Sonora – Tome 3 – Le rêve brisé : Benoît Dellac, Jean-Pierre Pécau & Scarlett Smulkowski

Titre : Sonora – Tome 3 – Le rêve brisé

Scénariste : Jean-Pierre Pécau
Dessinateur : Benoît Dellac et Scarlett Smulkowski (couleurs)

Édition : Delcourt Néopolis (16/01/2019)

Résumé :
Une procession de chariots traverse le désert de Sonora en quête d’une terre fertile pour commencer une nouvelle vie. Une vie dignement gagnée avec pour seule richesse celle que feront sortir de la terre ces agriculteurs pionniers.

Aux aguets, l’un d’entre eux entend un oiseau, mais, dans l’ouest américain qui porte des plumes n’est pas toujours un oiseau…

Critique :
Dommage que cette saga se finisse au tome 3, presqu’à l’arrache, alors qu’il y avait moyen de développer quelques albums encore.

Le succès n’est pas toujours au rendez-vous, d’autres bédés, d’autres romans, merdiques eux, auront de meilleur chiffre de vente et on ne sait pas toujours pourquoi car pas mérité.

Au duel avec certains autres titres, cet album le gagnerait haut la main.

Je ne sais pas si le hasard fait bien les choses, mais je venais de relire et de chroniquer un album de Jerry Spring « La passe des Indiens » où l’on faisait tout pour mettre sur le dos des Indiens des meurtres horribles de Blancs et ici, et bien, c’est tout pareil, mais Jerry & Pancho en moins.

L’Amérique est une terre où tous les rêves semblaient permis et les Français qui avaient quitté l’Hexagone on l’impression de retrouver la zone tant l’utopie vendue n’est pas au rendez-vous et tant l’or vanté ne se laisse pas prendre si facilement.

Le général de Freney a toujours des rêves de grandeurs, veut instaurer la république française au Sonora (et merde aux Mexicains pas contents) et notre Max national se dit que tout compte fait, la vengeance ne résout rien et qu’il risque de devoir creuser deux tombes.

Tout en enquêtant sur les attaques des sois-disant Indiens, notre Français à l’épée cassée se lie d’amitié avec une pacifiste, socialiste ou communiste, mais qui rêve elle aussi de vivre en paix et ils s’en donnent les moyens en n’ayant pas d’armes et en laissant l’or où il est.

Mis en valeur par des couleurs chaudes, magnifiques, lumineuses et par des images sur la page entière, ce tome qui clôture la saga Sonora a tout d’un grand.

Les dialogues sont incisifs, les répliques fusent plus vite que les balles des fusils, les petites vérités assassines aussi et les jeux d’ombres donnent à Max un masque de Zorro et les temps morts sont absents.

— Ce ne serait pas la première fois que les puissants manipulent les faibles pour arriver à leurs fins, n’est-ce pas ?

À noter que je m’étais plantée royalement sur l’identité du personnage qui avait changé d’identité et que Max voulait tuer afin de venger son grand frère.

Toujours politique, ce tome se termine dans le sang et le sable, tous ceux ayant vécu par les armes périssant par les armes et Max va devoir accomplir une chose qu’il aurait mieux aimé ne jamais être obligé de faire. Violent, mais nécessaire.

Oui, les États-Unis auraient sans doute gagné à ne pas utiliser les armes à feu et à ne pas l’inscrire dans leur Constitution parce que le pacifisme, ça peut marcher.

Voilà une très bonne saga western qui se termine, plus vite que prévu et c’est bien dommage car le potentiel, il y était déjà.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°73.

Anthracite : Valerio Evangelisti

Titre : Anthracite                                                  big_3-5

Auteur : Valerio Evangelisti
Édition : Payot et Rivages (2008)

Résumé :
1875. Dix ans ont passé depuis la fin de la guerre de Sécession. Les jeunes États-Unis sont désormais un territoire à conquérir pour les puissants conglomérats de l’industrie du rail, du charbon et de l’acier.

Entré au service des Molly Maguires, une organisation secrète qui opère au sein des mineurs irlandais de Pennsylvanie, le mercenaire Pantera se retrouve au cœur d’un puzzle complexe.

Ici, les conflits sociaux ne sont que façade, masquant des forces souterraines qui se livrent une lutte sans pitié dont l’enjeu est la domination de l’Amérique pour les siècles à venir.

Petit plus : Roman inclassable aux multiples clés, western à l’italienne digne de Sergio Leone, lecture sociale et politique des origines de l’Amérique moderne, Anthracite est tout cela et plus encore.

Critique : 
1875… Dix ans que la guerre de Sécession a cessé, c’est sûr. Mais les États-Unis sont un territoire à conquérir et tout est encore à faire au niveau du réseau ferroviaire. Pour le moment, c’est le bordel et tout le monde tente de tirer la couverture à lui, surtout les conglomérats du charbon, de l’acier et du chemin de fer.

Sans compter les Irlandais qui font tout péter, assassinent des gens, et ont réalisé une grève de 5 mois. C’est dans ce sac de nœud que va tomber Pantera, mercenaire Mexicain et prêtre vaudou, engagé par Molly, ancienne prostituée Irlandaise.

Sa mission ? (qu’il a accepté) : trouver et exécuter un espion que l’agence Pinkerton a infiltré chez les Irlandais de l’Ancient Order of Hibernians.

Pourquoi ? Parce que c’est sur base du seul témoignage de cet espion que 19 grévistes Irlandais, membres des Hibernians, viennent d’être condamnées à mort.

Motif ? Accusés d’avoir perpétré des actes de violence lors de la grève. Les patrons des mines de charbon en Pennsylvanie ne rigolent pas et la méthode qu’ils utilisent pour saper les associations ouvrières, c’est de les faire infiltrer par des agents de la Pinkerton… Agents qui pourchassent les Molly Maguire, tout en cassant du syndicaliste et du gréviste au passage.

Bref, dans ce roman, ça ne rigole pas ! Mais ça bouge.

Pantera est un personnage assez violent, il ne rigole pas souvent et tue sans états d’âmes. Niveau compétences « infiltration », c’est James Bond avec un six-coups. C’est l’espion qui va au charbon, au sens propre comme au figuré. Il est impitoyable et je l’ai apprécié énormément !

« Il ne pouvait même pas attribuer son trouble à la peur. Lors de ses récents voyages, il avait fait une découverte cruciale : tout le monde paraissait avoir besoin de lui. Comme tueur à gages, en premier lieu, mais également comme intermédiaire avec les forces occultes. Alors peu lui importait d’être courtisé par les compagnies de chemin de fer, les terroristes irlandais, les agences briseuses de grèves et les révolutionnaires aux motifs obscurs. Finalement, cela ne faisait qu’accroître la valeur marchande de son pistolet. Pourquoi s’en inquiéter ? »

Si je me suis laissée dire que dans les deux tomes précédents, Pantera, le palero (sorcier vaudou) jouait à l’exorciste, ici, les sorts et autres gris-gris sont remisés au placard, même s’il nous parle un peu de son Nganga.

Ici, pas de duel dans la rue, mais une toute autre lutte, qui est sociale et politique. Une lutte des classes : patronat contre ouvriers, Irlandais contre autres nations – surtout contre les Anglais et les Gallois – entre mineurs et manoeuvres, entre freineurs des trains et conducteurs,….

La guerre de Sécession est terminée, une autre guerre est toujours en cours : elle est sournoise, violente et sans merci. Ici, on n’applique pas l’adage « L’union fait la force » : tout les hommes se déchirent entre eux, faisant le bonheur de ceux qui les exploitent. « Diviser pour régner », c’est bien connu.

Le livre m’a surpris, parce que au départ, je ne pensais avoir affaire qu’à l’infiltration de Pantera chez les Pinkerton afin de découvrir le traître chez les Irlandais. Un roman d’espionnage, en somme… Un James Bond sans gadgets, version western, un Colt Frontier enfoncé dans la ceinture.

Sur le cul ! Si l’auteur se sert bien de ce prétexte au départ, ensuite, le tout dépasse tout ce qu’on aurait pu penser : le puzzle est complexe, on patauge dans la corruption, les manipulations, les conflits sociaux et on se rend compte que les marionnettistes sont souvent haut placés…

Le quatrième de couverture ne mentait pas, nous sommes bien en présence d’un roman noir inclassable, mélangeant le western spaghetti – musique de Morricone – avec du social, de la politique et de l’Histoire des États-Unis.

Le roman, sur ses 451 pages, nous entrainera dans l’histoire des débuts de l’industrialisation des États-Unis, on assistera aux premiers pas, balbutiants et chancelants, du syndicalisme et du socialisme, on découvrira la lutte inégale entre le tout puissant chemin de fer et les « petits » propriétaires terriens.

Quant aux légendes de l’Ouest (les frères James ou Billy The Kid), elles sont manipulées, elles aussi, par plus fort qu’elles.

Les relations entre les immigrants sont tendues : la rivalité règne en maître car ils ont emporté avec eux, dans leurs maigres bagages, les haines européennes (on retrouve les Irlandais à la botte des Anglais).

Pour le reste, on passera en revue les conditions de vie atroces des ouvriers américains en cette fin de XIXème siècle, enfants compris, le tout gangréné par le racisme et la xénophobie (face à leur racisme, on est des petits joueurs, dans les années 2000 !).

Le roman aborde aussi l’histoire d’un certain nombre de société secrètes… Le tout sur un ton assez cynique, avec une écriture trempée dans le vitriol, sans concession.

« Les vigilantes déclaraient se battre pour rétablir l’ordre et la loi. Ils maquillaient donc leurs comportements derrière une hypocrisie intolérable. En cela, pensa Pantera, les Américains qui détenaient le pouvoir étaient des maîtres.
Ils étaient diaboliquement doués pour affubler leurs abus de pouvoir de nobles motivations, même lorsque leur véritable but ne recelait qu’une infime parcelle de morale. Les Mexicains en savaient quelque chose, tout comme les Peaux-Rouges ou les pauvres légalistes anglais condamnés, longtemps auparavant, à une terrible agonie après avoir été recouverts de goudron et de plumes afin que leur pores ne puissent plus respirer ».

Bref, on a pour son argent dans ce roman noir qui explore beaucoup de choses très noires de l’âme humaine.

Un bémol tout de même : la profusion de personnages.

Il vaut mieux être bien concentré lors de sa lecture et avoir le temps de lire des pans entier, comme je l’ai fait, sinon, vous risquez de ne plus vous y retrouver. Parce que entre les O’Donnel, les O’Connel, les O’Molavplublan, les McEusdresse, les McCarron, les McDo et autre McEugène, j’y ai perdu mon latin ! Ah, ces Irlandais… Ils sont tous haut en couleurs !

Un roman aussi noir que l’anthracite que l’on a extrait, à la sueur du front et à coup de morts, des mines sordides de Pennsylvanie… Une pépite noire qui ne vous salira pas les mains mais qui ne se prive pas de brosser un portrait fort noir et au vitriol de l’Histoire sanglante des États-Unis…

Allez, Enio, balance la musique…

POLAR - MolliesHistMarker

Livre participant au Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez Arieste, au Challenge « Thrillers et polars » de Liliba (2013-2014), au « Challenge US » chez Noctembule et au Challenge « XIXème siècle » chez Netherfield Park.