Sale boulot : Larry Brown

Titre : Sale boulot

Auteur : Larry Brown
Édition : Gallmeister (01/02/2018)
Édition Originale : irty work (1983)
Traducteur : Francis Kerline

Résumé :
Braiden Chaney n’a plus ni jambes ni bras. Walter James, lui, n’a plus de visage. Ils les ont tous deux perdus au Viêt-Nam.

L’un est noir, l’autre est blanc. Vingt-deux ans plus tard, ils se retrouvent dans la même chambre d’un hôpital pour vétérans du Mississippi.

Au fil d’une très longue nuit, ils se racontent ce qu’ils étaient, ce qu’ils sont devenus, ce qu’ils pourraient devenir et, surtout, ce qu’ils attendent l’un de l’autre.

En une nuit, tout est dit sur la guerre – seul lien entre ces deux hommes que tout oppose – et ce qu’elle fait subir aux soldats. En une nuit, tout est dit sur la souffrance, la mort et la compassion.

Critique :
Que peuvent bien se raconter deux vétérans du Vietnam qui sont revenus, plus que cassés, de cette guerre ?

Des histoires de guerre ? Oui, un peu, sans que cela ne soit majoritaire dans l’histoire.

L’histoire de leur vie merdique ? Sans aucun doute !

On pourrait taxer l’auteur d’avoir voulu faire pleurer dans les chaumières avec deux personnages aussi cabossé : une gueule cassée et un amputé des bras et des jambes.

Si vous voulez une histoire avec des Bisounours qui mangent des arc-en-ciel pour faire des cacas papillons, passez votre chemin car ceci est un récit noir, dur, sans concession, violent aussi, dans les propos racontés.

Les tranches de vie ne sont pas drôles, ce sont celles de l’Amérique d’en bas, d’un Blanc et d’un Noir qui n’ont pas eu un parcours de vie des plus tendres, mais qui s’en sont sortis, avant d’aller s’engager dans l’armée.

Engagez-vous, qu’ils disaient ! Tu parles !

Si le récit est sombre de par ce qui est raconté par nos deux hommes, il est aussi de par sa construction qui pourrait en dérouter plus d’un, car moi aussi je le fus par cette propension de passer du récit de Braiden à celui de Walter, tout en conservant l’utilisation de la première personne du singulier, ce qui embrouille les cartes.

J’ai parfois dû revenir un peu en arrière ou attendre un détail du récit pour savoir si c’était l’amputé Braiden ou la gueule-cassée de Walter qui s’exprimait.

Il est à noter aussi que l’auteur a utilisé une forme de parler que ces deux hommes auraient pu utiliser et vu leur niveau de scolarité, on a des fautes de langage grosse comme des maisons, mais cela donne de la réalité et de l’épaisseur au récit.

Un roman noir qui parle, aux travers de ces deux hommes, de la stupidité d’une guerre, des inégalités en Amérique, du problème racial, des gens d’en bas, le tout avec une glacière remplie de bières, quelques joints et un mystère : que s’est-il passé pendant sa perte de conscience pour que Walter la gueule cassée arrive dans cet hôpital ?

Il nous suffira de nous asseoir, de plonger notre main pour saisir une mousse fraiche et de suivre, tel un fil rouge, les récits de ces deux hommes.

PS : pas besoin de me le signaler, je sais que c’était les Petits Poneys qui mangeaient des arc-en-ciel pour chier des papillons et non les Bisounours. De toute façon, on ne connait pas assez le système intestinal de ses créatures.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2017-2018) et le challenge US (2017-2018) chez Noctembule.

Publicités

À propos de courage : Tim O’Brien

Titre : À propos de courage

Auteur : Tim O’Brien
Édition : Gallmeister (07/04/2011)

Résumé :
Tim O’Brien, jeune homme projeté malgré lui dans le tumulte d’un conflit sanglant, celui du Vietnam, tente, vingt ans après, d’exorciser les fantômes qui le hantent.

Devenu écrivain, il se met lui-même en scène au côté de ses compagnons d’armes dont il fait, par la grâce d’un alliage subtil entre sa mémoire et son imaginaire, les acteurs et les victimes d’une guerre absurde.

Fragments de vie et de mort, de courage et de lâcheté, de folie et de raison, ses histoires sont autant d’échappées poétiques qui oscillent entre passé et présent, et soulignent l’éternel besoin de l’individu de retrouver la flamme d’une innocence perdue.

À propos de courage nous livre une méditation fracassante sur la guerre, la mémoire et le pouvoir de l’imagination. Un livre inoubliable.

Critique :
Comment parler de la guerre du Vietnam ? Comment parler de ce que l’on a vu ? Ressenti ? Vécu ? Comment parler des gars de sa compagnie qui y sont restés ? Comment relater l’ennui et la monotonie, la peur, la culpabilité ?

Je dois dire que Tim O’Brien y arrive avec brio, sans sombrer dans le mélancolique, dans le gore, le voyeurisme ou la violence gratuite.

Au travers de ses chapitres, il nous raconte des histoires qu’il a vécu au Vietnam, de ses camarades tombés au combat, ou dans des champs de merde, de ses peurs, de ses envies de foutre le camp, de sa mini désertion lorsqu’il fut appelé sous les drapeaux.

Au travers de ses histoires, nous aussi on portera notre barda avec eux, ces sacs qui étaient lourdement chargé, ces armes lourdes, ces tonnes de munitions, nous les porterons avec eux durant leur périple au pays du napalm déversé…

Vous êtes coincé dans un trou dégueulasse au milieu d’une rizière, et l’ennemi veut vous remplir le cul de plomb, mais quand, pendant quelques secondes, tout se calme et que vous levez les yeux et que vous voyez le soleil et quelques nuages blancs floconneux, et qu’une immense sérénité vous aveugle – le monde entier reprend sa place – alors, même coincé au milieu d’une guerre, vous vous sentez en paix avec vous-même comme jamais.

Son écriture comme ses histoires sont soignées, léchées, tournées de manière à vous plonger dans la boue du Vietnam, dans le quotidien de ces hommes, jeunes pour la plupart, fauchés bêtement, pour la plupart… ou devenu un peu fou.

Si ses histoires sont fictives, c’est aussi pour mieux retranscrire la réalité, l’auteur nous expliquera même comment il fabrique des fictions pour dire la réalité.

Dans la plupart des cas, il ne faut pas croire un récit de guerre véridique. Si vous y croyez, soyez sceptique. C’est une question de crédibilité. Souvent, ce qui paraît fou est vrai, et ce qui paraît normal ne l’est pas, car les trucs normaux sont nécessaires pour vous faire croire à des folies réellement incroyables.

Faire des généralisations sur la guerre, c’est comme faire des généralisations sur la paix. Presque tout est vrai, presque rien n’est vrai.

De ces histoires, même fictives, le lecteur ne sera pas dupe car tout le monde sait qu’il y a une grosse part de réalité dedans – l’auteur l’a faite, la guerre du Vietnam – il en ressortira des grosses doses d’émotions de ses différents récits.

Oui, l’histoire est fictive, mais les émotions, elles, elles ne sont pas feintes, elles sont véridiques, et elles te sauteront à la gueule sans que tu y prennes garde.

Si, à la fin d’une histoire de guerre, vous vous sentez ragaillardi, ou si vous avez l’impression qu’une parcelle de rectitude a été sauvée d’un immense gaspillage, c’est que vous êtes la victime d’un très vieux et très horrible mensonge. La rectitude n’existe pas. La vertu non plus. La première règle, me semble-t-il, est qu’on peut juger de la véracité d’une histoire de guerre d’après son degré d’allégeance absolue et inconditionnelle à l’obscénité et au mal.

Un récit fort, profond, sans fard, mais sans surenchère dans le glauque, des personnages attachants et de belles tranches de vie, le tout sans la musique de Apocalypse Now car moins trash.

La guerre c’est l’enfer, mais c’est encore mieux que ça, parce que la guerre c’est aussi le mystère et la terreur et l’aventure et le courage et la découverte et la sainteté et la pitié et le désespoir et la nostalgie et l’amour. La guerre est méchante ; la guerre est amusante. La guerre est excitante ; la guerre est déprimante. La guerre fait de vous un homme ; la guerre fait de vous un mort. Les vérités sont contradictoires. On peut arguer, par exemple, que la guerre est grotesque. Mais, en vérité, la guerre est également beauté. Malgré toutes ses horreurs, vous ne pouvez pas vous empêcher d’admirer l’extraordinaire majesté d’un combat. Vous voyez les rafales traçantes se dérouler dans l’obscurité comme des rubans rouges et brillants. Vous vous accroupissez lors d’une embuscade, tandis qu’une lune froide et impassible se lève au-dessus des rizières nocturnes. Vous admirez les symétries mouvantes des troupes en marche, l’harmonie des sons, des formes et des proportions, les énormes salves d’obus crachées par une canonnière, les rafales illuminantes, le phosphore blanc, l’éclat orange-violet du napalm, la lueur rouge des roquettes. Ce n’est pas exactement beau à voir. C’est stupéfiant. Ça remplit l’œil. Ça vous subjugue.

Une écriture poétique, magnifique, qui sublime encore plus les récits de guerre ou d’après-guerre, pendant la reconstruction du corps et de l’esprit.

Ils portaient le bagage émotionnel d’hommes qui sont susceptibles de mourir. Le chagrin, la terreur, l’amour, la nostalgie – tout cela était intangible, mais ces choses intangibles avaient leur propre masse et leur gravité spécifique, elles avaient un poids tangible. Ils portaient des souvenirs honteux. Ils portaient en commun le secret d’une lâcheté à peine retenue, l’instinct de s’enfuir ou de se figer sur place ou de se cacher, et d’une certaine manière c’était le plus lourd des fardeaux, parce qu’on ne pouvait jamais le poser à terre du fait qu’il exigeait un équilibre parfait et une posture parfaite. Ils portaient leur réputation. Ils portaient la plus grande peur du soldat, qui est la peur de rougir. Ces hommes tuaient, et mouraient, parce qu’ils auraient été gênés de ne pas le faire.

Le Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2017-2018) et Le « Mois Américain – Septembre 2017 » chez Titine.