Cochrane vs Cthulhu : Gilberto Villarroel [Dame Ida, Servante des Grands Anciens]

Titre : Cochrane vs Cthulhu

Auteur : Gilberto Villarroel 🇨🇱
Édition : Aux Forges de Vulcain (2020) / Pocket (18/02/2021)
Édition Originale : Cochrane vs. Cthulhu (2016)
Traduction : Jacques Fuentealba

Résumé Babelio :
Le marin le plus audacieux de tous les temps affronte le plus grand ennemi de l’humanité !

Bien des années avant d’être le libérateur du Chili, du Pérou, du Brésil et de la Grèce, Lord Thomas Cochrane fut un héros des guerres napoléoniennes. En 1809, au large de l’île d’Aix, sur la côte occidentale française, il fit couler presque la moitié de la flotte de l’Empereur.

En 1815, Napoléon achève la construction de Fort Boyard et Lord Cochrane revient dans la baie pour détruire ce bastion. Mais il se trouve confronté à une menace surnaturelle, Cthulhu, un dieu endormi qui émerge alors du fond des océans pour revendiquer le contrôle de la Terre !

L’avis de Dame Ida (ne pas lire « La Vie de Dame Ida »… quoique… cela ne m’empêchera pas de vous la raconter ! Elle est passionnante ma vie ! Y a que mes enfants que ça emmerde ! Si, si ! Je vous jure!) :
Quand je me promène sur la plage en regardant là où mer et ciel se confondent, et surtout quand les nuages au loin sont sombres, je m’amuse toujours à me faire peur en imaginant Cthulhu poindre à l’horizon…

Car… Comment dire… Depuis que j’ai vu le rêve de la femme du pêcheur d’Hokusai (Nan ! C’est pas un manga!), fameuse estampe érotique japonaise, je m’affole dès que je vois un bout de tentacule (parce que ça rime avec « je t’… »

Nan… je peux pas l’écrire … désolée). Imaginez mon état devant l’étal du poissonnier… Et ce crétin qui croit que c’est lui qui me fait de l’effet !

De fait, je suis devenue une fan incontestée du Grand Cthulhu , créature extra-terrestre à tête de poulpe plus que géant, quasi-divine et quasi immortelle sortie de l’esprit extrêmement perturbé de H.P. Lovecraft.

L’est-y pas jojo ?

Or donc, dès que je vois son nom ou un bout de ventouse sur une couverture… et ben j’achète.

Cochrane ? L’autre nom sur la couverture ? C’est qui ça ? Connais pas… Qu’est-ce que j’en sais moi ! Je vous en pose des questions ? Ah ! Qu’est-ce que je disais !

OK… Si j’avais été davantage anglophile et que je m’étais intéressé à davantage qu’à l’afternoon tea chez la duchesse de Betford, à Sherlock Holmes, à Downton Abbey et à Bridgerton, j’aurais dû savoir que ce fut un grand marin Britannique du début du XIXe siècle, qui s’est particulièrement illustré pendant les guerres napoléoniennes et en Amérique du Sud dont l’auteur est originaire (C’est un Chilien marié à une française et qui vit à Paris). 

Mais le Cochrane était dans le camp anglais… Ben oui… C’est même un Lord. Alors quand le résumé Babélio vous les présente comme un héros… c’est juste parce que l’auteur Chilien a trouvé plus sympa un anglois qui a permis à l’Amérique du Sud de se libérer de la tutelle Européenne. 

Il a dû apprécier le fait que Cochrane ait défait la flotte française en lançant contre elle des navires enflammés, provoquant pagaille et naufrages dans les rangs des petits bateaux de l’Empereur. Malin le gars… Même si je trouve ce genre de stratégie assez peu conventionnelle, soit dit en passant.

Heureusement que je suis pas chauvine au point de refermer un bouquin prenant parti pour un ennemi héréditaire de mon pays ! Faut dire que le Napoléon je ne l’ai jamais trouvé très sympa non plus…

Donc, le Lord Cochrane a VRAIMENT existé. Ce qui signifie que l’auteur s’est offert ici quelques libertés avec l’histoire. Et visiblement il n’en serait pas resté que là car il fait vivre à ce héros aventureux de la perfide Albion, bien d’autres aventures racontées dans d’autres livres et qui ne figurent manifestement pas dans sa notice biographique Wikipedia (j’ai vérifié). 

Anybref, le Sieur Cochrane se pointe à Fort Boyard et s’y fait serrer par les militaires français… Il essaie de s’en échapper mais pas de bol, des renforts arrivent avec à leur tête un certain Durand, adjoint de l’ignoble Foucher, chef de la police secrète de l’Empereur… Adjoint assez ignoble également, qui porte sur sa tête toute la fourberie qui l’habite. Le français ne sera pas épargné.

Mais que sont donc ces écritures étranges et immémoriales que l’on retrouve dans les fondations du fort et pour lesquelles on est parti chercher les frères Champollion (je ne vous ferai pas l’insulte de vous rappeler qui ils étaient enfin… qui était le Jean-François Champollion qui avait ridiculisé les englishes en déchiffrant les hiéroglyphes avant eux, ce sont ils se sont vengés en nous fauchant la pierre de Rosette ! Nan Belette ! La pierre de Rosette ne sert pas à couper le saucisson à l’apéro!) ?

Et pourquoi n’a-t-on retrouvé que le bras du grand soldat Petit et pas le reste de son corps?

Évidemment, si on est en mer et que Cthulhu figure sur la couverture, et que vous êtes au moins aussi intelligentes que moi, vous vous doutez bien qu’on n’est pas simplement confrontés à un banal récit de guerre sur fond d’histoire.

Alors qu’en ai-je pensé ?

Et ben j’ai kiffé grave la race de ma mémère ! Même si le Père Fouras, Passe-Partout et les lions ne sont pas dans ce Fort Boyard-là.

Autant quand je n’aime pas un livre, ou un film, je suis intarissable en critiques… Autant là… j’ai envie de vous en dire le moins possible pour vous inciter à le lire.

C’est rythmé, très bien écrit, avec des personnages consistants… Et c’est très bien documenté. L’histoire réelle se marie bien à la vision romancée de l’auteur. La construction est comme je l’aime : c’est à dire que l’auteur introduit les éléments fantastiques au compte-gouttes mine de rien, sans se précipiter, nous conduisant progressivement des faits historiques, au roman avant d’arrivé en plein délire apocalyptique lovecraftien cthulesque. 

Deux petits bémols cependant :

1 – L’auteur est bien briefé sur le mythe de Cthulhu mais prend tout de même une liberté assez conséquente sur la façon dont il géolocalise R’lye où le dieu extraterrestre est supposé comater depuis… pffff… Au moins tout ça ! Bref ça me chiffonnera un peu mais je serai compréhensive car il n’aurait pas pu situer l’action au fort Boyard autrement.

2 – Comme l’action se déroule sur fond de guerre et donc entre militaires, la dimension belliciste prendra le pas sur la dimension fantastique qui a plus ma faveur. Ben oui quoi… Je suis une faible femme et les histoires de mecs en uniformes qui aiment bien montrer qui tire le plus loin, le mieux, le plus fort… Qui est le plus brave, le plus courageux, le plus couillu… J’avoue qu’au bout d’un moment je me lasse un peu de tous ces mâles en uniformes. Il n’aurait pas fallu que le roman soit plus long.

Heureusement que Cthulhu est là. Affreux. Terrible. Puissant. Redoutable… Tremblez pauvres mortels ! Vous ne réchapperez pas à son courroux ni à son appétit pauvres présomptueux ! 

Le Mois Espagnol (et Sud-Américain) chez Sharon – Mai 2022 (Fiche N°02 – Dame Ida).

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Negra soledad – Heredia T07 : Ramón Díaz-Eterovic

Titre : Negra soledad

Auteur : Ramón Díaz-Eterovic
Édition : Métailié Biblio hispano-américaine (04/05/2017)
Édition Originale : La música de la soledad (2014)
Traduction :

Résumé :
Heredia, le détective privé des quartiers populaires de Santiago, vient de se décider à mettre fin à sa solitude de célibataire : il va enfin se marier – à reculons. C’est alors qu’Alfredo, son ami avocat, est retrouvé mort.

Depuis peu, il avait été engagé par les habitants d’un village du nord du Chili, aux prises avec une exploitation minière polluante bien décidée à exproprier tout le monde.

Entouré de ses complices de toujours, Simenon, son chat et confident, Anselmo, le kiosquier turfiste, et la commissaire Doris qui aimerait tant trouver une place auprès de lui, Heredia découvre l’ampleur des problèmes environnementaux au Chili, et leurs dénouements souvent tragiques : soif de lucre des entreprises, contamination des sols, indulgence coupable des autorités, spoliation des paysans.

Heredia, c’est l’âme nostalgique d’un Santiago qui n’existe plus, les rêves brisés d’une génération sacrifiée, mais c’est aussi l’histoire chilienne revue et corrigée par un justicier mélancolique et intègre. Et toujours aussi allergique aux ordinateurs…

Critique :
N’ayant jamais lu les enquêtes du détective privé Heredia, j’ai profité du Mois Espagnol pour le sortir de mes étagères où il prenait la poussière depuis trop longtemps.

Comme j’avais envie de révolte, de rébellion, j’ai commencé par le dernier tome, le septième. Oui, que voulez-vous, je suis une rebelle !

Directement, ça a matché avec Heredia le bourru, détective privé qui enquête à la vitesse d’un Maigret, qui fume comme un dragon, boit comme un gosier en pente et ne lâche jamais rien dans ses enquêtes, un peu à la Montalbano…

Sauf qu’avec Montalbano, on a de l’humour et de la bonne bouffe. Notre Heredia est moins épicurien que le commissaire sicilien et son univers est bien plus sombre. La carte postale du Chili ne donne pas envie d’aller y arpenter les rues des villes (sorry, hein, Rachel !) et si avec Montalbano, tout se termine bien, on sent bien que dans l’univers d’Heredia, on risque que les méchants gagnent.

L’affaire ? Un avocat, ami d’Heredia, exécuté dans son bureau d’un côté. De l’autre, une grosse société minière pollueuse qu’il fout en l’air la nature, la santé des habitants d’un petit village et dont personne n’écoute les plaintes, les craintes.

C’est David armé d’une branchounette contre Super Goliath qui possède la puissance de feu d’un croiseur et des flingues de concours. De plus, pour ces puissantes sociétés pleine de fric et qui veulent encore en faire plus, c’est facile avec les habitants : soit elle les corrompt (au Nord, c’était les corons), soit elle menace.

Bref, que tu le veilles ou non, la société gagne. Pas possible que t’en réchappes, ils rappent tout (♫) et personne au bled n’a envie de chanter ♫ Intimidez-moi ♪ (sur l’air de déshabillez-moi) même si certains luttent et résistent, prouvant qu’ils existent.

L’univers dans lequel Heredia évolue est noir, sombre, la ville change, ses petits bistrots disparaissent, le progrès est en marche et notre détective se ferait traiter d’Hamish car il n’a pas de smartphone, même pas un bête portable et est aussi habile avec un PC qu’un cochon de sa queue. Il enquête à l’ancienne et j’ai aimé ça.

Heredia, c’est aussi un homme qui ne sait pas se décider, qui a peur de se mettre en ménage avec Doris, la commissaire de police. Il a connu des histoires d’amour mais toutes se sont terminées et il a peur du changement, notre détective bourru qui possède néanmoins un grand cœur.

L’écriture de Ramón Díaz-Eterovic est un plaisir à lire et ses personnages ont une réelle dimension, de la profondeur, du réalisme. Si tout le monde parle avec son chat, jamais nous n’avons eu la chance que nos félins nous réponde, comme le fait Simenon, le chat de Heredia. Il est plein de philosophie, cet animal gourmand et dodu.

Sur le final, j’ai eu peur que l’auteur ne me réserve un coup de pute et il a osé le faire, copiant Elizabeth George et me plongeant dans un désarroi total. Là, j’ai regretté amèrement d’avoir commencé par le dernier roman et j’ai maudit l’auteur d’avoir osé…

C’est sur la pointe des pieds que j’ai quitté le détective bourru qui se faisait consoler par son chat, les laissant seuls avec leur discussion, leur peine, leur grand vide. Sans cela, je serais allée fouiller les bouquineries à la recherche d’une autre enquête de Heredia, mais là, pas le courage, pas l’envie.

Un excellent roman noir où Heredia le détective prend son temps, remontant les pistes une à une, une critique sociale et environnementale du Chili, dénonçant entre autre la corruption du système judiciaire et, entre autre, de la toute puissance des sociétés minières qui salopent partout mais ne veulent pas se salir les mains…

Sans le coup de pute de l’auteur, c’était 4 Sherlock assurés… Pauvre Heredia, ton père littéraire devait t’en vouloir…. Heureusement qu’il te reste Simenon.

 

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°256], Le Challenge Animaux du monde 2020 chez Sharon [Lecture N°55] et le Mois Espagnol chez Sharon – Mai 2021.

Le Ciel à bout portant : Jorge Franco

Titre : Le Ciel à bout portant

Auteur : Jorge Franco
Édition : Métailié (16/01/2020)
Édition Originale : El cielo a tiros (2018)
Traduction : René Solis

Résumé :
Si une des grandes questions de la littérature est comment “tuer” le père, que faire quand son propre père a été le bras droit de l’un des plus grands assassins du pays ?

Larry arrive à Medellín douze ans après la disparition de son père, un mafieux proche de Pablo Escobar.

À son arrivée, ce n’est pas sa mère, l’ex-Miss Medellín, qui l’attend, mais Pedro, son ami d’enfance, qui vient le chercher pour le plonger dans l’Alborada, une fête populaire de pétards, de feux d’artifice et d’alcool où tous perdent la tête.

Larry retrouve son passé familial et une ville encore marquée par l’époque la plus sombre de l’histoire du pays. Il ne pense qu’à fuir son enfance étrange liée au monde de la drogue. Mais il cherche aussi une jeune fille en pleurs rencontrée dans l’avion et dont il est tombé amoureux.

Entrecroisant des plans différents, Jorge Franco, étonnant de maîtrise narrative, fait le portrait de la génération des enfants du narcotrafic, qui sont de fait les victimes de leurs pères, et nous interroge sur l’importance de la mémoire pour que l’histoire ne se répète pas.

Une construction impeccable et des personnages ambigus et captivants : un roman qui ne vous laisse aucune trêve et qu’on dévore, fasciné.

Critique :
Larry aurait pu avoir pour père un cassos, il a eu un narcos… Un proche de Pablo Escobar et il ne s’occupait pas de beurrer les tartines.

Dans les deux cas, il est très difficile de sortir de sa condition, elle vous colle à la peau, vous êtes « le fils de… » et si quand Escobar était le chef, tout allait bien pour vous, une fois qu’il s’est fait descendre, la vita di merda a commencé.

La construction narrative de ce roman noir n’est pas linéaire, mais elle est constituée de trois récits à des époques différentes : celui de Larry qui revient en avion à Medellín ; ce qu’il se déroule maintenant depuis son retour et enfin, ses souvenirs de jeunesse, lorsque son père était un proche d’Escobar et ce qu’il s’est passé quand le chef fut abattu le le 2 décembre 1993.

Est-ce que la ville a changé depuis qu’Escobar est mort ? Oui et non… Mais si l’on gratte un peu, si l’on se donne la peine de regarder de plus près, on se rend compte que tout compte, pas grand-chose n’a changé, même si, vu d’ici, les apparences donnent à penser que oui.

Le récit de Larry est intéressant au plus haut point car il met en avant les hypocrisies des uns, les amis d’avant qui vous lâchent ensuite, ceux qui avaient peur et qui se déchaîne, maintenant que la Bête est morte.

Notre narrateur n’est pas tendre, appelle un chat « un chat » et si la violence n’est pas très présente dans ce récit, on la sent tapie non loin, prête à surgir, en tapinois. Elle est plus suggérée que mise en scène.

Les blessures de Larry sont profondes et en Colombie, il lui est difficile d’échapper à son statut de « Fils de Libardo », alors qu’à Londres, il se fond dans la masse, anonyme.

Comme Larry qui tombe de sommeil et qui aimerait dormir de tout son soûl mais qui en sera empêché par moult personne, le lecteur n’aura pas le temps de s’embêter, sans pour autant que le récit aille à cent à l’heure. C’est juste qu’il est intéressant à lire, de par la multitude des portraits des personnages et dont aucun n’est sans consistance. Mention spéciale à la mère le Larry, ex-Miss Medellín, à qui ont a envie de coller des baffes bien souvent.

Sans en faire trop, l’auteur nous immerge totalement en Colombie, à Medellín, grâce à ses personnages travaillés qui seront nos guides dans le présent et le passé et qui, au travers de leur récit, de leurs souvenirs, tenterons de nous expliquer ce qu’est la ville de Medellín, la Colombie et ses habitants.

Tragique mais poétique car l’écriture, sans être excessive, était d’une justesse que j’ai apprécié.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°245] et le Mois Espagnol chez Sharon – Mai 2021.

Le vieux qui lisait des romans d’amour : Luis Sepúlveda

Titre : Le vieux qui lisait des romans d’amour

Auteur : Luis Sepúlveda
Éditions : Métailié (1992-2004) / Points (1994-2020) / France Loisirs (2017)
Édition Originale : Un viejo que leía novelas de amor (1992)
Traduction : François Maspero

Résumé :
Lorsque les habitants d’El Idilio découvrent dans une pirogue le cadavre d’un homme blond assassiné, ils n’hésitent pas à accuser les Indiens de meurtre.

Seul Antonio José Bolivar déchiffre dans l’étrange blessure la marque d’un félin. Il a longuement vécu avec les Shuars, connaît, respecte la forêt amazonienne et a une passion pour les romans d’amour.

En se lançant à la poursuite du fauve, Antonio José Bolivar nous entraîne dans un conte magique, un hymne aux hommes d’Amazonie dont la survie même est aujourd’hui menacée.

Critique :
Comment faire apprécier un roman à des catégories de lecteurs dont les goûts et les attentes sont généralement aux antipodes ?

Ouvrez ce roman, lisez-le et vous comprendrez que l’auteur a réussi à combiner une écriture intelligente sans jamais devenir moralisateur, sans jamais sombrer dans le cliché du bon sauvage défenseur de la forêt face aux vilains Blancs qui saccagent tout.

La petite bourgade de El Idilio (Equateur) n’a rien d’idyllique : les bords du fleuve sont noyés de boue, il y a des moustiques, le bateau de ravitaillement ne passe que deux fois l’an (avec le dentiste) et le maire est un emmerdeur de première.

Dans la forêt, c’est encore pire, il faut 3h pour faire 1km et c’est rempli de dangers. Pourtant, des Hommes Blancs y entrent, avec armes et bagages, et massacrent des animaux pour le plaisir, pour leurs peaux, sans jamais se frotter à des prédateurs dignes de ce nom, sans jamais non plus apprendre à connaître cette forêt tropicale.

Ce joli conte est tout de même une baffe dans la gueule de ceux qui pensent qu’avec des armes, on arrive au bout de tout, qu’avec de l’instruction, on est le plus fort, comme se gausse le maire, étalant son savoir sur la ville de Venise que les pauvres bougres ne connaissent pas.

Oui mais, à quoi cela sert de savoir comment s’est construite Venise lorsque l’on se trouve au milieu d’une forêt où il faut maîtriser les codes pour en sortir vivant ? À rien. Vaut mieux savoir où il faut bivouaquer pour survivre à la nuit et ou poser ses pieds pour survivre tout court.

Mais les gens imbus d’eux-mêmes ou possédant une haute opinion d’eux-mêmes n’écouterons jamais les pauvres habitants de ses contrées qui en savent plus qu’eux sur les règles qui prévalent dans la forêt amazonienne. Et de là naissent les emmerdes, les conneries, les erreurs stupides, horribles, bêtes…

Un roman écologique mais pas que… Un conte philosophique, une ode à la nature, qui n’est jamais tendre, un pamphlet sur ceux qui ne respectent rien, le tout sans jamais adopter un ton moralisateur, personne n’étant tout blanc ou tout noir dans ses pages.

Une tragédie qui fait du bien au moral, une incursion dans un univers impitoyable et dans une société que nous connaissons peu, les Shuars (Jivaros pour nous). Un magnifique voyage, court et intense à la fois, beau et tragique, intelligent et facilement compréhensible par tous. Voilà pourquoi il a rassemblé des lecteurs qui ne lisent pas les mêmes romans habituellement.

PS : Ce court roman de Sepúlveda a reçu deux prix littéraires considérés comme antinomiques : celui, à vocation populaire des Relais H (qui assurait sa présence dans toutes les librairies de gares), et celui, fort élitiste, de France-Culture, qui l’ornait d’un incontestable label intellectuel.

Le Challenge Animaux du monde 2020 chez Sharon [Lecture N°50] et le Mois Espagnol chez Sharon – Mai 2021.

Mafalda – Tome 03 – Mafalda revient : Quino

Titre : Mafalda – Tome 03 – Mafalda revient

Scénariste : Quino
Dessinateur : Quino

Édition : Glénat (1980 – 20210)

Résumé :
On ne présente plus Mafalda, petite fille vive qui découvre la vie, ses joies, ses absurdités et ses horreurs. À travers l’éveil d’un enfant Quino nous livre sa réflexion sur le monde et sur l’étrange animal qui le peuple : l’être humain.

Critique :
Mafalda est une fois de plus en très grande forme ! Mieux que le Monde qui, souffrant de partout, est alité. Mafalda n’a pas tort, il souffre, le Monde et elle le veille.

Qui mieux que cette petite gamine pourrait mettre le doigt sur tout ce qui ne va pas dans le monde, à l’étranger comme dans son pays, l’Argentine ?

Toujours dans un style épuré, Quino continue de faire évoluer Mafalda dans ses réflexions sur un peu tout les sujets et pas que les politiques.

Grinçante, caustique, amusante, philosophe, cette gamine en jupe courte et ses amis m’ont encore fait passer un bon moment avec leur grippe, leurs caramels mous, l’incompétence de Manolito à l’école, ses coupures pubs, Felipe et son amour pour les westerns,…

Mafalda, c’est à lire quand tout va mal ou quand tout va bien car c’est un plaisir sans fin que de la lire, la relire, la découvrir ou y revenir.

Le Mois Espagnol chez Sharon – Mai 2021. et le Challenge « Les textes courts » chez Mes Promenades Culturelles II (Lydia B) – 48 pages.

Mafalda – Tome 02 – Encore Mafalda : Quino

Titre : Mafalda – Tome 02 – Encore Mafalda

Scénariste : Quino
Dessinateur : Quino

Édition : Glénat (1980 – 2010)

Résumé :
La petite Mafalda nous revient ici tout aussi espiègle que dans le précédent album. Elle se pose encore et toujours tout un tas de questions sur le monde qui l’entoure, un monde en constante évolution et difficile à cerner.

Mafalda apparaît comme une sorte d’observateur extérieur à la bêtise engendrée par les autres.

Critique :
Un coup d’barre ? Mafalda et ça repart !

Il fait sombre, le temps est humide, froid, les infos ne donnent pas envie de danser la mazurka, ni le tango, alors je m’injecte une dose de Mafalda et tout va mieux.

Pourtant, dans les réflexions de Mafalda, il y a du cynisme, et que des vérités sur le monde, cela pourrait vous filer la dépression automatiquement, mais non, ça vous file un sourire béat.

Mafalda a une conscience du monde que les adultes n’ont pas, elle connaît la politique de son pays, nous parle des armes, de la surpopulation qui les guette dans 30 ans, des vacances, de l’école, de la soupe qu’elle n’aime pas, d’environnement…

Bref, cela a beau dater des années 80 (pour la France, pour l’Argentine, c’est de 64 à 73), ça ne vieillit pas même s’il faut tout de même avoir une culture générale correcte pour comprendre ce qui se cache sous les gags d’apparence innocents.

Susanita parle toujours de ses futurs enfants, ne veut rien faire à l’école et offrira à Mafalda quelques petites réflexions sur l’importance de la mode auquel Mafalda répondra par la culture, mais comme le fait se sortir sans culture ne vous envoie pas direct en prison, alors que sans vêtements, si, le gouffre est infranchissable !

La ligne est minimaliste, Quino allant au plus économe dans ses dessins, l’important étant dans les phylactères.

Mafalda, c’est toujours percutant, ça a dû faire grincer des dents à l’époque, en Argentine (pour ceux qui ont compris)… Mais pour moi, c’est un bonbon piquant qui fait du bien.

Mafalda – Tome 01 : Quino

Titre : Mafalda – Tome 01

Scénariste : Quino
Dessinateur : Quino

Édition : Glénat (1980/2010)

Résumé :
On ne présente plus Mafalda, petite fille vive qui découvre la vie, ses joies, ses absurdités et ses horreurs.

À travers l’éveil d’un enfant Quino nous livre sa réflexion sur le monde et sur l’étrange animal qui le peuple : l’être humain.

Critique :
Quand on n’a pas le moral, rien de tel que de se faire prescrire des bédés drôles.

Pas besoin d’aller chez le dealer de bédés du coin, j’ai toute ma pharmacopée à la maison, je n’ai qu’à tendre le bras.

Choix toujours difficile lorsqu’on ne possède beaucoup, mais puisque je voulais mettre à l’honneur une série oubliée de ma mémoire, j’ai pris un Mafalda (l’abus de Mafalda ne nuit pas).

Depuis le temps que je n’en avais pas lu un… Honte à moi.

Cette petite fille impertinente et plus éveillée que nous l’étions à son âge, je l’avais découverte à la bilio publique (j’étais jeune), mais je n’avais jamais compris le sens profond puisque je ne connaissais pas la situation politique traversée par l’Argentine à cette époque-là.

N’allez pas croire que je n’avais pas ri ! Je m’étais bien bidonnée avec les gags que j’avais pris au premier degré, sans voir ce qu’ils visaient réellement.

Heureusement que j’ai grandi, appris en lisant des romans se déroulant en Argentine et maintenant, je vois les messages cachés dans les strips.

Je ris toujours mais le rire est grinçant tant l’auteur a réussi, sous le couvert d’une adorable petite fille, à nous parler de politique, de capitalisme, de censure, de la place de la femme, de la guerre du Vietnam…

Avec quatre images formant le stip, Quino – tout comme Schulz avec ses Peanuts -arrive à nous développer une petite histoire, à faire passer ses réflexions, sans oublier de nous faire rire avec la chute.

Les gags sont indépendants les uns des autres, mais il y a un fil rouge et un petit rappel des épisodes précédents dans les phylactères, comme pour l’épisode de la télé.

Les dessins des décors sont expurgés des détails inutiles, les plans arrières sont d’une couleur unie durant tout le strip et les dessins ne sont pas exceptionnels, mais reconnaissables entre mille.

Dans un comic stip, faut aller à l’essentiel et ici, le plus intéressant se trouve dans les dialogues et les réflexions pertinentes de notre petite fille qui sont toujours d’actualité alors que nous sommes en 2020 (Mafalda a commencé ses réflexions en 1964 !).

Si Martine est devenue has been, Mafalda ne le sera jamais. Ses réflexions sont toujours terriblement d’actualité, sa vision du monde toujours aussi acérée, lucide, sans concession.

Drôle, mais ça fait grincer les dents quand on lit entre les lignes…

 

De loin on dirait des mouches : Kike Ferrari

Titre : De loin on dirait des mouches

Auteur : Kike Ferrari
Édition : Albin Michel (2019) / Le Livre de Poche Policier (2020)
Édition Originale : Que de lejos parecen moscas (2011)
Traduction : Tania Campos

Résumé :
Un glock, des menottes en fourrure, de l’arrogance, de la cocaïne. Et un cadavre. Tout cela tient dans la BMW noire du senor Machi, self made man de l’époque des dictateurs argentins et aujourd’hui entrepreneur sans scrupules.

Lui qui se croit au-dessus de tout le monde voit son univers doré réduit en poussière lorsqu’il découvre le corps d’un homme sans visage dans le coffre de sa BM flambant neuve.

Six heures de la vie d’un personnage infect, étouffé par sa propre prétention, qui doit se débarrasser d’un cadavre. Six heures à passer en revue – et ils sont nombreux – tous les « hijos de mil putas » qui voudraient le voir tomber.

Une attaque frontale contre la bourgeoisie argentine de l’époque de Videla, où les hommes d’affaires sont véreux et leurs femmes accommodantes.

Critique :
Le senor Luis Machi est un enfoiré de sale parvenu qui ne se prend pas pour de la merde mais considère tout le monde comme des résidus de chiottes sales, alors qu’en fait, c’est lui qui l’est.

Oui, Machi est un type abject, avec des airs de Trump dans sa manière qu’il a d’envoyer tout le monde au diable, de leur couper la parole, de raccrocher avant, de donner des ordres et de se vanter que lui, il est parti de rien et qu’il a réussi.

Pourtant, on s’amuse de le voir s’empêtré les pieds, non pas dans un tapis, mais dans un cadavre.

Certains ont des cadavres dans le placard, lui, c’est dans le coffre de sa BM. Menotté, en plus, le cadavre… Le but des prochaines heures sera de ne pas se faire prendre avec le cadavre, s’en débarrasser et trouver qui le déteste à ce point-là que pour vouloir lui faire porter le chapeau.

Ils sont légions ceux qui aimeraient foutre en l’air quelques heures de la vie de Machi. Il s’est essuyé les pieds sur tout le monde, a trompé sa femme, a traité ses maîtresses comme de la merde, ses employés encore plus, jamais de remerciements et j’en passe. Sa carte des méfaits est longue.

Ce roman noir et déjanté vous propose de faire un voyage dans la tête d’un salopard, de ne rien rater de ses pensées monstrueuses, de ses souvenirs, de ses rails de coke et de son esprit limité, comme peu l’être celui de Trumpinette pour tout ce qui touche à la culture, à la lecture et à tout ce qui ne l’intéresse pas.

Machi a beau jouer au macho, on devine les blessures de la jalousie sous son arrogance, lui qui est parti de rien, lui qui n’a pas un nom en deux parties, comme son épouse, lui qui n’est pas né avec une cuillère en argent dans la bouche, comme elle.

Lui qui, comme beaucoup d’autres, ont profité de la dictature argentine pour s’en mettre plein les poches. Lui qui, comme tous ces nouveaux riches, n’a aucun poids sur la conscience. La quoi ? La conscience ? Pardon, ce mot n’existe pas dans son dico perso.

Enfin bon, il a sa Rolex, donc, il a réussi sa vie, n’est-ce pas ? Plus des costards italiens taillés sur mesure, des cravates en soies d’Italie, des cigares, des vins et des alcools de choix. Un vrai bling-bling qui sniffe de la coke comme d’autres se mouchent le nez un jour de rhume.

Si je vous en parler, c’est parce que tandis que notre pute de fils cherche à se débarrasser du macchabée, il pense déjà à tous ces petits plaisirs qu’il va s’offrir en rentrant chez lui.

Oui, Luis Machi est abject, arrogant, pédant, mal élevé, sans conscience, salopard, harceleur, trompe sa femme, baise autant qu’un croisement improbable entre DSK et le Rocco des films X, méprise tout le monde et puis se demande qui a bien pu lui en vouloir pour lui jouer un coup de pute de la sorte.

C’est justement parce qu’il est tout ça que l’on se délecte en le voyant se démener, vitupérer, s’énerver, crier, mordre sur sa chique et tenter d’être poli de temps en temps, afin de ne pas se faire trop remarquer et même courber l’échine devant des flics… Le tout durant quelques heures qui seront les plus longues de sa vie et qui feront le plaisir des lecteurs, témoins de sa déchéance.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°231 et le Mois Espagnol et Sud-Américain chez Sharon – Mai 2020 [Lecture – 19].

 

 

La conspiration des médiocres – « Perro » Lascano 04 : Ernesto Mallo

Titre : La conspiration des médiocres- « Perro » Lascano 04

Auteur : Ernesto Mallo
Édition :
Édition Originale : La conspiración de los mediocres (2015)
Traduction : Olivier Hamilton

Résumé :
En Argentine, au début du règne du dictateur Videla, Perro Lascano, jeune policier intègre, enquête sur le suicide d’un Allemand.

Se rendant compte qu’il s’agit en réalité d’un meurtre, il contrarie ses supérieurs corrompus en creusant cette piste et trouve dans le bureau du mort un carnet rédigé par un homme qui a été gardien à Auschwitz.

Critique :
Ce quatrième et dernier tome des enquêtes de « Perro » Lascano est en fait sa première enquête car nous le retrouvons dans l’Argentine des années 70, tout jeune policier, mais déjà tel que nous le verrons ensuite : intègre, incorruptible, ne lâchant jamais rien, tel un chien tenant un os.

Par contre, notre chien est un solitaire et il ne rejoindra jamais la meute des assassins du Triple A (Alianza Anticomunista Argentina).

Lascano dérange, il gêne, et donc, quoi de plus simple que de le mettre sur l’enquête d’un suicide. Elle est bien bonne… Si on voulait se foutre de sa gueule, c’est loupé car le suicide n’en est pas un, c’est une exécution déguisée.

Le faux suicidé est un Allemand et l’enquête va en déranger plus d’un et certains voudront faire cesser la chasse du chien Lascano à tout prix, lui mettre un collier et une laisse autour du cou afin qu’il arrête de chercher des puces sur les dos qu’il ne faut pas.

À mon avis, je viens de lire le Perro Lascano le plus sordide, le plus glaçant, bref, le plus mieux. Lascano est jeune et nous découvrons avec lui l’Argentine de Isabel Perón (1974/1976), qui sera déposée par la junte militaire que dirige le général putschiste Jorge Rafael Videla.

Une fois de plus, la résolution du crime est accessoire, de toute façon, l’assassiné était un salopard de la pire espèce, comme tous les autres qui émigrèrent après la Seconde Guerre Mondiale en Argentine, sans que celle-ci ne s’offusque de leur passé (les autres pays non plus, notamment les États-Unis avec les scientifiques nazis).

Et si tout vous semble aller dans un seul sens, méfiez-vous, parce que Mallo n’a pas  pour habitude de suivre un chemin tracé mais de bifurquer à un moment donné et de vous emmener sur d’autres chemins, plus escarpés, plus sombres, moins connu…

La résolution de l’enquête devient donc accessoire pour le lecteur car moins importante que l’Histoire dans l’histoire que l’auteur dévoile, se servant de ce crime pour nous la conter.

Dans ce récit, ce qui est le plus glaçant, c’est la traduction du carnet de cet Allemand ainsi que les exactions des hommes de Videla, la corruption, les meurtres, les exécutions, la police infiltrée par les types du Triple A, les tortures, les disparitions des gens qui dérangent ou qui pourraient en dire trop sur un indice d’une scène de crime,…

Du début à la fin, j’ai eu du mal à lâcher le roman tant il était prenant, tant il était poisseux de violence et de sang, tant la chape de plomb pesait sur mes épaules à cause de l’atmosphère que l’auteur a su rendre réaliste puisqu’il nous parlait de ce qu’il avait connu dans son pays.

Comme à son habitude, Ernesto Mallo ne s’embarrasse pas de tirets cadratins ou de guillemets pour ses dialogues qui se retrouvent noté en italique, tout simplement, avec les paroles des protagonistes qui se retrouvent toutes l’une sous l’autre, ce qui est plus facile à déchiffrer que lorsque les dialogues se retrouvent insérés dans la narration normale, comme je l’ai déjà vu.

Pour sa première enquête littéraire, Lascano paraît plus humain que dans les suivants car il est amoureux et donc, différent. La vie lui a déjà réservé bien des tourments, bien des peines, mais elle ne l’a pas encore cassé comme il semblait l’être dans les autres romans. Celui nous expliquera pourquoi.

Un roman noir écrit au vitriol, taillé au scalpel, un roman court mais ultra percutant, sombre, violent. L’auteur ne s’encombre pas de fioritures et va directement à l’essentiel. Du brut de décoffrage qui écorche la gorge et pique aux yeux.

Un Perro Lascano qui ne lâche rien mais qui va payer le prix de son honnêteté. Une enquête retorse où les atmosphères angoissantes du pays sont plus importantes que tout le reste. Il m’a glacé, ce roman noir.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°225 et le Mois Espagnol et Sud-Américain chez Sharon – Mai 2020 [Lecture – 13].

 

 

Spain national flag background texture.

Il pleut sur Managua : Sergio Ramirez

Titre : Il pleut sur Managua

Auteur : Sergio Ramirez
Édition : Métailié (2011)
Édition Originale : El cielo llora por mí (2009)
Traduction : Roland Faye

Résumé :
Entre deux orages, Managua est traversée par des processions religieuses délirantes, des manifs de toubibs, des embouteillages monstres, au milieu des ruines du tremblement de terre de 1972, des bidonvilles et des quartiers chics.

La guérilla est loin désormais, on inaugure en grande pompe des stations-services rutilantes et les évangélistes vendent du savon miracle.

Les anciens guérilleros sont devenus flics, bandits, notables, employés, les trahisons vont bon train, et les narcos courent toujours.

Ce jour-là la Vierge de Fatima entre dans la ville, au son d’un orchestre de chicheros, escortée par les officiers de la police nicaraguayenne.

L’inspecteur Morales regarde la scène de son bureau de la plaza del Sol. Il est chargé d’enquêter sur un yacht abandonné à Laguna de Perlas, sans doute une histoire de narcos, et pas des moindres.

Flanqué d’un lieutenant cynique et d’une ex-guérillera coriace devenue femme de ménage, il traque les coupables avec sa Lada bleue et son P38 sur fond de chaos social et politique.

Ce polar féroce nous plonge dans une société désabusée qui ne sait plus à quel saint se vouer ; l’auteur multiplie les personnages hauts en couleur et les histoires troubles en maniant avec talent l’humour vache et la satire sociale.

Critique :
Le Nicaragua n’avait pas encore été tamponné sur mon passeport de lectrice endiablée et un Mois Espagnol & Sud Américain (chez ma copinaute Sharon) est une excellente occasion pour voyager confiné !

Nous sommes face à un polar, noir, bien entendu, il ne saurait en être autrement dans un pays qui a connu la guérilla et où les anciens guérilleros sont devenus flics, ou bandits, ou bien notables, employés aussi ou femme de ménage.

On se recycle où on peut, on garde son surnom de guerre et il n’est pas facile quand deux personnages se sont connus dans la guérilla et sont maintenant chacun à l’opposé l’un de l’autre (un flic et un voyou en col blanc).

L’inspecteur Morales est un ancien guérillero rattaché à la brigade des stups, souvent en contact avec les agents de la DEA et l’auteur nous fait bien comprendre que les gringos ne sont pas vus avec des yeux de velours car les Américains étant des gros consommateurs de drogues, leur pays est une plaque tournante pour tous ces produits qui se sniffent, s’injectent, se fument…

L’inspecteur Morales, c’est la nonchalance d’un Derrick avec la libido de Siffredi, sans les éclairs de clairvoyance d’un Columbo ! Ok, je force un peu le trait, mais il a des maîtresses et n’hésite pas à se farcir un témoin, mère de la victime et à draguer une infirmière peu après.

Et on ne peut pas dire que Morales courre partout comme un Jack Bauer, surtout qu’il a une patte folle. Ni qu’il a une équipe de flic de choc pour l’aider puisqu’il va se faire aider par Dona Sofia, la femme de ménage du commissariat (ancienne de la guérilla aussi) et Fanny, sa maîtresse… C’est vous dire comment ça bosse à Managua !

Durant l’enquête, l’auteur va nous brosser un portrait du Nicaragua, de la ville de Managua, de ses blessures, ses fêlures due aux guérillas et au tremblement de terre, de la corruption, le tout entrecoupé des vannes de nos deux flics, Morales et Lord Dixon, son pote policier qui enquêtera à ses côtés.

C’est une plume cynique que l’auteur utilise pour nous parler de son pays, de ces habitants, de ces mœurs, des paysages, des bidonvilles, des maisons huppées, des cartels de drogue, des flics corrompus, dans les hautes sphères. Une satire sociale assez grinçante où il vaut mieux éviter de se perdre dans tous les personnages aux multiples noms et surnoms.

À un moment donné, le récit semble s’enliser dans un banc de sable et là, j’ai ramé un peu pour continuer l’histoire qui, juste après, est repartie de plus belle.

Un roman noir à découvrir pour en savoir un peu plus sur un pays à genou, sur une révolution – caramba – encore ratée, sur une société fracturée entre pauvres et riches, pour découvrir un roman sociétal, sans fard ni mascara pour couvrir cette misère que d’autres ne voudraient pas voir.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°223 et le Mois Espagnol et Sud-Américain chez Sharon – Mai 2020 [Lecture – 09].