Le magicien d’Auschwitz : José Rodrigues dos Santos

Titre : Le magicien d’Auschwitz Comment celui que l’on surnommait le Grand Nivelli a survécu à l’enfer

Auteur : José Rodrigues dos Santos
Édition : Hervé Chopin (08/04/2021)
Édition Originale : O Mágico de Auschwitz (2019)
Traduction : Adelino Pereira

Résumé :
Prague, 1939. Les Allemands envahissent la Tchécoslovaquie où se sont réfugiés Herbert Levin, sa femme et son fils pour fuir le régime nazi.

Le magicien, qui se fait déjà appeler le « Grand Nivelli » est très vite remarqué par les dirigeants SS fascinés par le mysticisme et les sciences occultes.

Léningrad, 1943. Le jeune soldat Francisco Latino combat pour Hitler au sein de la Division bleue espagnole. Ce légionnaire réputé pour sa brutalité se fait remarquer durant le siège russe. Les SS décident de l’envoyer en Pologne où les enjeux sont devenus prioritaires.

Ni Herbert Levin, ni Francisco Latino ne savent encore que leurs destins vont se croiser à Auschwitz. Un destin qui va dépasser leur propre histoire.

Critique :
Herbert Levin, connu sous son nom de scène du Grand Nivelli est un illusionniste, un magicien et il est Juif… Il a fui Berlin, s’est réfugié en Tchécoslovaquie et pensait mener une vie tranquille, loin des folies des nazis.

Pas de chance, cette maudite engeance ne s’est pas privée de montrer à tout le monde qu’elle n’avait peur de personne…

L’armée allemande s’est même permise le luxe de faire tout ce que le traité de Versailles lui interdisait de faire et sans recevoir de plus fort qu’un froncement de sourcils de la part des autres pays…

Ce que j’ai apprécié le plus dans ce roman, c’est le réalisme et le travail de documentation que l’on sent derrière le récit. Les réactions des gens collent à la réalité et le lecteur s’immerge assez vite dans les décisions iniques prisent par les nazis envers les Juifs. Niveau restrictions, ils ont tout eu, tout vu… Ils ne savent pas encore qu’on peut faire pire.

D’un côté nous suivons le Grand Nivelli et sa famille, aux proies avec les restrictions de liberté (et de tout), pensant que tout va s’arranger et que les nazis ne pourront pas faire tout et n’importe quoi. Lorsque l’on connait l’Histoire, on a les tripes qui se nouent mais on sait très bien qu’à l’époque, on n’aurait jamais cru que cela irait aussi loin dans l’horreur.

En parallèle, nous suivons aussi les pas de Francisco Latino, légionnaire portugais qui s’est battu en Espagne durant la guerre civile aux côtés des nationalistes de Franco et qui se sent en dette avec l’Allemagne et part combattre sur le front russe dans une division composée de volontaires, l’Espagne n’étant pas entrée en guerre.

On se doute qu’à un moment donné, les destins de nos deux personnages vont se télescoper mais l’on ne sait ni où, ni quand. Une chose est sûre, ce ne sera pas dans la neige et le froid du front russe où l’on va cailler des billes aux côtés de Francisco et de son ami Juanito.

Bref, le côté réaliste n’est pas à remettre en cause, ni le travail de documentation qui se trouve derrière, ni même le fait que le lecteur en apprendra un peu plus sur les nazis et leur folie de l’ésotérisme poussé jusqu’à l’imbécilité.

D’un côté, ils sont hyper rationnels dans leur méthode d’extermination et de l’autre, ils croient à l’astrologie, à l’Atlantide avec sérieux, aux dieux Wotan et Thor, ainsi qu’à la société de Thulé, se contredisant dans leurs discours, dans leurs manières de faire, sans que cela leur posent le moindre problème…

Là où le bât a blessé, c’est au départ du récit car je n’arrivais pas à m’attacher à Levin (Le Grand Nivelli) et il m’a fallu une bonne cinquantaine de pages avant que la magie opère avec lui. J’ai mis du temps aussi avec Francisco et c’est seulement sur le front russe que le personnage s’est révélé plus profond que je ne le pensais.

L’arrivée du camp d’Auschwitz ne se fera qu’au deux-tiers du récit (dans la troisième partie)… Sous-titré « Comment celui que l’on surnommait le Grand Nivelli a survécu à l’enfer », je trouve que c’est exagéré car notre illusionniste n’exécutera qu’un seul tour afin de montrer à un ami qu’il n’a pas perdu la main et ce, dans les dernières pages du récit…

Lorsque le mot « fin » est apparu, il m’a semblé venir trop brusquement car il laissait tout le monde en plan et notre Grand Nivelli n’avait pas encore réussi à survivre à l’enfer… Ouf, il y aura une suite, mais j’aurais aimé le savoir dès le départ…

Le sous-titre aurait pu être plus sobre car là, il vend une chose qui n’arrivera pas dans ce premier tome, Nivelli n’ayant même pas encore commencé à organiser, comme on dit là-bas…

Il n’est pas facile d’écrire un livre qui se déroule en partie dans le camp de travail d’Auschwitz I et en faible partie dans celui de Birkenau, bien plus inhumain que l’autre (oui, il est toujours possible de faire pire).

Pas évident non plus, dans les dialogues, de faire parler des nazis qui exposent leur point de vue sur ces horreurs et d’entendre que pour eux, c’est comme couper une jambe atteinte de gangrène afin de sauver le reste du corps… On pourrait croire que ça leur fait autant d’effet que de trier les fruits pourris afin de préserver les sains…

Pourtant, on apprendra que certains se sentirent mal au départ, que d’autres s’évanouirent, même les grands dirigeants, car au départ, ce n’est pas facile, puis, on s’habitue, selon notre guide dans le camp.

Le plus horrible, c’est que même les prisonniers s’habituent à l’indicible et ne sursautent plus, ne cillent plus, devant ceux ou celles qui se suicident en se jetant sur la clôture de haute-tension, passant à côté des corps sans que cela leur fasse quelque chose, ils en ont tellement vu.

Ce n’est pas la première fois que je lis ça et mes tripes se nouent toujours car je me doute que dans la situation, je ne m’en ferais plus à force de voir des corps morts.

L’Homme s’habitue à tout, même à l’indicible et ça, ça fait froid dans le dos, même si c’est une forme de protection, comme ces témoins qui furent prisonniers dans des camps et qui ont effacé les violences de leur mémoire.

La postface est intéressante aussi car l’auteur assène une vérité que trop souvent nous oublions : seuls les témoins survivants peuvent parler, les morts, eux, ne peuvent rien raconter. Personne ne saura ce qui s’est passé dans la tête des gens entrés dans une chambre à gaz, lorsqu’ils ont compris que…

On ne peut que l’imaginer, mais personne ne pourra jamais en témoigner car pas de survivants. Ce n’est pas pour autant qu’il ne faut pas en parler, ce n’est pas parce que certains camps n’ont eu aucun survivants qu’ils sont moins importants que les autres. Mais les morts sont toujours silencieux…

Un roman historique qui mêle la fiction avec la réalité, les personnages fictifs croisant les réels et qui nous parle de ces nazis fanas d’ésotérisme et de théories totalement farfelues, dingues, mais auxquelles ils croyaient dur comme fer. Rien n’a changé, certains racontent encore des imbécilités et on les écoute, on les croit…

Et cela mène à des horreurs telles que les camps d’extermination. L’auteur ne se contente pas d’accuser les nazis des horreurs commises, mais par l’entremise de notre guide dans Birkenau, il mettra aussi dans l’accusation les autres pays qui ont regardé leurs pieds, se contentant de faire des leçons de morale mais n’agissant pas, comme nous le faisons toujours.

On pourrait croire que c’est un énième roman sur la shoah, mais non, il est différent sans pour autant trahir l’époque, les faits, l’Histoire. C’est plusieurs histoires dans l’Histoire et c’est toujours bouleversant.

PS : on apprend aussi que pour ce qui est des motifs d’arrestation, l’arbitraire et l’imagination sont toujours au pouvoir… Comme cet homme, prisonnier du camp d’Auschwitz pour « sabotage »… Il avait acheté une patate dans la rue. Peut-être quelque part, à cette époque, il existait un livre secret que l’on se passait sous le manteau et intitulé « Comment foutre en l’air la machine nazie avec une patate » ?? Un tuto en version papier et non You Tube…

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°253] et le Mois Espagnol chez Sharon – Mai 2021.

Les hommes n’appartiennent pas au ciel : Nuno Camarneiro

Titre : Les hommes n’appartiennent pas au ciel

Auteur : Nuno Camarneiro
Édition : JC Lattès – Littérature étrangère (2014)
Édition Originale : No meu peito não cabem pássaros (2011)
Traducteur : Brigitte Jensen

Résumé :
En 1910, le passage de deux comètes au-dessus de la terre propagea une onde de panique. Partout dans le monde des hommes devinrent fous, se suicidèrent ou simplement observèrent, silencieux et vaincus, ce qu’ils croyaient être la fin du monde.

Les personnages de ce roman vécurent à l’époque où le ciel prit feu, trois hommes trop sensibles et intelligents pour vivre une vie normale et portant en eux un monde imaginaire foisonnant.

En dépit des milliers de kilomètres qui séparent Karl, ce jeune immigré qui nettoie les vitres des gratte-ciels de New York, Jorge, cet enfant argentin qui s’invente des mondes et Fernando, ce jeune homme qui déambule dans Lisbonne sans savoir comment vivre, leurs vies sont liées par leur sensibilité, le regard qu’ils portent sur les hommes qui les entourent, les lieux où ils ont grandi et sont devenus des adultes.

Alors que leurs contemporains se laissèrent emporter par la peur, par une vision tragique des comètes, Karl, Jorge et Fernando furent touchés par le génie.

Cent ans plus tard tous trois demeurent dans nos mémoires.

Un premier roman époustouflant de la nouvelle voix de la littérature portugaise, qui rend hommage à sa manière à trois figures littéraires majeures du XXe siècle : Borges, Pessoa et Kafka.

Critique :
À quoi ça tient, parfois, une lecture… Si je n’avais pas été lire l’interview d’un collègue Babéliote (Le_Bison), jamais je n’aurais entendu parler de ce roman dont il publia un jour la chronique après l’avoir acheté par hasard.

Éveillant la curiosité d’autres membres, ceux-ci l’ont lu à leur tour et apprécié. Puisque je suis curieuse en littérature et que je ne m’étais pas encore faite un Portugais, je me suis dit « soyons folle ! ».

Il m’avait bien prévenue dans le fait que je trouverais pas de cadavre sanglant, mais que c’était bourré de poésie et que je devais le lire avec une bonne bière à mes côtés.

Une pénurie de bière m’a obligé de me tourner vers un café glacé… Cela n’a pas entravé mon plaisir de lecture.

N’ouvrez pas ce livre si vous cherchez un truc trépidant, mais si vous êtes à la recherche d’une écriture que l’on lit doucement pour mieux en profiter, à la recherche de phrases qu’il faut relire deux fois pour bien en saisir le quintessence, ce roman est fait pour vous.

Je suis passée de New-York au sommet des grattes-ciels à la moiteur de l’Argentine et puis, je suis passée à Lisbonne.

Karl, Fernando et Jorge. Trois portraits de personnes simples, mais pas simplistes, trois destins différents, trois vies aux antipodes l’une de l’autre, sauf en ce qui concerne leur sensibilité.

Et puis, au fil du récit, on sent bien que le Karl est Kafka, que Fernando est Pessoa et que Jorge est Borges, même si ce dernier était enfant au début du récit, tout comme Fernando.

C’est un roman que l’on ne dévore pas car il faut en savourer tous les mots, toutes les phrases, faut les relire deux fois, les répéter à haute voix et puis, on s’extasie sur le phrasé de l’auteur.

Une belle découverte ! J’ai eu raison d’écouter Le_Bison qui me conseillait de me faire un portugais !

Un roman spécial mais bourré de poésie.

Un roman qui, sitôt entré dans ma PAL a été lu de suite… Dernier entré, premier lu… Si ma prof de compta apprenait ma gestion désastreuse de mon Stock À Lire, elle me tuerai sur place.

Le Mois Espagnol chez Sharon (Mai 2018).