils tentaient déjà d’enrayer à l’époque.

L’époque, parlons-en, tien ! Elle n’est pas de tout repos non plus… 1955, Staline est out, mort et embaumé, et le pays est dans une phase de déstalinisation, ce qui n’arrange rien.

La maladie, par contre, les met égaux, se fichant pas mal qu’ils soient ancien prisonnier ou cadre du parti ! Là, c’est égalité. Et la maladie vous montre aussi une part peu connue des gens malades. Pas toujours la meilleure chez certains.

— Et pourquoi lire ? Pourquoi, si on doit tous crever bientôt ?
La balafre de « Grandegueule » frémit.
— C’est justement parce qu’on doit tous crever qu’il faut se dépêcher. Tiens, prends.

Malgré le fait que j’ai aimé découvrir ce petit monde qui souffre, qui espère, qui partage, qui se chamaille, qui perdent courage, qui se battent, j’ai souffert de certaines longueurs dans le roman au point que j’ai sauté des lignes.

Problème aussi, le nom des personnages qui changent souvent, étant appelé selon un nom et ensuite un autre… ça n’aide pas ! Lioudmila Afanassievna alias Dontsova, par exemple ou Paul Nikolaievitch qui est ensuite appelé Roussanov ou Paul Nikolaievitch Roussanov. Bon, lui, vu son caractère de chien, il était reconnaissable.

Soljenitsyne a été soigné dans un pavillon pour cancéreux et il a connu le goulag… Kostoglotov devait lui ressembler un peu. Un homme qui a connu l’horreur dans la vie et qui malgré tout, avance encore et toujours. J’ai aimé le personnage.

C’est un roman sombre, qui vous parle de ce régime qui oubliait sciemment ses membres les plus faibles et qui se complaisait dans ses odieuses certitudes.

Nizamoutdine Bakhramovitch avait aussi insisté pour que l’on ne gardât pas les malades condamnés. Leur mort devait survenir, autant que possible, hors de l’hôpital; cela libérerait de nouveaux lits, épargnerait un spectacle pénible aux malades qui restaient et améliorerait les statistiques, ces malades étant rayé non pour raison de décès, mais avec mention : « État aggravé. »

Un roman qui vous ouvrira tout grand les portes de la souffrance humaine…

Cela faisait six mois que je souffrais comme un martyr, j’en étais arrivé le dernier mois à ne plus pouvoir rester ni couché, ni assis, ni debout sans avoir mal, je ne dormais plus que quelques minutes par vingt-quatre heures, eh bien, tout de même, j’avais eu le temps de réfléchir ! Cet automne-là, j’ai appris que l’homme peut franchir le trait qui le sépare de la mort alors que son corps est encore vivant. Il y a encore en vous, quelque part, du sang qui coule mais, psychologiquement, vous êtes déjà passé par la préparation qui précède la mort. Et vous avez déjà vécu la mort elle-même.

Un roman qui vous fera découvrir la Russie du 20ème siècle, celle de tous les excès, sa grandeur, ses injustices et l’amour énorme que portent ses habitants à leur chère patrie.

Un roman où il ne faut pas vraiment chercher un récit, une histoire, du suspense, car vous êtes juste face à un panel de patients et des médecins qui sont confrontés à la maladie et au manque de place dans cet hôpital de Tachkent

Un roman sombre, un roman qui dénonce un régime, un roman humaniste aussi, qui met en avant la capacité de l’humain à s’inscrire dans son destin. Ou pas.

Challenge « Myself II » par Près de la Plume… Au coin du feu et le « Pavé de l’Été » chez Sur Mes Brizées.

CHALLENGE - Pavé de l'été 2015

Le Village : Smith Dan

Titre : Le Village                                                                      big_5

Auteur : Smith Dan
Édition : Le Cherche midi (2014)

Résumé :
En 1930, dans le village ukrainien de Vyriv. Luka, vétéran de la guerre de Crimée et ses deux fils recueillent un homme inconscient qu’ils trouvent dans la steppe enneigée.

Dans son traîneau gisent deux corps d’enfants atrocement mutilés. La panique s’empare des villageois…

Lorsque Luka revient au village, les habitants s’affolent. Avec l’arrivée au pouvoir de Staline, la paranoïa règne.

Dans cette petite communauté jusqu’ici préservée, tout le monde craint l’arrivée de l’Armée rouge et des activistes. La venue de cet étranger n’annonce-t-elle pas un péril plus grave encore ?

Luka n’aurait-il pas fait entrer un monstre dans le village, un assassin d’enfants, l’incarnation du mal ?

Critique : 
Ce livre, à peine était-il paru que je l’ai voulu… Sans trop tarder, je l’ai lu et me voici sur le cul ! Mon plaisir de lecture est repu.

S’il y a une chose que j’apprécie, dans un roman, c’est que l’auteur me surprenne, qu’il emprunte des sentiers auxquels je ne pensais pas, auxquels je ne m’attendaient pas.

Pari réussi tant j’ai été surprise de la tournure que le récit prendra, partant dans une direction inattendue, m’entraînant dans l’immensité enneigée de la steppe et me tordant le cœur dans tous les sens.

L’avantage de n’avoir lu qu’un résumé succint m’a permis d’en savoir le moins possible sur le roman et j’ai gardé intacte ma virginité (littéraire, bien entendu).

Déjà, l’environnement me plaisait : Ukraine, 1930, un petit village perdu au fin fond du fin fond du trou du cul du monde. Ici, on vit chichement avec les quelques maigres possessions que l’on possède. J’avoue avoir un faible pour les récits se passant en Russie où dans ses alentours.

Le côté politique très présent est un autre argument qui m’a plu… Nos villageois vivent dans la crainte que l’on vienne tout leur confisquer.

Avec ce postulat de départ, je m’attendais à un huis clos tournant autour du fait que Luka, personnage principal et auteur du récit, avait fait entrer dans le village un homme grièvement blessé qui cachait sur son traineau  les cadavres de deux enfants dont un était atrocement mutilé.

Huis clos il y aura, mais l’auteur, dans un récit flamboyant, nous entraînera ensuite bien plu loin, dans une aventure où les épais manteaux sont de mises, les gants et la chapka aussi.

Accrochez-vous, vous allez vivre quelques heures angoissante de lecture qui vont vous transporter dans une époque fort sombre de par son contexte politique.

Le suspense présent dans ce livre est à couper au couteau tellement il est épais, dense, prenant.

Ici, la nature est tout sauf clémente et elle a façonné les gens à son image. Ici, il n’y a pas de faible femme, elle ont toutes endurées plus qu’il n’en faut dans leur courte vie de misère : guerre, révolution, famine, perte des proches…

Le personnage de Luka est d’un réalisme à couper le souffle, oscillant entre une humanité rare, une perception de la vie très forte, mais n’hésitant pas aussi à basculer du côté obscur de la Force.

Luka, c’est un vétéran de la guerre, tuer, ce fut son métier, il s’il doit le refaire afin de préserver sa famille, il le refera sans aucun état d’âme.

Tous les autres qui gravitent autour de lui sont aussi empreints d’une réalité rarement atteinte dans un roman. Ils sont travaillés, profonds, sans jamais être tout bon ou tout méchant.

Même les hommes bien peuvent faire le mal et a contrario, même les hommes méchants peuvent faire le bien.

Ce que tu as commis un jour parce que tu étais soldat et que tu obéissais aux ordres, c’est ce que tu me reproches aujourd’hui de commettre, moi qui suis un soldat et qui obéit aux ordres… C’est sadique mais cela décrit bien ce qui se passe depuis toujours : on reproche aux autres de faire ce que, un jour, nous leur avons fait.

Le contexte social du livre en fait un roman noir et comme je vous le disais plus haut, l’aspect politique est fort présent avec le communisme et toute la puissance de son illogisme puisque l’on prend à des pauvres gens leurs maigres biens, leurs maigres provisions pour l’hiver, pour les donner – sois-disant – à la collectivité et à ceux qui n’ont rien… Imbécilité et mauvaise foi, quand vous nous tenez.

Le roman nous parlera aussi de la chasse aux koulaks, ces paysans supposés êtres riches parce qu’ils possédaient un lopin de terre, une vache et deux poules.

Si on feuillette un peu la pages de l’Histoire, on ne peut qu’être glacé d’effroi devant la « collectivisation » des terres mise en place par Staline, de 1929 à 1933. Là, nous sommes en plein dedans et on imagine les horreurs durant la lecture.

À un moment donné, j’ai tiqué parce que l’auteur prenait un raccourci qui ne collait pas avec son talent. Le diable se cache toujours dans les détails et Sherlock Holmes n’aurait pas mieux déduit que moi puisque j’avais compris. Là, l’auteur ne m’a pas surpris mais a confirmé son talent pour les fausses pistes, le coquin !

Oui, c’est un véritable coup de cœur, ce livre.

Des personnages charismatiques oscillant souvent entre leurs côtés humaniste et leur part sombre qui peut faire d’eux des assassins qui n’ont pas de remords; un récit à la fois humain et barbare, la frontière étant ténue entre les deux, elle aussi; de la fraternité côtoyant de l’égoïsme pur et dur dicté par les aléas de la vie ou de la nature; des paysages enneigés à couper le souffle; un froid glacial, mordant, piquant; de la chaleur humaine, parfois distillé par des bourreaux.

Ici, rien n’est ni tout blanc ni tout noir, mais entre gris clair et gris foncé.

C’est tout ça, ce roman… avec des larmes et du sang.

Un grand moment de lecture et un déchirement de devoir quitter ces hommes et ces femmes, souvent rudes, mais possédant un cœur.

Challenge « Thrillers et polars » de Canel (2014-2015), le Challenge « Polar Historique » de Sharon et le « Challenge US » chez Noctembule.

Les impliqués : Zygmunt Miłoszewski [Teodor Szacki 1]

Titre : Les impliqués                                                  big_4-5

Auteur : Zygmunt Miloszewski
Édition : Mirobole (2013)

Résumé :
Un dimanche matin, au milieu d’une session de thérapie collective organisée dans un ancien monastère de Varsovie, l’un des participants est retrouvé mort, une broche à rôtir plantée dans l’œil.

L’affaire est prise en main par le procureur Teodore Szacki. Las de la routine bureaucratique et de son mariage sans relief, Sazcki ne sait même plus si son quotidien l’épuise ou l’ennuie. Il veut du changement, et cette affaire dépassera ses espérances.

Cette méthode de la constellation familiale, par exemple, une psychothérapie peu conventionnelle basée sur les mises en scène… Son pouvoir semble effrayant. L’un des participants à cette session se serait-il laissé absorber par son rôle au point de commettre un meurtre ? Ou faut-il chercher plus loin, avant même la chute du communisme ?

Zygmunt Miloszewski signe un polar impressionnant, où s’affrontent la Varsovie d’aujourd’hui et les crimes du passé.

Critique : 
Se faire tuer d’une broche à rôtir dans l’oeil… Voilà qui est peu banal, déjà. Ajoutons à cela que le crime s’est passé dans dans un ancien monastère de Varsovie et que le cadavre, avant de trépasser, participait à une thérapie collective dite de la « constellation familiale »… Vous m’avouerez qu’il a l’air malin, le colonel Moutarde, dans la bibliothèque avec son chandelier !

Une autre chose qui change des polars « classiques » : pas d’inspecteur, de détective ou de flic alcoolo pour cette dénouer cette affaire. Non, c’est le procureur Teodore Szacki est chargé de l’enquête. Il n’est pas dépressif, ne boit pas comme un régiment polonais, ne se drogue pas… Il est juste un peu désabusé et las de sa vie de couple qui a viré au banal mâtiné de routine.

Ah, j’oubliais de vous dire qu’il a 35 ans, des cheveux tout blancs et qu’il est plutôt bôgosse ! Monsieur ne serait pas contre le fait d’aller tremper son biscuit dans la tasse de café de la séduisante journaliste Monika (non, pas Lewinski !). Un type comme on en connait beaucoup…

Conseil : ne lisez pas ce roman pour son côté trépidant, il n’en a pas vraiment. Malgré tout, pour moi, ce fut un page-turner car j’avais faim d’en savoir plus sur la Pologne, qui, malgré la chute du Mur, n’en a pas fini avec son système corrompu. Quand à la Justice, elle tourne sur trois pattes… Le côté politique du livre, je l’ai dévoré.

Teodore Szacki (Teo) est notre narrateur privilégié et il ne se prive pas pour nous expliquer toutes les petites subtilités d’un système où les procureurs vont sur le terrain avec les policiers, pour enquêter, qu’ils sont débordés par le boulot, noyé sous la paperasse administrative, que leur taux de résolution des crimes est plus que nul (on est loin des séries télés), que certains de leurs dossiers prennent la poussière faute d’avoir résolu l’affaire et que tous concernent quasi des affaires de meurtres par abus d’alcool ou des violences conjugales.

Et non, en Pologne, le fait d’être procureur ne donne pas droit aux pleins pouvoirs… Que nenni !! Notre charmant Teo n’a rien d’un SuperProc avec une cape et avec des pouvoirs illimités ou un détecteur de mensonges greffé dans son nez. Donc, il peut se faire mener en bateau et tourner en rond durant son enquête qui piétine.

Il faut dire qu’on ne lui facilite pas la tâche non plus… Ni sa hiérarchie, ni les suspects dont il est en train de se demander si la thérapie aurait pu faire déraper l’un d’eux au point d’embrocher Henryk Telak comme un vulgaire rôti…

Quand à ses hormones en plein travail, elles le feront aller deux fois aux toilettes afin de soulager une tension mal placée. Bref, un enquêteur qui n’en est pas vraiment un, avec ses failles, ses doutes, ses pulsions. Un personnage des plus agréable à suivre.

Comme je vous le disais, le rythme est assez lent, mais il nous permet d’entrer plus en profondeur dans la société polonaise, d’explorer ses méandres tortueux, d’apprendre des choses sur sa justice, corrompue de partout; d’explorer un peu la mentalité de la population et les rouages des institutions. Sans oublier les politiciens qui se regardent le nombril à longueur de journée.

Les politiciens vivaient dans un monde en vase clos, persuadés qu’à longueur de journée ils accomplissaient des tâches à ce point capitales qu’ils devaient absolument en rendre compte lors de conférences de presse. Leur prétendue valeur se voyait confirmée par des légions de chroniqueurs enthousiastes, eux aussi convaincus de la gravité des faits qu’ils relataient et poussés probablement par le besoin de rationaliser les heures d’un travail vidé de sa substance. Et finalement, en dépit des efforts conjugués de ces deux groupes professionnels, couplés à l’assaut médiatique d’informations superflues mais présentées comme essentielles, le peuple tout entier n’en avait rien à foutre.

En fait, on peut dire que l’enquête sert à juger sévèrement le système qui en est encore comme « au bon vieux temps » du communisme (ironie, bien entendu).

– N’exagère pas, répliqua Szacki, nous ne sommes pas en Sicile. On parle probablement de deux ou trois gars qui louent anonymement un bureau à Varsovie-Centre pour y jouer les grands méchants agents des services secrets, trop fiers d’avoir sorti dans le temps quelques dossiers en douce.
Wenzel grimaça.
– J’exagère ? Corrige-moi si je me trompe, mais est-ce qu’en 1989 tu as vu exploser une espèce de bombe « K » qui aurait vaporisé d’un seul coup tous les putains d’apparatchiks rouges, toutes les crapules à la solde des soviétiques; tous les agents, les indics, les collaborateurs, toute cette racaille totalitaire ? Je vais te dire une bonne chose : ils vont t’acheter ou t’effrayer.

Autre chose de bien agréable aussi : à chaque début de chapitre, on avait droit à un morceau de l’actualité correspondant à la période de l’enquête (juin 2005). Une bonne idée qui permet, non seulement de replacer les souvenirs mais aussi d’en apprendre un peu plus sur la Pologne.

J’ai adoré « Les impliqués » pour son côté politique, plus important que l’enquête, presque… Pour ne pas dire que l’enquête et la politique (au sens large) étaient « attachés l’un à l’autre ». Le meurtre et la politique sont de vieux compères qui vont bras-dessus, bras-dessous…

Bref, un vrai roman noir au contexte politique poussé ! Un délice de fin gastronome pour moi.

Challenge « Thrillers et polars » de Liliba (2013-2014) et Lire « À Tous Prix » chez Asphodèle (Prix du Gros Calibre en Pologne en 2007 pour le meilleur polar de l’année).

L’Évangile du bourreau : Arkadi & Gueorgui Vaïner

Titre : L’Évangile du bourreau

Auteur : Arkadi & Gueorgui Vaïner
Édition : Gallimard (2005) 

Résumé :
Pavel Egorovitch Khvatkine, « honnête » professeur de droit, croyait bien avoir échappé à son passé d’ancien membre très influent des sections spéciales du KGB à la toute fin du règne de Staline.

Or, lors d’une soirée bien arrosée, surgit un homme se prétendant « gardien des fourneaux de l’enfer » et venu lui demander des comptes sur sa carrière passée…

Pavel, autrefois haut responsable des sections spéciales du KGB dans les années 1940, a été au coeur du système stalinien, en particulier de la répression sanglante contre les intellectuels juifs et du fameux “complot des blouses blanches”.

On a longtemps affirmé que le roman policier n’existait pratiquement pas dans l’ex-URSS.

Écrite à la fin des années 1970 par les frères Vaïner, mais publiée seulement après la chute de l’URSS, cette plongée terrifiante dans l’univers totalitaire soviétique pourrait bien être la remarquable exception qui confirme la règle.

Longtemps tenu secret, « L’Évangile du bourreau » est une peinture sidérante du système répressif soviétique sous Staline, a fait sensation lors de sa première publication en ex-URSS.

Sa langue faite de russe classique et d’argot des bas-fonds comme son étonnante galerie de bourreaux parfaitement intégrée dans un suspense romanesque font de ce livre un thriller inoubliable.

Biographie des auteurs :
Russes d’origine juive et juristes de formation, les frères Arkadi et Gueorgui Vaïner font partie des plus célèbres auteurs de romans noirs de leur pays.

Critique : 
Que voilà une critique difficile à écrire… D’un côté, nous avons un roman d’un noir profond, une descente horrifiante dans la Russie du camarade Staline, un pan peu reluisant de ce grand pays, la description d’un système qui fait froid dans le dos et de l’autre, il y a moi qui suis passée à côté du livre !

La profusion de personnages aux noms plus complexes que Dupond-Durand m’ont aidé à me paumer, sans compter que les souvenirs de Pavel Egorovitch Khvatkine viennent s’imbriquer dans le présent, rendant parfois le tout très confus.

Bien que je ne me sois pas forcée à lire les 770 pages, j’ai souvent décroché durant ma lecture.

Et j’enrage de n’avoir pas su m’immerger dans ce roman très sombre parce que je voulais vraiment le découvrir, ayant un faible pour la Russie (pas pour ses dirigeants) et voulant en apprendre plus sur son Histoire sombre.

« La veille encore, Lioutostanski s’esclaffait comme un vampire rassasié. Son bonheur était complet, sans nuages, car l’heure approchait où se réaliserait enfin le rêve de toute sa vie : l’extermination des juifs. Et il tirait un orgueil légitime d’avoir apporté son obole, et pas des moindres, à l’organisation de ce nouvel Armageddon. Seulement, Lioutostanski ignorait qu’il n’était pas du pouvoir des hommes de fixer les limites de l’existence et de décider de l’heure du trépas. Il ne pouvait pas savoir que le Saint Patron s’éteindrait le lendemain, et encore moins ce que cela aurait comme conséquence pour les juifs ou pour lui-même. « 

Attention, les auteurs ne sont pas fautif, je vous rassure de suite. Leurs personnages sont travaillés, très profonds, ni tout blanc, ni tout noir et les auteurs ont été assez intelligents que pour éviter de faire porter le chapeau à l’un ou à l’autre. Ils sont russes avant tout et bien que de religion juive, ils ne font que décrire un système sans le juger. Le lecteur est assez grand pour le faire lui-même.

Niveau méchant, Khvatkine est au dessus du lot ! Un beau salopard, pas vraiment un méchant, non. S’il torturait ou tuait du temps de Staline, c’était parce que c’était les ordres… C’était ainsi et il ne se posait pas de question. Aucun remord, aucun sentiment de culpabilité. Bref, un salaud qui s’ignore et l’utilisation du « je » renforce ce sentiment ignoble, nous donne envie de vomir… Beaucoup plus terrifiant que si c’était à la troisième personne.

« Toutes ces caves de torture étaient un mythe, du perlimpinpin moyenâgeux, dont nous n’avions absolument pas besoin, puisque la Prison intérieure centrale du MGB de l’URSS, qui occupait l’immeuble de cinq étages de l’ex-hôtel, ex-compagnie de cargos Caucase et Mercure, dans la cour du 2, rue Loubianka, et reliée au bâtiment principal par un passage, permettait d’assurer le cycle complet de la sécurité nationale, depuis le travail préparatoire des agents jusqu’à l’arrestation du figurant, depuis le début de l’instruction jusqu’aux aveux complets de l’inculpé, depuis le procès par la Commission spéciale auprès du ministre, la COS, jusqu’à l’exécution du condamné, le tout sans mettre le nez dehors une seule fois. Tout se passait dans un lieu unique! Le rêve du technocrate, le but inaccessible du technicien: une production sans déchets, en circuit fermé, un intestin qui se digère lui-même ».

Les souvenirs de cette époque lui reviennent depuis qu’il a croisé un homme se prétendant être le machiniste de la chaudière de la troisième compagnie des enfers. Notre Pavel Khvatkine est donc un salaud, un manipulateur et n’aurait pas hésité à vous tuer s’il avait reçu l’ordre ou si vous dérangiez ses plans. Bref, un salaud réussi.

Niveau Histoire, les auteurs mélangent de véritables personnages avec des fictifs, rendant le tout cohérent et le final est superbe. La seule manière de clore un récit pareil.

Malgré tout ces points positifs, j’ai souvent perdu mon entrain en suivant le fil de ses pensées, assez décousue, parfois, de Pavel. Pas lorsqu’il parlait de ses exactions, là, j’ouvrais grand mes yeux devant toute cette horreur. Je décrochais surtout lorsqu’il parlait des événements du présent, hormis sur la fin, parce que Pavel m’a prouvé, une dernière fois, qu’il était le meilleur dans son niveau de salaud.

Dommage… Mais tout n’est pas perdu puisque j’en ai appris un peu plus sur cette période remplie d’un tas d’illogismes (accuser un juif d’avoir été un espion infiltré par les nazis… heu ??).

En tout cas, ce n’est pas parce que je suis passée à côté de la moitié du roman que je vais virer les frères Vaïner de ma bibliothèque ou vouer ce roman aux gémonies. Que du contraire, il ira sur les étagères du haut, à côté des autres tout grand.

Il avait vraiment tout pour me plaire, ce roman plus noir que le trou du cul d’un vieux mineur occupé à creuser une galerie, au fond d’une mine, à minuit, par une nuit sans lune (©Frédéric Dard, avec un léger changement car ce n’était pas un mineur). J’ai loupé le train, et ça me désole parce que la coupable, c’est uniquement moi. D’où l’absence de cotation.

Un jour, je reprendrai de roman très sombre, avec l’esprit branché sur la bonne longueur d’ondes !

 « Il arrive souvent que la Boutique désire donner quelque nouvelle à notre brave population : une rumeur fausse mais séduisante, officielle mais incertaine. Dans le reste du monde il y a les journaux pour cela ».

Challenge « Thrillers et polars » de Liliba (2013-2014) et le Challenge « Myself II » par Près de la Plume… Au coin du feu.

Une journée d’Ivan Denissovitch : Alexandre Soljenitsyne

Titre : Une journée d’Ivan Denissovitch          big_5

Auteur : Alexandre Soljenitsyne
Édition : Presse Pocket (2007) / 10/18

Résumé :
En 1962, pour qu’Une journée d’Ivan Denissovitch pût être publiée en URSS, Soljenitsyne avait dû consentir à des coupures et, par endroits, remanier le texte original.

Voici la version intégrale de ce roman si profondément, si tragiquement russe et qui, cependant, fait maintenant partie du patrimoine mondial de la culture.

Vingt ans ont passé depuis qu’il a vu le jour. Des œuvres monumentales ont succédé à ce joyau : le Premier Cercle, le Pavillon des cancéreux, Août Quatorze et ce requiem colossal qu’est l’Archipel du Goulag ; pourtant, c’est toujours Ivan Denissovitch qui revient le premier à la mémoire dès qu’on nomme Soljenitsyne.

Récit, dans sa version intégrale, de la douloureuse expérience du maçon Denissovitch dans le camp Solovetski. Cette description crue du goulag a fait sensation dès sa parution.

Autre quatrième de couverture :
Une journée d’Ivan Denissovitch , c’est celle du bagnard Ivan Denissovitch Choukhov, condamné à dix ans de camp de travail pour avoir été fait prisonnier au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Le récit nous montre sa journée depuis le coup sur le rail suspendu dans la cour qui marque le lever, jusqu’au court répit du soir et au coucher, en passant par les longues procédures de comptage, la peur des fouilles, les bousculades au réfectoire, les travaux de maçonnerie par un froid terrible dans l’hiver kazakhe, les menues chances et malchances de la journée.

Archétype du paysan russe moyen, Choukhov, homme humble et débrouillard en qui le bien fait encore son oeuvre, a su se libérer intérieurement et même vaincre la dépersonnalisation que ses maîtres auraient voulu lui imposer en lui donnant son matricule.

Le talent propre à Soljénitsyne, son don de vision interne des hommes apparaissent ici d’emblée dans une complète réussite : ce chef-d’œuvre à la structure classique restera dans toutes les anthologies du vingtième siècle comme le symbole littéraire de l’après-Staline.

Critique : 
« Une journée d’Ivan Denissovitch », c’est du café fort, du café fort noir, bien qu’en apparence, il n’en ait pas l’air. À vue de nez, le café a l’air fort clair, pour peu, on apercevrait le clocher de l’église dans le fond de la tasse, mais lorsqu’on le goûte, sa force se fait ressentir dans la bouche et elle vous prend à la gorge.

Étrange pourtant, puisque ce récit d’une journée dans un goulag, en plein hiver, ne comporte pas de scènes violentes, ni de scènes de tortures. Pour peu, on lirait bien cette histoire avec le sourire… jusqu’à ce que la dure réalité se fasse ressentir : hé, on est au goulag !

Voilà toute la force du roman de Soljénitsyne : faire du roman fort, nous prendre par les tripes, nous faire ressentir la faim d’Ivan et des autres, nous faire ressentir le froid mordant, la peur, la résignation, la violence des gardiens, l’inhumanité des lieux, le travail titanesque qu’on leur demande d’accomplir, le tout sans épanchements, sans forcer le trait, en restant sobre… Tout en nous donnant un récit d’une forte intensité.

Ben oui, c’est quoi une journée dans toute une vie ? Rien… Mais pourtant, si importante. Surtout qu’au goulag, il faut rester en vie.

Il ne se passe pas de choses exceptionnelles dans le roman, pourtant, l’ennui est impossible et j’ai suivi cette journée d’Ivan avec passion, mes les tripes nouées tout de même.

Ivan, il est un homme simple, avec de l’enthousiasme. Ce n’est pas un tire-au-flanc ou un salaud, mais pour survivre au goulag, il doit ruser afin que son morceau de pain qu’il a caché ne soit pas dérobé durant son absence, ne pas se faire donner par un autre qui aurait à gagner un petit avantage, bref, éviter de se faire remarquer et d’aller au cachot qui signifierait la presque mort.

Ici, les gars, la loi… c’est la taïga. Mais, même ici, on vit. Ceux qui ne font pas de vieux os, au camp, c’est les lèche-gamelles, c’est ceux qui comptent sur l’infirmerie, c’est ceux qui vont frapper à la porte du grand patron.

Mieux qu’un Spartiate, le prisonnier CH-854 de la brigade 104 a mis au point tout un tas de petites combines afin d’améliorer quelque peu sa détention inhumaine : ne pas dévorer toute sa miche de pain le matin pour la faire durer;  magouiller afin d’avoir une soupe en plus; rendre des services à ceux qui reçoivent des colis; faire correctement son travail pour ne pas mettre leur brigadier dans la merde; cacher quelque lames dans son uniforme et faire en sorte de ne pas se faire attraper…

Denissovitch se permet même le luxe, à la fin, d’être optimiste et de se dire qu’une journée de plus était passée, sans seulement un nuage, presque un bonheur…

Un récit minimaliste qui donne naissance à une œuvre puissante, fallait le faire et le génie de l’auteur l’a fait. Poignant.

Et si le lecteur se donne la peine de réfléchir à l’envers du décor, cela lui donnera la vision d’un système totalitaire qui nie l’individu, qui lui enlève tout espoir et toute possibilité de réintégrer la vie normale. Ils savent tous qu’ils ne sortiront jamais de là…

On peut comprendre qu’à l’époque où le roman fut publié dans le « Novy Mir » il fallu couper quelques passages pour la publication (pourtant, ils n’étaient pas excessifs, ces passages) et que cela péta comme une bombe dans l’opinion russe puisque c’était la première fois qu’un écrivain parlait des goulags, lui qui y avait été.

Il s’endormait, Choukhov, satisfait pleinement. Cette journée lui avait apporté des tas de bonnes chances : on ne l’avait pas mis au cachot ; leur brigade n’avait point été envoyée à la Cité du Socialisme ; à déjeuner, il avait maraudé une kacha ; les tant-pour-cent avaient été joliment décrochés par le brigadier ; il avait maçonné à cœur joie ; on ne l’avait point paumé avec sa lame de scie pendant la fouille ; il s’était fait du gain avec César ; il s’était acheté du bon tabac ; et au lieu de tomber malade, il avait chassé le mal.
Une journée de passée. Sans seulement un nuage. Presque de bonheur.
Des journées comme ça, dans sa peine, il y en avait, d’un bout à l’autre, trois mille six cent cinquante-trois.
Les trois de rallonge, c’était la faute aux années bissextiles.

Un grand roman à découvrir !

Challenge « Myself » par Près de la Plume… Au coin du feu

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La griffe du chien : Don Winslow

Titre : La griffe du chien                                      big_5

Auteur :  Don Winslow
Édition :  Points (2008)

Résumé :
L’agent de la DEA Art Keller, Seigneur de la frontière americano-mexicaine, a juré sur la tombe de son adjoint d’employer tous les moyens, légaux ou illégaux, pour mettre un terne au trafic qui inonde son pays.

Le Seigneur de la drogue Miguel Angel Barrera, puis ses neveux Adan et Raul répliquent dans le sang et écrasent quiconque, ami ou ennemi, leur barre le chemin.

Callan, un Irlandais né au cœur de la mafia new-yorkaise, devenu tueur, puis mercenaire presque malgré lui ; le père Juan Parada, archevêque de Guadalajara, qui lutte auprès des plus hautes autorités de l’Église pour la survie de centaines de milliers d’Indiens anéantis par la guérilla, chassés de leurs terres, empoisonnés par les produits chimiques ; son amie Nora, qui use de ses charmes tarifés et de son tempérament hors du commun pour faire et défaire alliances, marchés et compromis…

Tous jouent une partie mortelle sur un échiquier grand comme le monde.

Depuis les jungles d’Amérique centrale, la Federacion Barrera distille un poison qui conduit à la folie des hommes. Ni la justice ni la foi ne veulent plus rien dire. L’instinct seul s’impose : celui qui tue, celui qui sauve.

Critique : 
MAGNIFICOS !! MARAVILLOSO ! Voilà un roman qui ne laisse pas son lecteur indemne. J’en ressors secouée, dégoûtée, ébranlée, et ma vision, déjà assez sombre sur les États-Unis, n’en ressortira pas blanchie, mais assombrie, une fois de plus.

Ce roman est une véritable plongée au cœur des narcotrafiquants et de la lutte, perdue d’avance, menée par quelques flics incorruptibles mais qui ne sortiront pas grandis de leur combat.

Oui, Art Keller veut éradiquer le clan Barrera, narcotrafiquants en puissance, surtout depuis la mort atroce de son collègue… Oui mais… La fin justifie-t-elle les moyens ? A force de vouloir la peau de quelques gars (qui le méritent amplement, hein), on finit par se retrouver avec des dégâts collatéraux qui ne feront qu’ajouter des spectres aux nuits de Keller. L’enfer est pavé de bonnes intentions, c’est bien connu.

Et notre Art Keller, de par son comportement un peu borderline et sa soif de vengeance, deviendra presque cet homme qu’il n’aurait jamais voulu devenir. On est loin de l’image du chevalier Blanc et à force de traquer les chiens Barrera, il a chopé leurs puces.

Les théologiens ont raison, si dit ce dernier : nous devenons ce que nous haïssons.

Pas de manichéisme. Ici, les méchants ne font pas QUE dans la drogue, le mal ou la torture, ils construisent aussi des hôpitaux, des écoles pour les défavorisés, et les gentils Américains ne sont pas des anges, mais possèdent un côté obscur à faire pâlir Lucifer en personne.

La quête du pouvoir les rend fous et ils sont prêts à tout pour l’assouvir ou la conserver. Personne n’est ni tout noir ni tout blanc, tout est nuancé et c’est au lecteur à juger.

Oui, les Américains ont créé la Bête et l’ont nourrie avant de vouloir l’éradiquer. Pire, en voulant l’éliminer, ils ne font que la renforcer !  Vous brûlez nos champs de pavots ? On s’en moque, on passe à la culture de coca (et pas cola) ailleurs. A force de vouloir arrêter la coulée de cocaïne, les Américains ne font qu’augmenter le prix de la dose et enrichir les cartels qui peuvent soudoyer des politiciens, des flics, et tutti quanti.

Dilapider des millions de $ pour lutter contre les cartels de drogue, mais pas un « cent » pour aider les drogués qui voudraient s’en sortir et qui ne possèdent pas une assurance santé digne de ce nom… Construire plus de prison pour enfermer les dealer, mettre plus de flics… Noyer les champs de coca sous du défoliant à triple dose, foutant en l’air tout l’éco système du coin, empoisonnant les nappes phréatiques, empoisonnant les hommes, les enfants, les bêtes… Tout le paradoxe américain est là !

Les Américains dépensent du fric à ne pas guérir les symptômes et ignorent tout de la maladie. Les futiles non-solutions… Là, ils sont forts !

[…] Et nos solutions sont toujours les mêmes futiles non-solution : construire de nouvelles prisons, engager plus de policiers, dépenser de plus en plus de milliards de dollars à ne pas guérir les symptômes pendant que nous ignorons la maladie.
La plupart des gens de mon quartier qui veulent lâcher la dope n’ont pas les moyens de suivre un programme de traitement, parce que la plupart ne disposent pas d’une assurance-santé digne de ce nom. Et il y a une fille d’attente de six mois à deux ans pour obtenir un lit dans les programmes de traitement de substitution.
Nous dépensons pratiquement deux milliards de dollars à empoisonner les cultures de cocaïne et les enfants de cette région, et il n’y a pas suffisamment d’argent au pays pour aider qui veut arrêter sa dépendance à la drogue.

Oui, ce pavé que j’ai pris en pleine gueule m’a retourné les tripes. Oui, j’ai apprécié certains personnages qui auraient dû être détestables (Callan, O-Bop, Nora, Adán et Art Keller) parce tout en eux n’était pas méprisable.

J’ai aimé ce mélange entre personnages de fiction et réalité (le tremblement de terre au Mexique, le scandale de l’affaire Iran-Contra, la guérilla en Amérique du Sud, les FARC, les références à plusieurs politiques américains dont le tristement célèbre Bush Sr. – là, sûre que je vais être fichée ! – , la mafia dans le quartier de Hell’s Kitchen).

Cette alternance entre l’enquête de Keller sur 25 années – et pas facile quand on ne sait pas qui est est clean ou pourri dans le système Américain – l’incursion dans le clan des Irlandais à Hell’s Kitchen, la présence de la mafia, d’un évêque, d’une belle prostituée de luxe… Toutes ces histoires séparées et ce brassage de personnages qui, à priori, n’ont rien à voir entre eux, avant qu’on ne les retrouve tous impliqués dans le bazar,… Magnifique !

Une leçon à tirer ? Dans cet Enfer, tout le monde est susceptible de se faire baiser un jour où l’autre…

Quand les Américains pensent avoir niqué les gomeros en faisant partir en fumée leurs champs de pavots, en fait, ils se font eux-mêmes baiser (hampe du drapeau comprise) par les gomeros qui ont tout prévu. « Mhouahahaha, la sécheresse allait tout détruire » fait-il… Ah tiens, non… L’arroseur est arrosé… avec des balles ! Par celui qu’il avait soudoyé… qui un jour tombera à cause de… La roue tourne et vous écrasera sous elle, qui que vous soyez.

Non, dans ce monde infernal là, vaut mieux pas mettre les pieds : aujourd’hui, vous êtes craint, vous êtes dans le cartel régnant, le Seigneur du quartier ou dans la « Famille » et demain… paf, paf, deux balles dans la tête, la nuque, la bouche, le bide, les corones,… Au choix !

Les 600 premières pages se lisent à leur rythme, c’est pas du page-turner en puissance, mais je ai les tournées sans problème, passionnée que j’étais pas cet univers de la drogue et cette vaine lutte; transportée par « cette vision grandiose de l’Enfer et de toutes les folies qui le bordent » (dixit James Ellroy).

Il faut s’imprégner de ces pages, les aspirer lentement, les laisser se diffuser dans vos veines, dans tous les pores de votre peau, dans votre esprit. On ne commence pas cette lecture par-dessus la jambe, comme un quelconque roman. C’est du lourd !

Les 200 dernières pages ? Waw ! No répit ! Tout se met en place et oui, une fois de plus, certains vont se faire couillonner… À force de se croire invincible, on finit par trébucher et on se fait écraser par la roue qui tourne toujours…

Mais n’allez pas croire que vous aurez du Happy End, on est dans un chef-d’oeuvre certes, mais dans du Noir !

Pour ma 700ème critique sur Babelio, je ne pouvais pas publier une critique sur un roman moyen, il me fallait du costaud, du chef-d’oeuvre. Voilà qui est fait.

Me reste plus qu’à lire un « Mickey » pour me remettre de mes émotions grandioses ressenties à la lecture de ce pavé et remercier ceux qui m’ont donné envie de le lire grâce à leurs critiques dithyrambiques.

Challenge « Thrillers et polars » de Liliba (2013-2014) et le « Pavé de l’été » chez Sur Mes Brizées.

CHALLENGE - Thrillers polars 2013-2014 (1)

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