Elfes – Tome 24 – Le Bagne de Komoorth : Eric Corbeyran et Bojan Vukic

Titre : Elfes – Tome 24 – Le Bagne de Komoorth

Scénariste : Eric Corbeyran
Dessinateur : Bojan Vukic

Édition : Soleil (17/04/2019)

Résumé :
Nawel a traduit l’antique grimoire relatant l’histoire de Haarn’al, le premier semi-elfe. Il est temps d’en savoir plus et de se plonger dans l’histoire de celui par qui le rapprochement et la dissension sont arrivés.

Chaque jour, sur un archipel perdu appelé Le Roc, l’ancêtre sacré des semi-elfes reçoit la visite de dizaines de curieux impatients de voir de leurs propres yeux le premier bâtard d’une espèce bâtarde dont l’innombrable descendance peinait à trouver sa place au sein d’un monde qui ne voulait pas d’elle.

Les mains d’Haarn’al possédaient en outre un pouvoir. Elles étaient capables de chasser tous les maux…

Critique :
Si dans la saga des Nains, j’ai un faible pour la caste des Errants, dans celle des Elfes j’ai toujours eu de l’affection pour les semis-elfes qui, tout comme les métisses, appartiennent à deux cultures mais sont rejetés par les deux.

Le cul entre deux chaises, n’étant ni tout à fait des Hommes ni tout à fait des Elfes, ce peuple est réduit à une vie d’errance et de merde.

Même dans la grande saga Elfes on n’arrivait pas vraiment à les caser, chaque album pouvant être lu indépendamment des autres et on ne les a pas fait briller dans la résolution du cas de l’invasion des zombies.

Des laissés-pour-comptes à tous les étages, je vous le dis !

Mais quand on est au fond du trou, la seule solution qui reste, c’est de remonter (ou alors de se laisser mourir) et on peut dire que nos semi-elfes vont faire une remontada digne d’un Napoléon revenant de son exil, avec la rage aux dents. Faudra juste éviter la morne plaine de Waterloo…

Dommage que cet album ne possédait pas plus de planches car il aurait mérité un traitement plus approfondi que ce qu’il a eu.

Le dilemme est là : en soi, l’histoire aurait été plus courte si le scénariste n’avait pas développé les histoires de deux des personnages principaux : Tein-Nooh et Oranth’al, la soeur ancienne gladiatrice dans une arène et le frangin ancien guerrier-moine défroqué.

Leurs enfances fut misérable, Dickens n’était pas loin, Hugo non plus. Heureusement que leur père littéraire les a dotés d’un caractère en acier trempé et d’une science du combat (qu’on leur a appris).

Problème, lorsqu’on raconte ses histoires personnelles, l’Histoire centrale, elle, s’en trouve réduite. Ou alors, faut faire un ajout d’une dizaine de planches et faire grossir l’album.

Développer les récits de nos deux Mad Max était une excellente chose, mais j’aurais aimé en savoir plus sur celle du bagne de Komoorth, où l’on vous emprisonne pour un rien et surtout parce que vous êtes un semi-elfe… Vous voyez le parallèle avec notre Histoire à nous ?

Autre parallèle avec les moines guerriers qui combattent l’injustice mais qui eux-mêmes sont injustes… On connaît ça aussi.

Vraiment dommage que l’album n’ait pas été plus long car il y avait matière à faire plus, à pousser un peu plus loin la réflexion car les semis-elfes méritent mieux que des histoires sans réel fil conducteur.

Dans la saga des Nains, la caste des Errants est jusqu’à présent très poussée, très profonde, bourrée d’émotions en tout genre et les semis-elfes auraient mérité le même traitement car ils sont pareils que les Errants.

Malgré tout, les auteurs ont réussi à transformer la donne et à donner un Nouvel Espoir à nos semis-elfes, ceux qui ont été toute leur vie le cul entre deux chaises…

À voir dans le prochain tome quelle direction nos auteurs vont donner à nos Elfes à moitié.

♫ Les portes du pénitencier, bientôt vont se fermer ♪ (ou s’ouvrir).

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°144.

Nains – Tome 16 – Tala de la Forge : Nicolas Jarry et Pierre-Denis Goux

Titre : Nains – Tome 16 – Tala de la Forge

Scénariste : Nicolas Jarry
Dessinateur : Pierre-Denis Goux

Édition : Soleil (23/10/2019)

Résumé :
Tala est une soeur de la loge de Vaha. Depuis la nuit des temps, sa loge protège les terres d’Arran en conservant en sa citadelle les runes oubliées des nains, qui autrefois menèrent le monde au bord de sa destruction.

La guerrière rentre d’un périple de plusieurs lunes qui l’a menée jusqu’à la cité d’Ardërum-Draz, à la recherche de la rune divine d’Immortalité.

Des cinq soeurs qui sont parties, seule Eti et elle ont survécu. Car ce qu’elles avaient oublié, c’est que tout trésor a son gardien.

Critique :
J’adore lorsque Nicolas Jarry met en scène des bavettes, dans la saga Nains parce que bien souvent, nous sommes face à des Naines qui en ont dans le cerveau et en dans la culotte, qu’elle soit en dentelle ou non.

Petit aparté : existe-t-il une étude complète sur le types de sous-vêtements que portent les Nains et les Naines dans les Terres d’Arran ??

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt, à notre guerrière Tala qui porte la cartographe de leur Loge, Eti, inanimée, dans un froid de gueux et un blizzard à ne pas mettre un Yéti dehors.

Le scénariste aurait pu commencer par le commencement et nous dérouler leur périple par le commencement, mais cela n’aurait pas eu le même impact, pas eu la même saveur.

En utilisant la vieille technique des flash-back, toujours à bon escient, et toujours par petits morceaux, il nous permet ainsi de ne pas en découvrir trop dès le départ, aiguisant par là notre appétit et nous attirant avec ses petits morceaux de pain dans la trame démente de son histoire.

Démente mais cohérente, comme toujours. Une fois de plus, les Classiques sont de sorties comme l’amitié, l’envie, le pouvoir à n’importe quel prix (si un carriériste lit l’album, il avalera de travers), la vie éternelle, les complots, les magouilles, la magie noire (tiens, elle est étrangère à notre Monde, celle-là) et le sacrifice de sa vie pour autrui.

La Loge de Vaha est une loge composée uniquement de Naines, ce qui donne l’occasion à l’auteur a sortir tous les poncifs qu’un Mâle, qui se croit supérieur, peut sortir à une Naine lorsque celle-ci vit au milieu d’autres Naines… Comme dans notre société humaine.

La société des Nains est très virile, très machiste, très phallocrate et pense que la place de la femme est derrière ses fourneaux à s’occuper des chiards et que dans cette Loge de Vaha, toutes les filles se broutent le nénuphar comme si chez les guerriers Nains, on  se suçait le pieutard l’un l’autre.

Anybref, ce qui fait la force de cet album, en plus des superbes dessins de notre habitué de la saga « de la Forge », ce sont les personnages : profonds, détaillés, forts, qui marquent, bourrés de mystères et qui peuvent surprendre au moment où l’on ne s’y attend pas.

Mais aussi les guest star qui viennent montrer leur renifloir, comme Ulrog, le frère de Jorun et fils tout deux de Redwin, ZE guerrier OF THE Nains.

Ce sont aussi les classiques tels que ceux qui veulent vivre éternellement, qui veulent donner la force à leur ordre et qui, pour ça, n’hésiteront pas à tuer, mutiler, torturer, et plus, si affinités, pour arriver à leur but personnel.

C’est aussi l’Elfe Blanc qui use de magie noire et qui nous suit à la trace comme l’odeur d’une merde de chien lorsqu’on a marché dedans, les sales monstres aux grandes dents en plus…

Est-ce que Tala arrivera à comprendre ce qui lui arrive et ce qui s’est passé à un moment donné de leur quête pour cette Rune d’immortalité ? Va falloir être le détective de sa propre mémoire pour y arriver…. Mais Tala est fortiche.

Tala, c’est aussi l’amûr, l’amitié, la rage, le don de soi, les mystères, le suspense, le souffle de la grande aventure et quelques secrets dévoilés qui font lever la tête des habitués de la saga, tel un paparazzi qui flairerait le bon scoop.

Une fois de plus, un putain d’excellent album, à placer dans mes préférés, dans ceux qui m’ont fait vibrer un max et apportés une sacré dose d’émotions fortes.

 

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°142.

 

Nains – Tome 14 – Brum des Errants : Nicolas Jarry & Jean-Paul Bordier

Titre : Nains – Tome 14 – Brum des Errants

Scénariste : Nicolas Jarry
Dessinateur : Jean-Paul Bordier

Édition : Soleil (20/03/2019)

Résumé :
Le seigneur Brum retourne là où tout a commencé, au puits , ce lieu où il combattait pour oublier la misère et la rage qui étaient siennes.

Le vieux guerrier sait qu’il doit se confronter à son passé, ces temps insouciants où lui et ses amis vivaient dans les bas-fonds de de Gol-Garsëm, rêvant de jours meilleurs. Brum a toujours su qu’il n’était pas comme les autres… et de cette différence sont nées sa plus grande force ainsi que sa plus profonde souffrance.

Critique :
Les tomes consacrés à la caste des Errants sont souvent les plus forts émotionnellement et celui-ci, c’est la claque dans la gueule et en littérature, j’aime en recevoir.

Les auteurs nous proposent un magnifique album, tant au niveau des dessins qui subliment le scénario qui n’a rien de bancal ou de non recherché.

Pas besoin d’avoir fait des longues études pour voir le parallèle entre la société des Nains et la nôtre et pas besoin de décodeur pour comprendre que la plume de Nicolas Jarry tacle nos sociétés où la naissance prime sur le reste.

On ne marche pas toujours au mérite, dans nos sociétés.

Qui entre dans les grandes écoles ? Peu d’enfants d’ouvriers et s’ils y entrent, ils vont en baver. Tout est fait pour les Fils De mais si votre père n’est pas issu d’une grande famille, vous êtes quasi forcé de rester à votre niveau, à ne pas trop vous élever, pas trop faire de votre gueule, car c’est mal vu.

Ici, c’est le même. Qui entre dans la caste prestigieuse de la Forge ? Les fils des forgerons, pas ceux des bas-fonds, des quartiers pauvres, pas les Errants.

Les Errants, ce sont les sans-dents, les plus pauvres, ceux qui ont été radié des Ordres des Nains, ceux qui ne peuvent pas toucher une arme, qui sont interdits de savoir, qui sont voués à rester dans leur fange et ce, ad vitam æternam.

Les Errants n’avaient pas le droit au savoir. Plus que l’or, l’acier ou la pierre, le savoir était ce qui fondait et soudait une société, ce qui lui permettait d’avancer et de s’émanciper de ses maîtres. Les puissants avaient compris qu’il était bien plus dangereux d’avoir des esclaves éduqués à l’intérieur d’une forteresse, qu’une bande de viandards en armes aux portes de celle-ci. Le pouvoir se nourrissait depuis toujours de l’ignorance du peuple… Et ce n’était pas près de changer.

Personne ne pense que parmi ces parias, il y a sans doute des Nains intelligents, des Nains qui mériteraient d’être mis en avant, des Nains plus prometteurs que le fils de, qui lui, ne vaut pas tripette, mais aura la fonction car il est le fils de son père.

Dans cette fange se débat Brum, un Errant, fils sans père (il n’est pas resté après avoir fait tagada avec la jeune fille qui sera la mère de Brum), un fils dont la mère a dû faire le trottoir pour subvenir à leurs besoins, un jeune Nain fort comme un bœuf, intelligent, mais qui doit le cacher, car c’est mal vu.

Il faut être malin et impitoyable pour survivre quand on est un gamin des rues. L’intelligence est un bagage trop lourd à porter, une fioriture qu’on ne peut pas se permettre. Elle vous empêtre et vous met à l’écart des autres. Le mieux que vous puissiez faire c’est d’oublier que vous êtes intelligent. Vous devez le cacher, acquiescer aux conneries qui sont débitées autour de vous et rire des mêmes blagues grasses qui reviennent en boucle depuis toujours.

L’intelligence attire la violence, elle exacerbe le sadisme, elle fédère les imbéciles et les détraqués. Elle fait de vous un broutard noir.

Mon intelligence, j’avais vite appris à la travestir en autre chose de plus cynique. Pour survivre, un marmouse était capable de tout, même de nier sa propre nature. J’étais un faussaire et plutôt un bon.

Alors, il cache le travail qu’il fait avec son cerveau et montre ses poings qu’il sait utiliser mieux que personne.

Le début de l’album ne me laissait pas présager ce genre d’histoire puisque nous étions face au légendaire capitaine de la légion de fer, un certain Brum. J’ai même regardé la couverture pour être sûre que j’avais bien lu « Brum des Errants ». J’ai continué ma lecture, sourcils froncés et puis j’ai compris : c’était la genèse de Brum.

Et quelle genèse, bordel de dieu ! Non ça ne fait pas que bastonner ou se cogner, sous leurs allures de fight-club, d’arène pour les combats où l’un sort sur ses jambes et l’autre pas, il y a de la profondeur dans l’histoire et des petites phrases assassines dans les réflexions de Brum.

Le pouvoir se nourrissait depuis toujours de l’ignorance du peuple. Et cela n’était pas près de changer.

Au final, que l’on soit dans le monde des Nains, des Elfes, ou des Hommes, c’est toujours la même histoire sur fonds de lutte des classes, de jalousie, d’envie, de hiérarchie, de lois stupides, de gens rejetés et de médiocres mis sur les hauteurs alors qu’ils ne le méritent pas car ils sont profondément cons.

Encore un très bon album !

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°111.

Les vieux fourneaux – Tome 5 – Bons pour l’asile : Wilfrid Lupano & Paul Cauuet

Titre : Les vieux fourneaux – Tome 5 – Bons pour l’asile

Scénariste : Wilfrid Lupano
Dessinateur : Paul Cauuet

Édition : Dargaud (09/11/2018)

Résumé :
Retour à Paris pour Antoine, Mimile et Juliette. Le plan est simple : ramener Juliette auprès de sa mère, puis filer au Stade de France pour assister au match de rugby France-Australie. C’est du moins ce qui est prévu…

Mais, désireuse de voir son père et son grand-père se rabibocher, Sophie les oblige à s’occuper ensemble de Juliette jusqu’au lendemain. Mimile ne peut donc compter que sur Pierrot pour l’accompagner au match.

Or, Pierrot l’anarchiste mène un nouveau combat : il s’est engagé en faveur des migrants.

Alors vous pensez bien qu’assister à un match opposant la France, qui refuse d’accueillir les migrants, à l’Australie, qui ne pense qu’à les entasser dans des camps, bafouant ainsi les droits de l’homme, c’est hors de question !

Mimile n’a plus pour seule compagnie que ses désillusions… Et si lui aussi était bon pour l’asile ?

Critique :
Nos vieux anarchistes seraient-ils bons pour l’asile ?

Non, pas tout de suite, ils ont encore bien des revendications à faire, notamment sur les banques Suisses qui facilitent l’évasion fiscale et sur l’accueil des migrants qui n’est pas humain.

— La mairie a fait installer des cailloux pour empêcher des migrants de dormir sous un pont. Tu te rends compte de la bêtise, un peu ? 

Beaucoup d’humour et d’humanité, dans ce 5ème tome qui arrive toujours à faire mouche et à parler de sujets qui dérangent, le tout avec des dialogues qui piquent juste où il faut.

— On est 500 millions de guignols en Europe et on veut nous faire croire qu’on ne peut pas accueillir 1 millions de pauvres gens ? Ça fait même pas 1 par village ! 

Nos Vieux ont vieillis, ils prennent de l’âge et les dernières cases m’ont émues. En fait, une grande partie de l’album m’a ému, tout en me faisant sourire.

Les dialogues sont cyniques, piquants, bourrés de vérités, toutes simples, en plus, mais ça fait du bien de les dire, de les lire et dans les bouches de nos petits vieux anars, elles prennent encore plus de saveur et de croustillant.

— Disons qu’on a estimé qu’après avoir habillé les nazis des bottes à la casquette, Hugo Boss pouvait bien fournir quelques costumes gratis à des nécessiteux basanés. C’est de bonne guerre.

— Alors je dois aller faire quoi, Mimile au stade de France ? Encourager qui ? La France, qui refuse d’accueillir les pauvres gens, ou l’Australie, qui crée des camps de concentration dans des îles qu’elle a défoncées à coup de bulldozers ? 

On en apprendra un peu plus sur notre vieux fou de Pierrot que l’on verra quelques années plus tôt et où, malgré le fait qu’il se carre tout dans l’oignon, sait écouter les gens et les aider sans leur montrer.

Une fois de plus, une réussite intégrale, un tome qui n’est pas sous les autres, un tome qui aborde d’autres problématiques de nos sociétés sois-distantes civilisées et humanistes mais qui ne tolère que les étrangers plein de fric et pas les miséreux.

— On a réfléchi, et on s’est dit : quand c’est le Qatar qui rachète les musées, les plages privées et les clubs de foot, personne ne crie à l’invasion arabe. Tout le monde est content. Donc ce ne sont pas les étrangers qui font peur, ce sont les étrangers pauvres.

— C’est spectaculaire, la France : dès que tu portes une cravate, y a plus un flic qui te demande tes fafiots. 

Ces petits vieux ont plus d’un tour dans leur sac et j’espère qu’ils continueront encore longtemps à me faire sourire, rire, à m’émouvoir, à nous faire réfléchir et, qui sait, un jour, peut-être qu’ils changeront nos sociétés.

— Depuis la nuit des temps, notre pays enracine son union nationale dans la défaite. Alésia, Azincourt, Pavie, Waterloo,Sedan, Traflagar, Diên Biên Phu… C’est un concept purement français. C’est même peut-être ça, la France. On se trouve glorieux dans la défaite, ce qui nous rend quasi invincibles. 

Un feu d’origine inconnue : Daniel Woodrell

Titre : Un feu d’origine inconnue

Auteur : Daniel Woodrell
Édition : Autrement Littératures (2014)
Édition Originale : The Maid’s Version (2013)
Traducteur : Sabine Porte

Résumé :
Devant le nombre de jeunes morts ou défigurés, dans une ville qui comptait à peine quatre mille habitants, une clameur d’indignation désespérée s’éleva, appelant à la justice.

Missouri, 1929 : travailleurs, petits bourgeois, cul-terreux, prêtres et hors-la-loi se côtoient dans la petite ville ordinaire et misérable de West Table.

Cet été-là, un terrible incendie ravage le Arbor Dance Hall. Trente années plus tard, Alma raconte le drame à son petit-fils Alek : les corps carbonisés propulsés dans les airs, sa soeur Ruby et ses amours coupables, les errements de l’enquête, la vérité enfin.

Mais il n’y a pas de vérité dans une petite ville du Midwest – tout au plus des événements que chacun accepte de taire.

Dans un tourbillon de portraits saisissants de vérité, servis par une langue à la pureté tranchante, c’est la ville tout entière qui se révèle.

Directement inspiré de l’histoire de la propre famille de l’auteur, touchée par l’explosion du dancing de West Plain (drame réel survenu en 1928), Un feu d’origine inconnue est le récit captivant du destin dramatique de plusieurs générations de « petits Blancs » américains frappés par la Grande Crise.

Critique :
Celles qui avaient chantonné ♫ Ce soir je serai la plus belle, pour aller danser, danser ♪ ne pensaient pas qu’elles finiraient carbonisées ou grièvement brûlées…

Du moins, pour celles (et ceux) qui en réchappèrent, à ce brasier.

C’est ce qui s’appelle mettre le feu au dance-floor, dans le sens premier du terme.

En 1929, je vous l’accorde, Sylvie Vartan était encore loin de pousser la chansonnette, mais qu’à cela ne tienne…

Le ♫ Allumer le feu ♪ de Johnny me semblait si cynique dans ces circonstances.

Ce roman noir explore la face noire d’une petite ville et de ses habitants, entre la Grande Dépression et la chasse aux sorcières (les communistes), le tout sur trois générations, la grand-mère paternelle étant celle qui racontera le plus, avec son petit-fils Alek.

Qui a foutu le feu au dancing ? Le prédicateur zélé qui les menaçait d’enfer ? Un gosse ? Un ancien gangster ? Un des richards du coin ? Personne ne le sait, on a même demandé au shérif de laisser dormir tout ça, que connaître l’identité du responsable ne ferait pas revenir les morts.

Ah, ces petites villes américaines où la dichotomie entre les riches et les pauvres est si marquée, où les indigents ne doivent pas trop mal-dire des notables car c’est tout de même eux qui donnent le travail, plus tard.

Aux travers des souvenirs d’Alma, c’est toute une société que l’auteur va décrire, autopsier, juger, portraitiser et c’est assez cynique. Son regard n’est pas tendre, mais il est plus acide sur les riches que sur les pauvres gens.

Le constat est un portrait assez noir de cette société donnée, qui résume, à elle seule, une grande partie des rapports qui régissent les gens en société, que ces sociétés soient d’hier ou d’aujourd’hui (hormis quelques détails). L’auteur a une plume qui est trempée dans du vitriol et si on pourrait sourire de certains portraits, c’est tout de même doux-amer.

L’auteur ne sombre pas dans la mièvrerie ou dans le fait que tous les riches sont des salauds et les pauvres des braves gens, les portraits sont plus nuancés, les salauds moins prononcés, bref, nous sommes face à des humains normaux, réalistes, un jour ange et le lendemain, ou l’heure d’après, un peu démon ou très égoïste car en proie à la panique.

Ce feu, il n’est pas à l’origine d’une seule personne, c’est aussi la somme de tout un tas de petits détails, qui, pris un par un, ne semblent pas importants, mais qui donnent, en les additionnant, une bombe à retardement. Le doigt est pris dans l’engrenage et plus moyen de faire marche-arrière. Une seule personne craqua l’allumette mais d’autres l’ont aidé à en arriver là.

Un roman noir qui oscille entre une enquête, une chronique sociale, une autopsie des petites gens (les sans-dents), une dénonciation des inégalités sociales, des lourds secrets que l’on lève progressivement, de l’analyse assez caustique d’une société bien définie, dans un petit patelin où les chances de s’élever dans la société sont maigres, surtout si vous êtes né dans la poussière.

C’est court, c’est rythmé sans être trépidant, mais une fois entamé le récit, plus possible de l’arrêter, on veut savoir, on a envie de secouer Alma pour qu’elle accouche plus vite de son récit, on veut savoir qui, si ses soupçons sont vrais ou fantasmagoriques…

Et puis, on se laisse bercer par l’écriture de Woodrell, du bon Woodrell (je n’ai pas encore lu du mauvais) et on grince des dents devant ces damnés de la terre, devant ces inégalités sociales qui feraient se relever de terre tous les vrais socialistes.

Au temps pour moi, on vient de me dire dans l’oreillette qu’il n’y en avait presque plus…

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°39 et Le Mois Américain – Septembre 2019 – chez Titine.

Elfes – Tome 20 – Noirs d’écailles : Marc Hadrien & Dimat

Titre : Elfes – Tome 20 – Noirs d’écailles

Scénariste : Marc Hadrien (pseudo de Christophe Arleston)
Dessinateur : Dimat (Daniela di Matteo)

Édition : Soleil Productions – Heroic fantasy (29/11/2017)

Résumé :
Toujours en fuite, Gaw’yn et Dyfeline se sont réfugiés à Akrähyng, la cité où l’on élève les dragons. Loin de mener une existence apaisée, tous deux sont en proie avec leurs démons…

Gaw’yn doit absolument se procurer de la fleur de Thnen, seul remède à ses pulsions sanguinaires d’Ar’thnen et Dyfeline, rongée par le remords d’avoir tué alors qu’elle était goule, ne peut se résoudre à se pardonner.

Loin de la citadelle des elfes Noirs, ils pensent avoir réchappé à leurs assassins et sont embauchés comme valets de cages, aux élevages de dragons.

Déterminé à gagner sa vie honnêtement, le couple ne se doute pas que depuis Slurce des messages sont envoyés aux elfes Noirs des quatre coins des Terres d’Arran pour retrouver leur trace.

Critique :
Non je ne viens pas de lire cette bédé avec un an de retard puisque je l’avais lue en avant-première dans le « Lanfeust Magazine ».

En créant cette fiche critique et en faisant une recherche sur le scénariste (dont j’avais déjà vu le nom sur d’autres bédés), j’ai appris qu’en fait, Marc Hadrien n’était autre que Christophe Arleston, le scénariste prolifique des éditions Soleil.

Ce tome 20 met en scène un des Elfes  que je préfère, Gaw’yn, appartenant au peuple des Elfes Noirs, les maîtres assassins vivant dans la citadelle de Slurce.

Gaw’yn possède une sacrée paire de couilles puisqu’après avoir été envoyé en mission « élimination » par ses maîtres, monsieur est tombé amoureux d’une humaine et est fichu le camp avec, entraînant à ses guêtres toute une flopée de tueurs de son ordre.

La Phalange Obscure n’a guère besoin d’ordres. Chacun sait ce qu’il a à faire. Et aucun témoin n’a jamais survécu pour dire que les Elfes Noirs sont des assassins.

Alors que le tome 15 mettait en scène les goules zombies très amitieuses, très collantes, très puantes et très envahissantes, celui-ci revient sur la fuite des amoureux et les moyens qu’ils devront mettre en oeuvre pour gagner de l’argent puisque madame ne veut plus que son Noir Elfe tue, vole, pille et autres joyeusetés de son ordre.

Heureusement, Gaw’yn reste un Elfe Noir et même contraint de nettoyer les merdes des dragons, il est toujours à la recherche des petits secrets des autres afin de pouvoir s’en sortir et fuir de cet endroit. Il est malin, notre Gaw’yn et il a été bien formé.

— Ne t’inquiète pas, l’or, ça se trouve…
— Non Gaw’yn. Ça ne se trouve pas, ça se gagne.

Quand on ne veut pas de témoin, c’est qu’il y a des informations qu’on ne souhaite pas partager. Et un elfe formé à Slurce sait que l’information, c’est primordial.

On a une fois de plus de l’action, des personnages récurrents, une histoire avec un fond (et pas que des cascades ou des combats), ainsi que des rappels flagrants à notre société capitaliste et à la lutte des classes. On est dans la fantasy, certes, mais ces sujets sont universels et commun à tous les mondes.

Les personnages qui gravitent dans ces pages aux dessins magnifiques sont bien esquissés. Le dessinateur des tomes 5 et 10, Ma Yi avait cédé sa place à Popescu pour le tome 15 et là, je trouve que ceux de Daniela di Matteo (Dimat) n’ont rien à envier à ceux de ses prédécesseurs, même si j’avais un faible pour l’univers dessiné par Ma Yi qui était plus sombre.

Ma seule peur était que le personnage de Dyfeline ne nous la joue un peu trop « femme amoureuse » et que notre bel Elfe Noir ne finisse guimauve à force de tant d’amûr. C’est une tueur, nom de dieu ! Ouf, mes craintes étaient infondées, mon Gaw’yn est toujours impitoyable.

Pourtant, j’aurai un bémol… Alors que dans le tome 15, qui mettait en scène Gaw’yn et sa douce, nous avions terminé sur un happy end inattendu et quasi inespéré, vu la tournure qu’avaient pris les événements, maintenant, alors que le pire danger est passé, bardaf, l’embardée et un final zéro happy end.

En attendant, notre Black Elfe est en train de succomber au côté Obscur de la Force et je sens que dans le tome 25, ça va chier des barres et niquer fort sa race quand Gaw’yn va débarquer à Slurce…

Encore un chouette tome, même si en deçà du 5 qui était une véritable claque dans cet univers des Noirs.

Allez, vivement la suite !

Une promesse faite au nom de Slurce est la seule qu’un Elfe Noir tient toujours.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019).

 

Un Gentleman à Moscou : Amor Towles

Titre : Un Gentleman à Moscou

Auteur : Amor Towles
Édition : Fayard Littérature étrangère (22/08/2018)
Édition Originale : A gentleman in Moscow
Traducteur : Nathalie Cunnington

Résumé :
Au début des années 1920, le comte Alexandre Illitch Rostov, aristocrate impénitent, est condamné par un tribunal bolchévique à vivre en résidence surveillée dans le luxueux hôtel Metropol de Moscou, où le comte a ses habitudes, à quelques encablures du Kremlin.

Acceptant joyeusement son sort, le comte Rostov hante les couloirs, salons feutrés, restaurants et salles de réception de l’hôtel, et noue des liens avec le personnel de sa prison dorée – officiant bientôt comme serveur au prestigieux restaurant Boyarski –, des diplomates étrangers de passage – dont le comte sait obtenir les confidences à force de charme, d’esprit, et de vodka –, une belle actrice inaccessible – ou presque ­–, et côtoie les nouveaux maîtres de la Russie.

Mais, plus que toute autre, c’est sa rencontre avec Nina, une fillette de neuf ans, qui bouleverse le cours de sa vie bien réglée au Metropol.

Trois décennies durant, le comte vit nombre d’aventures retranché derrière les grandes baies vitrées du Metropol, microcosme où se rejouent les bouleversements la Russie soviétique.

Critique :
Ceux qui me suivent depuis longtemps savent que j’ai deux amours, en ce qui concerne les pays : l’Angleterre et la Russie…

Alors, quand on propose chez Net Galley un roman qui se déroule en Russie et qui commence dans les années 20, moi, je ne me sens plus et je cours partout comme un jeune chien fou.

Imaginez-vous assigné à résidence parce que vous êtes ce que l’on appelle un ci-devant, c’est-à-dire un aristo. La révolution a eu lieu et les comte et autres ducs ne sont plus les bienvenus dans ce pays qui assassina son Tsar et sa famille.

Vous me direz qu’assigné à résidence dans un hôtel de luxe, il y a pire, malgré tout, la cage n’est pas si dorée qu’on le penserait car il a dû quitter sa suite pour aller vivre dans les combles, qu’il aménage du mieux qu’il peut.

On pourrait croire qu’avec un postulat pareil, le roman va être emmerdant au possible vu que le personnage principal ne peut pas mettre un pied dehors.

Détrompez-vous bien ! Car non seulement on ne va pas s’embêter une minute, mais en plus, au milieu de son palace, le comte Alexandre Illitch Rostov, grâce à la presse ou à diverses rencontres marquantes, va voir défiler les grands changements de la Russie et grâce à sa connaissance, il nous contera une partie son Histoire et de sa jeunesse à lui, agrémentée de moult anecdotes intéressantes.

Le comte est un personnage des plus attachants, raffiné, élégant, cultivé, ayant une grande connaissance des vins, bref, un gentleman jusqu’au bout de la moustache, lui qui accepta la sentence de bonne grâce, se liant d’amitié avec le personnel et arpentant les multiples endroits cachés de ce palace qui verra se succéder trois décennies de grands changements politiques.

Fin observateur de la société, notre comte, du restaurant select qu’est le Boyarski, au bar ou dans les salons raffinés du Metropol, notre homme ne perdra pas une miette de l’évolution de son pays, et nous non plus.

Le ton légèrement décalé du narrateur ajoutera une touche d’humour lorsque c’est nécessaire et nous fera un arrêt sur image avant de rembobiner l’histoire pour nous expliquer ce que nous avons loupé, ce qui rend le récit dynamique et fait de nous des voyeurs de la petite histoire dans la grande.

Si le personnage du comte Alexandre est réussi, il en est de même pour tout ceux qui peuplent ce roman qui serait jubilatoire si l’Histoire du pays n’était pas aussi sombre. Malgré tout, l’auteur arrive à nous la restituer avec justesse mais aussi avec une pointe de désinvolture, sans pour autant tomber dans le n’importe quoi ou l’irrespect.

Ce roman, c’est une friandise qui se déguste en croquant dedans ou en la laissant fondre dans la bouche pour la savourer le plus lentement possible.

C’est un bonbon qui sait se faire doux mais possède des pointes acidulées car c’est tout de même une partie de l’Histoire de la Russie qui se déroule en coulisses, et nous savons qu’elle fut loin d’être un long fleuve tranquille.

C’est un roman qui se savoure et qui, en un peu plus de 500 pages, vous donne un bel aperçu de la Russie sans que vous mettiez un pied hors d’un hôtel de luxe.

Une petite pépite que j’ai savourée avec plaisir et pour ça, je remercie vivement l’éditeur et Net Galley de m’avoir accordé le privilège de le recevoir.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019) et le RAT de l’Épouvante chez Chroniques Littéraires – Automne, plaid et cocooning (315/576 pages).

Nains – Tome 9 – Dröh des Errants : Nicolas Jarry & Jean-Paul Bordier

Titre : Nains – Tome 9 – Dröh des Errants

Scénariste : Nicolas Jarry
Dessinateur : Jean-Paul Bordier

Édition : Soleil (25/10/2017)

Résumé :
Dröh, le fils d’Oösram, a parcouru le monde afin d’apprendre le métier des armes, dans l’espoir de délivrer les Errants des ordres dominants.

Mais quand il revient chez lui, sept ans plus tard, nul ne veut entendre parler de révolution. Le sang n’a que trop coulé.

Il s’engage alors sur la construction d’une route traversant le pays des Vents. Le chantier avance mais l’hostilité des tribus Orcs grandit…

Critique :
Oösram des Errants, qui m’avait apporté beaucoup d’émotions, faisait partie de cette caste de nains déchus, les parias, ceux qu’on laisse sur le côté, pour diverses raisons.

Oösram était mort en martyr, il avait mené son clan de hors-caste à la bataille, avait semé les graines de la révolution, ainsi que celles de l’espoir qu’un jour tout cela change.

♫ Il changeait la vie ♪

Dröh est son fils, dont j’avais croisé la route dans le tome 4. Le voici devenu adulte, errant par-ci par-là sur les routes, apprenant à manier les armes ailleurs, puisque son peuple le lui interdit.

Une fois de plus nous tombons sur un fils en colère, sur un fils qui aimerait avoir l’aura qui fut celle de son père, qui aimerait mener les Errants au combat afin de retrouver leur dignité.

Oui, mais, si tout le monde chez les Errants aimerait retrouver une autre place que celle des parias, tout le monde n’a pas envie de monter au front pour affronter ceux du Bouclier, les plus puissants des nains au combat. Sont pas fous non plus, ni suicidaires.

« C’est trop injuste », pourrait-il marmonner sur la route de son voyage, il pourrait encore le répéter à l’infini en construisant une route sous l’autorité des nains du Bouclier, avant de se rendre compte que son peuple des Errants n’est pas les seuls gueux, les seuls ostracisés par les Nains des autres ordres. Il y a aussi les Orcs et les Gobelins…

Racisme, propagande, rejet de l’autre, la suprématie et apprentissage de la vie sont les maîtres mots de ce neuvième tome. Les Nains n’ont rien inventé, les Allemands, déguisés en soldats polonais, avaient en leur temps attaqué un poste frontière allemand pour avoir ensuite le droit de rétorquer et d’envahir la Pologne.

Ce tome a tout d’un tome de transition, le suivant concernant les Errants avancera sans doute plus dans leur cause, car ici, on montre comment Dröh va prendre conscience de sa place dans le Monde et de la manière dont il pourrait sauver son peuple.

Attention, on n’enfile pas des perles dans ces pages, on ne se la coule pas douce, il y a beaucoup à lire, des tas de références à notre Monde à nous, des passages qui font penser à certaines scènes de films, une quête intérieure, de l’introspection, bref, vous avez de quoi nourrir votre cervelle de lecteur !

Moi, j’ai hâte de savoir quelle voie notre Drôh va prendre : celui de la Force ou celui du côté obscur ? Révolutionnaire ou prophète ? Poseur de bombes ou pacifiste ? Ou alors, un peu des deux à la fois ?

Nains, une série qui a toute d’une grande !

Bienvenue à Oakland : Eric Miles Williamson

Titre : Bienvenue à Oakland

Auteur : Eric Miles Williamson
Édition : Points – Roman Noir (2012)

Résumé :
T-Bird Murphy est un homme révolté qui rejette la société et vit dans un garage isolé du Missouri. Violent, raciste et marginalisé, il revendique la déchéance comme nouvelle forme de liberté et tire sa force de la musique et de la littérature, apprises en secret.

Critique :
Bienvenue à Oakland ? Mon cul, oui ! Pas vraiment la destination rêvée pour les vacances et une fois la lecture entamée, on est vachement heureuse de ne pas être originaire de là.

Y a rien de plus beau que la volonté de vivre lorsqu’on baigne dans le désespoir absolu. L’espoir c’est pour les connards. Il n’y a que les grandes âmes pour comprendre la beauté du désespoir.

Qu’est-ce qui à Oakland ? Des gens qui travaillent pour gagner leur vie, des bosseurs manuels, des trimeurs, des esclaves, genre damnés de la terre, des gens qui se salissent dans leur boulot et qui ne seront jamais propres, même après s’être lavé les mains à la javel  ou à l’essence de térébenthine.

Il y a, dans ces pages, un monde souterrain, une faune d’humains qui vivent d’une autre manière que nous, des gens qui ont les mains abîmées à force de les avoir plongées dans le cambouis ou de les avoir récurées au solvant.

Ce livre ne raconte pas comment j’ai surmonté l’adversité ou lutté contre mon environnement, parce que j’aime et que j’ai toujours aimé mon milieu – sauf la fois où j’ai fait le snob en épousant une fille des quartiers résidentiels.

Ce livre parle de gens qui travaillent pour gagner leur vie, les gens qui se salissent et ne seront jamais propres, les gens qui se lavent les mains à la térébenthine, au solvant ou à l’eau de javel …quand ils pèlent comme un serpent qui mue, dessous il reste encore de la graisse, de l’huile et de la crasse, imprégnées jusqu’à l’os. Pour toi, ce sont des personnages, pour moi c’est la famille, ceux avec qui j’ai grandi.

Bienvenue chez le peuple de l’abîme version américaine. T-Bird, le narrateur, n’a pas eu besoin de se déguiser pour découvrir la vie de ces miséreux alcoolos, drogués, paumés, cocus de première, non, il y est né, il y a grandi et même après s’en être sorti, il y est revenu, parce que c’est ici son Home Sweet Home, même si avait rêvé d’aller chez les Autres, ceux qui avaient du fric et qui  l’étalaient.

Ils me foutaient la gerbe, parce que leur monde était à une telle distance du mien, tellement barré dans les étoiles, que c’est tout juste si j’avais droit, de temps à autre, à une petite culotte en soie en dentelle qui ne sortait pas du centre commercial du coin. Mais je voulais une adresse, un numéro de téléphone, une vie normale et sans surprise. Je voulais une télévision que je pourrais regarder tous les soirs de la semaine, un lit et des rideaux. Je voulais être heureux, aussi heureux qu’eux. Aussi heureux qu’eux.

Âmes sensibles ou puritaines, abstenez-vous d’ouvrir ce roman et de le lire car le narrateur ne fait pas dans la dentelle, c’est cru, violent, sans édulcorant, brut de décoffrage. Nous explorons le monde d’en bas…

Ce dont on a besoin, c’est d’une littérature imparfaite, d’une littérature qui ne tente pas de donner de l’ordre au chaos de l’existence, mais qui, au lieu de cela, essaie de représenter ce chaos en se servant du chaos, une littérature qui hurle à l’anarchie, apporte de l’anarchie, qui encourage, nourrit et relève la folie qu’est véritablement l’existence quand nos parents ne nous ont pas légué de compte épargne, quand on n’a pas d’assurance retraite, quand les jugements de divorce rétament le pauvre couillon qui n’avait pas de quoi se payer une bonne équipe d’avocats, une littérature qui dévoile la vie de ceux qui se font écrabouiller et détruire, ceux qui sont vraiment désespérés et, par conséquent, vraiment vivants, en harmonie avec le monde, les nerfs à vif et à deux doigts de péter un câble, comme ces transformateurs électriques sur lesquels on pisse dans la nuit noire d’Oakland.

Avis aux puritains : si vous voulez tout de même le lire, vous me ferez le compte de tout les gros mots tels que enculés, putains, bites, loches, baiser, merde, nègres, négros, et j’en passe !

Oui, le style est cru, violent, les paroles haineuses, la plume n’y va pas par quatre chemins, elle a la rage et le narrateur digresse souvent dans son récit, nous expliquant des tas de choses tout en nous causant d’autre chose et j’ai parfois perdu le fil du départ. Mais on s’habitue vite et le récit devient addictif.

Dans ces pages, on ne fréquente pas le beau monde, ni le haut du panier, on est dans une sorte de ghetto blanc, chez ce qu’on appelle des White trash, ou déchets blancs, on boit dans un bar miteux, on croise des gens peu fréquentables, mais uni par une profonde amitié et par le fait qu’ils vivent dans le même quartier.

L’Amérique décrite ici n’a rien à voir avec ce que l’on voit dans les séries clinquantes, nous ne sommes pas à Beverly Hills mais à Oakland avec les paumés de la vie, avec les gens qui, quoiqu’ils fassent, ne sortiront jamais de là et trimeront jusqu’à leur mort, qu’elle survienne dans leur lit, par un gang ou par un accident de travail.

Le père Camozzi était un expert en mariages. J’avais joué dans des mariages mexicains qui avaient tourné en guerre des gangs; une fois, je l’avais vu ouvrir le crâne de six gars avec une matraque qu’il cachait sous sa soutane.

Un roman noir qui malmène son lecteur, qui ne lui laisse que peu de fois respirer, qui insulte le lecteur bobo qui jouit de tout le confort.

Un roman dont l’auteur a trempé sa plume dans de la rage pure, dans le vitriol, mais sans jamais sombrer dans le manichéisme, le pathos ou dans la violence gratuite avec des descriptions insoutenables.

Bienvenue dans le monde des gens qui bossent pour ne pas crever de faim, pour essayer de payer leurs factures, d’avoir un toit sur leur tête ou au moins une caravane, bienvenue dans un monde où la femme n’en sort pas grandie (nos consœurs qui frayent dans ces pages sont de vraies salopes), où l’on boit pour oublier que l’on trime du matin au soir et qu’on change de boulot plus souvent que de calebard !

Quand on descend une salope dans son genre, surtout une salope d’ex, la caution va pas chercher plus loin que dans les deux mille. Les juges comprennent ce qu’un homme est obligé de faire parfois.

Noir c’est noir, il ne reste même plus l’espoir, pourtant, je me suis immergée dans cette noirceur avec facilité et j’ai même ri avec le bon tour  joué à Fat Daddy  ou avec certains personnages totalement déjanté.

Une lecture à réserver aux amateurs du genre, ou à ceux qui veulent que leur lecture leur foute un coup de pied dans le cul !

Et toi, qui est en pleine crise existentielle, j’ai un petit conseil à te donner : trouve-toi un putain de boulot. Les pauvres vont pas chez le psy. Ils vont bosser.

Personne ne savait que je lisais tous ces bouquins. C’est pas le genre de truc qui s’avoue, dans mon quartier. Si tu racontes qu’au lieu de mater le match des Raiders ou de picoler de la bière tu lis des bouquins, merde, tout le monde va penser que t’es une tarlouze, plus personne ne t’adressera plus jamais la parole et, ce qui est clair, c’est que plus personne ne te fera plus jamais confiance, pas avec cette tête remplie de gentilles petites conneries artistiques de coco, cette tête dans les nuages qui regarde tout le monde de haut. Si tu lis des bouquins, eh ben, tu le gardes pour toi.

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2016-2017) et Le « Challenge US 2016-2017 » chez Noctembule.

Les Vieux Fourneaux – Tomes 1 – 2 – 3 : Wilfrid Lupano & Paul Cauuet

Titre : Les Vieux Fourneaux – Tomes 1 – 2 – 3

  • Tome 1 – Ceux qui restent (2014)
  • Tome 2 – Bonny and Pierrot (2014)
  • Tome 3 – Celui qui part (2015)

Scénariste : Wilfrid Lupano
Dessinateur : Paul Cauuet

Édition : Dargaud

Résumé :
Les Vieux Fourneaux raconte les aventures de trois septuagénaires, amis depuis leur plus tendre enfance: Antoine, Emile et Pierrot. Chacun a suivi sa route, chacun a fait ses choix, chacun a fondé (ou pas) une famille.

Séquelles, souvenirs, fragments de vies (presque) passées. Il reste pourtant à ces trois-là de belles choses à vivre, et une solide amitié chevillée au corps.

Les Vieux Fourneaux, à travers dʼincessants va-et-vient entre les années cinquante et les années 2010, raconte sur un mode tragi-comique notre époque, ses bouleversements sociaux, politiques et culturels, ses périodes de crise.

vieux-fourneaux-autre_232992Critique :
Après quelques romans noirs sur les truands, la prohibition ou la Grande Dépression, il me faut de quoi me remonter le moral… Après avoir vu les infos aussi !

— Quand on fait fortune en fabriquant des anti-dépresseurs , forcément , un monde de merde , ça fait rêver.

Pour cela, j’ai un bon plan : « Les vieux fourneaux » de Wilfrid Lupano, celui-là même qui m’avait déjà bien fait rire avec « L’ Homme qui n’aimait pas les armes à feu ».

Vieillir tue ! On ne nous le dit pas assez… Et vieillir con, aussi.

— Tu comptes faire chier le monde encore longtemps ?
— Le plus longtemps possible, oui. Qu’est ce que tu veux faire d’autre ? À nos âges, il n’y a plus guère que le système qu’on peut encore besogner. Du coup, ma libido s’est reportée sur la subversion. C’est ça ou moisir du bulbe.

Mais il ne sera pas dit que nos trois p’tits vieux ont l’intention de vieillir con, surtout pas Pierrot qui, avec son collectif « Ni yeux, ni maîtres » est déjà un sacré militant et un fouteur de bordel aux congrès de l’UMP ou autre parti politique français.

— Des non-voyants anarchistes ! « Ni yeux ni maître », qu’on s’appelle ! On fait du terrorisme situationnel. C’est bidonnant. On s’incruste dans les réceptions, les soirées branchées, les cocktails, les réunions politiques, et pis on fout le boxon. Que des handicapés et des vieux méchants comme des teignes ! Le cauchemar des services d’ordre. S’ils nous touchent, on porte plainte, on demande des dommages et intérêts, ça arrondit les fins de mois.

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Ces trois tomes, je les ai cherché longtemps, une fois que je les ai eu enfin en main à la bibli, je ne les ai plus lâché et je me suis plongée dans les tribulations de ces trois septuagénaires, ces trois amis d’enfance- Pierrot, Mimile et Antoine – qui se retrouvent à l’occasion de l’enterrement de Lucette, l’épouse d’Antoine.

L’occasion de se remémorer des bons souvenirs entre amis !

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Le style est avant tout drôle, caustique, sarcastique, ironique et qui pique juste là où il faut, dénonçant notre société de consommation, les gros industriels qui se foutent de tout – la Nature, l’Humain – la connerie humaine et notre génération qui a tout foutu en l’air et qui continue, droit dans le mur…

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— Vous êtes inconséquents, rétrogrades, bigots, vous votez à droite, vous avez sacrifié la planète, affamé le tiers-monde ! En quatre-vingts ans, vous avez fait disparaître la quasi-totalité des espèces vivantes, vous avez épuisé les ressources, bouffé tous les poissons ! Il y a cinquante milliards de poulet élevés en batterie chaque année dans le monde, et les gens crèvent de faim ! Historiquement, vous… VOUS ÊTES LA PIRE GÉNÉRATION DE L’HISTOIRE DE L’HUMANITÉ ! Et un malheur n’arrivant jamais seul, vous vivez HYPER vieux !

Un pied dans le présent et des retours en arrière pour nous expliquer un peu le passé de ces drôles de zigs qui n’ont pas toujours été droit dans leurs bottes…

J’ai adoré les actions folles réalisées par tout un groupe de vieux qui sont bien déterminés, avant de partir pour le terminus de Saint-Pierre, de dénoncer certains faits ici-bas, le tout avec un style bien à eu, avec des hackeurs, des aveugles et un des leur qui peut se transformer en Human Bomb et péter sur commande. Effet garantit au prochain meeting des Républicains !

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Ça grince des dents, mais cela reste avant tout une comédie, on est en plein dans la lutte des classes, dans le choc des générations, dans le social, les syndicats, la chute de notre société et des activistes en déambulateur.

Les dialogues sont à déguster dans modération, à relire plus lentement pour les savourer une fois de plus, tout en se marrant allégrement.

— J’aurais préféré le tuer à coups de pied, mais avec mon arthrite…

— Qu’est-ce que tu viens faire ici ? T’es sur une propriété privée !
— M’emmerde pas, c’est pour les bêtes que je suis là.
— Fous-moi le camp, je te dis ! Mes bêtes elles préfèrent crever que de voir ta tronche !
— Ben, puisque t’as l’air d’être le chef du troupeau, t’as qu’à leur montrer l’exemple !

Niveau dessins, faut les savourer aussi, surtout les mimiques de nos gars… Le diable se cache dans les détails, c’est bien connu.

Une saga politiquement incorrecte, des vieux qui n’ont rien à perdre, rien à foutre de ce que l’on pense d’eux, ils n’ont pas peur de se faire arrêter par des flics, de conduire comme des manches, ou de se taper un road-movie jusqu’en Toscane pour laver un affront…

— Dis, tu vas klaxonner et faire des appels de phare tout le long comme ça ?
— Oui, j’ai remarqué que les gens sont plus attentifs quand je fais ça.

— Pfffiou ! Dis donc, parler à des flics, ça reste quand même le dernier grand vertige intellectuel. À nos âges on devrait être dispensés.

Le tout en demandant à Sophie, la petite-fille préférée d’Antoine, de les conduire jusque là, alors qu’elle est enceinte jusqu’au dents !

— Il faut faire des enfants, c’est merveilleux, les enfants…
— Un beau petit qui va avoir une belle vie.
— Ou pas.
— Comment ça, ou pas ?
— Je sais pas, vous le trouvez si merveilleux, vous le monde ? C’est bien les vieux, ça.
— Ben… Sophie…
— Quoi, c’est vrai ! Vous autres, les vieux, vous êtes toujours là à vous extasier devant les enfants ! « Et qu’il est mignon, et gnagnagna ! » Vous feriez mieux de vous excuser, ouais ! Regardez autour de vous ! Vous nous laissez un monde tout pourri, vous avez tout salopé, et ensuite vous venez souhaiter bon courage aux locataires suivants ! Vous manquez pas d’air !

Et puis, de temps en temps, c’est eux qui s’en prennent plein la tronche par Sophie qui déterrera un vieux secret peu reluisant sur nos petits vieux préférés.

— J’ai déjà eu honte, dans ma vie, comme ça, en amateur, mais depuis deux jours, j’ai vraiment l’impression d’être passé professionnel.

— Des fois, j’ai envie de vous frapper, les vieux, quand je vois votre bilan. Faut pas vous étonner s’il y a plus de respect pour les anciens, hein…

Je m’en vais militer pour un 4ème tome, moi !

—  Mais lâchez-moi !
—  Michel, amène le taser.
—  NAZIIIS !
—  N’en fais pas trop, va ! T’as pas la tenue adéquate.*
—  Y a pas de tenue pour s’indigner !
[* déguisé en abeille]

Pierrot : « Tu sais ce que je crois ?
Antoine : Non…
Pierrot : Je pense que le monde ne nous mérite pas ! A nous deux, c’est bien simple, on fait trembler les puissants, et on relance l’économie ! Et encore, on n’est pas chauds, il est même pas onze heures !
Antoine : Et Mimile n’est même pas là ! »

Étoile 4,5

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