Trilogie de la crise – 02 – Le justicier d’Athènes : Petros Markaris

Titre : Trilogie de la crise – 02 – Le justicier d’Athènes

Auteur : Petros Markaris
Édition : Points Policier (2014)
Édition Originale : Pereosi (2011)
Traducteur : Michel Volkovitch

Résumé :
Tandis que chaque jour, Athènes, paralysée par des manifestations, menace de s’embraser, un tueur sème la mort antique.

Mais en ciblant de riches fraudeurs fiscaux, d’assassin il devient héros populaire.

Le stopper, c’est l’ériger en martyr ; le laisser libre, c’est voir la liste de cadavres s’allonger. En bon flic, Charitos se doit de l’arrêter. En bon citoyen…

Critique :
Après la Sicile du commissaire Montalbano, direction la Grèce du commissaire Kostas Charitos !

Attention, c’est la Grèce en 2011, celle en pleine crise économique.

Crise que nous allons étudier de l’intérieur, que nous allons vivre en tentant de nous frayer un chemin dans la ville d’Athènes remplie de manifestants tous les jours, des protestataires en tout genre.

La Grèce qui voit son peuple crever car malgré les diplômes, malgré le travail, les gens ont bien du mal à joindre les deux bouts, tant ils sont mal payés et qu’on leur sucre toutes les primes.

C’est todi li p’tit qu’on spotche (c’est toujours le petit qu’on écrase) et ceux qui crèvent la gueule ouverte, ce sont les petites gens, les gens normaux, pas ceux d’en haut, bien entendu.

Lire un Kostas Charitos, c’est entrer de plain-pied dans la misère humaine dans ce qu’elle a de plus humiliante, de plus détestable car voir des jeunes diplômés, des BAC+ beaucoup d’années, devoir bosser pour pas un rond ou ne pas trouver du boulot, c’est toujours rageant.

Leurs ancêtres avaient été Gastarbeiter (travailleurs invités) et avaient dû s’exiler pour trouver du boulot et voilà que les jeunes doivent remettre ça : partir ou crever. Mais ce sont les diplômés qui partent, plus les ouvriers peu qualifiés.

Ça fait la deuxième fois que j’ai envie d’embrasser le criminel dans les romans de Petros Markaris puisque dans le premier, on y assassinait des banquiers véreux et dans celui-ci, des gros fraudeurs du fisc, de ceux qui ont profité du système pour s’en mettre plein les fouilles et qui n’ont payé qu’une misère en impôts car ils n’ont pas déclaré tous leurs revenus.

Désolé, mais je n’ai ressenti aucune émotion à voir des fraudeurs de ce haut niveau se faire assassiner… Par contre, dans les suicides provoqués par la crise, on se retrouve face à des moments poignants car certains avaient la vie devant eux, mais les perspectives n’étant pas belles, ils ont préféré la mort avant de tomber sur des jours encore pire.

Kosta Charitos n’est pas un commissaire comme les autres. Il est lent, ringard et chiant, comme le résume si bien un journaliste, ami à lui. Il a une vie de famille dont on prend plaisir à suivre les péripéties au cours du récit, car elles illustrent bien les problèmes que rencontrent la majeure partie des familles en Grèce.

Kosta n’est pas alcoolo ou dépressif, non, c’est un homme ordinaire, un homme et un policier patient, tenace, humain (très), qui ne reste jamais insensible aux souffrances de ses concitoyens et capable d’avoir de la sympathie pour l’assassin que son devoir lui impose d’arrêter.

Lire une enquête de Kosta Charitos, c’est plonger dans les eaux troubles, c’est assister à la déliquescence de l’État Grec, de la société grecque toute entière, c’est arpenter les coulisses puantes du pouvoir (gaffe en marchant de pas poser le pied dedans), c’est dénoncer les magouilles des riches et parler de la misère et de l’angoisse des petites gens.

Bref, c’est foutre un coup de pied dans la fourmilière, l’exposer en pleine lumière et tenter de nous faire comprendre la crise Grecque d’une autre manière en nous la faisant vivre de l’intérieur.

Une fois de plus, c’était brillant !

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°173 et le Mois du Polar chez Sharon (Février 2020) [Lecture N°18].

 

Liquidations à la grecque [Trilogie de la crise 1] : Pétros Márkaris

Titre : Liquidations à la grecque [Trilogie de la crise 1]

Auteur : Pétros Márkaris
Édition : Points Policier (03/10/2013)
Édition Originale : Ληξιπρόθεσμα Δάνεια – Līxipróthesma dáneia (2010)
Traducteur : Michel Volkovitch

Résumé :
À Athènes, plusieurs membres de l’élite financière sont décapités. L’assassin couvre la ville de tracts exhortant les Grecs à ne pas payer leur dette aux banques.

Le pays s’enfonce dans la crise: les salaires fondent, les commerçants ruinés se défenestrent…

Le commissaire Charitos doit au plus vite confondre ce « Robin des banques » que la population exaspérée commence à prendre en sympathie.

« Nous sommes au bord de la folie. »

Critique :
Un ancien banquier très habile mais retraité, un certain Gigilamoroso, vient de se faire décapiter à l’épée, tel Anne Boleyn.

Pardon, c’est pas le bon nom… Comment tu dis ? Zizimenculos ? Non plus… Ces noms grecs, je ne m’y ferai jamais, moi…

Ah, voilà ! Zissimopoulos, Nikitas de son prénom. Et le premier qui me chante ♫ Nikitas Jolie fleur de Java ♪ s’en prendra une dans la figure ! Par contre, je n’ai rien contre Sir Elton John…

♫ Oh Nikita You will never know anything about my home ♪

Si je chante, c’est parce que j’ai le coeur léger ! Imaginez que dans ce polar grec, on décapite des banquiers… Pour une fois que les victimes ne me sont pas sympathiques mais le criminel oui… Des envies folles de l’embrasser, cet assassin même si ce n’est politiquement pas correct et que de toute façon, le mal est déjà fait, la crise est là.

Première incursion dans le petit monde de la police athénienne menée par le commissaire Kostas Charitos et pour une première, c’est plus que réussi.

Non seulement j’apprécie le commissaire (qui n’est pas un alcoolique bourré de blessures secrètes) mais aussi sa petite famille, dont son épouse Adriani, qui, malgré le fait qu’elle n’intervienne pas souvent, laisse un souvenir impérissable à la lectrice que je suis.

Si les membres de son équipe ont des noms assez difficiles à retenir pour la belge que je suis, leurs portraits sont esquissés en peu de mots, mais comme il y a des romans qui précèdent celui-ci, je suppose qu’ils sont plus détaillés dans ceux-là. Malgré tout, ils m’ont fait bonne impression, les inspecteurs Dermitestivale et… Pardon… Dermitzakis et Vlassopoulos (seuls les cavaliers comprendront mon jeu de mot).

Autre personnage dans cette enquête sur les banquiers qui perdent la tête, c’est la Grèce, ses embouteillages, sa chaleur, ses manifestations, sa grogne, ses emprunts et, personnage tout aussi important qui gravite dans ces pages, c’est cette bonne vieille crise financière de 2008 ! Oui, celle-là même qui a mis les banques à genoux (pas longtemps) et a vidé les poches de certains.

Intégrant à son enquête des explications sur certaines opérations banquières, l’auteur n’en fait pas trop et jamais cela ne devient indigeste, tout comme les revendications des grecs, leurs ras-le-bol, leurs râleries, le tout est incorporé au récit de manière naturelle et le lecteur se rend compte alors de ce que certains ont enduré puisque nous nous trouvons de l’autre côté du miroir.

Véritable coup de projecteur, la crise est mise en lumière par un grec, sans pour autant exonérer son pays et ses compatriotes de leurs fautes. Avec un certain cynisme et un cynisme certains, il n’a pas peur de mettre des nez dans leur caca.

Pour cette enquête, un personnage comme le commissaire Kostas Charitos était celui qui nous fallait : comme nous, il n’y connait pas grand-chose à cette crise financière et aux noms barbares de certains produits, tout comme les autres, il tire le diable par la queue, peste sur les supérieurs et leurs conneries, en a marre des magouilles politiciennes et voudrait faire son job de la meilleure manière qui soit.

— Écoute Kostas, il y a dans le pays deux sortes de fouteurs de merde : ceux qui cassent et ceux qui gouvernent. Toi le flic, avec lequel es-tu ?
— Avec ceux qui gouvernent dis-je à contrecœur.

Un roman noir éclairant la lanterne sur la crise financière, une enquête captivante, des assassinés peu sympathiques et une foultitude de personnages désabusés, bougons, fâchés, râleurs et qui paient les conneries de leurs gouvernements et les leurs aussi.

Un roman noir que j’ai eu du mal à lâcher et maintenant, je compte bien retrouver un autre jour le commissaire Kostas pour la suite de ses aventures, et le prologue aussi.

Un roman noir qui permet aussi à un Grec de dire par écrit ce que bien de ses concitoyens ont dit à voix haute ou à voix basse. Mais on n’écoute pas toujours les petites gens alors que ce sont eux les plus pénalisés.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019) et Le mois du Polar Chez Sharon (Février 2019).

Psychiko : Paul Nirvanas

Psychiko - Paul Nirvanas

Titre : Psychiko

Auteur : Paul Nirvanas
Édition : Mirobole (2016)

Résumé :
Psychiko, le tout premier polar grec, est un véritable bijou. Anti-héros et probable cas clinique, Nikos Molochantis, jeune rentier désœuvré, est prêt à tout pour obtenir son quart d’heure de célébrité. Il a donc la brillante idée de se faire passer pour l’assassin d’une femme retrouvée morte dans un quartier d’Athènes.

Grâce à la presse fascinée par cette affaire, Nikos se retrouve enfin sous les feux de la rampe, suffisamment près de la guillotine pour être une vedette. Le stratagème parfait… À ceci près qu’il risque de fonctionner au-delà de ses espérances.

Paru en 1928 sous forme de feuilleton, Psychiko met en place une mécanique infernale, où une police apathique affronte un faux coupable en quête de gloire.

the acropolisCritique :
♫ Quand on est con, on est con ♪ le chantait si bien Georges Brassens et ici, nous avons un champion du monde en puissance…

Hitchcock, lui, aurait dit que le faux crime était presque parfait. Tellement parfait que Nikos pourrait y perdre la tête, surtout au sens propre.

Nikos (pas Aligas) Molochantis est un jeune homme naïf et con, rêvant de ce que Andy Warhol nommera plus tard : le quart d’heure de gloire.

Là, pour le moment, il vit dans l’oisiveté en dilapidant la petite fortune qu’avait amassé son père aux prix de lourds sacrifices et à la sueur de son front. Notre Nikos n’est même pas capable de voir que ses prétendus amis ne le sont que parce qu’il a de l’argent et qu’il donne des fêtes et refile des drachmes à ces piques-assiettes.

Et comme cet imbécile veut connaître la gloire, il ne trouve rien de mieux que de se faire arrêter pour un crime qu’il n’a pas commis et dont plus personne ne parle, quasi.

Il pense juste garder le silence durant quelques jours et puis, miracle, son ami Stéphanos viendra donner aux autorités son alibi, puisqu’il mangeait avec lui le soir du crime qui eut lieu dans le quartier de Psychiko.

Ah, j’oubliais, comme il est crétin comme pas deux, notre Nikos, il donne procuration à Stephanos pour que ce dernier puisse lui apporter de l’argent lorsqu’il sera en prison.

Ce roman policier grec est paru sous forme de feuilleton en 1928, l’action, elle, se déroule dans les années 1910, mais pas de précision exacte sur l’année. Pourtant, elle pourrait être contemporaine, les réseaux sociaux en moins.

Contemporaine ? Bien sûr ! Quand on voit ce que certains sont prêts à publier comme photo d’eux pour obtenir des likes ou des folowers, au final, ils ne sont pas trop différents de notre Nikos qui rêve qu’on parle de lui et auquel j’ai fini par m’attacher.

Cet homme naïf qu’il est et qui a rudement besoin de grandir dans sa tête devient attachant au fil du récit.

Ici, nous sommes clairement dans la satire d’une société, d’une jeunesse en mal de sensations fortes puisque notre Nikos va même avoir des tas de femmes qui vont s’intéresser à lui, dont un groupe de jeunes filles. Les crimes d’honneur ou romantique, ça les rends toutes choses, mais elle peuvent tourner casaque très vite aussi.

Le ton est caustique aussi envers la presse qui, un jour, parle d’un meurtre et ensuite, plus un mot. Presse qui, un jour, couvre un assassin de gloire, le photographie, l’interview, et ensuite, l’oublie car la presse est passée à autre chose.

Quant à la police, elle n’en sortira pas grandie non plus !

Voilà donc un court roman de 200 pages qui m’a agrippé les mains jusqu’au bout tant je voulais savoir si l’ombre de la guillotine n’allait être qu’une ombre ou si notre pauvre ami allait subir le même sort qu’un roi et une reine de France.

Un roman court, mais intense, de par la folie de Nikos, de par son idée totalement débile de s’accuser d’un crime qu’il n’a pas commis, de par le brocardage de la société grecque qui n’est pas si éloignée de la nôtre, encore moins de notre époque ou de certaines personnes en quête de gloire ou juste que l’on parlent d’elles.

Caustique, jubilatoire, satirique, ironique. Un roman policier à l’envers puisque nous commençons avec un innocent (dans tous les sens du terme, quasi) qui s’accuse.

Une réussite.

Étoile 3,5

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2015-2016).