Un feu d’origine inconnue : Daniel Woodrell

Titre : Un feu d’origine inconnue

Auteur : Daniel Woodrell
Édition : Autrement Littératures (2014)
Édition Originale : The Maid’s Version (2013)
Traducteur : Sabine Porte

Résumé :
Devant le nombre de jeunes morts ou défigurés, dans une ville qui comptait à peine quatre mille habitants, une clameur d’indignation désespérée s’éleva, appelant à la justice.

Missouri, 1929 : travailleurs, petits bourgeois, cul-terreux, prêtres et hors-la-loi se côtoient dans la petite ville ordinaire et misérable de West Table.

Cet été-là, un terrible incendie ravage le Arbor Dance Hall. Trente années plus tard, Alma raconte le drame à son petit-fils Alek : les corps carbonisés propulsés dans les airs, sa soeur Ruby et ses amours coupables, les errements de l’enquête, la vérité enfin.

Mais il n’y a pas de vérité dans une petite ville du Midwest – tout au plus des événements que chacun accepte de taire.

Dans un tourbillon de portraits saisissants de vérité, servis par une langue à la pureté tranchante, c’est la ville tout entière qui se révèle.

Directement inspiré de l’histoire de la propre famille de l’auteur, touchée par l’explosion du dancing de West Plain (drame réel survenu en 1928), Un feu d’origine inconnue est le récit captivant du destin dramatique de plusieurs générations de « petits Blancs » américains frappés par la Grande Crise.

Critique :
Celles qui avaient chantonné ♫ Ce soir je serai la plus belle, pour aller danser, danser ♪ ne pensaient pas qu’elles finiraient carbonisées ou grièvement brûlées…

Du moins, pour celles (et ceux) qui en réchappèrent, à ce brasier.

C’est ce qui s’appelle mettre le feu au dance-floor, dans le sens premier du terme.

En 1929, je vous l’accorde, Sylvie Vartan était encore loin de pousser la chansonnette, mais qu’à cela ne tienne…

Le ♫ Allumer le feu ♪ de Johnny me semblait si cynique dans ces circonstances.

Ce roman noir explore la face noire d’une petite ville et de ses habitants, entre la Grande Dépression et la chasse aux sorcières (les communistes), le tout sur trois générations, la grand-mère paternelle étant celle qui racontera le plus, avec son petit-fils Alek.

Qui a foutu le feu au dancing ? Le prédicateur zélé qui les menaçait d’enfer ? Un gosse ? Un ancien gangster ? Un des richards du coin ? Personne ne le sait, on a même demandé au shérif de laisser dormir tout ça, que connaître l’identité du responsable ne ferait pas revenir les morts.

Ah, ces petites villes américaines où la dichotomie entre les riches et les pauvres est si marquée, où les indigents ne doivent pas trop mal-dire des notables car c’est tout de même eux qui donnent le travail, plus tard.

Aux travers des souvenirs d’Alma, c’est toute une société que l’auteur va décrire, autopsier, juger, portraitiser et c’est assez cynique. Son regard n’est pas tendre, mais il est plus acide sur les riches que sur les pauvres gens.

Le constat est un portrait assez noir de cette société donnée, qui résume, à elle seule, une grande partie des rapports qui régissent les gens en société, que ces sociétés soient d’hier ou d’aujourd’hui (hormis quelques détails). L’auteur a une plume qui est trempée dans du vitriol et si on pourrait sourire de certains portraits, c’est tout de même doux-amer.

L’auteur ne sombre pas dans la mièvrerie ou dans le fait que tous les riches sont des salauds et les pauvres des braves gens, les portraits sont plus nuancés, les salauds moins prononcés, bref, nous sommes face à des humains normaux, réalistes, un jour ange et le lendemain, ou l’heure d’après, un peu démon ou très égoïste car en proie à la panique.

Ce feu, il n’est pas à l’origine d’une seule personne, c’est aussi la somme de tout un tas de petits détails, qui, pris un par un, ne semblent pas importants, mais qui donnent, en les additionnant, une bombe à retardement. Le doigt est pris dans l’engrenage et plus moyen de faire marche-arrière. Une seule personne craqua l’allumette mais d’autres l’ont aidé à en arriver là.

Un roman noir qui oscille entre une enquête, une chronique sociale, une autopsie des petites gens (les sans-dents), une dénonciation des inégalités sociales, des lourds secrets que l’on lève progressivement, de l’analyse assez caustique d’une société bien définie, dans un petit patelin où les chances de s’élever dans la société sont maigres, surtout si vous êtes né dans la poussière.

C’est court, c’est rythmé sans être trépidant, mais une fois entamé le récit, plus possible de l’arrêter, on veut savoir, on a envie de secouer Alma pour qu’elle accouche plus vite de son récit, on veut savoir qui, si ses soupçons sont vrais ou fantasmagoriques…

Et puis, on se laisse bercer par l’écriture de Woodrell, du bon Woodrell (je n’ai pas encore lu du mauvais) et on grince des dents devant ces damnés de la terre, devant ces inégalités sociales qui feraient se relever de terre tous les vrais socialistes.

Au temps pour moi, on vient de me dire dans l’oreillette qu’il n’y en avait presque plus…

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°39 et Le Mois Américain – Septembre 2019 – chez Titine.