Tandis que j’agonise : William Faulkner

Titre : Tandis que j’agonise

Auteur : William Faulkner
Édition : Folio (2002)
Édition Originale : As I Lay Dying (1930)
Traducteur : Maurice-Edgar Coindreau

Résumé :
Après le décès de sa femme Addie, Anse Bundren et ses 5 enfants (Cash, Darl, Jewel, Dewey Dell et Vardaman) traversent l’État du Mississippi pour accompagner la défunte jusqu’à Jefferson, sa ville natale.

Le père, Anse, sorte de vieux têtu édenté à la chrétienté embarrassante, embarque donc ses enfants dans une tâche funèbre : aller enterrer son épouse (et leur mère) là où il l’a arbitrairement décidé, à savoir, très loin de la ferme familiale.

Les Bundren quittent donc la ferme familiale avec le cercueil sur une charrette.

« Je lui avais dit de ne pas amener ce cheval, par respect pour sa défunte mère, parce que ça n’a pas bonne façon de le voir caracoler ainsi sur ce sacré cheval de cirque, alors qu’elle voulait que nous soyons tous avec elle dans la charrette, tous ceux de sa chair et de son sang ; mais, nous n’avions pas plus tôt dépassé le chemin de Tull que Darl s’est mis à rire. Assis sur la banquette avec Cash, avec sa mère couchée sous ses pieds, dans son cercueil, il a eu l’effronterie de rire ! »

Critique :
Comment expliquer simplement tout ce que j’ai ressenti à la lecture de ce livre, Prix Nobel de littérature en 1949, monument de la littérature Américaine, histoire ô combien noire mais qui pourrait être drôle, si l’humour noir de ce roman pouvait être considéré comme drôle.

J’apprécie l’humour noir et trash, mais là, j’ai ri jaune.

J’ai vu une famille pauvre assister au déclin de leur mère (et épouse pour le père), j’ai vu un fils aîné fabriquer un cercueil sous les yeux de sa mère agonisante qui a tout supervisé, j’ai vu deux fils louper le grand voyage de leur mère car ils étaient sur la route pour gagner encore quelques dollars.

J’ai assistée, impuissante, au voyage totalement fou d’un veuf et de ses 5 enfants, le corps de la décédée reposant dans le cercueil à l’arrière de la charrette, pour aller l’enterrer dans un autre comté, répétant à tous que c’était sa décision à elle.

Un périple qui n’était pas de tout repos, qui fut dangereux, aux multiples périls dont la montée des eaux et des ponts emportés, plus la chaleur qui amènera des odeurs pestilentielles et des charognards. Un voyage qui causera l’explosion de la famille.

Nous sommes face à un roman bourré de noirceur, qui a de l’humour, car la farce est grotesque mais noir, car rien ne prête à rire dans ces pages.

Le style de Faulkner est particulier. Déjà, il nous propose un roman choral et je pense qu’en 1930, ce n’étais pas aussi courant que maintenant. Chaque membre de la famille prendra la paroles, dans un monologue, une introspection qui lui sera particulier, puisque chaque personnage a ses tics de langage, ses manies, ses obsessions, ses mots bien à lui.

Au départ, j’ai eu un peu de mal, ayant l’impression que le récit était une cacophonie sans nom et puis, en persévérant un peu (c’était Faulkner, que diable), j’ai trouvé mon rythme de lecture et j’ai eu du mal à en sortir à la moitié du récit, mais bon, fallait bien aller au turbin.

Véritable roman de moeurs rurales, Tandis que j’agonise met en scène une famille du Sud Profond, dans le même genre qu’Erskine Caldwell, car le père Anse Bundren a la mauvaise foi chevillée au corps comme l’avait Jeeter Lester (La route au tabac), mais moins prononcée que ce dernier, bien que les références à « Dieu m’est témoin » parsèment aussi ses dialogues, mais de chrétien, Bundren n’en a que le nom.

Je l’avais bien dit à Addie que ça ne portait pas bonheur d’habiter sur une route, quand on est venu la faire par ici, et elle m’a dit, que c’était bien une réponse de femme : « Ben t’as qu’à te lever et déménager. » Mais je lui ai dit que ça ne nous porterait pas bonheur parce que le Seigneur a fait les routes pour voyager ; c’est pour ça qu’il les a couchées à plat sur la terre. Quand Il veut que les choses soient toujours en mouvement, Il les fait allongées, comme une route ou un cheval ou une charrette, mais quand Il veut que les choses restent tranquilles, Il les fait en hauteur, comme un arbre ou un homme.

Toute sa vie, Anse Bundren l’a passée à gémir, n’a jamais été un grand travailleur, ni un homme de parole et on se demande avec suspicion pourquoi diable il tient tant à respecter les dernières volontés de son épouse sur son lit de mort. C’est louche… Surtout que dès le début du roman, la principale intéressée ne pourra pas nous le confirmer, vu qu’elle a cessé de parler.

C’est un fait à remarquer qu’un homme paresseux, un homme qui n’aime pas le mouvement, s’entête toujours à aller de l’avant une fois qu’il est parti. C’est exactement comme quand il refusait de bouger. Comme si ça ne serait pas tant le mouvement qu’il déteste que le fait de partir ou de s’arrêter.

« Elle compte sur ma parole. Je la lui ai donnée »

En plus, ce crétin est parti sans pelle pour creuser une tombe ! Mais il nous rabâche sans cesse qu’il doit acheter un dentier pour arriver à manger les aliments que Dieu a fait pour lui… Je pense que de tous les personnages de la famille, il est le plus égoïste.

Pour les décors, Steinbeck a dû passer par-là car ils sont magnifiques, épurés, décrit avec peu de mots et pourtant, tout le poids de la Nature est dans ces pages, toute sa force, toute sa magnificence et toute sa perfidie.

Un portrait au vitriol d’une famille rurale, des introspections qui nous placent au plus près des pensées des personnages, une voyage semé d’embûches et une fois arrivés, les enfants n’en seront pas au bout de leur surprises, et nous non plus.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°31 et Le Mois Américain – Septembre 2019 – chez Titine.

Pour se coucher moins bête au soir :

L’auteur prétendait avoir écrit Tandis que j’agonise en six semaines, sans changer un seul mot. Il en aura mis en fait dix : du 25 octobre, date de la première page manuscrite, au 11 décembre 1929. Le roman est rédigé entre les deux versions de Sanctuaire — la première version ayant été refusée par son éditeur. Le dactylogramme est fini le 12 janvier 1930 et le livre paraît le 6 octobre.

Le titre provient du Chant XI de L’Odyssée d’Homère quand Agamemnon déclare à Ulysse : « Je cherchai à lever les mains et les laissai retomber à terre, mourant (« As I Lay Dying »), percé du glaive ; et la chienne s’éloigna, sans avoir le cœur, quand je m’en allais chez Hadès de me fermer les yeux de ses mains et de me clore les lèvres. »

Le roman utilise la technique littéraire du courant de conscience. Les narrateurs sont multiples, les chapitres de longueur variable ; le chapitre le plus court concerne Vardaman, le benjamin, et est composé de seulement cinq mots : « Ma mère est un poisson ». Le roman, qui compte 59 chapitres et 15 narrateurs, se déroule dans le comté fictif de Yoknapatawpha dans le Mississippi.

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Lucky Luke – Tome 63 – Le Pont sur le Mississipi : Morris, Xavier Fauche & Jean Léturgie

Lucky Luke - Tome 63 - Le Pont sur le Mississipi - Morris, Xavier Fauche & Jean Léturgie
Titre : Lucky Luke – Tome 63 – Le Pont sur le Mississipi

Scénaristes : Xavier Fauche & Jean Léturgie
Dessinateur :
Morris

Éditions : Lucky Productions (1994) / Lucky Comics (2005)

Résumé :
Le chemin de fer, toujours le chemin de fer ! Il arrive sur les 2 rives du Mississipi, à Saint Louis et à Illinoistown.

La traversée des passagers et des marchandises s’effectue par bateau, et le tout est dirigé par les frères Cayman.

Bat Cayman est maire des 2 villes, et les commerces lui appartiennent. Le rythme des traversées dépend plus de l’argent laissé aux boutiques que d’une grille d’horaires nets.

Pour gagner du temps de trajet (on en est toujours là), la construction d’un pont de chemin de fer est décidée.

L’érection de cet ouvrage n’ira pas sans problème, heureusement Lucky Luke passe par là et va réguler les débordements. Tous, sauf ceux du Mississipi !

Critique : 
Ce cher vieux Mississippi ! Je l’avais déjà remonté en bateau mais là, on va faire un pont. C’est tout con, un pont… Ben non !

Entre nous, les frères Cayman auraient dû laisser Lucky Luke monter sur le bateau qui traverse les deux rives du Mississippi (entre Saint Louis et Illinoistown) et ne pas le faire chier, parce que quand on fait chier Lucky Luke, la riposte arrivera plus vite que tu ne le penses.

Si cet album n’a pas la saveur du magnifique « En remontant le Mississippi », puisque Goscinny nous a quitté (putain de test à l’effort !), il en a tout de même le goût et on retrouve tout ce qui fait le sel des aventures du cow-boy solitaire, c’est-à-dire sa pugnacité pour lutter contre les Méchants, qui, dans ses albums, sont souvent plus bêtes que méchants.

Nous n’échapperons pas au duo bien huilé des frères Cayman qui ont tirent toutes les ficelles de la ville (mais pas celles des Tampax© ! Oui, je sors) et qui font fric de tout bois, même sur les ventes de cercueils !

Ils règnent sur les deux villes tels deux mafioso et tout le monde leur refile des parts sur tout. Ils sont de toutes les combines et comme le chantaient si bien les Frères Rap Tout ♫ Faut qu’tu craches, faut qu’tu paies, Pas possible que t’en réchappes, Nous sommes les frères qui rappent tout ♪

Leur petite entreprise ne connait pas la crise car quand on est maire des deux villes traversées par le fleuve capricieux et qu’on est gérant des bacs de transport, le business veut que l’on fasse patienter les gens le plus longtemps possible afin qu’ils dépensent leur argent dans vos saloons, salles de jeux, pompes funèbres…

Il y a de l’humour, surtout avec l’arrivée de Ned, vu dans le tome « En remontant le Mississippi » le meilleur pilote sur le Mississippi, jamais avare d’une anecdote accompagné comme toujours de son acolyte Sam, détenteur du titre du meilleur verseur de café du Mississippi et du Missouri réunis !

— Au fait, vous ai-je raconté le jour où le Mississippi était tellement sorti de son lit que j’ai jeté l’ancre dans le jardin de la Maison Blanche ?

On a de l’action, de l’humour, une belle aventure, un bras de fer avec les frères Cayman, jamais à court de mauvaises idées pour faire capoter la construction de ce pont par l’ingénieur James Eads.

Anybref, on peut le classer dans les Lucly Luke « post-Goscinny » qui sont correct niveau scénario, même s’il ne se classera pas dans les albums de tête de cette ère-là (Le Daily Star reste le meilleur « post-Goscinny » pour le moment).

À savourer avec un bon Mojito.

PS : À souligner un petit anachronisme dans les lectures de Jolly Jumper ! Sur une planche, on voit Jolly Jumper lire Tom Sawyer, or « Les Aventures de Tom Sawyer » ont été publiées en 1876 soit deux ans après les événements relatés dans l’album. Oui, ce qui se déroule dans l’album est véridique. Morris a basé son histoire sur des faits réels et s’est librement inspiré de la construction du Pont Eads, qui relie Saint-Louis, dans le Missouri, à East Saint-Louis dans l’Illinois.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°24, Le Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur  et Le Mois Américain – Septembre 2019 – chez Titine.

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Cripple Creek [John Turner 02] : James Sallis

Titre : Cripple Creek – John Turner 02

Auteur : James Sallis
Édition : Folio Policier (2010)
Édition Originale : Cripple Creek (2007)
Traducteurs : Stéphanie Estournet & Sean Seago

Résumé :
John Turner est un ancien taulard, ancien flic, un temps thérapeute, au passé fait de meurtres et de violence et qui s’est finalement réfugié près d’un lac où il n’aspire qu’à l’oubli. L’endroit semble idéal.

À peine installé pourtant, il devient l’adjoint du shérif local et arrête un chauffard qui traversait la ville ivre mort avec 200000 dollars dans son coffre.

Au petit matin, alors que personne n’a été prévenu, le prisonnier est « extrait » de sa cellule par un commando qui blesse grièvement deux policiers.

John Turner, bien loin de se douter qu’il va libérer les chiens de son passé, part sur la route à la poursuite de cet inconnu désormais en cavale…

Critique :
Pour une fois, je vais la faire courte : je voulais lire ce roman policier depuis longtemps et le plaisir n’a pas été au rendez-vous…

Bizarre, parce que l’adjoint au shérif qu’est John Turner avait tout pour me plaire : un ancien flic, ancien taulard aussi et thérapeute dans une vie antérieure ou entre celle de flic et de taulard…

Bref, j’avais entre mes mains un polar noir de noir, limite du hard-boiled, pas un truc pour les minettes en tutus qui lisent Hello Kitty.

Juste fait pour moi, donc…

Ajoutons au menu le Sud un peu profond, un bled paumé, des gens du cru bien typés, et un chauffard arrêté pour excès de vitesse, extrait de sa taule et les témoins de la scène au sol, blessés.

Violent… Tout ça pour un excès de vitesse ?? Ok, il y avait du fric dans le coffre et tout ça puait le gang à plein nez.

Où le bât a-t-il blessé ?

Dans les digressions de John Turner, sans aucun doute, dans le fait aussi que l’enquête est brouillonne, se résolvant en règlements de compte d’un côté en dans des tentatives de vengeance de l’autre, ce qui laissera un pile de cadavres pour le cimetière ou des éclopés pour les hôpitaux.

La sauce aurait dû prendre, mais sans doute le barbecue était-il trop chaud et j’ai eu l’impression que ma viande avait un goût de brûlé, que la sauce avait tourné et si je suis arrivée au bout de mon plat, c’est en sautant des passages et en m’endormant entre deux airs de folk.

Par contre, j’ai adoré Miss Emily, l’opossum qui squattait la maison de Turner… Comme quoi, on ressort du positif  dans toute lecture.

Sans mentir, je n’ai pas fait qu’apprécier Miss Emily, j’ai aussi trouvé que le personnage de John Turner était bien campé, tourmenté, mais ce fut aussi le cas pour une partie des personnages qui gravitaient autour de Turner.

Mais malgré ça, pour le reste, je me suis un peu ennuyée et je ne pense pas réitérer la chose avec les autres romans consacrés à John Turner…

Un roman policier pur, dur, sombre comme un café fort et je n’ai pas réussi à tremper mon biscuit dedans. Ce qui est râlant, vu les bonnes critiques qu’il avait sur Babelio.

Au suivant !

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019) et Le mois du Polar Chez Sharon (Février 2019).

 

Magic time : Doug Marlette

Titre : Magic time

Auteur : Doug Marlette
Édition : Le Cherche midi (07/01/2016) / 10-18 (06/04/2017)

Résumé :
Quand Histoire et destinées individuelles se croisent…

1965. Alors que le mouvement des droits civiques porté par Martin Luther King s’étend dans tous les États-Unis, le pays a les yeux fixés sur Troy, une petite localité du Mississippi.

Quatre jeunes activistes y ont péri dans l’incendie d’une église. Deux membres du Ku Klux Klan sont arrêtés et condamnés à perpétuité.

1990. L’un des condamnés libère sa conscience en désignant le vrai responsable du crime. Un nouveau procès se prépare donc à Troy.

De retour dans sa ville natale, Carter Ransom, ancien sympathisant dans la lutte pour les droits civiques et journaliste au New York Examiner, est aux avant-postes.

Son premier amour, Sarah Solomon, faisait partie des victimes et son père, le tout-puissant juge Mitchell Ransom, avait conduit le premier procès. Carter veut faire toute la lumière sur cette période qui l’a marqué à jamais.

Et c’est dans le passé qu’il va devoir fouiller pour mettre au jour une vérité aussi terrible qu’inattendue.

Doug Marlette retrace ici toute une époque, trouble, pleine de non-dits, de soupçons et de positions ambiguës, mais aussi de courage, de droiture et de passion. Celle de la lutte pour les droits civiques.

Avec une intrigue haletante et des personnages d’une rare humanité, Doug Marlette signe un chef-d’œuvre, à classer entre les romans de John Grisham et de Tom Wolfe.

Critique :
En remontant le Mississippi… En remontant le temps… Le temps où une partie de l’Amérique se complaisait et se vautrait avec délices dans le ségrégationnisme.

« Bah, on ne faisait que suivre la mouvance », vous diraient-ils pour se défendre, un peu comme ceux qui dirent un jour qu’ils n’avaient fait qu’exécuter les ordres.

Autour de lui, il était admis que personne n’était « responsable » des souffrances des Noirs du Mississippi, à part les Noirs eux-mêmes, que la ségrégation faisait partie de l’ordre naturel de choses et qu’il était inutile de tenter d’y remédier.

Bienvenue dans le Sud profond, celui qui accroche encore des drapeau confédérés à ses murs, celui qui ne reconnait pas les droits des Noirs, celui prétend que seule la race Blanche est supérieure.

Jimbo prit joyeusement la place du New-Yorkais et fit remarquer à Bernhardt que l’emblème offensant en question n’était pas le drapeau sudiste à proprement parler, mais le drapeau de bataille des confédérés. « Vous ne reconnaîtriez pas le drapeau sudiste même si on vous torchait le cul avec. Personne n’en serait capable, cela dit. »

Les histoires de race semblent toujours camoufler des histoires d’argent.

Bienvenue en 1965 : alors que le mouvement pour les droits civiques commence à s’étendre dans tous les États-Unis, une partie des états Sudistes luttent encore et toujours contre la Loi qui donne des droits aux Noirs. Le Ku Klux Klan brûle des croix, exècre les Juifs, les communistes ou font disparaître des militants des droits civiques

— […] Mais peut-être que le Klan était le seul environnement social où il se sentait réellement supérieur. Je suis sûr que ton père était persuadé qu’il défendait tout ce pour quoi il avait travaillé dur. Son foyer, sa famille. C’est la duplicité du Sud dans toute sa splendeur : on agit en suivant nos plus bas instincts et on se convainc que ce sont les plus nobles.

La petite ville de Troy n’y fait pas exception et après la saga « Lanfeust de Troy » et celle de « Carter de Mars », voici le mélange des deux : « Carter de Troy », journaliste de son état, qui a vécu les événements de 1965, qui a participé aux mouvements des droits civiques et qui a perdu une personne chère dans l’incendie de l’église de Shiloh.

Plus qu’un retour vers le passé, c’est un retour mouvementé que va effectuer Carter lorsque l’on va ouvrir un procès après qu’un des condamnés pyromane ait dit qu’il connaissait le véritable instigateur de l’incendie. Quand l’un se met à table, se sont les autres qui ont l’indigestion.

Un procès qui ne va pas aller sans mal pour certaines personnes qui pourraient découvrir le passé peu glorieux de leurs géniteurs ou mettre la main sur des secrets pas agréables à découvrir. Personne n’est tout à fait blanc, ici.

Si vous voulez découvrir la mentalité du Sud des États-Unis, ce livre vous ouvrira des portes dont vous ne soupçonniez pas l’existence, car, au travers d’une histoire romancée, c’est tout un pan de l’Histoire sombre des States que ce livre aborde.

C’était la religion officielle de l’État : on était ségrégationniste dans le Mississippi comme on était catholique en Italie.

— Une ville comme Troy n’est pas si différente de la Vienne de Freud, après tout : les familles envahissantes, la culpabilité, le refoulement, l’alcoolisme, les symptômes psychosomatiques…

L’Histoire nous est contée par Carter, passant habilement du présent (1990) au passé (1965), l’auteur, au travers des souvenirs de son narrateur, ou des autres personnages, nous plonge la tête la première dans une eau boueuse et tumultueuse.

Carter lui adressa un sourire tolérant. Il lui aurait fallu lire tout Faulkner si elle avait voulu avoir ne serait-ce qu’une vague idée de la manière dont les choses se passaient dans les familles comme la sienne et celle de Grayson.

Ici, rien n’est blanc et rien n’est vraiment noir. Tout est gris et même les habitants les plus modérés ne sont pas exempts de fautes puisqu’ils ont laissés faire.

Des femmes et des enfants attaqués par des hommes armés à cheval ? Impossible. Pas en Amérique.

Même Carter n’est pas un militant zélé, lui qui s’est retrouvé mêlé à tout ça un peu par hasard et parce qu’il voulait devenir journaliste…

Pour les militants, les Blancs du Sud se divisaient en deux catégories : le plouc raciste et la bonne âme sentimentale. Le copain de Sarah n’appartenant à aucune des deux, ils ne savaient que penser de lui.

— Allons, nous sommes tous le produit de notre milieu.
— Mais toi, tu as eu une véritable prise de conscience. Moi, j’étais horrible. Une sale raciste, souffla-t-elle avec un regard suppliant.
— Tu parles d’une prise de conscience ! Je n’étais qu’un gamin amoureux.

Et puis, l’amour fait parfois des miracles, transformant un petit Blanc en militant, même si ce n’était pas le plus brillant et que lui aussi avait quelques idées préconçues.

Carter n’avait jamais vu une pauvreté aussi crue, même dans le quartier noir de Troy, « Nègreville », comme on disait, dont il avait toujours imputé l’aspect délabré à ses habitants, sans y avoir jamais vraiment réfléchi.

— Oui, monsieur, comme vous le constatez, ma mère vous est dévouée, à vous et à votre famille. Et vous avez toujours été généreux avec nous, là n’est pas la question. Mais pendant toutes ces années où elle a travaillé pour vous, cuisiné pour vous, nettoyé pour vous, où elle s’est occupée de vos enfants alors que nous étions seuls à la maison, pas une fois vous ne l’avez invitée à s’asseoir avec vous à la table qu’elle mettait chaque jour que Dieu a fait !

La plume peut se révéler mordante à certains moments, plus nostalgique à d’autres, notamment lorsque Carter se remémore sa jeunesse, humoristique lorsqu’il est avec ses amis de toujours ou terriblement caustique avec l’État du Mississippi et certains de ses habitants.

— Souviens-toi que tu écris pour le Mississippien moyen. Et le Mississippien moyen est en dessous de la moyenne.

— Nous avons rencontré une opposition partout où nous nous sommes installés.
— Comme le Troisième Reich, intervint Jimbo avec sa délicatesse habituelle. Enfin, je suppose qu’ils n’ont pas vraiment rencontré d’opposition en Autriche et en Finlande… Ah oui, et en France.

Pendant le déjeuner, Jimbo avait fait à Carter un topo sur l’étonnant parcours du shérif, lui expliquant comment le sympathisant du Klan qui appliquait les règles ségrégationnistes avec brutalité était devenu un juste défenseur de la loi. Encore une de ces sagas rédemptrices défiant toute prévision dont le Sud avait le secret. Il apparaissait par ailleurs que sa personnalité despotique dissimulait un sens aigu du bien et du mal et une foi profonde, dont il faisait désormais profiter le comité de gestion de l’Église méthodiste, où il siégeait au côté du Dr Renfro.

Mon seul bémol sera pour les quelques longueurs que possède ce roman de 800 pages (dans sa version grand format). 100 pages de moins auraient rendu la lecture plus fluide à certains moments.

Un grand roman sur le racisme crasse de certains, sur leurs préjugés, sur des gens qui ont dû se battre pour faire respecter leurs droits élémentaires, ceux que le Congrès venait de leur donner et que certains États je voulaient pas faire respecter.

— Le Congrès, l’interrompit Mitchell en secouant la tête. On n’institue pas la moralité par décret. De plus, tu es accusé d’avoir troublé l’ordre public et d’avoir violé une propriété privée. Tu es aussi coupable que ces… que cette vermine qui t’a frappé !
— L’ordre dont vous parlez doit être troublé ! C’est un ordre corrompu, une paix fausse et hypocrite basée sur les mensonges et les contre-vérités de la ségrégation, sur l’inégalité et l’injustice.

— Avec tout le respect que je vous dois, monsieur Ransom, la discrimination n’a rien d’une bêtise pour tous ceux d’entre nous qui la subissent…

Un grand roman sur des mentalités qui ne changeront jamais tout à fait, hélas… Un roman qui plonge dans le passé pour mieux éclairer le présent. Un roman dont le procès qui s’ouvre dans ses pages va catalyser tous les souvenirs de ces périodes agitées.

Un roman qui m’a remué les tripes.

— Alors, si je comprends bien, les pauvres Blancs qui souffrent, comme Hullender, ils ont une excuse, mais les gens de couleur doivent porter leur croix en silence ?
— Elijah a enfreint la loi, Carter. Et toi, Lige, tu as le droit de ne pas être d’accord avec certaines règles et d’essayer de les faire changer, mais cela reste la législation en vigueur dans ce pays.

Finissons cette chronique sur quelques citations plus coquines ou pleine d’humour :

— Freud a bien dit aussi : « Parfois, un cigare est simplement un cigare. »
— C’est vrai, mais le problème avec toi, c’est qu’un cigare est toujours un cigare.

Ses expériences sexuelles se limitaient au pelotage dans les drive-in avec ces adorables allumeuses du Sud, qui semblaient toutes diplômées d’une même école dont la devise aurait été « tout sauf la pénétration ».

— Oh oui. Et l’eau est toujours aussi froide.
— J’en ai la quéquette qui se recroqueville rien que d’y penser, lança Jimbo qui enfilait un large caleçon de bain jaune vif.
— Comment tu fais la différence ? répliqua Lonnie.
— Elle ressemble à une bite de raton laveur. En plus petit, s’esclaffa Carter.

— Est-ce que vous savez combien d’avocats seraient prêts à donner leur couille gauche pour ce genre de publicité ?
— Jusqu’à nouvel ordre, vous n’avez pas de couille gauche.
— Je sais. C’était une citation du procureur général, qui m’a fortement incitée à participer.

— Inconvenant, répéta Sydney d’un ton appréciateur. Voilà un mot qui semble appartenir à une autre époque et à un autre lieu, comme les guêtres, les tabatières ou la dignité.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2017-2018) et le challenge US (2017-2018) chez Noctembule.

Lucky Luke – Tome 16 – En remontant le Mississippi : Morris & Goscinny

En remontant le Mississippi - Lucky Luke

Titre : Lucky Luke – Tome 16 – En remontant le Mississippi

Scénariste : Goscinny
Dessinateur : Morris

Édition : Dupuis (1961)

Résumé :
La Nouvelle-Orléans. Lucky Luke, qui vient de mener un troupeau en Louisiane, en profite pour faire du tourisme.

Mais il va se retrouver au centre d’un conflit entre deux capitaines, Barrows, celui du Daisy Belle et Lowrner, celui du ASbestos D.Plower.

Lucky Luke aidera le capitaine Barrows à remporter la course entre les deux hommes, Lowrner n’usant pas de techniques légales.

luckyluke_t16Critique : 
Voilà un album qui nous emmène sur un lieu inédit pour notre cow-boy solitaire : le Mississippi !!

On échange les plaines sauvages de l’Ouest américain pour naviguer sur la flotte à bord de ces magnifiques bateau à aubes et fonctionnant avec une chaudière à bois.

Là, Goscinny fait péter la chaudière pour notre plus grand plaisir avec toujours un bon thermos d’humour et des tasses de situations cocasses.

J’ai lu que dans certains pays, cet album avait été censuré pour racisme, mais je ne vois pas où Goscinny, juif polonais, aurait été raciste !

Que du contraire, il nous présente juste les clichés sur les populations noires de l’Amérique à cette époque… Il n’allait quand même pas leur donner des droits alors qu’ils n’en avaient pas ou si peu (le droit de la fermer, je pense). Nous sommes en Louisiane et on le ressent bien.

Moi, j’ai un gros faible pour Ned, le meilleur de tous les pilotes du Mississippi (et le plus menteur), jamais avare d’une anecdote sur le Mississippi ainsi que son acolyte Sam, détenteur du titre du meilleur verseur de café du Mississippi et du Missouri réunis !

— N’oubliez pas, mon garçon, que je suis le meilleur pilote du Mississippi… Si je vous disais que je connais tous les alligators par leurs noms et leurs surnoms…

— Vous ai-je parlé de la fois où le Mississippi était tellement sec qu’on ne pouvait naviguer qu’au petit matin à cause de la rosée ?

— Le Mississippi,… 3700km d’eau sale. Trop épais pour bien naviguer dessus, trop liquide pour cultiver… le fleuve le plus capricieux du monde !… ou bien il est tellement mouillé qu’il inonde cinq états à la fois, ou bien il est tellement sec qu’il faut le boire à la fourchette !…

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Quant au capitaine Lowriver, c’est un méchant de grande envergure, prêt à tout pour ne pas que le capitaine Barrows gagne et pour cela, il va tricher, magouiller, engager les pires racailles des environs des port, comme ce bon vieux Joe de l’album « Joss Jamon ».

[Capitaine Barrows ] — Je n’ai pas besoin que mon pont soit mouillé, j’ai besoin que le Mississipi soit mouillé.

Non, rien à redire sur cet album qui nous entraine dans une aventure toute voiles dehors… Pardon, toutes chaudières à bois dehors !

Quand à la morale de l’histoire, laissons-là à Cards Devon : « J’en ai assez de cette vie de tricheur sur les bateaux du Mississippi…Je vais aller tricher sur les bateaux du Missouri ! »

Étoile 4

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2016-2017), le Challenge « Polar Historique » de Sharon, le Challenge « Victorien » chez Camille, le Challenge « XIXème siècle » chez Netherfield Park, « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur,  le RAT A Week Estival, Summer Edition chez Chroniques Littéraires et « Le Mois Américain 2016 » chez Titine.

CHALLENGE AMÉRICAIN 2016 - Elementary

Les aventures de Tom Sawyer : Mark Twain

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Titre : Les aventures de Tom Sawyer

Auteur : Mark Twain
Édition : Bibliothèque Rouge et Or (2008)
Date de publication originale : 1876

Résumé :
Que peut-on faire quand on a huit ans, que l’on habite chez une bonne vieille tante sur les bords du Mississippi, et que l’on est plutôt casse-cou ? Des bêtises ! De préférence en compagnie du camarade idéal que représente Huckleberry Finn, le petit vagabond qui fume la pipe !

Mais attention, les deux amis n’auraient pas dû surprendre les secrets du cruel Joe l’Indien…

aventures-de-tom-sawyer-mark-twainCritique :
Quand on me parle de Tom Sawyer, je revois d’abord le dessin animé qui fit mes beaux après-midis au Club Dorothée et j’ai envie de chanter à tue-tête les deux chansons du générique, ne sachant plus trop celle que j’ai le plus entendue…

♫ Tom Sawyer, c’est l’Amérique ♫  Le symbole de la liberté ♪ Il est né sur les bords du fleuve Mississippi ♪ Tom Sawyer c’est pour nous tous un ami ♪

Ou ♫ Haut comme trois pommes ♫ Tom Sawyer est un joyeux garçon ♪ Qui n’aime pas l’école ♪ Et préfère pêcher les poissons ♫

Lire Tom Sawyer, c’est l’assurance de passer un bon moment de lecture, souriant devant les frasques du jeune garçon qui n’en rate pas une pour ne rien faire, ou est prêt à raconter les pires mensonges pour que les autres aient envie de faire sa corvée à sa place.

Le travail consiste en une tâche que l’on est obligé d’accomplir, alors que le plaisir consiste en une occupation à laquelle on n’est pas obligé de se livrer.

Tom se dit qu’après tout l’existence n’était pas si mauvaise. Il avait découvert à son insu l’une des grandes lois qui font agir les hommes, à savoir qu’il suffit de leur faire croire qu’une chose est difficile à obtenir pour allumer leur convoitise.

Sa tante Polly en voit de toutes les couleurs et on se demande comment elle n’a pas encore baissé les bras avec un énergumène pareil à élever.

— Si je mets la main sur toi, je te jure que…
Elle en resta là, car, courbée en deux, elle administrait maintenant de furieux coups de balai sous le lit et avait besoin de tout son souffle. Malgré ses efforts, elle ne réussit qu’à déloger le chat.
— Je n’ai jamais vu un garnement pareil !

Car oui, Tom Sawyer est un vrai garnement facétieux qui n’hésite pas à lui donner du mauvais sang, de la peine et ne se rend pas toujours compte que ce qu’il pensait être une bonne blague est en fait un bien vilain tour qu’il joue aux gens qui l’aiment.

Si les aventures de Huck Finn étaient plus sombres, plus matures et plus axée sur la nature humaine et ses horreurs de l’esclavagisme et du racisme, ici, il n’en est rien ! C’est inoffensif, quasi.

Certes, on sera le témoin d’un déterrage de cadavre, d’un meurtre, d’un procès où un innocent risque d’être pendu, d’une vengeance et d’une mort affreuse, mais tout cela est relaté de manière à ne pas trop effrayer nos chères têtes blondes qui, à notre époque, en ont vu d’autres.

Mais sans doute que pour l’époque, ce devait être horrifiant les aventures que vivront Tom, Huck et Becky !

Le style de Mark Twain est entrainant et on se surprend à glousser devant les imbécilités du jeune Tom, tout en se disant que si on avait un pareil dans sa marmaille, on l’attacherait avec une grande chaîne !

De la littérature jeunesse qui ne fait pas de mal de lire à l’âge adulte car les philosophies de vie de Tom ne sont pas si irréalistes et encore moins fausses… Il a de la suite dans les idées, ce garnement à qui on voudrait tirer les oreilles mais qu’on y arrivera pas.

Si Tom avait été un philosophe aussi grand et aussi profond que l’auteur de ce livre, il aurait compris une fois pour toutes que travailler c’est faire tout ce qui nous est imposé, et s’amuser exactement l’inverse. Que vous fabriquiez des fleurs artificielles ou que vous soyez rivé à la chaîne, on dira que vous travaillez. Mais jouez aux quilles ou escaladez le mont Blanc, on dira que vous vous amusez. Il y a en Angleterre des messieurs fort riches qui conduisent chaque jour des diligences attelées à quatre chevaux parce que ce privilège leur coûte les yeux de la tête, mais si jamais on leur offrait de les rétribuer, ils considéreraient qu’on veut les faire travailler et ils démissionneraient.

Bref, Tom Sawyer, c’est pour les 7 à 77 ans, comme le disait un célèbre hebdomadaire pour les jeunes.

Je laisserai le mot de la fin à Huck Finn… Notre petit orphelin se rêve de devenir brigand et célèbre ! Quant à Tom, nul ne sait s’il finira président ou pendu…

— Ça au moins, ça ressemble à quelque chose, parole d’homme !…C’est mille fois plus chouette que d’être pirate. Je vais retourner chez la veuve, Tom, et je resterai chez elle. Si je deviens un brigand célèbre, je parie qu’elle sera fière de m’avoir tiré de la misère.

Tom était de nouveau le héros du jour. Les vieux ne juraient que par lui, les jeunes crevaient de jalousie. Son nom passa même à la postérité car il figura en bonne place dans les colonnes du journal local. D’aucuns prédirent qu’il serait un jour président des États-Unis, à moins qu’il ne fût pendu d’ici là.

Étoile 3,5

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2016-2017), Challenge « Polar Historique » de Sharon, Challenge « Victorien » chez Camille, le Challenge « XIXème siècle » chez Netherfield Park et « Le Mois Américain 2016 » chez Titine.

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Les aventures de Huckleberry Finn : Mark Twain

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Titre : Les aventures de Huck Finn

Auteur : Mark Twain
Édition : Hachette Bibliothèque Verte (1961)
Édition originale : 4 décembre 1884

Résumé :
On a rencontré Huckleberry Finn dans Les Aventures de Tom Sawyer où il figurait parmi les personnages principaux du roman.

Cette fois, c’est lui le héros. Huckleberry, Huck pour les amis, est un jeune vagabond livré à lui-même, son père, alcoolique et violent, ne faisant que de brèves apparitions dans sa vie.

Au début de l’histoire, on le retrouve adopté par une veuve riche et charitable, qui tâche de faire de lui un gentleman. Un véritable défi pour qui connaît Huckleberry. Pourtant, le sauvageon se civilise, apprend à lire… mais son père réapparaît, et Huck prend la fuite, en compagnie d’un esclave noir.

C’est le début d’une série d’aventures au fil des eaux tumultueuses du Mississippi, au cours desquelles on rencontrera une foule de personnages pittoresques, et bien sûr l’ami Tom Sawyer…

250px-huckleberry_finn_bookCritique : 
Dans le dessin animé, c’était mon préféré : Huck Finn le petit vagabond.

Mais on aurait tort de croire que le livre qui nous conte ses aventures sera aussi drôle que les aventures de Tom Sawyer…

Certes, il y a des moments où l’on sourit, mais voir ce jeune garçon être sous la coupe d’un oncle violent et alcoolique, obligé de se faire passer pour mort pour s’enfuir et qui va accomplir un périple de plus de 1.800 km sur le Mississippi avec un esclave noir en fuite n’a rien de drôle.

Oh, il est débrouillard, notre jeune Huck, il sait pécher et s’occuper d’un radeau, faire du feu, mais malgré tout ça, son voyage ne sera pas un long fleuve tranquille.

Déjà, ce qui choque, ce sont certaines pensées de Huck : il a volé un esclave et ça lui turlupine la conscience parce que cet homme appartient à quelqu’un ! Oui, il lui appartient comme un chien appartient à son maître ou une vache à son proprio.

Notre jeune garçon sera même horrifié lorsque l’esclave Noir, Jim (qui appartient à miss Watson) lui dit qu’une fois passé en zone libre, il travaillera pour racheter sa femme et ses deux enfants.

Là, Huck va avoir le palpitant qui fera des siennes parce que à cause de lui, des hommes seront privés de leurs esclaves !

Je me suis dit que le Bon Dieu savait bien que je volais le Nègre d’une pauvre vieille qui ne m’avait jamais fait de mal, et qu’Il ne permettrait pas que je continue à agir de cette façon. Je me sentis le plus perdu des pécheurs…

Par contre, notre Huck aura des scrupules à voir les deux escrocs qui l’ont accompagné se faire passer au goudron et aux plumes. La morale n’est pas dévolue aux mêmes choses chez lui que chez moi.

— C’est pas un banc de sable qui nous a arrêtés. C’est un cylindre qui a éclaté.
— Grand Dieu ! y a-t-il eu des blessés ?
— Non, seulement un nègre de tué.
— Allons, tant mieux ; quelquefois, il y a des gens qui sont touchés.

Pire, Huck devra faire taire les préjugés racistes qu’on lui a inculqués pour enfin se résoudre à aller demander pardon à son meilleur ami qu’il a gravement offensé en lui faisant croire qu’il avait rêvé sa disparition.

Il m’a bien fallu un quart d’heure pour me décider à aller m’humilier devant un Noir, mais j’ai fini par le faire, et je ne l’ai jamais regretté. Je ne lui ai plus jamais joué de mauvais tour, à Jim, et je ne lui aurais pas joué celui-là si j’avais pu prévoir que cela lui ferait tant de peine.

Autre temps, autres mœurs… Les pensées de Huck Finn ne sont jamais que le reflet des pensées des Sudistes et en se baladant avec lui sur le fleuve, on va en lire des vertes et des pas mûres sur la société humaine et plonger dans ce qu’elle a de plus sombre, nous faisant apercevoir une violente remise en cause des normes sociales et de la religion.

Et pour commencer j’allais me mettre au travail et j’allais voler Jim de nouveau, pour le sortir de l’esclavage ; et si je trouvais quelque chose d’encore pire, je ferais ça aussi ; puisque, comme j’étais dedans, et que j’y étais jusqu’au cou, autant que j’aille jusqu’au bout.

Et Huck va changer, on le sent bien, après l’incident où il a fait de la peine à Jim et est aller lui demander pardon. Oui, miracle, Huck voit que l’esclave Noir (dans le livre, il dit Nègre) est un homme blanc à l’intérieur, qu’il est comme lui !

Lui qui voulait dénoncer Jim, n’y arrivera pas et se surprendra même à mentir pour le couvrir.

Malgré tout, sa conscience viendra de temps en temps le tourmenter et la perspective de finir en Enfer pour le péché du vol d’un Noir (il est noté Nègre dans le roman) lui donnera des sueurs froides avant de se décider à affronter l’Enfer.

— Tant pis ! J’irai en enfer ! […] Et pour commencer j’allais me mettre au travail et j’allais voler Jim de nouveau, pour le sortir de l’esclavage ; et si je trouvais quelque chose d’encore pire, je ferais ça aussi ; puisque, comme j’étais dedans, et que j’y étais jusqu’au cou, autant que j’aille jusqu’au bout.

Oui, à cette époque, les Blancs sont paralysés par les peurs religieuses et les Noirs sont paralysés par des peurs superstitieuses…

Les moments les plus drôles seront avec les deux escrocs et aussi quand Huck retrouvera Tom.

Mais à un moment donné, j’en ai eu marre des pitreries de Tom pour transformer l’évasion facile de Jim en truc rocambolesque juste par soucis d’aventure et pour pimenter le jeu (comme creuser un tunnel plutôt que déclouer une planche, et le creuser au couteau plutôt qu’à la pelle et à la pioche…).

Là il a poussé le bouchon un peu loin, le Tom Sawyer !

Un roman assez sombre qui nous éclaire très bien sur les pensées qu’avaient les Sudistes à propos des Noirs et que certains ont toujours, hélas.

Un roman abolitionniste, anti-raciste, un roman où un enfant prend une décision importante dans sa vie, avec tous les risques que cela comporte car c’est, à cette époque là, un véritable vol punissable que Huck réalise.

Le racisme des Blancs vis-à-vis des Noirs est sans doute enraciné à vie chez certains…

Étoile 3,5

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2016-2017), Challenge « Polar Historique » de Sharon, Challenge « La littérature fait son cinéma – 4ème année » chez Lukea Livre, le Challenge « Victorien » chez Camille, le Challenge « XIXème siècle » chez Netherfield Park et « Le Mois Américain 2016 » chez Titine.

Nos disparus : Tim Gautreaux

Titre : Nos disparus                                                                            big_4-5

Auteur : Tim Gautreaux
Édition : Seuil (2014)

Résumé :
1918. Sam Simoneaux, dont la famille a été massacrée quand il avait six mois, débarque en France le jour de l’Armistice. On l’envoie nettoyer les champs de bataille de l’Argonne.

1921. Rentré traumatisé à La Nouvelle-Orléans où il est devenu responsable d’étage aux grands magasins Krine, Sam ne peut empêcher l’enlèvement, quasiment sous ses yeux, de Lily Weller, trois ans et demi.

Licencié, sommé par les parents Weller de retrouver leur enfant, il embarque comme troisième lieutenant à bord de l’Ambassador, bateau à aubes qui organise des excursions sur le Mississippi. Le roman longe le fleuve sur fond de musique de jazz – orchestre noir, orchestre blanc et alcool à volonté.

Au gré des escales et des bagarres, Sam, toujours en quête de Lily, met au jour un fructueux commerce d’enfants animé par quelques spécimens peu reluisants de la pègre des bayous.

Les vrais sujets de cette fresque naturaliste striée de noir restent les liens du sang, l’inanité de la vengeance et la transmission des valeurs.

Critique : 
Voilà ce qui s’appelle avoir une chance de cocu ! Sam Simoneaux ainsi que les autres combattants Américains, arrivent en France pour participer à la Première Guerre Mondiale le… 11 novembre 1918.

À peine descendu de leur rafiot, c’est des scènes de liesse partout : la guerre est finie. On pourrait penser qu’ils vont se tourner les pouces, mais non, faut déminer les champs remplis de grenades, bombes, obus… Sans se faire exploser sois-même !

Dès le début, en quelques pages (40), l’auteur, de sa plume sans concession, nous démontre toute l’absurdité, toute la bestialité, toute la cruauté et l’inhumanité d’une guerre. Nos soldats, tout dépités lorsqu’ils étaient arrivés de ne pas pouvoir participer à cette Grande Boucherie, comprennent ce à quoi ils ont échappés. Voir les corps déchiquetés et la terre éventrée vont les secouer et les traumatiser.

Ensuite ? Retour à la casa América pour nos hommes et Sam Simoneaux se retrouve à la Nouvelle-Orléans comme responsable d’étage aux grands magasins Krine.

N’allez pas croire qu’on se la coule douce, dans les romans de Tim Gautreaux. Nous sommes dans le Sud de l’Amérique, et c’est toujours un Sud poisseux et inhospitalier que nous allons évoluer. Un Sud aux mentalités raciales que vous connaissez bien. La tolérance, c’est toujours un gros mot.

Ici, on boit de l’alcool de contrebande, sorte de tord-boyaux qui donnera un peu de courage aux gens ou qui les fera oublier dans quelle misère noire ils vivent. Certes, tous ne vivent pas dans la misère, mais les contrastes sont assez prononcés entre les deux populations : les très riches et les pauvres.

Qualifier ce roman de policier ne serait pas faux, nous avons notre Sam qui va se muer en enquêteur de fortune afin de retrouver la petite fille kidnappée, presque sous ses yeux, au magasin.

Mais ceci n’est qu’une partie visible de l’Histoire avec un grand I. C’est aussi de l’Aventure que l’on vous propose, une Quête, parce que retrouver la gamine est une sorte d’exorcisme, une expiation d’une faute ancienne. Ce roman mélange habillement tout ces genres pour nous donner un plat de résistance dont on se pourlèche les babines.

Sorte de voyage initiatique sur un bateau à aubes remontant le Mississippi sur des airs de jazz et de bagarres, l’auteur nous ballade à travers le Sud sans que l’on voit le temps passer, nous présentant une (faible) partie de ses plus mauvais gens. Et les pires ne sont pas toujours chez les pauvres ! Mais certains valent la peine qu’on ne les croise jamais de notre vie.

— Mais ces gens sont complètement malades !
Les yeux de Soner lui parurent clairs et brillants.
— Absolument pas. Ils sont exactement comme vous et moi. Ils sont seulement descendus quelques barreaux plus bas sur l’échelle morale que la majorité.

— À cette époque, quand on rencontrait un Cloat, on finissait la gorge tailladée par un rasoir ou une balle de .45 dans le crâne. Enfin, si on était un homme. Les femmes, elles, devaient subir d’autres types de pénétration. Les Cloat ne sont pas d’ordinaires mauvaises graines d’assassins.

— Un des Skadlock dont je t’ai parlé.
— Moitié homme, moitié belette.
— Pour la partie belette, tu as sans doute raison.

J’ai joué de la musique pour des culs-bénis, des soulards ou des péquenauds, j’ai dansé au son de la musique Noire, j’ai essuyé des crachats, lavé le pont souillé de vomi, l’ai fait briquer, j’ai enquêté, j’ai terminé mes journées épuisée et vous savez quoi ? J’en redemande.

Il leva la main, puis la laissa retomber.
— Je n’y comprends rien. Il y a quelques jours encore, c’était une épave puante. Aujourd’hui, il me donne envie de partir en croisière au clair de lune.

Les bateaux à vapeur, ils sont toujours en bois, et pas du meilleur ni du plus épais. En fait, ces rafiots sont à peine plus solide que des cages à poules. Quand il y en a un qui se cogne contre le pilier d’un pont, sûr qu’en aval les gens ont plus besoin d’aller s’acheter des cure-dents pendant un bon bout de temps.

La plume de l’auteur fait toujours mouche, ses personnages sont toujours aussi fouillés, attachants ou donnant des envies de meurtre (une certaine bonne femme, surtout), sans nous gaver, il nous brosse le portrait d’une Amérique dans les années 20 avec détails, mais pas de trop. À nous d’aller voir ce qu’est un train des orphelins.

La trame n’est pas cousue de fil blanc parce que j’ai eu des surprises. Franchement, je pensais qu’on allait plier l’affaire en deux coups de cuillère à pot et bien non !

Un portrait sombre du Sud, des personnages taillés à la serpe, hantés par des deuils non accomplis, des idées de vengeance, des douleurs muettes et des envies de revenir en arrière pour tout changer.

Son oncle lui avait dit et répété que la vengeance ne menait nulle part et qu’un salaud se punissait tout seul en en étant un.

Il y a une humanité énorme dans le personnage de Sam et sa force de caractère lors de certains passages ont forcé mon admiration. Oui, il y a encore des traces d’humanité. Le roman en est rempli.

– Petit, un pistolet dans la poche d’un homme change sa façon de penser. Quand il n’en a pas, il hésite à prendre certains risques. Quand il en a un, il va là où il ne devrait pas, ou fait ce qu’il ne devrait pas faire. Il pense qu’une arme est un passe-partout, mais il se trompe.
– Mais c’est aussi une protection, non ? Un dispositif de sécurité ?
– Quand on ne sait pas nager, il vaut mieux ne pas s’approcher de l’eau.

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2015-2016), le Challenge « Polar Historique » de Sharon et Le « Challenge US » chez Noctembule.

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