Agnès Grey : Anne Brontë

Titre : Agnès Grey

Auteur : Anne Brontë
Édition : Archipoche (2012/2020)
Édition Originale : Agnes Grey
Traduction : Ch. Romey, A. Rolet et Isabelle Viéville Degeorges

Résumé :
Miss Grey était une étrange créature ; jamais elle ne flattait et elle était loin de leur faire assez de compliments ; mais, quand elle parlait d’elles ou de quoi que ce fût qui les concernât en termes élogieux, elles pouvaient avoir la certitude que sa bonne opinion était sincère.

Elle se montrait dans l’ensemble très prévenante, discrète et pacifique, mais certaines choses la mettaient hors d’elle ; certes, cela ne les gênait guère, mais pourtant mieux valait ne pas la désaccorder puisque, lorsqu’elle était de bonne humeur, elle leur parlait, était fort agréable et pouvait parfois se montrer extrêmement drôle, à sa manière, qui était bien différente de celle de Mère, mais faisait toutefois très bien l’affaire pour changer. Elle avait des opinions arrêtées sur tout, auxquelles elle restait farouchement attachée…

Des opinions souvent rebutantes, puisqu’elle pensait toujours en termes de bien et de mal et avait une curieuse révérence pour ce qui touchait à la religion et un penchant incompréhensible pour les honnêtes gens.

Critique :
Agnès Grey, jeune fille à qui on n’a jamais laissé prouver sa valeur, décide d’être gouvernante. Mais qu’allait-elle faire dans cette galère ??

La pauvre va se retrouver plongée dans un milieu social plus élevé que le sien où les enfants sont rois, les mâles étant des dieux qui ont toujours raison.

Le gamin dont elle est la gouvernante est un véritable petit tyran en culottes courtes et l’on ne peut pas remettre en question son statut de petit ange ou lui faire des remarques.

Pour ce gamin, c’est l’intervention de Sœur Marie-Thérèse des Batignolles qu’il aurait fallu pour le redresser ! Elle aurait fait une parfaite gouvernante pour ce petit merdeux, ce reliquat de fond de capote (anglaise) à qui les parents n’ont pas appris l’obéissance et le respect puisque eux mêmes en manquent.

Quant à ces fameux parents, coupables sur toute la ligne, dont le père a autant d’éducation que le dernier des derniers des barakîs de kermesse, il aurait fallu les faire monter au troisième étage, ouvrir la fenêtre et les balancer, tout simplement. Pour paraphraser Napo, cet homme, c’est de la merde dans un bas de soie !

Ensuite, faudrait secouer le gamin et lui promettre qu’il suivra le même chemin s’il n’arrête pas de martyriser les animaux et de corriger sa sœur, puisque ce petit Mussolini des bacs à sable pense qu’elle doit être corrigée régulièrement. Il y a des fessées qui se perdent…

Hélas, le problème de classe empêche Agnès Grey d’ouvrir sa bouche, de proférer un mot, une menace, de tirer les oreilles du petit dictateur, de le menacer de lui faire subir ce qu’il fait aux petits moineaux (les écarteler) et de foutre une claque à son père avant de lui apprendre à conjuguer le verbe « respecter les autres ».

Le monde est déjà une jungle pour les femmes qui ont de la poigne ou une grande gueule, mais à cette époque là, une gentille fille un peu bigote telle qu’Agnès, qui se lance sans arme ou sans gilet pare-balles, reste sans voix, impuissante (on l’aurait sans doute été devant ce merdeux) puisque sans moyen de pression face à un gamin qui se prend pour Jupiter et est sûr de son impunité.

Puisqu’il lui faut rester à sa place, malheureusement, cela rend la lecture insipide, endormante et je me suis énervée sur ce couple de la haute, souhaitant qu’on leur fît des nouvelles chaussures en béton armé et direction le lac. Oui, j’expédie, je ventile, moi !

Que j’eusse aimé que Agnès Grey montasse sur une table et crie, le poing levé « Capitaine, ô mon capitaine, je vais fucker ta putain de société de classe de merde, niquer ta race de dégénéré de l’éducation, cette bande de bâtard qui ne vaut même pas la bauge d’un cochon ! Vous allez crever comme des chacals, bande de chacals »… Mais ça aurait fait deux fois chacals.

Partagée entre l’envie de faire la révolution et de secouer cette pauvre Agnès qui ne pouvait que rester à sa place et faire oui-oui-amen parce que la religion est aussi importante que la classe sociale à cette époque, j’ai poursuivi vaille que vaille ce récit qui me faisait dresser sur mes ergots à toutes les pages, sans pour autant m’apporter d’autres émotions comme celles ressenties dans « Jane Eyre » ou « Les hauts de Hurlevent », les romans de ses sœurs.

Après l’impolitesse et le manque d’éducation de la première famille, Agnès Grey va bosser chez les Murray, plus polis mais tout aussi crétins que les premiers. Leur fille est tellement imbue d’elle-même, tellement charogne, qu’elle ferait passer Nellie Oleson pour une charmante enfant. C’est vous dire ! Encore une qui se prend pour ce qu’elle n’est pas et s’amuse à abaisser les hommes qui lui font la cour.

Anybref, c’est un rendez-vous de manqué avec Anne Brontë contrairement avec ses deux autres sœurs. L’écriture est insipide, sans relief et je me suis ennuyée ferme, sauf quand je bondissais au plafond devant le comportement de certains personnages.

Néanmoins, ce roman illustre parfaitement la condition des femmes du temps de l’époque victorienne, les différences entre les classes, l’éducation des enfants fort laxistes et l’impuissance de la gouvernante qui n’a aucune arme pour se faire respecter puisque les parents sont en accord avec le comportement du gosse.

Il illustre aussi la duplicité et la perfidie de certaines jeunes filles qui s’amusent avec les hommes comme le petit merdeux jouait avec des animaux sans défense, se régalant de son pouvoir sur eux.

Il n’empêche que ce fut un rendez-vous manqué.

PS : ce sera pour le 12 au matin, le levé de rideau de la fiche mystérieuse ! Des avis ? Des pistes ?

Le Challenge A Year in England pour les 10 ans du Mois anglais [Lecture N°27] et Le Mois anglais (Juin 2021 – Season 10) chez Lou, Cryssilda et Titine.

Blanc autour : Wilfrid Lupano et Stéphane Fert

Titre : Blanc autour

Scénariste : Wilfrid Lupano
Dessinateur : Stéphane Fert

Édition : Dargaud (15/01/2021)

Résumé :
1832, Canterbury. Dans cette petite ville du Connecticut, l’institutrice Prudence Crandall s’occupe d’une école pour filles.

Un jour, elle accueille dans sa classe une jeune noire, Sarah. La population blanche locale voit immédiatement cette « exception » comme une menace.

Même si l’esclavage n’est plus pratiqué dans la plupart des États du Nord, l’Amérique blanche reste hantée par le spectre de Nat Turner : un an plus tôt, en Virginie, cet esclave noir qui savait lire et écrire a pris la tête d’une révolte sanglante.

Pour les habitants de Canterbury, instruction rime désormais avec insurrection. Ils menacent de retirer leurs filles de l’école si la jeune Sarah reste admise.

Prudence Crandall les prend au mot et l’école devient la première école pour jeunes filles noires des États-Unis, trente ans avant l’abolition de l’esclavage.

Critique :
Jeune enfant, on m’avait expliqué à l’école que la guerre de Sécession avait eu lieu parce que les vilains du Sud étaient esclavagistes et que les gentils du Nord pas.

Qu’au Nord, les Noirs n’étaient pas traités en esclaves mais en Hommes libres…

Puis, un jour, en lisant l’album « Black Face » des Tuniques Bleues, j’avais appris que si les Noirs n’étaient pas des esclaves dans le Nord, ils n’avaient pas de droits, zéro, nada, que dalle et étaient aussi mal considérés que dans le Sud (et sans doute dans nos pays aussi, ne nous faisons pas plus catho que le pape).

Les dessins sont spéciaux, mais ils ne m’ont pas dérangés une fois que je m’y suis habituée. J’ai aimé le style minimaliste de certaines cases, sans paroles, mais où les expressions affichées sur les visages des gens montraient bien tout le bien qu’ils pensaient qu’une jeune fille noire soit instruite et qu’ensuite, toute l’école pour jeunes filles Blanches devienne une école pour les jeunes filles Noirs.

Nous sommes dans le Nord, l’esclavage est aboli mais n’allez pas croire que les Blancs acceptent que les Noirs aient des droits, ni même le droit à l’instruction car c’est dangereux d’être instruit, de savoir lire, écrire. Le dernier Noir a qui on a appris à lire s’est révolté. Pour eux, pas question ! Déjà que l’on accepte que des jeunes filles blanches soient instruites… Manquerait plus que toutes les femmes le soient !

Les Noirs ont juste le droit d’être leurs bonnes à tout faire, leur homme à tout faire, bref, de bosser librement mais en se taisant, merci bien. Pourtant, si ces personnes qui poussent des hauts cris s’étaient intéressés à ces jeunes filles, ils auraient appris qu’elles venaient quasi toutes de familles afro-américaine appartenant à la middle-class.

Ce roman graphique, sans montrer trop d’horreurs, nous laisse quand même entrevoir entre les lignes, avec des images sans paroles, toute la violence contenue dans ces hordes de gens bien pensants qui estimaient que les jeunes filles Noires ne pouvaient pas être instruites.

Car ils se doutaient que cela ne s’arrêterait pas là, que ça impliquerait ensuite que leur monde allait changer et eux, comme des petits enfants, ne voulaient pas que leur monde change ! Normal, ils avaient le pouvoir… Il ne fallait pas compter non plus sur les femmes Blanches pour jouer la solidarité féminine puisque ces dames étaient des épouses soumises aux avis de leur mari.

Wilfried Lupano use toujours de finesse dans ses analyses de situation, sans manichéisme, ses portraits de personnages sont travaillés et l’auteur explore plusieurs pistes, plusieurs courant de pensées, nous remettant en mémoire que l’Enfer est pavé de bonnes intentions…

Avec peu de mots il arrive à regrouper tous les comportements aberrants, lâches, violents, disproportionnés, des gens quand ils ne sont pas d’accord avec quelque chose. Certains crient des choses sensées, véridiques, afin d’ouvrir les yeux des filles et le jeune Sauvage, petit garçon Noir libre d’aller où il voulait, sans jamais avoir été instruit, avait tout compris.

Les Blancs de cette Histoire sont instruits, la plupart (surtout les hommes), mais jamais ils n’useront du dialogue, ne s’exprimant que par la brutalité des gestes et des mots, comme s’ils étaient tous mal dégrossis. Et toujours à plusieurs parce que la lâcheté les empêcherait de le faire seul. Ensuite, comme toujours, ils et elles se donneront bonne conscience en disant qu’ils n’étaient pas d’accord avec cette folie furieuse.

Lorsqu’on connait l’Histoire américaine et que l’on sait qu’à la rentrée des classes 1957, dans les universités, il fallu accompagner les quelques étudiant(e)s Noirs qui y firent leur entrée par des gars de la Easy Compagny, on se dit que le chemin va être encore long et laborieux avant que le regard des gens changent…

Et au vu de l’actualité, je me dis que le regard des gens n’a pas changé autant que ça, malheureusement.

Un magnifique album graphique qui met en scène une partie de l’Histoire dont nous n’avions pas connaissance et je me suis réjouie de l’apprendre parce que dans toute cette merde ségrégationniste, il y avait des gens biens et malgré tout, des lueurs d’espoir.

Non, la liberté n’est pas gratuite, faut aller la chercher, se battre pour l’avoir, pour la garder, mais qui dit liberté dit aussi responsabilités.

Challenge bd « Des histoires et des bulles » chez Noctembule (Avril 2021 – Avril 2022) – Roman graphique.

Ces montagnes à jamais : Joe Wilkins

Titre : Ces montagnes à jamais

Auteur : Joe Wilkins
Édition : Gallmeister Americana (05/03/2020)
Édition Originale : Fall back down when I die (2019)
Traduction : Laura Derajinski

Résumé :
Depuis la disparition de son père en plein cœur des Bull Mountains, il y a plusieurs années, et le décès récent de sa mère, Wendell Newman vivote de son salaire d’employé de ranch sur les terres qui appartenaient autrefois à sa famille.

Comme un rayon de soleil débarque alors dans sa vie aride le petit Rowdy Burns, fils d’une cousine incarcérée, dont on lui confie la garde.

Un lien puissant et libérateur se noue entre Wendell et ce garçon de sept ans mutique et traumatisé.

Mais tandis que s’organise la première chasse légale au loup dans le Montana depuis plus de trente ans, les milices séparatistes qui vénèrent le père de Wendell se tournent vers le jeune homme.

Bien décidé à ne pas prendre parti, Wendell devra tout faire pour protéger Rowdy et conjurer la violence qui avait consumé la vie de son père.

Critique :
Montana… Les Bull Mountains… Je connais ! D’accord, je n’y ai mis les pieds qu’en littérature, mais je sais d’avance que lorsqu’un roman se déroule là, ce ne sera pas Bisounours Party !

L’Amérique, j’aime la lire dans ce qu’elle a de plus sombre, donc, un rural noir, ça me convient très bien.

Une petite ville, des gens qui vivotent, ont plusieurs boulots, les enfants sont déscolarisés, les gens hyper armés, anti-écologiste, anti-gouvernement, anti-loups, anti-tout ce qui ne leur convient pas.

Les éleveurs ont perdu leurs terres, ont dû les revendre pour payer leurs impôts et ces derniers accusent tout le monde, pensant qu’on leur doit quelque chose. Le rêve de certains ? Établir un territoire rien qu’à eux dans l’État, le pays et le déclarer libre d’y faire ce qu’ils veulent.

Parmi tous les bas de plafond, il y a Wendell, 24 ans, qui trime aussi pour s’en sortir, qui a perdu les terres de ses ancêtres, qui a perdu son père, parti dans la montagne après avoir tué un homme, qui vit dans un mobil home et là-dessus, arrive chez lui le petit Rowdy Burns, 7 ans, le fils d’une cousine condamnée à la prison. Le gamin ne pète pas un mot, traumatisé. Pas évident pour Wendell.

Ce rural noir démarre doucement, ne vous attendez pas à un rythme trépident, l’auteur prenant le temps de nous présenter les différents protagonistes dans ce roman qu’il a voulu choral.

Les paysages du Montana, les montagnes, les animaux, font eux aussi partie du livre et lui donne une autre couleur : celle du nature writing car ici, la Nature est aussi importante que les Hommes, elle les a façonné et eux, en retour, ont essayé de dompter la Nature en décimant le gibier, les prédateurs, les poissons, en posant des pièges et maintenant, en voulant éradiquer les loups que l’on avait réintroduit.

Il y a de la poésie dans ce roman, des moments remplis d’émotions aussi, entre Wendell et Rowdy, qui bien que ne parlant pas, arrive à trouver sa place auprès de Wendell qui, sous ses dehors de paumé, arrive tant bien que mal à s’occuper du gosse. Il y a de la tendresse entre eux deux.

Le problème vient des hommes surarmés, qui se promènent avec leurs carabines bien visibles, qui débarquent chez vous en troupeau portant des fusils, juste pour vous demander de les rejoindre dans leur chasse à tout. Moi, ça me fous les chocottes toutes ces armes car il ne ressort jamais rien de bon d’une population armée comme pour la guerre. La moindre mouche qui pète et tout part en règlements de compte à Ok Corral.

Un rural noir qui prend son temps, qu’il faut lire avec la tête bien à ce qu’on fait car il faut aussi s’immerger dedans, ce qui m’a pris un certain temps, au début.

Un rural noir qui explore l’Amérique profonde, celle des gens peu intellectualisés, peu scolarisés, aux idées très basses de plafond et qui tirent plus vite que leurs ombres. Des gens qui chassent toute l’année, qui ne respectent pas la Nature, qui ne veulent pas qu’on s’immisce dans leur vie, qui pensent que tout leur est dû et que tout se règle avec des armes.

Et au milieu, il y a Wendell et Rowdy… Wendell qui veut offrir à ce gosse ce qu’il n’a pas eu : un père présent et non pas celui en cavale après un meurtre.

Bull Moutain, ton univers impitoyable…

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°160].

 

Notre-Dame du Nil : Scholastique Mukasonga

Titre : Notre-Dame du Nil

Auteur : Scholastique Mukasonga
Édition : Gallimard (01/03/2012)

Résumé :
1973. Au Rwanda, un lycée de jeunes filles perché sur la crête Congo-Nil, à 2.500 mètres d’altitude, près des sources du grand fleuve égyptien.

Les familles espèrent que dans ce havre religieusement baptisé Notre-Dame du Nil, isolé, d’accès difficile, loin des tentations de la capitale, leurs filles parviendront vierges au mariage négocié pour elles dans l’intérêt du lignage.

Les transgressions menacent au cœur de cette puissante et belle nature où par ailleurs un rigoureux quota « ethnique » limite à 10 % le nombre des élèves tutsi.

Sur le même sommet montagneux, dans une plantation à demi abandonnée, un « vieux Blanc », peintre et anthropologue excentrique, assure que les Tutsi descendent des pharaons noirs de Méroé.

Avec passion, il peint à fresque les lycéennes dont les traits rappellent ceux de la déesse Isis et d’insoumises reines Candace sculptées sur les stèles, au bord du Nil, il y a trois millénaires.

Non sans risques pour sa jeune vie, et pour bien d’autres filles du lycée, la déesse est intronisée dans le temple qu’il a bâti pour elle.

Le huis clos où doivent vivre ces lycéennes bientôt encerclées par les nervis du pouvoir hutu, les amitiés, les désirs et les haines qui traversent ces vies en fleur, les luttes politiques, les complots, les incitations aux meurtres raciaux, les persécutions sournoises puis ouvertes, les rêves et les désillusions, les espoirs de survie, c’est, dans ce microcosme existentiel, un prélude exemplaire au génocide rwandais, fascinant de vérité, d’une écriture directe et sans faille.

Critique :
Un collège pour jeunes filles riches et de bonnes familles est perché là-haut sur la montagne, à l’orée des nuages.

Pas pour avoir de l’air pur, non, juste pour faire en sorte que les jeunes filles arrivent vierges au mariage que leurs familles auront mis en place pour elles.

Déjà, la gorge se bloque… Puis la salive passe plus difficilement lorsqu’on apprend que dans ce collège huppé où l’on doit parler français, il y a un quota pour les Tutsis.

Pas plus de 10% de Tutsis sinon, certains vont en chier des pendules.

Les Hutus se sentent supérieurs aux Tutsis et dans leurs têtes, il le sont. Tout est bon pour rabaisser l’autre ethnie, pour les vilipender, à voix haute, pour leur faire comprendre que sans eux, ça irait mieux.

Il y a du mépris de Blanc, dans les paroles hautaines des Hutus. Oui, dans leurs commentaires, dans leur manière de rabaisser les Tutsis, c’est comme si les Hutus copiaient l’arrogance des Blancs.

Ça m’a fait froid dans le dos. Et nous n’étions que dans les années 70 (1973), pas encore en 1994. Bien que j’ai appris qu’un massacre avait déjà eu lieu en décembre 1963 (entre 8.000 et 12.000 hommes, femmes et enfants furent massacrés).

Celle qui attise les braises de la haine, c’est Gloriosa, une fille de ministre Hutu qui cherche par tous les moyens à faire de la politique à l’école et à faire en sorte que les Hutus soient exclus de l’école et d’ailleurs aussi.

Manipulatrice en chef, Gloriosa va monter tout le monde contre les quelques élèves Tutsis, le tout sous le regard absent des professeurs français qui laisseront faire avec une passivité qui m’a laissé baba. L’art de regarder ses chaussures quand, à côté de nous, se jouent des drames…

Dans ce roman qui nous plonge au cœur de ce collège réputé où les haines raciales sont farouches, on distingue l’ombre des Français et des Belges, mais pas dans ce que nous avons de meilleur puisque ça sent mauvais le colon. Et il n’y a rien de bon dans le colon…

Ce roman, c’est aussi l’occasion d’apprendre sur la manière de vivre au Rwanda, comment s’organisent les familles, sur la cuisine, le climat, avec sa saison des pluies et la saison sèche, les marques de respect à avoir sur certains membres de la famille, notamment celle du père, la plus importante… Hé oui, société patriarcale.

Ce huis-clos dans un collège huppé, ce n’est jamais que la transposition des mentalités de l’époque envers les Tutsis. Les classes sociales sont présentes dans l’école aussi et les jeunes filles Hutus ne font que répéter ce qu’elles ont entendu dans leurs propres familles au sujet des Tutsis.

Une haine pareille, elle ne vient pas de naître, elle est déjà ancrée profondément dans l’esprit des parents, des grands-parents et sont transmises à leurs enfants, comme on apprendrait une comptine. Sauf qu’ici, la comptine, on la chantonne à la machette.

Un roman fort, puissant, servi par une écriture simple (mais pas simpliste) qui nous parle de la société Rwandaise, de ses mœurs, de sa culture et des clivages entre deux ethnies. Un désamour qui se change en haine et où, les esprits s’échauffant lentement, se finira dans un bain de sang plus tard.

Une belle manière (si je puis dire) de nous expliquer en partie le pourquoi du comment. En tout cas, ça commence toujours avec des petits riens qu’on monte en épingle, ajoutant une bonne dose de propagande, de mensonges, de contre-vérités, de culot et qu’on mélange dans la marmite appelée haine de l’autre.

Et toujours les Forêts : Sandrine Collette

Titre : Et toujours les Forêts

Auteur : Sandrine Collette
Édition : JC Lattès (02/01/2020)

Résumé :
Corentin, personne n’en voulait. Ni son père envolé, ni les commères dont les rumeurs abreuvent le village, ni surtout sa mère, qui rêve de s’en débarrasser. Traîné de foyer en foyer, son enfance est une errance.

Jusqu’au jour où sa mère l’abandonne à Augustine, l’une des vieilles du hameau. Au creux de la vallée des Forêts, ce territoire hostile où habite l’aïeule, une vie recommence.

À la grande ville où le propulsent ses études, Corentin plonge sans retenue dans les lumières et la fête permanente. Autour de lui, le monde brûle. La chaleur n’en finit pas d’assécher la terre. Les ruisseaux de son enfance ont tari depuis longtemps ; les arbres perdent leurs feuilles au mois de juin.

Quelque chose se prépare. La nuit où tout implose, Corentin survit miraculeusement, caché au fond des catacombes. Revenu à la surface dans un univers dévasté, il est seul. Humains ou bêtes : il ne reste rien.

Guidé par l’espoir insensé de retrouver la vieille Augustine, Corentin prend le long chemin des Forêts.

Une quête éperdue, arrachée à ses entrailles, avec pour obsession la renaissance d’un monde désert, et la certitude que rien ne s’arrête jamais complètement.

Critique :
Ça commence comme dans un rural noir…

Une fille, enceinte, ne veut pas du gosse, nommé Corentin.

Elle le confie à gauche, à droite, le gamin est ballotté, pas aimé par sa mère et puis, comme mue par une décision soudaine de se débarrasser du mioche encombrant, elle le balance chez l’arrière-grand-mère du pauvre moutard et basta, elle se casse.

Le gamin grandit au bled, auprès d’une vieille femme.

Oui, ça commençait comme un bon vieux rural noir et puis boum, la Chose a eu lieu. La Chose ? L’apocalypse, rien de moins.

De ce qui a généré l’apocalypse, nous n’en saurons rien, mais les conséquences nous serons divulguées : Paris s’éveille sans personne de vivant, ou si peu. À la Vilette, on ne on tranchera plus le lard et les boulangers ne feront plus des bâtards…

Tous les gens sont morts, à Paris et ailleurs aussi. Ceux de la France d’en bas, de celle d’en haut, du milieu, le président, les politiciens, les touristes ne regagneront pas leurs cars… Les animaux sont morts, les arbres aussi, les plantes… Mais Corentin est vivant !

L’auteure s’est concentrée sur son personnage, sur sa longue marche pour retourner au bled, aux Forêts, près d’Augustine. À quoi bon perdre son temps à accuser l’un ou l’autre de la catastrophe, de toute façon, il n’y a plus personne ou presque à traîner en justice, alors…

Les signes étaient là, tout le monde les a entendu, vu, constaté, mais quand c’est trop tard, c’est trop tard. Comme Corentin, j’aurais pillé les magasins pour choper des conserves, de l’eau, des bottines de marche et j’aurais tracé la route.

Mais moi, j’aurais été faire un tour dans une armurerie pour prendre des armes… Oui, j’y ai pensé de suite en découvrant avec Corentin l’ampleur du désastre. Et oui, je m’en serais servie afin d’assurer ma survie. J’aurais sans doute descendu des innocents, donc, en cas d’apocalypse, évitez de croiser ma route…

Percutant, c’est le mot. J’ai commencé l’année en force, moi. Jusqu’à présent, l’auteure ne m’a jamais déçue et s’est toujours renouvelée, changeant ses romans tout en gardant ce qui fait leur âme : les personnages attachants et réalistes. Des récits forts, glaçants, prenants aux tripes.

Les phrases sont courtes, les dialogues parfois noyé dans le récit, sur la fin, lorsqu’on est redevenu un homme des bois, un survivant.

Ce n’est même pas dérangeant car ce style va comme un gant au récit, comme si on le vivait, comme si on nous le racontait avec l’urgence, au coin du feu, avant de reprendre la route.

Le récit est sombre, sans édulcorant, sans une larmiche de crème pour adoucir l’affaire. Impossible de lâcher le récit car si les romans post-apocalypses sont légions, celui est différent des autres. Je pense même qu’il n’y en aura jamais deux pareils, même si le fond est semblable : résilience, survie et retour à l’ère de nos ancêtres qui n’avaient pas l’électricité. Retour à l’âge des Bêtes Humaines.

Un huis-clos angoissant, un retour aux âges sombres, comme après l’extinction des Dinosaures (pour ceux qui s’en souviennent), un ciel si bas qu’un canal s’est pendu, une Nature si carbonisée qu’on ne pourrait plus se pendre à une branche, un paysage qui donne envie de se flinguer (si on a fait un tour à l’armurerie), mais toujours cette envie de vivre, de survivre, parce que c’est plus fort que nous.

Bon, on ne pourra pas dire après qu’on n’a pas été prévenu…

Prochain roman de l’auteure pour surprendre ses lecteurs ? Un Oui-Oui ? Un Martine ? La vie sexuelle d’un président normal ? Moi, je suis impatiente de voir parce qu’après ça… Oufti, ça déchire sa race !

♫ La tour Eiffel a fondu sur pied
L’Arc de Triomphe est liquéfié ♪
♪ Et l’Obélisque est liquidée ♪
Pas différence entre la nuit et la journée
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille ♪ (1)

(1) Mes excuses à Jacques Dutronc, la Vielle Canaille, pour l’emprunt et le traficotage de sa chanson.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°155.