La prière du maure : Adlène Meddi

Titre : La prière du maure

Auteur : Adlène Meddi
Édition : Jigal Polar (15/02/2019)

Résumé :
Alger, les années 2000. Un jeune homme disparaît. Pour régler une dette, Djo, commissaire à la retraite – entêté, solitaire et amoureux – reprend du service et réactive ses réseaux.

L’enquête devient une inquiétante course contre la mort, les fantômes d’une époque que tous croyaient révolue ressurgissent.

Les capitales étrangères paniquent, les systèmes de sécurité s’effondrent.

Dans une Algérie où la frontière entre la raison et la folie s’estompe jusqu’au vertige, Alger sombre dans le chaos.

Critique :
Adlène Meddi est un journaliste, reporter et écrivain algérien et on sent bien le côté reporter qui a fouillé dans les poubelles de l’Histoire pour dénoncer un système, le critiquer, le mettre à jour.

J’avais déjà découvert une Algérie loin des cartes postales avec « Le désert ou la mer » de Ahmed Tiab mais ici, j’ai plongé un peu plus dans Alger La Noire et j’en suis ressortie en regardant derrière moi si certains personnages louches ne me suivaient pas.

Ici, l’avenir n’est pas heureux, le sang coule toujours et des gens qui posent les mauvaises questions aux mauvaises personnes disparaissent.

Pourtant, nous sommes face à une enquête banale : un ancien commissaire à la retraite à qui on a demandé de rechercher un jeune homme qui a disparu. Il lui suffit juste de réactiver ses anciens réseaux et de poser quelques questions…

Ça le gonfle, notre Djo, il préférerait rester les doigts de pied en éventail, mais il a une dette et on lui demande de la rembourser avec cette petite enquête.

Oui, une enquête qui serait des plus banales ailleurs qu’en Algérie. Car en fait, si l’enquête semble simple, ou du moins vue et revue, c’est tout ce qui vient se greffer autour qui ne l’est pas.

Un peu comme quelqu’un qui côtoierait une personne atteinte du choléra/peste/Covid19 (biffez les maladies non souhaitées) et puis qui, sans se savoir infecté, irait foutre la pécole à tous ceux qu’il va croiser ensuite… Sans le vouloir, il va semer la mort dans son sillage.

Services secrets, policiers, politiciens, tout le monde est sous contrôle, tout le monde est espionné, tout le monde contrôle tout le monde et la situation peut changer car certains jouent double jeu, triple jeu, mélangeant l’espionnage et la délation, sans oublier la torture, du genre de celle qui vous ferait avouer l’assassinat de Lincoln.

Je veux bien qu’il y a pénurie de sucre dans les rayons des magasins, mais au moment où ce livre a été écrit, il y avait du sucre et en ajouter un peu dans ce petit noir aurait adoucit les phrases qui écorchent l’âme, qui rappent la peau, qui jaillissent comme des balles d’un AK47.

Le style d’écriture m’a perturbé dans les premières pages tant le staccato des mots tourbillonnaient dans ma tête, tant la noirceur humaine était mise en avant et me fusillait sur place. Trop, c’était trop…

Après une telle lecture, un petit Astérix de l’ère Goscinny/Uderzo est à préconiser, même deux, si jamais les symptômes d’abattement persistent.

Dommage pour le style d’écriture avec lequel je n’ai pas matché, parce qu’il y a derrière cette petite enquête une autre enquête, bien plus grande, bien plus fournie, travaillée, celle de l’auteur qui a vraiment joué au journaliste d’investigation, comme je les aime.

Un livre qui fait très froid dans le dos… Je quitte l’Algérie sur la pointe des pieds, croisant les doigts que les services spéciaux ou autres barbouzes excités de la mort ne me suivent pas pour me régler mon compte.

PS : je soulignerai l’excellent jeu de mot dans le titre « la prière du maure »…

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°203.

Yellow Birds : Kevin Powers

Titre : Yellow Birds                                              big_5

Auteur : Kevin Powers
Édition : Stock (2013) / Livre de Poche (2014)

Résumé :
Bartle, 21 ans, est soldat en Irak, à Al Tafar. Depuis l’entraînement, lui et Murph, 18 ans, sont inséparables. Bartle a fait la promesse de le ramener vivant au pays.

Une promesse qu’il ne pourra pas tenir. Murphy mourra sous ses yeux et hantera ses rêves de soldat et, plus tard, de vétéran.

Yellow birds nous plonge au cœur des batailles où se déroule la vie du régiment conduit par le sergent Sterling.

On découvre alors les dangers auxquels les soldats sont exposés quotidiennement. Et le retour impossible à la vie civile.

Kevin Powers livre un roman fascinant sur l’absurdité de la guerre, avec une force aussi réaliste que poétique.

Critique : 
La guerre, c’est une horreur, c’est une saloperie, c’est le genre de chose à ne pas faire.  Tout le monde le sait, mais tout le monde la fait quand même.

 » La guerre essaya de nous tuer durant le printemps. « 

« La guerre prendrait ce qu’elle pourrait. Elle était patiente. Elle n’avait que faire des objectifs, des frontières. Elle se fichait de savoir si vous étiez aimé ou non. La guerre s’introduisit dans mes rêves cet été-là, et me révéla son seul et unique but : continuer, tout simplement continuer. Et je savais qu’elle irait jusqu’au bout ».

Des hommes politiques nous ont menti pour aller la faire en Irak. Et que reste-t-il ? Des morts, des traumatisés, un pays déchiré et des politiciens souriants, même pas inquiété ou si peu.

Écrit à la première personne, ce roman conte les ravages, physique et psychologique, vécu par un jeune soldat américain de 20 ans, John Bartle, propulsé dans la guerre d’Irak en 2004.

Il s’est engagé pour quitter la maison familiale : mauvaise idée ! On lui aurait bien dit les risques qu’il prenaient, sans parler des traumatismes qui pourraient en découler, mais on aurait perdu notre temps, il ne nous aurait pas écouté, le John.

Son engagement fut sa première erreur. La seconde fut de juger à la mère de son copain de chambrée, Murphy, qu’il prendrait soin de lui et le ramènerait en un seul morceau et vivant…

« Tu fais des putains de promesses maintenant ?«  lui reprochera le sergent Sterling, leur sergent protecteur mais définitivement trop endurci.

Le but du jeu ? Ne pas devenir le millième mort du conflit irakien !

Dès le départ, on sait que Murphy ne reviendra pas vivant du conflit… Durant le récit, on ne peut qu’assister, impuissant, à la lente descente de John Bartle qui va craquer sous le poids de la guerre et sous l’impossible promesse faite à la mère de son pote.

Bartle sait que Murphy ne tiendra pas le coup. La guerre a fait de lui un autre homme, un homme dont l’esprit est déjà de retour en Amérique alors que le corps est toujours en Irak.

— […] Mais si tu rentres aux États-Unis dans ta tête avant que tes fesses soient là-bas aussi, tu es un putain d’homme mort. Je te le dis. Tu ne sais pas où Murph est parti, mais moi je le sais.
— Où, Sergent ?
— Murph est rentré, Bartle. Et il va rentrer, oui, mais avec un drapeau dans le cul, et fissa.

La question est de savoir « comment » il est mort. Là, j’ai été bluffée.

La force du récit est l’alternance et le mélange entre plusieurs époques : le Fort Dix, dans le New Jersey (2003); Richmond, en Virginie, lors de son retour (2005) et Al Tafar, pour la guerre en Irak (2004).

Des époques pas si éloignée que ça en terme d’années… Pourtant, lors de la lecture, on sent bien le fossé énorme qui séparera ces trois années.

De l’insouciance de la préparation militaire à la peur lors de l’affrontement en Irak jusqu’à la reprise impossible d’une vie normale au retour. Bartle n’est plus le même garçon. À 21 ans, on est pas un homme et le fait d’aller au front ne fera pas de lui – ni des autres – des hommes.

L’auteur sait de quoi il parle, ayant combattu en Irak en 2004 et 2005. La différence avec un autre roman sur la guerre, c’est qu’il y a la force poétique en plus.

Malgré tout, tant que l’on a pas été au combat, on ne peut pas savoir et aucun plume, aucune image, n’arrivera à nous expliquer l’effet ressenti. Sans compter qu’il y aura autant de « ressenti » que de personnes qui l’ont faite.

Un journaliste nous avait demandé ce que cela faisait de se battre…
 » C’est comme un accident de voiture. Tu comprends? Cet instant entre le moment où tu sais ce qui va se passer et l’impact lui-même. On se sent assez impuissant à vrai dire. Tu vois, tu roules comme d’habitude, et tout à coup c’est là, devant toi, et tu n’as absolument aucun pouvoir. Et tu le sais. La mort, tu vois, ou autre chose, c’est ce qui t’attend. C’est un peu ça, comme dans ce quart de seconde dans un accident de voiture, sauf qu’ici ça peut carrément durer des jours ».

De la guerre et de ses combats, on en ressort traumatisé, lessivé, perdu, ou alors, on se transforme en être froid, en machine à tuer.

Bartle en est sorti vidé… le lecteur aussi. Superbe.

« Je ne mérite la gratitude de personne, et en vérité les gens devraient me détester à cause de ce que j’ai fait, mais tout le monde m’adore et ça me rend fou ».

 

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