Grands anciens – Tome 2 – Le dieu poulpe : Jean-Marc Lainé et Bojan Vukic

Titre : Grands anciens – Tome 2 – Le dieu poulpe

Scénariste : Jean-Marc Lainé
Dessinateur : Bojan Vukic

Édition : Soleil Productions 1800 (26/05/2011)

Résumé :
Nouvelle-Angleterre, 1850. Le jeune Ishmaël écoute avec incrédulité le récit que lui fait Herman Melville…

L’écrivain lui conte l’aventure fantastique d’un capitaine baleinier, Achab, embarqué pour une campagne qui l’entraînera aux confins des océans de la folie !

Ainsi que le destin de ce marin au corps couvert de cicatrice, qui sera peut-être le dernier espoir des matelots du Pequod.

Ishmaël ne croit pas ce que Melville lui raconte. Il ne croit pas à la folie du survivant d’un naufrage passé, qui délire et parle dans une langue qu’aucun humain ne connaît.

Et il ne croit pas à l’apparition de ce monstre tentaculaire qui envoie les navires par le fond. Ishmaël ne croit pas à la légende du Kraken.

Critique :
J’avais eu peur que le second tome ne fasse pchiiittt après un premier que j’avais apprécié, mais il n’en fut rien.

Mes attentes étaient de passer un moment de folie en mer, avec des marins courageux, un monstre horrible qui se nomme kraken, Cthulhu et de voir quel rôle on allait réserver à l’homme au mille cicatrices…

Mes attentes n’ont pas été déçues, j’ai vibré, j’ai admiré les beaux dessins, les détails, les couleurs superbes et cela m’a évité d’avoir mal au cœur sur la mer en furie (de vomir mon quatre heure et mon midi aussi).

Les puristes diront qu’on prend ses aises avec le roman de Moby Dick, avec le mythe du Chtulhu, même avec celui de la créature, mais puisque je ne voulais pas me prendre la tête, je ne me la suis pas prise.

On a de l’action, du rythme, même si on est coupé dans notre élan par Melville qui raconte cette histoire au jeune Ishmaël qui n’en croit pas un mot, bien entendu et qui lui annonce que le public ne voudra jamais d’une histoire pareille.

Peu de répit durant la lecture, un combat titanesque entre les hommes du Péquod, commandé par le Capitaine Achab, qui fait une fixette sur le kraken…

Les combats sont bien lisibles, les dessins de Bojan Vukic sont magnifiques et ma foi, il ne manquait plus que les éclaboussures d’eau, les embruns et l’odeur de poisson avarié du poulpe Cthulhu pour avoir l’impression d’y être.

Comme le match allé s’est soldé par un nul partout, avec des blessés, on aura droit au match retour entre Poulpy et Achab, avec une recrue de choix en la personne de monsieur cicatrices.

Faut pas chercher de la profondeur, il y en a peu, mais niveau action et rythme, on est servi car pas de répit pour Poulpy ! De plus, cela donne un bonne explication à la traque de folie que Achab livrera dans le futur roman de Melville.

À lire sans se prendre la tête tout en mangeant du poulpe grillé afin d’être dans le thon de l’album.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°180], Le Challenge Animaux du monde 2020 chez Sharon [Lecture N°39] et le Mois du Polar – Février 2021 – chez Sharon [Fiche N°06].

Les contes du whisky : Jean Ray

Titre : Les contes du whisky

Auteur : Jean Ray
Édition : Marabout Fantastique (1971) / L’Atalante (1946) / Espace Nord (2019)

Résumé :
Le « Site enchanteur » est une taverne bondée et enfumée des docks de Londres où gravitent d’étranges personnages, emportés par le whisky « au goût de sang et de larmes ». Ils partagent un festin funeste de pitoyables et effroyables aventures d’errants de la mer.

Au rythme des hallucinations et des fabulations, le whisky – feu purificateur – permet de dialoguer avec l’ombre et d’en finir avec l’éteignoir d’existences mornes et répétitives. Ici règne le principe de l’anamorphose : le regard sur les choses et sur soi en sort radicalement changé.

Ce premier recueil de contes (1925) a signé l’entrée de Jean Ray en littérature. Il est ici rendu dans sa version originale et intégrale (éditions Espace Nord – 2019).

Critique :
Tremblez misérables mortels, car le fog de Londres vous suit, vous enveloppe…

Dans ce recueil de conte de Jean Ray, se côtoient des marins qui chantent les rêves qui les hantent, des marins qui meurent pleins de bière et de drames…

Mais on a aussi des prostituées de Whitechapel, des rôdeurs, des mendiants, des voleurs, bref, la lie de Londres et d’ailleurs.

C’est sombre, c’est un puits sans fond, ce sont des âmes en perdition, des gens qui se noient dans le whisky pour oublier ou pour nous conter leur histoires, comme si nous étions leur confident privilégié.

Mon édition n’est pas celle qui a été réédité de manière complète mais ce n’est pas grave… J’avais entre les mains un vieux livre qui crisse, du papier qui sent le vieux papier, un livre qui a vécu et qui finira ses jours dans ma biblio, jusqu’à ce qu’il recommence une nouvelle vie à la fin de la mienne.

Peut-être que s’il avaient bu des mojitos, tous ces personnages qui hantent ces pages auraient été plus gais, avec des récits colorés, joyeux, amusants.

Le whisky fait broyer du noir et les histoires racontées sont sombres mais inégales en plaisir littéraire comme en pages.

J’ai aimé la première, avec l’homme hanté par les fantômes des marins morts et qui se transforme, petit à petit en… [No spolier], j’ai frémi avec « Minuit vingt », j’ai été horrifiée par « Le singe » mais j’ai eu aussi beaucoup de mal avec le style d’écriture de Jean Ray, fort lyrique, parfois un peu brouillon dans le « qui dit quoi » et répétitif dans ses récits.

Par contre, ses descriptions de l’Angleterre brumeuse, sale, crasseuse et de ses quartiers peu recommandable, étaient d’un réalisme tel que je n’aurais pas été étonnée de voir surgir du fog en pleine journée ensoleillée ou d’entendre la pendule sonner minuit alors qu’on était l’après-midi.

Le fait de lire quelques récits sur la journée et d’étaler cette lecture sur plusieurs jours, en la coupant d’autres, m’a permis de mieux l’apprécier que si j’avais cherché à tout lire le même jour.

Un recueil de nouvelles pour les amateurs de récits fantastiques, d’âmes tourmentées, de personnages louches, de marins qui ne sont pas d’eau douce, de vagabonds, de péripatéticiennes, de voleurs sans cols blancs, d’assassins à la petite semaine, de bandits, de prêteurs sur gage, ainsi que d’ivrognes qui hantent les bars, et qui boivent et reboivent et qui reboivent encore. Ils boivent à la santé des putains d’Angleterre…

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°12].

Londres Express : Peter Loughran

Titre : Londres Express

Auteur : Peter Loughran
Édition : Gallimard Série Noire (1967) / Folio Policier N°236 (2001)
Édition Originale : The Train Ride : The Story of a Man with a One-Way Ticket (1966)
Traduction : Marcel Duhamel

Résumé :
Evidemment, vous direz que je suis un monstre. Que je n’aurais jamais dû me saouler dans les bas quartiers ni courir les filles. Ni flanquer des briques dans les fenêtres. Ni me conduire de façon aussi abominable dans le train qui m’emmenait au port de Londres. Et bien, c’est vous tous, avec vos vices et votre méchanceté qui m’y avez obligé. Je ne suis pas plus monstre que vous, bande d’hypocrites !

Londres Express, « ouvrage insaississable, impossible à cataloguer » selon Marcel Duhamel, est l’unique livre de Peter Loughran paru en France.

Critique :
Un marin a raté son embarquement et prend le train pour arriver au port, là où le bateau fera escale avant de prendre le large.

Le gars monte dans le train, se choisit un compartiment fumeur, dépose son journal et ses livres osés, va se dégourdir les jambes sur le quai et quand il revient, le wagon est occupé par deux nonnes.

C’est tout con comme point de départ, ça pourrait même être banal si…

Ce serait banal si notre marin n’était pas un salopard, un pauvre type qui en veut à la terre entière et qui rend toujours les autres responsables de ses malheurs ou de ses fautes.

Ce serait banal si notre type, bien habillé, ne passais pas son temps à nous assommer avec de long monologues, des digressions par lesquelles il va nous raconter sa vie : ses amours, ses emmerdes, ses amis (remettez le tout dans l’ordre et faites-en une chanson), ses magouilles, ses combines.

Ce serait banal si l’auteur n’avait pas proposé à ses lecteurs, un personnage abject, vil, obsédé du cul, soupe au lait, voleur, bagarreur, menteur, bonimenteur, parano, qui a la haine envers tout le monde… Un type que l’on ne peut apprécier. Rien pour le récupérer.

Ce serait banal si, quand notre sale type a acheté deux magazines un peu osé, au kiosque à journaux du coin, on n’avait pas déjà eu droit à ses digressions, ses réflexions, ses envies de crime et de magazines de cul dignes de ce nom.

Ce serait banal si, entre le moment où il songe à lire ses magazines hot devant les deux nonnes et le moment où il passe à l’action, on n’avait 80 pages de blabla qui m’ont soûlé à mort, me donnant envie de refoutre le bouquin dans sa caisse peuplée de vieux Série Noire.

Cela aurait été banal si, en plus des deux nonnes, il n’y avait pas eu une gamine de 7 ans, qui avait été déposée par sa tante dans le compartiment, la tata ayant demandé aux deux bonnes soeurs de la surveiller.

Cela aurait été banal si les deux nonnes n’étaient pas arrivées au terme de leur voyage avant la gamine et le sale mec assis devant… Cela aurait été banal si l’autre dame qui était entrée, et qui avait promis de rester avec la gamine, n’était pas foutue le camp dans un autre compartiment avec une connaissance à elle.

Ce livre me foutait les boules, je sautais des pages, me lamentait d’un tel personnage, toujours à rejeter la faute sur tout le monde et puis, en passant au chapitre suivant, je me suis figée, les yeux sortant de mes orbites… Aurais-je raté quelque chose ? Des pages auraient-elles été manquantes ? C’est une vieille édition qui craque de partout…

Retour arrière… Non, il ne manquait pas des pages, l’auteur nous avait juste gratifié d’une ellipse, afin sans doute de ne pas plonger ses lecteurs dans l’innommable… Petit bon dans le temps et la scène abjecte est là, sous mes yeux horrifiés, pendant que notre marin peste encore sur tout le monde, accusant les nonnes, la tante, la grosse dame qui était partie, la vendeuse de journaux…

J’ai refermé ce livre en silence, un silence de mort, comprenant mieux le petit message de Marcel Duhamel en préface du livre qui disait qu’il avait longtemps hésité avant d’inclure ce roman atypique dans son catalogue et qu’il laissait le soin aux lecteurs de juger…

Immoral, amoral, abject, politiquement incorrect au delà de tout, bref, un roman qui donne le mal de mer durant les 9 dixième et qui ensuite fait gerber sur ses deux derniers chapitres.

Il est retourné dans la caisse des vieux Série Noire, mais tout dans le fond et il n’en sortira plus jamais. Je voudrais l’oublier mais cette scène va me coller à la peau et à la mémoire longtemps.

« Si j’aurais su, j’l’aurais pas lu » (comme aurait pu le dire le petit Gibus – Ah ben mon vieux, si j’aurais su, j’aurais pô v’nu !).

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°240 et Le Mois Anglais chez Lou, Titine et Lamousmé (Juin 2020 – Saison 9).

 

 

Le peuple de l’abîme (Le peuple d’en bas) : Jack London

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Titre : Le peuple de l’abîme

Auteur : Jack London
Édition : 10-18 (1984) / Phébus Libretto (1999)
Édition Originale : The People of the Abyss (1903)

Résumé :
1902. London, déguisé en clochard, se perd pendant trois mois dans les bas-fonds de Londres, et en rapporte ce témoignage terrifiant.

Loin des avenues de l’aventure, mais au plus près des réalités d’un siècle qui, décidément, commençait sous de bien sinistres couleurs.

456Critique (Par Ida et pas par moi !) :
Mon intérêt quelque peu pervers pour le fameux Jack l’éventreur m’a conduite il y a quelques temps à visionner un reportage lui étant consacré ou était évoqué un livre de Jack London, « le peuple de l’abîme » pour nous parler de la vie misérables des londoniens de l’Eastend dont Whitechapel n’était qu’un quartier…

Jack London… L’auteur de Croc-Blanc et de l’Appel de la forêt qui a quelque peu ennuyé voir traumatisé quelques milliards de collégiens tenus de travailler dessus à grands coup de fiches de lecture, de contrôles etc…

Il faut dire qu’en France, la découverte de la littérature étant indissociablement associée à un devoir de productions scolaires et de contrôles de connaissance, dégoûte facilement les élèves les moins brillants des livres à jamais, associant dans leurs têtes à jamais la lecture à une pression inquisitoriale…

C’est donc sans grand enthousiasme que je me suis procuré cet ouvrage, mue par ma seule curiosité de ripperologue amatrice…

La librairie virtuelle associée au compte de ma liseuse ne me laissait aucune excuse puisque « le peuple de l’abîme » étant assez ancien pour être libre de droits, il était disponible gratuitement si je voulais bien me passer des versions à un ou deux euros assorties de préfaces que personne ne lit jamais.

J’ai donc redécouvert Jack London, écrivain, romancier et surtout, explorateur de l’âme humaine lorsqu’elle se confronte aux conditions les plus extrêmes de l’existence.

Car en effet, la confrontation de l’homme à la dureté des éléments n’est-il pas son thème de prédilection si on essaie de se remémorer ses vieux souvenir de collégienne de l’Appel de la forêt ou de Croc-Blanc ?

Ce livre est le fruit d’une immersion de l’auteur, parti vivre incognito dans l’East End, malgré la réprobation de ses proches, voire des londoniens des beaux quartiers eux-mêmes, partageant l’existence des plus démunis qui peuplent cette région mystérieuse de Londres.

Une région si mystérieuse que le bureau londonien de l’agence de voyage Thomas Cook (elle existait déjà à l’époque !), était prêt à lui vendre et à lui préparer un circuit dans les terres les plus reculées de l’Afrique…

Mais incapable de l’aider à préparer son expédition dans la partie de la même ville devenue terra incognita pour les gens comme il faut.

Un style étonnamment moderne, vivant, qui se lit avec facilité et avec plaisir… Un texte qui n’est pas un roman mais une sorte de carnet de voyage, ou de reportage anthropologique immersif, un vadémécum de tranches de vies où London nous présente avec une authenticité rare, les unes après les autres ses rencontres avec quelques figures de l’East End qui lui confient leurs histoires.

Des histoires où affleurent la désespérance la plus noire, la misère la plus crasse, où chacun n’a pour but que d’assurer sa survie quotidienne souvent improbable, dans un univers pollué, surpeuplé, et où la malnutrition sape jour après jour vos possibilité de pouvoir continuer à travailler…

Un récit sur le dépotoir d’une cité dont la prospérité triomphante s’appuie sur l’exploitation des plus faibles qui a leur tour s’exploitent les uns les autres…

Un East End où s’entassent les anglais des campagnes et étrangers attirés par la ville-monde… et où leur progéniture dégénère affaiblie faute de nourriture suffisante, de soins, ou d’éducation… Les files devant les hospices… Les asiles de nuit où l’on dort debout en s’appuyant les uns sur les autres…

Un monde où l’homme perd peu à peu son humanité, traité par ses semblables comme une bête de somme bonne pour la boucherie, l’équarissage ou l’usine de colle, dès qu’elle faiblit.

Nous sommes loin de la cheminée du 221b Baker Street et des scones de Mrs Hudson… Loin des salons fréquentés par les héros d’Ann Granger, d’Anne Perry ou des intrigues amoureuses en dentelles de Jane Austin…

Dickens, le premier avait déjà évoqué le destin des miséreux de Londres quelques décennies plus tôt…

Mais choisissant le roman pour le faire, il laissait à son lecteur le choix de mettre l’horreur à distance, en réduisant cette misère à une fiction, et en maintenant le voile pudique du refoulement sur les oubliés du triomphe d’un Empire pourtant construit avec leur sueur. Jack London ne nous laisse pas cette possibilité.

Ce livre date de 1902. Il n’est donc plus « victorien » à une ou deux années près… Mais il on ne peut pas croire que le destin des plus pauvres ait tant évolué en quelques années…

Un chef d’œuvre.

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