Aurel le consul – 05 – Notre otage à Acapulco : Jean-Christophe Rufin

Titre : Aurel le consul – 05 – Notre otage à Acapulco

Auteur : Jean-Christophe Rufin
Édition : Flammarion (06/04/20222)

Résumé :
La jeune Martha Laborne s’est évaporée à Acapulco. Mauvaise nouvelle pour le Quai d’Orsay : c’est la fille d’un homme politique français. La « Perle du Pacifique » était dans les années soixante le paradis des stars hollywoodiennes. Hélas, la ville aujourd’hui est livrée aux pires cartels mexicains de la drogue.

Aurel Timescu, notre calamiteux Consul, est envoyé sur place. Comme à son habitude, il est fermement décidé à ne rien faire. Son hôtel, le Los Flamingos, est hanté par les fantômes de Tarzan, d’Ava Gardner ou de Frank Sinatra. En suivant ces héros qui l’ont tant fait rêver dans son enfance, il va subir une complète métamorphose.

Un Aurel hédoniste, dandy et buveur de tequila se révèle. C’est bien malgré lui qu’il va se retrouver exposé à des intrigues meurtrières, à des dangers inconnus et au plus redoutable d’entre eux : la passion pour une femme exceptionnelle.

Critique :
Pour bien faire, j’aurais dû suivre l’ordre et lire les tomes précédents, compris entre le 2 et le 4. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris, mais soudainement, j’ai eu une envie folle d’aller me dorer la pilule au soleil d’Acapulco.

Aurel Timescu, le plus calamiteux des Consuls y allait justement, alors, je me suis glissée dans la poche de sa veste en tweed. Il y faisait caliente, mais cela me permettait de voyager à moindre frais et avec un diplomate ! Même si ce n’est pas le diplomate qui fait rêver.

La mission d’Aurel est simple : ne rien faire !! Poser son cul dans un hôtel, siroter des cocktails, se baigner, mais surtout, surtout, ne rien faire pour chercher la fille de l’homme politique français qui a disparu. Coucouche panier, Aurel !

Ça tombe bien, Aurel n’est pas du genre à se fouler au boulot. Que du contraire, moins il en fait, moins on lui en demande, mieux il se porte ! J’avais la certitude que nous allions nous la couler douce, au Los Flamingos hôtel, en slash (tongs) et guayabera, à boire de la tequila ou des margarita.

Loupé, tout le monde est venu nous pourrir la vie avec des infos et des pistes sur la disparue dont nous n’avions rien à faire.

Aurel, c’est l’enquêteur improbable, le fainéant magnifique, celui qui ne fait pas de bruit, mais que tout le monde remarque. Celui qui voudrait passer sous les radars et qui n’y arrive pas. Aurel, je l’adore. Il n’est pas beau, il s’habille comme l’as de pique (et encore, en pire), mais il est tellement atypique qu’on l’aime de suite.

Les romans policiers de l’auteur semblent être avant tout là pour donner une touche d’humour, de légèreté, comme si l’on s’amusait follement, tout en enquêtant dans des pays (et des villes) où l’on n’a pas l’habitude d’aller. Ce serait réducteur de penser cela.

Sous ses airs d’amuseur local, l’auteur fait pourtant mouche et ne se prive jamais de parler de l’envers du décor, de nous montrer ce que les cartes postales ne montreront jamais : la violence, la pauvreté et autres sujets de société.

En fait, les enquêtes d’Aurel sont un mélange entre « Échappées belles » (à petites doses) et de « Envoyé spécial », le tout sous le couvert d’une enquête où notre Aurel fait le minimum du minimum.

Et malgré tout, je vous garantis que l’on ne s’ennuie pas du tout. Les personnages secondaires sont soignés, détaillés, ils prennent vie, ont leur importance. Aurel gagnera en profondeur, ressentira des émotions, craindra pour sa vie et se prendra pour Sinatra ou Johnny Weissmuller. Il aurait pu être ridicule, grotesque, mais non, il ne l’est pas, bien qu’il le frôle de peu. Il est surtout touchant, sans en avoir l’air.

Aurel est comme les romans qui le mettent en scène : on dirait de la littérature faite pour l’amusement, on sent que l’auteur s’est amusé à écrire ce cinquième tome, qu’il a puisé dans sa carrière de diplomate, que les seconds rôles existent réellement, quelque part…

Mais sous le couvert de littérature amusante, l’auteur n’oublie pas d’aborder les problèmes du Mexique, les tensions sociales, les narcos, les assassinats, la violence terrible, la corruption, les flics qu’il vaut mieux éviter et le déclin de cette station balnéaire, devenue la cible des racketteurs. On est en tong, mais on n’oublie pas le principal.

Aurel, je vais revenir en arrière et je ne zapperai pas tes précédentes enquêtes. Si tu pouvais me chanter, avec ta belle voix de crooner « Strangers in the night », je serais ravie !

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2021 au 11 Juillet 2022) [Lecture N°206] et Le Mois Espagnol (et Sud-Américain) chez Sharon – Mai 2022 (Fiche N°12).

 

Tapas nocturnes – Diego Martín 00 : Marc Fernandez

Titre : Tapas nocturnes – Diego Martín 00

Auteur : Marc Fernandez
Édition : Livre de Poche (30/03/2022)

Résumé :
Tandis que Diego Martín, journaliste reporter police/justice, cherche à rencontrer le fameux Don Fernando, dit El Matador, chef d’un puissant cartel de la drogue au Mexique, Carolina, sa compagne, professeure de droit spécialisée dans les affaires criminelles à l’université de Madrid, reçoit des menaces de mort, de plus en plus pressantes et insistantes.

Le quotidien de la jeune femme devient un véritable cauchemar. Les narcos, dérangés dans leurs trafics, oseront-ils s’en prendre à elle ? Carolina attend avec impatience le retour de Diego…

On retrouve ici Diego, Ana, Carlos et les autres, tous ces personnages audacieux et courageux que l’on a découverts dans la trilogie « Mala vida », « Guérilla Social Club » et « Bandidos ».

Sans relâche et avec détermination, ils ont révélé des secrets d’État et lutté contre la corruption et les narcotrafiquants.

L’intrigue de « Tapas nocturnes » se situe avant Mala vida mais peut être lue indépendamment de la trilogie.

Critique :
Avant de lire le dernier tome de la trilogie, je me suis penchée sur le préquel, sorti après les autres.

Ce préquel nous présente les personnages que nous croiserons dans les romans suivants, posera les bases.

Moins drôle, il nous fera vivre l’assassinat d’un personnage, dont nous avions déjà après la disparition brutale dans les romans suivants.

Diego Martín est un journaliste comme on en fait encore peu : il ne cherche pas le scoop, croise ses données, ne s’occupe pas des potins, du menu fretin, mais adore soulever les tapis, ouvrir les placards, pour aller chercher les cadavres en dessous. Politiciens véreux, gare à vous. Dictateurs, pareil. Vous aussi, les narcos.

Ici, il vise Don Fernando, le patron d’un cartel mexicain qui se cache derrière une activité d’entrepreneur très clean. Diego est parti l’interviewer à Ciudad Juarez et il en est revenu assez vite, le numéro deux ayant montré les dents.

Ce roman est très court, mais lui aussi est percutant. Autant par son scénario qui ne laissera rien au hasard, que par ses personnages attachants (pas les narcos, hein !).

Diego est libre dans sa tête (oui, elle était facile), Ana, une amie à lui, était un homme avant et à fuit la dictature au Chili, le patron du bar a fui celle d’Argentine. Ils sont amis, se serrent les coudes, se soutiennent.

Ce roman noir, très noir, est aussi la preuve que lorsqu’on ne respecte pas les règles, quand on prend une décision sans l’aval du grand chef, on court à sa perte. Comme une pièce chutant dans un domino et entrainant les autres, lentement au départ, puis de plus en plus vite ensuite.

Ou comment on peut se tirer une balle de pied et se rendre compte, trop tard, qu’on a déconné grave et que maintenant, les cognes corrompus ne rigolent plus. Y a rire et rire, mais leur pisser dans le dos et dire qu’ils transpirent, les flics n’appellent plus ça rire.

Un roman noir fort, percutant, violent, sans concessions, avec beaucoup de chagrin et qui pose les bases de ce que sera Diego dans les autres romans, qui expliquera son caractère, sa personnalité, sa ténacité.

Un préquel qui se lit tout seul et peut être lu indépendamment des trois autres. Entre nous, ne vous contentez pas que de celui-ci, lisez les autres, ils sont super bons.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2021 au 11 Juillet 2022) [Lecture N°210]Le Mois Espagnol (et Sud-Américain) chez Sharon – Mai 2022 (Fiche N°07).

L’eau rouge : Jurica Pavičić

Titre : L’eau rouge

Auteur : Jurica Pavičić
Édition : Agullo Noir (11/03/2021)
Édition Originale : Crvena voda (2017)
Traduction : Olivier Lannuzel

Résumé :
Croatie, 1989. Dans un bourg de la côte dalmate, Silva, 17 ans, disparaît durant la fête des pêcheurs. L’enquête menée par Gorki Sain fait émerger un portrait complexe de cette jeune fille qui prenait et revendait de la drogue.

Quand le régime de Tito s’effondre, l’inspecteur est poussé à la démission et l’affaire classée. Seule la famille de Silva poursuit obstinément les recherches.

À travers ce drame intime et la quête de la vérité par la famille, L’Eau rouge déploie dans une grande fresque les bouleversements de la société croate : chute du communisme, guerre de 1991 à 1995, effondrement de l’économie et de l’industrie, statut des vétérans de guerre, explosion de l’industrie touristique et spéculation foncière, investissements étrangers et corruption…

Ou comment les traumatismes de l’Histoire forgent les destins individuels.

Critique :
Il est des rendez-vous littéraire que l’on loupe. Pour plusieurs raisons : pas le bon moment, pas le bon état s’esprit, roman qui ne nous correspond pas ou tout simplement, roman où l’on s’ennuie un peu.

Ce n’est pas la première fois que, dans roman policier, les crimes, disparitions (ou autres) ne sont qu’un prétexte pour nous parler du pays, de son Histoire, de son peuple, des misères qui les frappe…

Cela ne m’a jamais dérangé, que du contraire, j’apprécie puisque c’est l’occasion de découvrir un pays, une culture, autrement.

Dans ce polar qui n’en est pas vraiment un, l’auteur met en scène la Yougoslavie avant la guerre, du temps où elle ne faisait qu’un seul pays. En 1989, une disparition a eu lieu dans le petit village de Misto (côte dalmate, sur la mer Adriatique) : Silva est allée à une soirée et elle n’est jamais revenue.

Les recherches ont lieu, on ne la retrouve pas, puis la guerre éclate et il y a un changement radical ensuite puisque le pays va se diviser en plusieurs. Tout a changé, plus rien n’est le même et le village de Misto va se muer en station balnéaire. Le communisme n’est plus, place au capitalisme qui laisse bien des travailleurs sur le carreau suite aux fermetures d’usines.

Du suspense, il y en aura peu, l’enquête policière tournera vite à rien. Si comme moi, vous cherchez un roman policier pur et dur, passez votre chemin. Pire, la solution finale semblera tout droit sortie d’un chapeau, même si j’avais deviné, me trompant de peu (oui, je ferais une mauvaise enquêtrice !).

En fait, ce roman est plus à découvrir pour la psychologie des personnages et l’éclatement total d’une famille, celle de la disparue. Tout comme le pays, elle s’est divisée, il y a eu des mots et sans la disparition, sans les erreurs, le destin de certaines personnes n’auraient pas été le même.

Avec des « Si », on mettrait Paris en bouteille et si ma tante en avait eu, on l’aurait appelée mon oncle. L’enquêteur Gorki Šain le comprendra à la fin, lorsque la lumière se fera dans son esprit. Beaucoup trop de « Si » qui ont changé toute la donne, qui ont changé des vies, des destins… Ce fut le moment le plus émouvant du roman, de voir à quoi nos vies tiennent…

De cette lecture comateuse, je retiendrai pourtant l’écriture de l’auteur, ses belles descriptions de ce petit village de Yougoslavie, de ses habitants, avant et après la chute du régime de Tito, leur misère, les entreprises sans scrupules qui veulent transformer leur côte en station balnéaire, cette arrivée massive de touristes…

Un des avantages de ce récit, c’est qu’il donnera la parole aux personnages les plus importants. Cette chorale de voix permet de mieux appréhender leurs caractères, leurs complexités, leurs pensées, leurs désirs, leurs états d’âmes…

Je retiendrai aussi les portraits fracassés, des personnages en proie à des sentiments différents selon leur positionnement par rapport à Silva : le père qui renonce, la mère qui se morfond, le fils qui cherche sans renoncer, l’enquêteur hanté par cette enquête non résolue, un accusé qui veut se racheter durant la guerre, l’ancien petit ami qui se détruit,…

Leur seul point commun est d’avoir loupé leur vie depuis la disparition de Silva. Paraît que 6 croix peuvent changer votre vie, en porter une aussi… Une disparition et votre futur imaginé/souhaité disparaît, devient un autre, un futur merdique.

Si ce roman policier est endormant et loin d’être trépidant, au moins, les portraits sont bien ciselés du côté psychologique. Ceci est un roman noir sans possibilité d’y déposer un sucre pour l’adoucir.

Hélas, la rencontre entre lui et moi a foirée… Dommage, je voulais le lire depuis longtemps.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2021 au 11 Juillet 2022) [Lecture N°137], Le Mois du polar chez Sharon – Février 2022 [Lecture N°19] et Le Challenge « Le tour du monde en 80 livres chez Bidb » (Croatie).

Nos vies en flammes : David Joy

Titre : Nos vies en flammes

Auteur : David Joy
Édition : Sonatine Thriller/Policier (20/01/2022)
Édition Originale : When These Mountains Burn (2020)
Traduction : Fabrice Pointeau

Résumé :
Retraité depuis quelques années du service des forêts, Ray mène une vie solitaire dans sa ferme des Appalaches. Il attend sans vraiment attendre que son fils Ricky vienne le rejoindre. Mais celui-ci a d’autres préoccupations – se procurer sa dose quotidienne de drogue, par exemple.

Autour d’eux, leur monde est en train de sombrer : le chômage qui s’est abattu sur la région, les petites villes dont la vie s’est peu à peu retirée, la misère sociale, la drogue. Bref, l’Amérique d’aujourd’hui, dont Ray contemple les ruines, alors que les montagnes environnantes sont ravagées par un incendie.

Le jour où un dealer l’appelle pour lui réclamer l’argent que lui doit son fils, Ray se dit qu’il est temps de se lever. C’est le début d’un combat contre tout ce qui le révolte. Avec, peut-être, au bout du chemin, un nouvel espoir.

Critique :
La région des Appalaches est un formidable terreau pour les auteurs de roman noir car tous les ingrédients y sont réunis pour donner de l’épaisseur au contexte social : chômage, pauvreté, misère sociale, drogues, paumés, forêts dévastées par la surexploitation…

Les personnages sont à l’image de cette région : désespérés, camés, perdus…

Dans ce roman fort noir, plusieurs destins vont s’entrecroiser : un père et son fils junkie qu’il ne veut plus voir, un frère drogué et sa sœur qui n’en peut plus de le voir dévaster sa vie, des dealers, des flics qui tentent de faire leur job, des ripoux. La totale, quoi.

L’auteur ne tire pas à boulets rouges sur les drogués, bien au contraire, il arrive facilement à nous expliquer ce qu’est devenue leur vie depuis qu’ils se sont camés, commençant, comme bien des autres, avec des médicaments prescrits à volonté après un accident ou tout simplement volés, achetés à la sauvette.

Les drogués sont seuls, leurs familles sont dévastées, elles ne savent plus comment les aider, ne veulent plus le faire, ne veulent plus les croire parce qu’elles savent que leurs promesses d’arrêter ne sont que des paroles en l’air, que dès qu’ils le pourront, les drogués les voleront pour aller s’acheter leur dose.

Les drogués oublient très vite leurs bonnes résolutions une fois que l’on agite un sachet devant eux, ou à la perspective d’en avoir un.

Ce sont des portraits d’une Amérique jeune et dévastée que l’auteur dresse et le constat est amer : ce sont les gouvernements qui ont commencé à droguer leurs concitoyens en laissant arriver sur le marché des médicaments dont personne n’avait pris la peine de signaler qu’ils entraîneraient une forte dépendance.

Une fois de plus, David Joy nous dépeint une Amérique qui part en eau de boudin, qui sacrifie ses jeunes, ses habitants, se foutant pas mal de leurs déchéances, de leur misère… Justice absente, flics débordés, parents dépassés, tout est réuni pour que les drames arrivent.

C’est sombre, noir, les portraits des personnages sont taillés à la serpe, sans fioritures, à l’os, mais il n’en fallait pas plus pour leur donner une épaisseur. Avec peu de matière, l’auteur vous fabrique des portraits réalistes.

Mon seul bémol est que je n’ai pas ressentit des émotions fortes durant ma lecture, comme j’en avais ressentie avec les autres romans de Joy (Là où les lumières se perdent / Ce lien entre nous).

Malgré tout, ce roman est puissant et explore avec justesse les relations familiales entre les drogués et les membres de leur famille qui en ont vu de toutes les couleurs.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2021 au 11 Juillet 2022) [Lecture N°119] et Le Mois du Polar chez Sharon (Février 2022 – N°01).

Harlem : Mikaël

Titre : Harlem

Scénariste : Mikaël
Dessinateur : Mikaël

Édition : Dargaud (21/01/2022)

Résumé :
Harlem, 1931. Au cœur de la Grande Dépression, l’inventivité est mère de sureté pour joindre les deux bouts. Stéphanie St. Clair, dite Queenie, l’avait déjà bien compris en débarquant à New York il y a maintenant presque vingt ans. L’inventivité quand on est une femme et que l’on est noire, c’est bien plus qu’une nécessité. C’est une question de survie.

En quelques années, cette jeune servante antillaise immigrée s’est affranchie du poids de la servitude ancestrale. Mieux encore, elle a créé son propre rêve américain : la loterie clandestine d’Harlem.

Une ascension qui fait grincer des dents, tant du côté des autorités locales que de la mafia blanche. Dutch Schultz, dit le Hollandais, un mafieux sans scrupule, compte bien faire main basse sur le royaume de la « Frenchy ».

Mais c’est sans compter la détermination et l’impétuosité de Queenie, dont le lourd passé continue de guider les pas… Après Giant et Bootblack, Mikaël nous emmène dans le Harlem de la prohibition pour un nouveau diptyque new-yorkais en clair-obscur, à la rencontre d’une femme aussi forte qu’énigmatique.

Critique :
Harlem, 1931. En ce temps-là, en plus de la Grande Dépression et de la prohibition, règne la ségrégation raciale.

Quennie est une femme, Noire, une frenchie (Martinique) et elle a réussi dans la vie grâce à la loterie clandestine, ce qui fait grincer bien des dents à la mafia Blanche qui veut que soit Queenie travaille pour elle, soit qu’elle cède son territoire.

En plus d’avoir le Hollandais Dutch Schultz, mafiosi notoire, elle doit aussi se farcir la police, intégralement Blanche (les quelques Afro-américains qui la composent doivent se taire et obéir), qui n’aime pas qu’une « négresse » (comme ils disent) ait du pouvoir, de l’argent, de la répartie… Bref, elle dérange !

Stéphanie Saint. Clair, dite Quennie. Voilà une héroïne comme je les aime : déterminée, qui n’a pas froid aux yeux, dont les répliques fusent, sarcastiques, possédant du courage,… Ce n’est pas un ange, mais pas une démone non plus. Si son entreprise de loterie est illicite, que dire des mafias qui graissent les pattes des politiciens et ne sont jamais emmerdées ?

L’ambiance Harlem est bien rendue par les graphismes aux couleurs sombres, chaudes et fort détaillées. Certaines cases sont sans phylactères, les dessins se concentrant, à ce moment-là, sur des détails précis, des ambiances, des expressions, des flash-back, ménageant des pauses avant que le récit ne reprenne de plus belle ou nous offrant des éclairages sur le passage de Quennie.

Là, les couleurs s’absentent et l’on passe à un noir et blanc du plus bel effet, avec juste des touches de jaune. Ils datent de 1914 puisque sur la une d’un journal, on peut lire qu’un étudiant serbe a assassiné l’archiduc.

Dans cet album, envoûtant, c’est le rêve américain qui se trouve à portée de tout le monde : des miséreux parce qu’ils peuvent gagner à la loterie clandestine, les coursiers qui prennent les paris, parce qu’ils bossent pour Quennie, une partie de Harlem aussi puisqu’elle bosse pour cette même Quennie et pour les mafieux qui jouent avec l’alcool de contrebande avant de penser à la reconversion vers un autre produit bien plus dangereux.

Tout le monde peut réussir, s’il s’en donne la peine et s’il franchi la ligne blanche de la légalité. Attention aux jaloux, seulement.

#Harlem #NetGalleyFrance

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2021 au 11 Juillet 2022) [Lecture N°112] et Le Challenge « Les textes courts » chez Mes Promenades Culturelles II (Lydia B – 64 pages).

Donbass : Benoît Vitkine

Titre : Donbass

Auteur : Benoît Vitkine
Édition : Les Arènes (05/02/2020) / LP (24/03/2021)

Résumé :
Hiver 2018. Sur la ligne de front du Donbass, la guerre s’est installée depuis quatre ans. Plus grand monde ne se rappelle comment tout a commencé. L’héroïsme et les beaux principes ont depuis longtemps cédé la place à une certaine routine.

Et quand les enfants d’Avdiïvka sont assassinés sauvagement, même le colonel Henrik Kavadze, l’impassible chef de la police locale, perd son flegme. Il se lance à coeur perdu dans une enquête qui va vite réveiller les démons du passé…

Benoît Vitkine, lauréat du prix Albert-Londres 2019, aborde un angle mort de la géopolitique mondiale : le déchirement d’une région entre la Russie et l’Ukraine, volontairement ignoré et toujours d’actualité.

Critique :
Le Donbass n’est pas l’endroit idéal pour aller passer ses vacances, du moins, lorsqu’il y a la guerre.

Passez votre chemin pour vos prochaines vacances, mais restez et ouvrez ce roman si vous voulez en apprendre plus sur le conflit Russo- Ukrainien.

Ce polar prend son temps, si vous êtes à la recherche d’adrénaline, faudra prendre votre mal en patience car si nous avons un meurtre horrible d’un enfant, il faudra attendre les trois quart du roman pour en avoir un deuxième.

Non pas que je souhaitais que des enfants tombent comme des mouches sous les coups d’un assassin sadique, loin de là, mais je râle un peu sur le 4ème de couverture qui nous annonce « Et quand les enfants d’Avdiïvka sont assassinés sauvagement… ».

Ok, deux enfants, c’est du pluriel, cela correspond au « les enfants », mais dans ma tête, on montait à plus que deux. Fin de la parenthèse que je n’ai pas signalé que j’ouvrais.

Bref, revenons à nos moutons : la guerre qui sévit, depuis 2014, et dont personne ne nous parle. C’est loin de chez nous, donc, pas intéressant (ceci n’est pas ma pensée, bien entendu) pour les médias.

Pas besoin d’être calé en géopolitique ou sur la guerre dans le Donbass pour comprendre le fond du roman. Mieux, en lisant ce polar, vous irez vous coucher moins bête.

Au fond, ces crimes ne servent qu’à nous parler, au travers des personnages de ce roman policier, de la situation inhumaine qui se passe là-bas, loin de nos contrées, loin de nos jardins.

Dans les conflits, quels qu’ils soient, les gens changent, pour le meilleur ou pour le pire et celui-ci ne fait pas exception à la règle : soit on devient un loup, soit on reste une proie. Pas de juste milieu, pas de nuances.

Les portraits des différents personnages qui parsèment ce roman sont très bien réalisés et en peu de mots, l’auteur arrive très bien à nous offrir une situation très claire de leur psychologie. Les méchants n’étant pas toujours les pires (ou le contraire) et les plus gentils n’étant pas toujours les moins pires.

Tout est camouflé, tout le monde joue un rôle, se donne une nouvelle personnalité, afin de survivre dans ce chaos ambiant ou d’échapper à des traumatismes d’anciens conflits (Afghanistan) ou du nouveau.

Nous ne sommes pas au pays des Bisounours et le colonel Henrik Kavadze, chef de la police locale nous l’expliquera avec beaucoup de cynisme. Lors d’une guerre, les magouilles et la corruption sont reines. Certains s’enrichissent, d’autres s’appauvrissent pour arriver à manger.

Finalement, ce polar n’en est pas vraiment un : l’enquête est un peu décousue, vu que le colonel Henrik Kavadze n’a que peu de pistes et qu’il y va lentement sans trop savoir où tout cela va le mener.

Cela donne un récit qui manque un peu de fluidité, qui pourrait gêner la lecture de certains. Dans mon cas, cela ne m’a gêné en rien, j’ai dévoré ce roman car j’avais soif d’apprendre. La géopolitique ne me dérange pas et le fait que cela se déroule à l’Ouest était un plus pour moi qui aime ces contrées (sans les guerres, bien entendu).

Le fait que Benoît Vitkine soit correspondant au journal « Le Monde », il est le spécialiste des pays de l’Est et de l’ex -URSS, ce qui fait qu’il connaît son sujet. C’est un sérieux plus.

Ce polar ne devient jamais lourd, l’auteur restant très pédagogue, mélangeant habillement la géopolitique avec son récit et ses personnages. Ce qui fait que ce polar devient un témoignage sur ce qu’il se passe là-bas car le côté polar passe en second lieu.

Une belle découverte en tout cas.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2021 au 11 Juillet 2022) [Lecture N°110] et Le Challenge « Le tour du monde en 80 livres » chez Bidb (France).

Un bref instant de splendeur : Ocean Vuong

Titre : Un bref instant de splendeur

Auteur : Ocean Vuong
Édition : Gallimard – Du monde entier (07/01/2021)
Édition Originale : On earth we’re briefly gorgeous (2019)
Traduction : Marguerite Capelle

Résumé :
« Un bref instant de splendeur » se présente sous la forme d’une lettre qu’un fils adresse à sa mère qui ne la lira jamais.

Fille d’un soldat américain et d’une paysanne vietnamienne, elle est analphabète, parle à peine anglais et travaille dans un salon de manucure aux États-Unis. Elle est le pur produit d’une guerre oubliée.

Son fils, dont la peau est trop claire pour un Vietnamien mais pas assez pour un Américain, entreprend de retracer leur histoire familiale : la schizophrénie de sa grand-mère traumatisée par les bombes ennemies au Vietnam, les poings durs de sa mère contre son corps d’enfant, son premier amour marqué d’un sceau funeste, sa découverte du désir, de son homosexualité et du pouvoir rédempteur de l’écriture.

Critique :
Ce roman m’avait attiré avec sa belle couverture, son titre beau et énigmatique, son résumé et en plus, il avait recommandé dans l’émission de « La Grande Librairie » (dans la partie des libraires).

Un fils écrit une lettre à sa mère, lettre qu’il lui sera impossible de lire puisqu’elle est analphabète et ne comprend que le Vietnamien.

Le narrateur ne lui cachera pas grand-chose et on se dit qu’heureusement qu’elle ne lira jamais cette lettre dans laquelle son fils parle, entre autre, des coups qu’il a reçu de sa mère.

Je ne sais pas ce que la mère aurait pensé de la lettre de son fils, si elle avait su la lire, mais moi, je me suis ramassée une pelle dans la gueule, et pas dans le bon sens du terme.

Le récit est assez décousu, passant souvent du coq à l’âne. Bon, lors de nos conversations en famille ou entre amis, on saute aussi souvent sur tous les sujets, on divague, on s’éloigne du point de départ, mais si à l’oral, ça marche, à l’écrit, c’est plus confus.

Sans problèmes, j’ai réussi à m’en sortir avec ses digressions, à dérouler le fil de l’histoire, à identifier les membres de sa famille et à comprendre que lorsqu’il parlait du garçon, c’était de lui qu’il parlait, se mettant en scène à la troisième personne du singulier, sans doute pour prendre plus de distance avec le récit, vu que ce qu’il lui arrivait était assez violent…

J’ai apprécié les sujets abordés, assez disparates mais formant un tout cohérent avec le personnage principal : l’exil aux États-Unis, la guerre du Vietnam, le métissage, les syndromes post-traumatiques, l’homosexualité, la difficulté de trouver une place dans la société américaine, les brimades à l’école, te dur travail de sa mère pour s’en sortir, les drogues, le racisme des Blancs envers les plus basanés et celui des Vietnamiens envers les métissés, ceux qui sont trop Blancs pour eux.

Le racisme n’est pas l’apanage de l’Homme Blanc, la connerie existe partout et l’Humain ramène tout à une histoire de couleur de peau ou de race. On le ressent bien dans ce récit, avec la mère du narrateur, fille d’une Vietnamienne et d’un soldat américain.

Le racisme ambiant, qu’il soit au Vietnam ou aux États-Unis est très bien décrit, magnifiquement rendu. Avec peu de mots, peu de situation, l’auteur arrive à nous faire comprendre toute l’imbécilité des gens, quelque soit leur couleur de peau, leurs origines.

La chose qui m’a le plus cruellement manqué, dans ce récit qui avait tout pour me plaire, ce sont les émotions ! Une fois de plus, j’ai eu l’impression qu’elles étaient aux abonnés absents : là où certains passages auraient dû me mettre le cœur en vrac, il ne s’est rien passé, comme si l’écriture n’avait pas su rendre les émotions palpables.

Le manque de dialogues m’a manqué aussi, cela a sans doute contribué à cette impression d’écriture froide. L’auteur a sans doute mis ses tripes dans son roman, mais à aucun moment je ne l’ai ressenti.

Une fois de plus, c’est un rendez-vous manqué avec un roman qui a été salué et encensé par la critique… Si j’ai réussi à tenir le coup durant toute la moitié du roman, la seconde partie fut survolée tant je n’arrivais plus à m’accrocher au récit et à la plume de l’auteur.

Malgré des portraits forts dans ses personnages, malgré un récit qui avait tout pour me plaire, j’ai battu la campagne pendant les 130 dernières pages et me suis enlisée dans la fin du récit, alors que j’avais réussi à apprécier un peu le début du roman.

 

Temps noirs : Thomas Mullen

Titre : Temps noirs

Auteur : Thomas Mullen
Édition : Rivages Noir (04/03/2020)
Édition Originale : Lightning Men (2017)
Traduction : Anne-Marie Carrière

Résumé :
L’officier Denny Rakestraw et les « officiers nègres » Lucius Boggs et Tommy Smith ont du pain sur la planche dans un Atlanta surpeuplé et en pleine mutation.

Nous sommes en 1950 et les tensions raciales sont légion alors que des familles noires, y compris la sœur de Smith, commencent à s’installer dans des quartiers autrefois entièrement blancs.

Lorsque le beau-frère de Rake lance un projet visant à rallier le Ku Klux Klan à la « sauvegarde » de son quartier, les conséquences deviennent incontrôlables, forçant Rake à choisir entre la loyauté envers sa famille et la loi.

Parallèlement, Boggs et Smith tentent d’arrêter l’approvisionnement en drogues sur leur territoire, se retrouvant face à des ennemis plus puissants que prévu : flics et ex-détenus corrompus, chemises noires nazies et voyous du Klan.

Critique :
Darktown, le premier volume, était déjà du tout grand roman noir. La suite est du même acabit et peut trôner parmi les grands sans aucun problème.

Dans ce roman noir qui se déroule à Atlanta en 1950, au coeur de la ségrégation raciale, vous croiserez des personnages peu fréquentable, dont certains se baladent avec une taie d’oreiller blanche sur la tête.

D’autres, pas mieux, adorent porter des costumes bruns avec des éclairs rouges cousus en insignes. Cela fait 5 ans que l’Adlolf s’est fait sauter le caisson et aux États-Unis, certains ont la nazi nostalgie.

Si vous lisez ce roman et que vous faites partie de la cancel culture, vous risquez de tressaillir à toutes les mentions « Négros » ou de « singes »… Je n’aime pas ces mots, mais en 1950, dans le Sud des États-Unis, montrer du respect pour une personne de couleur vous valait l’exclusion de tout. Personne ne parle d’afro-américains.

Ne pas utiliser les termes insultants dans un roman se déroulant à ces époques serait un anachronisme aussi gros que de doter les femmes du droit de vote à une époque où elles ne l’avaient pas.

Ce fut avec un plaisir énorme que j’ai retrouvé mes deux agents Noirs (ou nègres, pour l’époque) : Lucius Boggs et Tommy Smith. Ce n’est pas à proprement parler d’une suite de leur première enquête, nous sommes 2 ans plus tard, mais l’auteur y fera quelques allusions. Les deux romans peuvent se lire indépendamment l’un de l’autre, mais faites-vous plaisir avec les deux.

Deux années se sont écoulées et rien n’a changé dans leurs droits, qu’ils n’ont pas. La frontière entre les quartiers Blancs et Noirs bouge, pour la plus grande peur des Blancs, bien entendu et les envies de lyncher du Noir est toujours présente, chez les membres du KKK, chez les nazis ou tout simplement chez les citoyens lambdas, ceux des beaux quartiers.

L’intrigue est une véritable toile d’araignée, aux multiples ramifications. Rien n’est simple, tout est imbriqué et rien n’est comme on pourrait le penser. Les arcs narratifs sont multiples, comme les personnages et la ville d’Atlanta est un personnage à part entière, qui vit, qui bouge.

C’est tout un pan de la vie sudiste qui est décrit dans ce roman noir puissant. Tout y pue le racisme primaire, la ségrégation, que l’on soit chez les Blancs ou chez les Noirs qui vivent dans les beaux quartiers de Sweet Auburn et qui méprise ceux des quartiers populaires vivant dans des taudis (ou s’apparentant à des taudis). Personne n’est frère.

Jamais les personnages ne sombrent dans le manichéisme, que l’on soit avec nos deux flics Noirs (Boggs et Smith), des gens qui quartier Blanc ou avec des klansmen. Tous ont des nuances, des peurs, des rêves, des casseroles au cul ou des squelettes dans les placards. C’est comme une pelote de laine que l’on dévide.

Oserais-je dire que personne n’est tout à fait blanc ou noir, mais dans des nuances de gris, pouvant passer de l’ombre à la lumière. Les gens ont des règles, des idéaux, mais parfois, ils se fracassent face à la vie dure que l’on mène à Atlanta ou face aux événements qui s’emballent et débouchent là où le personnage ne le pensait pas.

Face à un vrai roman noir se déroulant durant la ségrégation raciale des années 50, il ne faut pas s’attendre à ce que les Bons gagnent et que les Vilains aillent en taule. Dans un roman noir tel que celui-ci, le happy end, faudra s’asseoir dessus et se le carrer où… où vos voulez, c’est vous qui décidez.

Roman noir puissant, réaliste, à la trame scénaristique réfléchie, poussée, rien n’est simple, ni facile, où les multiples arcs narratifs nous entraînent dans plusieurs endroits d’Atlanta avant de tous se terminer dans un final hautement violent qui ne sera pas celui entre les Noirs et les Blancs (trop facile).

Pas de manichéisme, juste des personnages qui essaient de vivre comme ils peuvent, sans se mettre à dos leur communauté (pas facile), de louvoyer dans cet océan de haine tout en restant fidèle le plus possible à leurs idéaux, qu’ils soient respectueux des autres ou pas.

La ligne rouge n’est jamais loin et il n’est jamais facile de respecter ses engagements pris un jour, lorsque l’on se retrouve confronté à la complexité humaine.

Un roman noir puissant, sans édulcorants, sans sucre, noir de chez noir et à l’arôme brut que l’on savoure avec plaisir, même si l’époque n’est pas celle des Bisounours.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2021 au 11 Juillet 2022) [Lecture N°53].

Le démon de la colline aux loups : Dimitri Rouchon-Borie

Titre : Le démon de la colline aux loups

Auteur : Dimitri Rouchon-Borie
Édition : Le Tripode (07/01/2021)

Résumé :
Un homme se retrouve en prison. Brutalisé dans sa mémoire et dans sa chair, il décide avant de mourir de nous livrer le récit de son destin.

Écrit dans un élan vertigineux, porté par une langue aussi fulgurante que bienveillante, Le Démon de la Colline aux Loups raconte un être, son enfance perdue, sa vie emplie de violence, de douleur et de rage, d’amour et de passion, de moments de lumière… Il dit sa solitude, immense, la condition humaine.

Le Démon de la Colline aux Loups est un premier roman. C’est surtout un flot ininterrompu d’images et de sensations, un texte étourdissant, une révélation littéraire.

Critique :
Lorsque j’ai ouvert ce roman, je ne m’attendais pas à prendre une telle claque dans ma gueule.

Pire, j’ai même froncé les sourcils devant le style d’écriture qui semblait avoir été fait par une personne peu instruite, ne possédant pas beaucoup de langage (ou de parlement, comme le dit notre narrateur), avec peu de ponctuation dans les phrases et dont les dialogues étaient inclus dans les blocs de texte.

Je disais à la nuit tu ne me feras pas peur j’ai plus noir que toi dans mon enfance.

Imbécile que j’étais et je m’en suis très vite rendu compte ensuite que le style d’écriture était parfaitement adapté au texte de la confession que nous livre un jeune homme en prison et dont nous ne savons encore rien pour le moment de ses crimes.

C’est pas son enfance qu’il commencera son récit, après nous avoir parlé un peu de la prison.

Imaginez des parents qui ne méritent pas le nom de parents… Imaginez l’inimaginable et vous aurez un bon départ pour ce roman dur, âpre, où j’ai souvent fermé les yeux, le coeur au bord des lèvres devant tant d’inhumanité. Les mots me manquent… Il n’y a pas de mots. Il n’y a plus de mots.

Jai été tentée de blinder mon esprit et mon coeur. Je l’ai fait en partie mais les mots m’ont atteint de plein fouet, telles les balles d’un fusil. Sans pour autant que l’auteur ait fait du glauque juste pour le plaisir d’en faire.

Comment des enfants peuvent-ils arriver à s’épanouir après avoir vécu ainsi ? Il faut de la force, du courage et pas de démon ancré dans son corps. Et notre jeune garçon (je ne vous donnerai pas son prénom dans ma chronique) va avoir bien du mal à se reconstruire, lui qui n’a jamais vécu comme un enfant normal, lui qui ne savait pas à quoi servait des crayons de couleurs.

Oui, les mots de l’auteur m’ont pété dans la gueule, son personnage principal m’a émue aux larmes, ce petit garçon qui a dû grandir comme il le pouvait, avec des traumatismes et le sentiment qu’il n’arriverait jamais à s’insérer dans notre société.

Avec ses mots à lui, avec beaucoup de naïveté, notre jeune narrateur va nous conter sa vie de misère, nous parler du père et de la mère, de ses frères, soeurs, de l’école et de son démon intérieur.

Durant tout le récit, on a envie de prier qu’il trouve le chemin pour s’en sortir, pour guérir. Et lui, il continue de mettre des mots sur ses maux, avec naïveté mais aussi avec de la profondeur car c’est tout un pan de la justice que l’auteur met en scène, avec les circonstances atténuantes, la culpabilité, la juste punition et celle qui ne rendra jamais justice, quelque que soit la peine car certaines choses sont irréparables.

Il aborde aussi d’autres thématiques comme l’enfer qui est toujours pavé de bonnes intentions, l’hérédité, le conditionnement, le mal que l’on fait bien et le bien que l’on fait mal.

Un récit percutant, dur, violent, brut de décoffrage avec cette économie de ponctuation (rassurez-vous, en lisant, vous la ferez vous même sans soucis), ces mots qui semblent légers mais qui pèsent comme un cheval mort.

Anybref, ce roman, c’est une tempête émotionnelle, c’est sombre, mais aussi lumineux car notre narrateur, malgré ses crimes, ses erreurs, ses errances, est resté un personnage pour lequel on ne peut avoir que de l’empathie.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°241].

Sang Chaud : Un-Su Kim [LC avec Rachel]

Titre : Sang Chaud

Auteur : Un-Su Kim
Édition : Matin Calme (09/01/2020)
Édition Originale : Hot Blooded (2010)
Traduction : Kyung-ran Choi et et Lise Charrin

Résumé :
Huisu, homme de main pour la mafia de Busan, atteint la quarantaine avec pas mal de questions.

Jusque-là, il n’a vécu que pour les coups tordus, la prison, les exécutions, tout ça pour se retrouver dans une chambre minable, seul, avec pour horizon des nuits passées à dilapider son argent au casino. il est temps de prendre certaines résolutions… avec un solide couteau de cuisine dans son poing serré.

Critique :
♫ Parla più piano e nessuno sentirà ♪ Il nostro amore lo viviamo io e te ♫ ♪Nessuno sa la verità, Nemmeno il cielo che ci guarda da lassù. ♪

Avec la mafia, même Coréenne, il vaut mieux parla più piano (parler moins fort) e nessuno sentirà (personne n’entendra).

Si Séoul peut-être comparé à Paris, Busan pourrait être l’équivalence d’un Marseille avec son port qui est d’une importance capitale.

On a beau être au pays du matin calme, à Busan, les habitants ont le sang chaud et dans le quartier mal famé et sordide de Guam (qui n’existe pas en vrai).

Nous sommes dans les années  90. Les habitants tirant tous et toutes le diable par la queue, la prostitution et les trafics en tous genre sont légions. Ils sont bien souvent les seuls moyens de survie ou de quoi mettre un peu de beurre dans les épinards.

Pourtant, malgré les trafics, les gens sont souvent perclus de dettes et les taux d’intérêts dépassent souvent la dette en elle-même. Dès que l’on contracte une dette, on se retrouve pieds et poings liés pour la vie, impossible de s’échapper.

Oui, ce roman noir, c’est un peu la version Coréenne du Parrain : plusieurs clans règnent sur les trafics, sur les quartiers, mais la plupart des chefs n’ont pas de sang sur les mains, comme le père Sohn, le chef de Huisu. Pas parce qu’il est tendre et bon, juste parce qu’il délègue ce genre de choses à d’autres, comme Huisu.

Au début du récit, tout semble calme et paisible dans le petit monde des mafiosi coréens, on se salue, on fait des courbettes, on mange ensemble, on se tape parfois dessus, mais juste avec les poings, rarement avec des armes à feu… Mais faut jamais jurer de rien, après le soleil, la tempête peut arriver.

Ce roman noir, c’est une carte postale sombre de la Corée du Sud, l’envers du décor, les coulisses sordides des trafiquants, des jeux de pouvoir, des guerres du trône, des trahisons, des coups fourrées, de couteau à sashimi planté dans le ventre ou dans le dos.

Au départ, je me suis un peu perdue dans cet univers, j’ai mélangé les noms, j’ai un peu galéré avant de me sentir à mon aise dans ces pages. Et puis, je me suis attachée à Huisu, au père Sohn et à différents personnages.

L’auteur leur a donné du corps mais surtout une âme, des sentiments, des questions existentielles, des doutes, une conscience, des sentiments… Non, nous ne sommes pas face à des truands méchants, stéréotypés et sans nuances. Ce sont des êtres humains et ils sont soumis aux mêmes questionnements que tout le monde, à des emmerdes, à des trahisons… Ok, nous, dans les bureaux, on ne règle pas nos problèmes avec des couteaux…

Un polar noir qui a tout d’une tragédie, une tragédie qui arrive doucement, qui prend son temps pour se mettre en place car l’auteur ne se dépêche pas et pose toutes les bases de son récit, de ses personnages, de ses décors afin que l’on s’immerge en douceur dans ce monde que nous ne connaissons pas vraiment.

C’est sanglant, meurtrier, violent et sans concession. Les mafiosi, qu’ils soient italiens ou coréens, ce ne sont pas des Bisounours… Un roman à découvrir avec l’esprit bien ouvert et un petit papier afin de noter certains noms et ne pas se tromper ensuite. Une belle plongée dans le monde de la mafia du pays du matin calme.

Un polar noir qui m’a donné envie de ne plus manger QUE des poissons végétariens et plus des carnivores… Je vous laisse deviner pourquoi… Mais au moins, je salue l’esprit de recyclage des truands coréens. On n’y pense pas assez souvent.

Un grand merci à Rachel de m’avoir proposé cette LC Coréenne (on y est abonnés, aux auteurs Coréens) car cela faisait longtemps que je voulais découvrir ce roman policier dont tout le monde avait beaucoup parlé en début 2020 (la blogo). Pour connaître son avis, suivez le lien.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°216].