Le chemin parcouru – Mémoires d’un enfant soldat : Ishmael Beah

Titre : Le chemin parcouru – Mémoires d’un enfant soldat

Auteur : Ishmael Beah
Édition : Presses de la cité Document (2008) / Pocket Jeunes adultes (2009)
Édition Originale : A Long Way Gone : Memoirs of a Boy Soldier
Traduction : Jacques Martinache

Résumé :
Sierra Leone, années 90. II s’appelle Ishmael Beah. Hier encore, c’était un enfant qui jouait à la guerre. Désormais, il la fait. Un jour de 1993. sa vie bascule brusquement dans le chaos.

Ishmael a douze ans lorsqu’il quitte son village pour participer dans la ville voisine à un spectacle de jeunes talents. Il ne reverra jamais ses parents.

Après des mois d’errance dans un pays ravagé par la guerre, il tombe avec ses compagnons aux mains de l’armée. Faute de troupes, les deux camps – armée gouvernementale et groupes rebelles – enrôlent de force les enfants des villages capturés.

Drogué, privé de tout repère moral ou simplement humain dans un monde qui s’est effondré, Ishmael devient insensible, incapable de réfléchir, transformé en machine à tuer.

À quinze ans, grâce à l’UNICEF, il est envoyé dans une mission humanitaire et, avec l’aide des médecins, il va apprendre à se pardonner et à se reconstruire.

Ce récit fascinant d’une traversée de l’enfer à l’aube de la vie est une leçon de courage et d’humanité, destinée à devenir un classique de la littérature de guerre.

Critique :
Quand on a 12 ans et que l’on vit dans un petit village de la Sierra Leone, on ne pense pas à la guerre, on ne pense qu’à s’amuser, écouter de la musique, danser, rire, s’amuser…

Quand les rebelles fondent sur les villages, c’est le feu, l’enfer, les balles, les morts, les blessés, les otages, les viols qui se succèdent.

Ishmael n’était pas dans son village lorsque ça est arrivé, il était dans un autre, bien plus loin, mais l’enfer l’a rattrapé, lui et ses amis fan de rap et ils ont dû courir, fuir devant eux, sans savoir où ils allaient arriver, sans savoir s’ils n’allaient pas se jeter dans la gueule des rebelles.

Ce récit vous prend aux tripes car la question qui vient toujours à l’esprit est « Qu’est-ce que moi j’aurais fait ? Comment aurais-je réagis à cette horreur qui s’abat sur vous et vos proches ? ».

Car cette guerre civile fractionne les familles, éparpille tout le monde, tue et blesse, mais aussi, elle fait naître la peur des autres. Pire, elle fait naître la peur des enfants dans les yeux des adultes.

Le périple de ces gamins ne sera pas facile, il est semé d’embûches et de villageois qui les prennent pour des enfants soldats, qui les chassent, qui les menacent et ces gamins de 12, 13 ans vont devoir affronter ce que même un adulte ne voudrait pas vivre dans sa vie.

J’ai frissonné de peur, j’ai craint pour la vie de ces gamins, pour la vie des autres. Courant avec eux pour fuir, j’en ai vu des vertes et des pas mûres, même si l’auteur reste très pudique dans ses explications, ne virant jamais au gore pour le plaisir de faire du gore, mais racontent les faits tels qu’il en a été le témoin.

On pourrait croire qu’il est difficile de faire d’un gamin qui pleure un enfant soldat sans peur et sans conscience, véritable machine à tuer, mais détrompez-vous, c’est facile, simple et rapide : tu peux ne pas être soldat, mais tu ne mangeras plus, tu peux partir, mais les rebelles te tueront.

Pour bien laver le cerveau, on explique aux enfants que ce sont les rebelles qui ont tué leurs parents, brûlés leurs villages (alors que ce sont peut-être ces soldats-ci, qui sait ?) et on les bourre de drogues qui nettoient le peu d’esprit de contradiction qu’ils leur restait.

Oui, cerveau vidé, malgré le fait que Ishmael lisait, connaissait par cœur des passages de Shakespeare, était instruit, respectueux des gens, des anciens et que son chef militaire lisait « Macbeth » et « Jules César »… Nous n’étions pas face à des bas-de-plafond… Que du contraire.

Si au départ, nos gamins pleurnichent et ne savent pas tenir une arme, ils se transforment très vite en petits Rambo et accomplissent très bien les missions qu’on leur confie, à savoir, faire les mêmes exactions, les mêmes horreurs, que les rebelles, sauf que nous, les gars, c’est pour libérer notre pays. Ben voyons.

Aucun scrupules à utiliser des enfants, autant dans l’armée que chez les rebelles, de toute façon, personne n’a jamais demandé l’avis de ces gosses, ont leur a lavé le cerveau et on en a fait des machines de guerre. Comment ensuite rééduquer ces gosses qui ont commis des atrocités ?

Il y a moyen, l’auteur a bénéficié des traitements de l’UNICEF, même si j’ai trouvé leurs démarches assez mal préparées. On peut être animé des meilleures intentions du monde, cela ne fera jamais que des pavés de plus pour le chemin de l’enfer.

Parce que mettre dans le même réfectoire des enfants soldats de l’armée et de ceux des rebelles, c’est dégoupiller des grenades ! Gare à l’explosion ! Et souvent, les gens de l’UNICEF oublient qu’ils ont face à eux des enfants soldats, qui voudraient retourner à la guerre, dans leur unité, qui sont bourré de drogues et de violences.

Un récit qui prend aux tripes, une fuite en avant dans la peur, les larmes et le sang, des familles séparées, que peu de gamins retrouveront, peu de solidarité, beaucoup de peur des autres et des enfants qui sont capables de changer très vite, passant de gamins insouciants, joueurs, rigoleurs à des fugitifs apeurés et ensuite, pour les plus malchanceux, à des guerriers sans pitié, oubliant très vite tout ce qu’il leur fut appris.

Une histoire vraie dure, sombre, violente. Une histoire, une de plus, sur la folie des hommes, apportant une pierre de plus à l’édifice de la bestialité sans laquelle l’Humain est capable de sombre très très vite, plus vite qu’on ne le croit et d’où il n’est pas facile de s’extraire après avoir été conditionné, surtout quand les combats viennent refrapper à votre porte.

Un témoignage magnifique.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°183] et le Mois du Polar – Février 2021 – chez Sharon [Fiche N°09].

 

Une mort qui en vaut la peine : Donald Ray Pollock

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Titre : Une mort qui en vaut la peine

Auteur : Donald Ray Pollock
Édition : Albin Michel (2016)

Résumé :
1917, quelque part entre la Géorgie et l’Alabama.

Trois frères, Cane, Cob et Chimney Jewett, vivent sous la férule d’un père obsédé par la religion. À sa mort, inspirés par un roman à trois sous, ils sont bien décidés à survivre en braquant des banques.

Ils se retrouvent poursuivis par les autorités et une réputation effroyable, mais la vérité est plus complexe que la légende.

the-heavenly-tableCritique :
— La vie, c’est une culotte de misère : on trime comme des malades et qu’est-ce qu’on obtient en retour, hein ? Que dalle ! On crève de faim et le richard qui nous emploie se fout de notre gueule.

Non, non, non, ceci n’est pas tiré d’un discours syndicaliste juste avant de partir en grève, ceci est juste l’amer constat sur la vie que pourraient se faire les trois frères Jewett : Cane, l’aîné; Cob le second et un peu simplet sur les bords; et Chimney, le cadet, le plus teigneux.

Alors, quand papa casse sa pipe et qu’ils savent qu’ils n’arriveront jamais à défricher dans les temps le terrain que le richard du coin leur a demandé de faire, ils décident de changer de vie, de boulot, le tout sans passer par la case Pôle Emploi, bien entendu.

S’ils l’avaient fait, on leur aurait sans doute dit que « Braqueurs de banques en 1917 » n’était sans doute pas un métier d’avenir et qu’il fallait en tout cas une solide expérience. Mais s’ils les avaient écouté, on n’aurait pas eu droit à ce roman et épais.

Voilà ma came préférée : un putain d’excellent roman noir américain qui me fait le plaisir de me montrer plusieurs destinées, plusieurs vies, qui se croisent, qui s’entrecroisent, pour le meilleur ou… pour le pire.

Tous les personnages possèdent un pedigree certain, assez lourd, généralement, et on est souvent face à des bouseux qui n’ont jamais été plus loin que le bout de leur patelin ou face à d’autres qui se sentent plus élevés que le commun des bouseux.

Même si l’ignorance de certaines personnes du coin ne l’étonnait pas, il se demandait à présent si Ellsworth ne serait pas en train de le charrier. Ignorer où se situe un pays étranger était une chose, mais confondre un océan gigantesque avec un coin de pêche de la municipalité de Huntington en était une autre. Même ce barjot de Jimmy Beulah, le prédicateur, l’un des hommes les plus rétrogrades que Slater ait jamais rencontrés, avait une notion rudimentaire de l’immensité de la terre – quoique la croyant toujours aussi plate qu’une crêpe.

L’écriture de Pollock est sans concession lorsqu’il nous parle des gens, du pays, de leur vie et il nous dresse un portrait brut du Nord de cette Amérique qui vient d’entrer dans le conflit de celle que l’on appelera – erronément – La Der Des Der.

L’auteur a même réussi à me faire aimer ce trio de jeunes mecs qui se sont rêvés braqueurs de banque après avoir un peu trop lu l’unique roman des aventures du hors-la-loi Bloody Bill Bucket. Parfois, les lectures, ça n’a pas que du bon.

La veille au soir, […], Cane avait lu à ses frères un extrait de « La Vie et les aventures de Bloody Bill Bucket », un roman de gare en lambeaux, aux pages gondolées, qui chantait les exploits criminels d’un ancien soldat confédéré semant la terreur dans tout l’Ouest après s’être converti au braquage de banque. À la suite de quoi les songes de Chimney avaient été peuplés de fusillades dans des plaines désertiques brûlées par le soleil et de foufounes au goût de miel.

Certes, du trio, j’ai apprécié Cane, l’aîné, celui qui a le  plus de plomb dans la cervelle, le littéraire, ce grand frère dévoué qui regarde à son second, Cob, le pas très futé, le simplet, le gourmand. Cob, je l’ai plus qu’adoré.

Chimney, par contre, c’est une tête brûlée, un mec qui veut en découdre avec tout le monde, baiser des femmes, braquer des banques, baiser, braquer, baiser… et qui à cause de son caractère belliqueux sera l’instrument de biens des ennuis.

Ce que j’aime, chez Pollock, c’est qu’un battement d’aile de papillon, ou le sifflement des balles de révolver, peuvent déclencher, 100 pages plus loin, un tsunami d’événements que tu n’aurais pas vu venir (ou pas oser voir venir).

À une époque où le dernier Tireur a rendu les armes, à une époque où la Frontière est révolue, à une époque où les Temps modernes font leur entrée avec la voiture, nos trois jeunes nous font revivre une épopée digne du far-west, digne d’un western de Sam Peckinpah qui se serait accoquiné avec Tarantino, nous donnant une longue chevauchée à travers les terres désolées de l’Alabama et de l’Ohio.

Ce soir-là, à l’instant où Sugar estimait avoir assez marché pour la journée, trois hommes à cheval, crasseux et mal rasés, lui apparurent au détour d’un virage, serrant la bride à leurs montures pour s’arrêter à quelques pas de lui. Deux d’entre eux portaient des chapeaux de cow-boys et des salopettes tandis que le troisième était vêtu d’une redingote poussiéreuse et d’un pantalon noir. Un morceau de chemise blanche ensanglantée était noué autour de la cuisse du plus corpulent. Des fusils dépassaient de leurs selles et ils avaient à la ceinture des étuis garnis de revolvers. Aux yeux de Sugar, on aurait dite des êtres malencontreusement échappés du passé et qui cherchaient un moyen d’y retourner. Ce n’aurait pas été la première fois que quelqu’un se serait retrouvé prisonnier d ‘une époque qui ne lui convenait pas.

C’est du brutal, sans concession, sans lumières (enfin, presque sans), les personnages sont tous bien travaillés en peu de mot, la plupart sont des frappadingues, hauts en couleurs, maltraités par la vie, paranoïaques, alcoolos, ignares et j’en passe !

Un roman d’une force incroyable qui, comme un ouragan, a tout dévasté dans mon cœur, ne laissant que des ruines pour mon plus grand plaisir de lectrice. Une fois de plus, j’ai sondé des âmes aussi noires et aussi puantes (pour certaines) que le fond des latrines que Jasper inspecte.

Un roman qui se dévore d’un coup, le souffle court, tant il est bourré d’humour grinçant, de mots crus, de violence, le tout sur fond de misère humaine.

Un roman dont toutes les pièces s’emboitent à la fin, nous donnant un puzzle reconstitué et une vue d’ensemble sur tout le roman.

Un roman qui m’a pris aux tripes, qui m’a fait frissonner de peur pour certains personnages et que je quitte avec regret.

De plus, nombre de ces mêmes contribuables se nourrissaient six jours par semaine de chou frisé et de pain de maïs, de sorte qu’un pourcentage important d’entre eux considérait le braquage d’une banque comme une juste riposte au système qui contribuait à les maintenir dans la misère.

Étoile 5

Le Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2016-2017), le Challenge « Polar Historique » de Sharon, Le « Challenge US 2016-2017 » chez Noctembule, Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur, le RAT a Week, le marathon de l’épouvante Édition 2016 chez Chroniques Littéraires (576 pages) et Le Challenge Halloween (2016) chez Lou & Hilde.

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CHALLENGE - Il était une fois dans l'ouest - BY Cannibal Lecteurrat-a-week-le-marathon-de-lepouvante-2016