Les Filles des autres : Amy Gentry

Titre : Les Filles des autres

Auteur : Amy Gentry
Édition : Robert Laffont (19/01/2017)

Résumé :
ÊTES-VOUS BIEN CERTAINE DE CONNAÎTRE VOTRE FILLE ? D’AILLEURS, EST-CE VRAIMENT LA VÔTRE ?

À 13 ans, Julie Whitaker a été kidnappée dans sa chambre au beau milieu de la nuit, sous les yeux de sa petite soeur. Dévastée, la famille a réussi à rester soudée, oscillant entre espoir, colère et détresse.

Or, un soir, huit ans plus tard, voilà qu’une jeune femme pâle et amaigrie se présente à la porte : c’est Julie.

Passé la surprise et l’émotion, tout le monde voudrait se réjouir et rattraper enfin le temps perdu. Mais Anna, la mère, est très vite assaillie de doutes.

Aussi, lorsqu’un ex-inspecteur la contacte, elle se lance dans une tortueuse recherche de la vérité – n’osant s’avouer combien elle aimerait que cette jeune fille soit réellement la sienne…

Critique :
Sans les avis positifs de mes petits camarades de Babélio ou des copinautes de blog, j’aurais fait l’impasse sur ce roman qui avait tout d’un « déjà-lu et déjà-vu ».

Une fille qui disparaît et qui revient 8 ans après, semant le doute dans l’esprit de certains membres de sa famille, on sent venir le récit téléphoné, puisqu’il y a autant de chance que ce soit bien elle qu’une autre. C’est du 50/50.

Que pouvait-on faire de mieux que ce qui a déjà été fait, écrit, tourné, raconté ?

La famille Whitaker avait tout pour vivre tranquillement : le mari, Tom, la maman, Anna, et leurs deux filles, Jane et Julie. Tout a basculé quand Julie s’est faite enlever et qu’elle est revenue, 8 ans plus tard… Est-ce bien elle ?? Ou pas…

Une resucée cette histoire, sans aucun doute…

« Femme de peu de foi »… Voilà ce que je suis, car jamais je n’aurais pensé qu’on puisse faire du neuf, donner une sacré dose de suspense et torturer ainsi le lecteur avec un pitch aussi bancal que celui de « Est-ce bien toi ? » Ou pas…

Entrez dans ce roman vierge de toutes certitudes car elles vont valser, tanguer, prendre l’eau, avant de remonter à la surface, triomphantes… Ou pas !

Plusieurs morceaux de choix dans ce roman bourré de suspense : on y découvre  le récit de l’enlèvement, la vie de la famille ensuite, déchirée, bancale, avec la sœur cadette qui se chercher et la mère qui ne sait quoi faire face à sa seconde fille.

Puis Julie revient (ou c’est pas elle ?) et là, on découvre la famille qui doit se refaire après ce retour brutal et le récit de son emprisonnement.

Autant la perte du membre de la famille était traumatisante et avait laissé un trou béant, autant sa réapparition est facteur, elle aussi, de troubles, de chamboulements et de questions.

Et puis, dans cette histoire, il y a une autre histoire qui elle, se déroule à rebours : on commence par le personnage final avant de revenir au premier de la liste et là, je vous jure que vous vous poserez des tas de questions !!

Le pire est que tout est criant de vérité ! On ne se contente pas de faire un roman à suspense et de balancer les faits pour faire sursauter nos cœurs ou faire tourner nos méninges, non, on nous donne aussi des scènes de la vie familiale quotidienne qui ne sont pas des plus tendres, vu la situation vécue par la famille.

Difficile de parler de ce roman car on aurait peur de dévoiler trop, mais sachez qu’il ne faut pas le biffer, tel son titre et ne pas se fier à son pitch qui a l’air banal tant il a été conté.

Les personnages sont attachants, on ne sait pas toujours de quel côté les prendre, ni de quel côté ils sont, mais leurs comportements est réaliste et leur psychologie est bien travaillée, surtout en ce qui concerne leur comportement après la disparition de Julie (et après son retour), avec les associations de disparitions d’enfants ou dans leur rôle de parents qui pensent connaître leurs enfants.

Un roman à suspense, mais pas que… (comme aurait pu le titrer les éditions La Jouanie).

Un roman brillant, bien construit, qui laisse la place au mystères, aux doutes, aux espoirs, aux peurs, aux révélations inattendues… Mais je ne vous dirai pas dans quel ordre.

Un roman qui prouve que l’on pouvait faire du neuf et du super bon sur un pitch éculé.

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2016-2017).

La Montagne rouge : Olivier Truc

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Titre : La Montagne rouge

Auteur : Olivier Truc
Édition : Métailié Noir (2016)

Résumé :
Une pluie continue épuise les hommes et les bêtes.

Alors que les éleveurs du clan Balva procèdent à l’abattage annuel des rennes, des ossements humains sont retrouvés dans l’enclos, au pied de la Montagne rouge.

Or, le clan est opposé à un groupement de forestiers et de fermiers dans un procès exceptionnel à la Cour suprême de Stockholm. L’enjeu – le droit à la terre – est déterminant pour tous les éleveurs de rennes du pays : qui était là le premier ?

ob_90356d_olivier-truc-la-montagne-rouge-carteCritique :
Durant l’abatage de leurs rennes, les éleveurs sont tombés sur un squelette… Ben elle est où, sa tête ??

Le cavalier sans tête aurait-il quitté Sleepy Hollow pour le pays Sapmi ou bien serait-ce l’œuvre d’un règlement de compte à O.K Corral ?

Pour une fois, Klemet et Nina, les agents de la patrouille P9, ont affaire à un corps qui reposerait là depuis plus de 300 ans. Pas vraiment une affaire où on va se casser le cul et les méninges, a priori.

Et bien, détrompez-vous ! Ce squelette sans tête pourrait peut-être résoudre bien des problèmes de territoire, ce perpétuel conflit entre les Suédois et les Sami : qui était là le premier ??

Et quand on sait que l’État Suédois a tout faire pour spolier les Sami de leur territoire, leur faisant signer des papiers qu’ils étaient incapables de lire, qu’on les a traité comme des sous-hommes, des sous-merde, on se dit que l’État est un sacré fils de… sa mère, mais qu’accuser l’État revient à n’accuser personne en chair et en os.

Si ce tome prend plus de temps à se mettre en place, est lent de par son enquête qui ne sait pas trop dans quel sens elle doit aller, il est profond de par les thèmes qu’il exploite et grâce à sa brochette de personnages bien travaillés et dont certains sont plus attachants que d’autres.

Entre ces éleveurs de rennes, Sami, qui veulent que leurs bêtes puissent paître le lichen partout, entre ces forestiers qui eux veulent couper le bois et se foutent des bestioles des autres, entre les policiers qui ne savent plus à quel saint se vouer, entre ces archéologues et universitaires dont certains sont d’un racisme crasse, avec ce procureur un peu zinzin et ces vieilles dames qui arpentent la ville avec leurs pointes d’acier, on a une belle palette de personnages tourmentés, tracassés, jovials, au passé mystérieux.

Même nos policiers sont affectés par ce climat délétère, surtout Nango Klemet qui est tiraillé entre ses origines Sami, considéré comme un collabo chez les siens et comme un sous-homme chez les Suédois ou les Norvégiens car d’origine Sami.

Quand à Nina, ses soucis avec son père qui perd la boule font d’elle une personne aigre et souvent agressive envers Klemet. Ils sont torturés, nos policiers.

De plus, durant l’enquête et les tiraillements de nos deux enquêteurs préférés, nous aurons droit aux pages sombres de la Suède, des pages très sombres, même. À se demander si ce pays que nous admirons n’est pas qu’une belle façade cachant des horreurs… On a planqué la merde dans un joli bas de soie.

Au lieu de nous livrer un truc indigeste, l’auteur a choisi de nous expliquer tout cela aux travers de différents portraits, distillant les infos à son aise, faisant monter le suspense, les questions, le mystère, l’horreur. Tout le monde n’étant pas toujours ce qu’il veut nous faire croire, ici.

Dans ces pages, il y a des relents de racisme, de nazisme, d’eugénisme, du rejet de l’autre que l’on considère comme un frein à l’expansion du pays, de l’autre dont on a tout volé, tout pris, tout spolié et que l’on se permet encore de conspuer.

Ça se lit avec un arrière goût métallique dans la gorge car on sait que ceci n’est pas de la fiction, hélas.

Ceci n’est pas qu’un roman policier, loin de là ! Comme ces deux romans précédant, Olivier Truc va plus loin qu’un Whodunit, plus loin qu’un thriller, plus loin qu’un polar : il entre dans le roman noir, explore le contexte social, l’Histoire d’un pays et nous en sort ses plus belles horreurs, celles qui furent commises avec le sentiment du devoir accompli et d’avoir agit pour le bien de tous.

Un excellent roman noir qui ne vous laissera pas indifférent(e), sauf si vous êtes comme certains personnages abominables qui fraient dans ces pages…

Ne laissez pas passer ce roman où le travail de recherche est phénoménal et où un auteur donne la voix à ceux qui n’en ont pas, ou si peu.

Étoile 4

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2016-2017) et le Challenge Nordique Édition Scandinavie Saison 2 (2017) chez Chroniques Littéraires.

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Les Nuits de Reykjavik : Arnaldur Indriðason

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Titre : Les Nuits de Reykjavik

Auteur : Arnaldur Indriðason
Édition : Métailié (2015) / Points (2016)

Résumé :
Erlendur le solitaire vient d’entrer dans la police, et les rues de Reykjavik dans lesquelles il patrouille de nuit sont agitées : accidents de la circulation, contrebande, vols, violences domestiques…

Des gamins trouvent en jouant dans un fossé le cadavre d’un clochard qu’il croisait régulièrement dans ses rondes.

On conclut à l’accident et l’affaire est classée. Pourtant le destin de cet homme hante Erlendur et l’entraîne toujours plus loin dans les bas-fonds étranges et sombres de la ville.

Petit Plus : On découvre ici ce qui va faire l’essence de ce personnage taciturne : son intuition, son obstination à connaître la vérité, sa discrétion tenace pour résister aux pressions contre vents et marées, tout ce qui va séduire le commisaire Marion Briem.

En racontant la première affaire d’Erlendur, le policier que les lecteurs connaissent depuis les premiers livres de l’auteur, Arnaldur Indridason dépasse le thriller et écrit aussi un excellent roman contemporain sur la douleur et la nostalgie.

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Ça devient une habitude, dans les romans d’Arnaldur Indriðason, que les cadavres soient trouvés par des enfants qui jouent car dans « La femme en vert » c’était pareil.

Bon, dans l’autre roman, c’était un morceau d’os humain, ici, c’est tout le corps noyé d’un SDF que les gamins trouvent, en jouant au radeau de la méduse dans l’eau des anciennes tourbières.

Les garçons tapotèrent l’anorak vert qui tournoya à la surface de l’eau, puis décrivit un arc de cercle avant de couler. S’aidant de leurs bâtons, ils le firent remonter et furent saisis d’effroi.

Quel choc j’ai eu de découvrir mon cher commissaire Erlendur Sveinsson à l’époque où il était un simple flic travaillant de nuit, dans les années 70 (1974)… « Erlendur, simple flic », ça ferait un bon titre de film.

Notre vieil ami est jeune et bien moins bougon et ours mal léché que lorsqu’il prendra de la bouteille et du galon, malgré tout, un trait de caractère est déjà bien présent : il ne lâche rien et piétine toutes les règles imposées aux policiers.

– Vous devriez passer nous voir à la Criminelle si vous avez envie d’un peu de changement, déclara Marion. J’ai parcouru les rapports que vous nous avez remis sur Hannibal et Oddny. J’ai pu constater que ça ne vous gênait pas d’enfreindre toutes les règles que nous nous imposons au sein de la police.

Erlendur étant un simple flic de proximité, il n’a pas à enquêter sur la mort du clochard Hannibal puisque son domaine d’action c’est les tapages nocturnes, les bagarres, les cambriolages, les accidents de la route…

Mais c’est plus fort que lui, il veut savoir ce qu’il lui est arrivé, si c’est un meurtre déguisé en accident ou pas…

Pourquoi ? Parce qu’il avait croisé souvent la route de ce laissé-pour-compte, qu’il est curieux et qu’il avait trouvé que cette affaire avait été enterrée trop vite par ses collègues de la Criminelle car ils avaient une affaire de disparition sur les bras et qu’elle était plus importante que la mort d’un clochard.

Erlendur se demandait si la manque de zèle de ses collègues tenait au statut social de la victime, s’ils ne considéraient pas en fin de compte qu’il ne s’était tien passé de notable, si ce n’est que depuis il y avait un clochard de moins dans les rues.

Têtu et tenace, notre pas-encore-commissaire va remonter patiemment et méticuleusement la piste du SDF durant ses journées de récupération, à titre personnel et se rendre compte que… Non, je ne dirai rien de plus !

Lire les romans d’Arnaldur Indriðason c’est plonger la tête la première dans ce beau pays qui est l’Islande, mais pas du côté de la carte postale touristique, non, dans ces mauvais quartiers, entrant chez les gens et découvrant leur noirceur : drogues, viols, femmes battues, disparitions, meurtres… Que des joyeusetés, en fait.

L’auteur nous parle des disparitions mystérieuses de personnes, ceux qui, un jour, ont pris la route du travail, de la maison, de l’école et n’y sont jamais arrivés. Disparus, on ne les a jamais retrouvés, comme si la terre les avait englouti. Couché Fox Mulder ! Pas de vérité ailleurs, ici, ni d’aliens.

Il pensa à cette maison du quartier Ouest devant laquelle il lui arrivait de passer quand revenait l’obséder l’histoire de la jeune fille disparue sans laisser de traces alors qu’elle se rendait à l’Ecole ménagère.
Il était évident qu’il s’intéressait aux disparitions. Au phénomène en soi, mais aussi au sort de ceux qu’on ne revoyait jamais et à ceux qui restaient.
Il avait conscience que cette obsession plongeait ses racines dans le drame qu’il avait vécu dans sa chair sur les hautes landes des fjords de l’Est et dans ses lectures sur les gens qui se perdaient dans la nature et les épreuves qu’ils enduraient en sillonnant ce pays âpre et impitoyable.

Sans jamais avoir une plume ennuyeuse, l’auteur nous parle de son pays au travers des pérégrinations de notre Erlendur et nous ballade durant son enquête, nous entrainant sur des pistes qui peuvent se révéler être fausses ou dans des maisons qui cachent de vilaines choses derrière leurs façades.

Avec Erlendur, la résolution du crime passerait même pour sommaire tant le contexte social de l’Islande est important.

Mais rassurez-vous, l’auteur ne sacrifie ni l’un, ni l’autre et donne tout son talent aussi bien pour nous servir une enquête simple (mais jamais simpliste) avec une résolution plausible tout en nous mitonnant un portrait de son pays aux petits oignons.

Un roman qui se lit tout seul, découvrant, émerveillée, les premiers pas de Erlendur dans la police, moins bougon que d’habitude, encore célibataire et sans ses problèmes avec ses deux enfants (pas encore nés), mais déjà un homme soucieux, taciturne, mélancolique, solitaire et sans cesse hanté par les fantômes de son enfance.

Il pensait aux nuits de Reykjavik, si étrangement limpides, si étrangement claires, si étrangement sombres et glaciales. Nuit après nuit, ils sillonnaient la ville à bord d’une voiture de police et voyaient ce qui était caché aux autres: ils voyaient ceux que la nuit agitait et attirait, ceux qu’elle blessait et terrifiait. Lui-même n’était pas un oiseau nocturne, il lui avait fallu du temps pour consentir à quitter le jour et à entrer dans la nuit, mais maintenant qu’il avait franchi cette frontière, il ne s’en trouvait pas plus mal. C’était plutôt la nuit que la ville lui plaisait. Quand, dans les rues enfin désertes et silencieuses, on n’entendait plus que le vent et le moteur de leur voiture.

Étoile 4

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2015-2016), le Challenge « Nordique 2016 » chez Mes chroniques Littéraires, Le Mois du Polar chez Sharon (Février 2016) et Le « RAT a Week, Winter Édition » chez Chroniques Littéraires (351 pages – xxx pages lues sur le Challenge).

Cry Father : Benjamin Whitmer

Cry Father - Benjamin Whitmer

Titre : Cry Father

Auteur : Benjamin Whitmer
Édition : Gallmeister (2015)

Résumé :
Depuis qu’il a perdu son fils, Patterson Wells parcourt les zones sinistrées de l’Amérique pour en déblayer les décombres. Le reste du temps, il se réfugie dans sa cabane perdue près de Denver.

Là, il boit et tente d’oublier le poids des souvenirs ou la bagarre de la veille dans un bar. Mais ses rêves de sérénité vont se volatiliser lorsqu’il fera la rencontre du fils de son meilleur ami, Junior, un dealer avec un penchant certain pour la bagarre.

Les deux hommes vont se prendre d’amitié l’un pour l’autre et être peu à peu entraînés dans une spirale de violence.

18775358Critique : 
Il est des gens qui ont une propension à se détruire de l’intérieur et de l’extérieur, brûlant la chandelle par tous les bouts et cherchant misère à tous les coins de bar.

Patterson Wells, déblayeur de décombres aux États-Unis en est un et son plus sérieux concurrent est Junior, le fils de son ami Henry, ancien champion de foutage en l’air de sa life.

« Pike » était déjà fort sombre mais pour « Cry Father », on vient de franchir encore un pallier dans la noirceur de certains personnages.

Vous êtes prévenu, ici, on ne vous apportera pas la lumière !

Patterson Wells n’est pas le genre de gars dont on chercherait la compagnie pour faire la fête. Le moral en berne depuis la mort de son fils, il ressasse cette perte au point qu’elle l’entraine vers le fond, dans l’abîme.

Sa vie est remplie de rouille et il la soigne à coup d’alcool ou avec d’autre substances ressemblant au bicarbonate du tonton qui toussait. Pour lui, la solitude est une vieille copine.

Le pire, c’est que lorsque son gamin était en vie, il ne s’en occupait pas des masses, trop occupé qu’il était à bosser comme un dingue, à faire les 35h en deux jours et à écluser pire qu’un régiment en goguette.

On peut dire que c’est cette propension à foutre leur vie en l’air – à l’aide d’alcool, de drogues et de bagarres – qui a réuni Patterson et Junior, bien que ce dernier fasse aussi dans le crystal meth (pas la fabrication, il n’est pas Heisenberg !).

Junior n’a pas envie de quitter la I-25 à Walsenburg. Il sniffe sa cocaïne directement dans le flacon, maintenant. En buvant du café de station-service noyé de bourbon. Tout est bon pour rester éveillé. Il sait qu’il ne devrait pas rallonger son trajet. Surtout pas pour faire route sur la San Luis Valley. Mais quand tu restes suffisamment longtemps sans dormir et que tu carbures à la cocaïne et aux vapeurs d’essence, tes mains font plus ou moins ce qu’elles veulent.

L’écriture est aride, cherchez pas de traces de bonheur, vous n’en trouverez pas, pour la rédemption, vous repasserez aussi. Ici, tout est noir, sombre, rouillé, tout n’est que vies en lambeaux pour ces deux âmes en perdition qui se télescopent un jour.

Comme dans Pike, on se trouve face à des pères qui n’assument pas, qui sont incapables de montrer leur affection ou de protéger leurs gosses, qui sombrent dans la violence, fréquentent assidument les bars et se laissent entrainer vers le fond de la piscine alors qu’il leur suffirait de lâcher le poids qui les y entraine.

À croire qu’ils aiment ça, la haine d’eux-mêmes.

Il est presque impossible d’évaluer les blessures que les jeunes hommes blessés sont capables de s’infliger. Passant leurs nuits à boire, prenant toutes les drogues qu’ils peuvent se payer, pataugeant dans le type de conversations circulaires et sans fin que seuls les jeunes hommes blessés peuvent supporter. Des conversations à tel point saturées d’auto-apitoiement et de haine de soi qu’elles ne peuvent s’achever que par imposition soudaine de la force physique.

Pas de jugement de la part de l’auteur, ses personnages sont libres, majeurs, vaccinés (je crois) et s’ils se foutent eux-mêmes dedans, on ne peut s’empêcher d’avoir mal pour eux (surtout pour Patterson), d’avoir les tripes nouées en les voyant presque se mettre le canon du révolver dans la bouche (métaphore).

La vie ne leur a pas fait de cadeau mais ils n’ont pas fait grand-chose pour garder la tête hors de l’eau non plus. Ici, les introspections sont hard.

Un roman fort sombre, sans fard, sans pincettes, sans concession, une écriture tout, sauf froide, et qui décrit, crûment, la VDM de certaines personnes dans les environs de Denver.

Les après-midi chaudes où le rouleau de puanteur d’huile et de charogne vient submerger la zone, vous avez l’impression que vous allez mourir étouffé dans une conduite d’égout. On appelle ça la grande puanteur, et la rumeur dit qu’on peut s’y faire avec le temps. La rumeur dit aussi que parmi les résidents de troisième génération certains prétendraient ne plus la remarquer du tout. Mais il y a très peu de résidents de troisième génération.

Comme le disait Raoul Volfoni « Faut r’connaître… c’est du brutal ! ».

Étoile 4

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2015-2016), Le « Challenge US » chez Noctembule et « Une année avec Gallmeister : les 10 ans » chez LeaTouchBook.

Cible mouvante : John Ross MacDonald

Titre : Cible mouvante                                                                   big_3-5

Auteur : John Ross MacDonald
Édition : Gallmeister (2012)

Résumé :
Qu’un homme d’affaires surmené ait une envie de « disparaître » pour s’aérer un peu, quoi de plus naturel ? Mais quand il s’agit d’un industriel aussi fortuné que Ralph Sampson qui « pèse » au bas mot cinq million de dollars et fréquente assidûment les milieux louches de Los Angeles, on peut s’interroger sur la réalité de ladite fugue.

Pour Lew Archer, le privé chargé de l’enquête, le problème est clair: il ne peut s’agir que d’un enlèvement savamment orchestré.

Plus inquiétant cependant : c’est dans l’entourage de Sampson qu’il faut chercher les coupables. Pour mener à bien sa mission et protéger la vie de l’otage, Archer doit aller vite.

Mais le jeu est dangereux et lui-même n’est pas certain d’en sortir vivant… Et pour cause! La rançon demandée est de cent mille dollars.

Critique : 
Lew Archer, ancien flic, est devenu un privé. Sa prochaine mission, s’il accepte : retrouver Ralph Sampson le multimillionnaire dont on ne sait s’il a fait une fugue volontaire ou si on l’a enlevé. C’est Darty mon kiki !

Conseil : on ne doit pas ouvrir un Lew Archer pour son intrigue ou son tempo d’enfer, les deux étant secondaires.

Non pas que l’enquête soit bâclée, lente, à chier ou capillotractée, loin de là, mais ici, le plus important, c’est toute la galerie de personnages qui gravite autour d’Archer (lui aussi vaut le détour).

Cette petite galerie est un joli panel de ce que la société peut nous offrir… Ils valent tous leur pesant de cacahuètes. Quand à Lew Archer, il est entêté, utilise des remarques d’une fine ironie et à une connaissance de la psychologie humaine acérée. Mais il reste humain car il lui arrive de se tromper et alors là, ça le décourage.

J’ai aimé son attitude glaciale, son culot, son arrogance, ses répliques qui font mouche et son humour un peu mi-ironique mi-pince-sans-rire. C’est un détective qui sait comment susciter n’importe quelles réactions chez ses interlocuteurs afin de les traire de leurs précieuses informations pour résoudre ses enquêtes. La fin justifie l’utilisation de moyens pas toujours honnêtes pour faire parler les gens, même en les saoulant.

Autre avantage du roman : nous sommes après la Seconde Guerre Mondiale, dans les années 40 et donc, pas de GSM, smartphone, Internet, GPS, mouchard sur les bagnoles… Rien, que dalle, on fait tout à la vieille méthode : les téléphones à cadrans et les bonnes vieilles filatures ! Le privé dans toute sa splendeur.

Niveau plume, celle de Macdonald n’a rien d’académicienne… Non, son style à lui est fleuri, imagé, métaphorique, jouissif.

L’horloge mâchait très lentement, mastiquant chaque minute soixante fois.

Il me rendait nerveux, comme on peut l’être quand on parlemente avec un bouledogue inconnu sur les terres de son maître.

Il invente même des mots tels que « troudeballo-succion » (après « entrouducuter » de Loevenbruck). Bref, on peut dire que si certains ressemblaient plus à Robert qu’a Redford, la plume a plus du Victor que du Hugo. Ou plus de Hugo que de Victor, au choix. Sans jamais sombrer dans le vulgaire, le facile et en se permettant même des petits traits philosophiques.

— Vous ne pouvez pas en vouloir à l’argent pour le mal qu’il fait aux gens. Le mal est chez les gens, et l’argent n’est que la patère à laquelle ils l’accrochent. L’argent les rend fous quand ils ont perdu toutes leurs autres valeurs.

Le tout servi avec des dialogues savoureux comme un bon hamburger bien gras dégoulinant de sauce… Certes, à une réception chez la baronne de la Tronche-En-Biais, ça fait mauvais genre, mais qu’est-ce qu’on se relèche les doigts !

— Comment vous êtes-vous retrouvé là ?
J’avais la flemme de lui expliquer.
— J’y suis entré sur un coup de tête. Et j’en suis sorti sur un coup de poing.

L’enquête part un peu dans tous les sens et après quelques moments plus longs, pour planter le décor, le reste filera tout seul pour donner un final en feu d’artifice qui m’a emporté au-delà d’un Colonel Moutarde dans la véranda avec la clef anglaise.

Bien que j’ai vu venir certaines choses, l’auteur a tout de même réussi à me surprendre.

Il ne me reste plus qu’à aller prendre un bon bol d’air pur car après avoir écumé les bars enfumés avec Lew Archer (incarné au cinéma par Paul Newman, miam) et bu plus que de nature toutes sortes d’alcool, m’être pris des coups sur la tête, des flingues sur la tempe, et bien, j’ai besoin de calme.

Pas de panique, je compte bien remonter dans la décapotable de ce cher Lew pour une nouvelle enquête !! Mais attention, toujours avec les éditions Gallmeister qui nous offrent une traduction intégrale et pas amputé comme à l’époque de la mythique Série Noire.

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2015-2016), Challenge « La littérature fait son cinéma – 4ème année » chez Lukea Livre et « Le Mois Américain » chez Titine.

CHALLENGE - Thrillers Polars 2015-2016CHALLENGE - La littérature fait son cinéma 2014

Satan était un ange : Karine Giebel

Titre : Satan était un ange [NUM]                                             big_4-5

Auteur : Karine Giebel
Édition : Fleuve Éditions (2014)

Résumé :
— Tu sais Paul, Satan était un ange… Et il le redeviendra.

Rouler, droit devant. Doubler ceux qui ont le temps. Ne pas les regarder. Mettre la musique à fond pour ne plus entendre. Tic tac… Bientôt, tu seras mort.

Hier encore, François était quelqu’un. Un homme qu’on regardait avec admiration, avec envie. Aujourd’hui, il n’est plus qu’un fugitif qui tente d’échapper à son assassin. Qui le rattrapera, où qu’il aille. Quoi qu’il fasse.

La mort est certaine. L’issue, forcément fatale. Ce n’est plus qu’une question de temps. Il vient à peine de le comprendre.

Paul regarde derrière lui; il voit la cohorte des victimes qui hurlent vengeance. Il paye le prix de ses fautes. Ne pas pleurer. Ne pas perdre de temps. Accélérer. L’échéance approche. Je vais mourir.

Dans la même voiture, sur une même route, deux hommes que tout semble opposer et qui pourtant fuient ensemble leurs destins différents. Rouler droit devant, admirer la mer.

Faire ce qu’ils n’ont jamais fait. Vivre des choses insensées. Vivre surtout… Car après tout, pourquoi tenter sans cesse de trouver des explications ?

Critique : 
Ne cherchez pas une intrigue, il n’y a pas vraiment une. Montez plutôt en voiture, attachez votre ceinture et laissez-vous emporter dans cette fuite en avant, dans ce road-movie assez court mais bourré d’adrénaline.

Deux hommes : un de 47 ans et un de 19 ans, chacun fuyant leurs Némésis qui, ils le savent, les retrouveront.

Sauf que pour Paul, le plus jeune, il a une chance d’échapper à ses poursuivants. François, l’avocat, la fuite en avant ne sert à rien, la Faucheuse le rattrapera où qu’il aille.

Voilà deux hommes réuni alors que tout les oppose : l’âge, le milieu, le passé, le travail, le vécu… Deux hommes qui en temps normal n’auraient jamais dû se rencontrer, deux hommes qui n’auraient jamais dû s’apprécier. Mais les circonstances ont fait que…

Nos deux personnages sont creusés, torturés, et l’auteur, sadique comme elle est, ne nous dévoile pas tout du jeune Paul. Non, c’est au compte-goutte, à dose homéopathique, qu’elle nous en brosse le portrait.

Tous deux sont parfois à baffer, aussi, mais cela les rend encore plus attachants et après les avoir fessé, on leur ferait bien un gros câlin. Paul est celui pour lequel j’ai oscillé le plus et à la fin, je l’appréciais énormément. Il m’a ému.

Ce roman se lit d’une traite comme on avalerait les kilomètres de bitume afin d’arriver le plus vite possible à la fin du voyage. Sans être tout à fait un huis-clos, ça y ressemble furieusement et les nerfs sont à vifs durant la lecture.

On suit la relation qui s’installe petit à petit entre les deux hommes et on espère une fin heureuse lorsque l’on agrippe plus fort les pages du livre.

Sans oublier une pique assez forte envers nos Gouvernements et la merde qu’ils aiment semer ailleurs…

Quelques coups de théâtre ponctueront la lecture, faisant monter votre tension artérielle et les dernières pages filent à la vitesse d’un BMW lancée comme un boulet de canon sur un anneau de vitesse.

À la fin, je n’en pouvais plus… mes tripes étaient nouées. Je voulais arriver au terme du voyage, mais je ne voulais pas descendre de la voiture non plus.

Alors, j’ai appuyé sur le champignon mais je n’ai pas ouvert la portière tout de suite après être arrivée au mot « Fin ». J’ai fermé les yeux tout en me remémorant ce merveilleux voyage que je venais de faire avec nos deux hommes.

Ceci est le 5ème livre que je lis de l’auteure et cette fois-ci, c’est décidé, je prend un avocat et je lui demande des dommages et intérêts pour mes tripes qui se sont nouées à chacun de ses romans, pour mes emballements cardiaques, pour mes respirations saccadées, mes mains moites, mes tiraillements au cœur quand j’ai dû quitter certains de ses personnages que j’aimais beaucoup et mes déchirements d’âme.

Et puis souvent, je les termine ne chialant comme une gonzesse. Bon, ok, j’en suis une, mais mince, ça me coûte bonbon en kleenex !

Bref, c’était un roman court, mais intense. Court, mais excellent ! Comme quoi, la taille ne fait pas tout…

Challenge « Thrillers et polars » de Canel (2014-2015).

Yellow Birds : Kevin Powers

Titre : Yellow Birds                                              big_5

Auteur : Kevin Powers
Édition : Stock (2013) / Livre de Poche (2014)

Résumé :
Bartle, 21 ans, est soldat en Irak, à Al Tafar. Depuis l’entraînement, lui et Murph, 18 ans, sont inséparables. Bartle a fait la promesse de le ramener vivant au pays.

Une promesse qu’il ne pourra pas tenir. Murphy mourra sous ses yeux et hantera ses rêves de soldat et, plus tard, de vétéran.

Yellow birds nous plonge au cœur des batailles où se déroule la vie du régiment conduit par le sergent Sterling.

On découvre alors les dangers auxquels les soldats sont exposés quotidiennement. Et le retour impossible à la vie civile.

Kevin Powers livre un roman fascinant sur l’absurdité de la guerre, avec une force aussi réaliste que poétique.

Critique : 
La guerre, c’est une horreur, c’est une saloperie, c’est le genre de chose à ne pas faire.  Tout le monde le sait, mais tout le monde la fait quand même.

 » La guerre essaya de nous tuer durant le printemps. « 

« La guerre prendrait ce qu’elle pourrait. Elle était patiente. Elle n’avait que faire des objectifs, des frontières. Elle se fichait de savoir si vous étiez aimé ou non. La guerre s’introduisit dans mes rêves cet été-là, et me révéla son seul et unique but : continuer, tout simplement continuer. Et je savais qu’elle irait jusqu’au bout ».

Des hommes politiques nous ont menti pour aller la faire en Irak. Et que reste-t-il ? Des morts, des traumatisés, un pays déchiré et des politiciens souriants, même pas inquiété ou si peu.

Écrit à la première personne, ce roman conte les ravages, physique et psychologique, vécu par un jeune soldat américain de 20 ans, John Bartle, propulsé dans la guerre d’Irak en 2004.

Il s’est engagé pour quitter la maison familiale : mauvaise idée ! On lui aurait bien dit les risques qu’il prenaient, sans parler des traumatismes qui pourraient en découler, mais on aurait perdu notre temps, il ne nous aurait pas écouté, le John.

Son engagement fut sa première erreur. La seconde fut de juger à la mère de son copain de chambrée, Murphy, qu’il prendrait soin de lui et le ramènerait en un seul morceau et vivant…

« Tu fais des putains de promesses maintenant ?«  lui reprochera le sergent Sterling, leur sergent protecteur mais définitivement trop endurci.

Le but du jeu ? Ne pas devenir le millième mort du conflit irakien !

Dès le départ, on sait que Murphy ne reviendra pas vivant du conflit… Durant le récit, on ne peut qu’assister, impuissant, à la lente descente de John Bartle qui va craquer sous le poids de la guerre et sous l’impossible promesse faite à la mère de son pote.

Bartle sait que Murphy ne tiendra pas le coup. La guerre a fait de lui un autre homme, un homme dont l’esprit est déjà de retour en Amérique alors que le corps est toujours en Irak.

— […] Mais si tu rentres aux États-Unis dans ta tête avant que tes fesses soient là-bas aussi, tu es un putain d’homme mort. Je te le dis. Tu ne sais pas où Murph est parti, mais moi je le sais.
— Où, Sergent ?
— Murph est rentré, Bartle. Et il va rentrer, oui, mais avec un drapeau dans le cul, et fissa.

La question est de savoir « comment » il est mort. Là, j’ai été bluffée.

La force du récit est l’alternance et le mélange entre plusieurs époques : le Fort Dix, dans le New Jersey (2003); Richmond, en Virginie, lors de son retour (2005) et Al Tafar, pour la guerre en Irak (2004).

Des époques pas si éloignée que ça en terme d’années… Pourtant, lors de la lecture, on sent bien le fossé énorme qui séparera ces trois années.

De l’insouciance de la préparation militaire à la peur lors de l’affrontement en Irak jusqu’à la reprise impossible d’une vie normale au retour. Bartle n’est plus le même garçon. À 21 ans, on est pas un homme et le fait d’aller au front ne fera pas de lui – ni des autres – des hommes.

L’auteur sait de quoi il parle, ayant combattu en Irak en 2004 et 2005. La différence avec un autre roman sur la guerre, c’est qu’il y a la force poétique en plus.

Malgré tout, tant que l’on a pas été au combat, on ne peut pas savoir et aucun plume, aucune image, n’arrivera à nous expliquer l’effet ressenti. Sans compter qu’il y aura autant de « ressenti » que de personnes qui l’ont faite.

Un journaliste nous avait demandé ce que cela faisait de se battre…
 » C’est comme un accident de voiture. Tu comprends? Cet instant entre le moment où tu sais ce qui va se passer et l’impact lui-même. On se sent assez impuissant à vrai dire. Tu vois, tu roules comme d’habitude, et tout à coup c’est là, devant toi, et tu n’as absolument aucun pouvoir. Et tu le sais. La mort, tu vois, ou autre chose, c’est ce qui t’attend. C’est un peu ça, comme dans ce quart de seconde dans un accident de voiture, sauf qu’ici ça peut carrément durer des jours ».

De la guerre et de ses combats, on en ressort traumatisé, lessivé, perdu, ou alors, on se transforme en être froid, en machine à tuer.

Bartle en est sorti vidé… le lecteur aussi. Superbe.

« Je ne mérite la gratitude de personne, et en vérité les gens devraient me détester à cause de ce que j’ai fait, mais tout le monde m’adore et ça me rend fou ».

 

Lire « À Tous Prix » chez Asphodèle (Prix Littéraire Le Monde), Challenge « Le Mois Américain » chez Titine et « Ma Pedigree PAL – La PAL d’excellence » chez The Cannibal Lecteur.