Le Village : Smith Dan

Titre : Le Village                                                                      big_5

Auteur : Smith Dan
Édition : Le Cherche midi (2014)

Résumé :
En 1930, dans le village ukrainien de Vyriv. Luka, vétéran de la guerre de Crimée et ses deux fils recueillent un homme inconscient qu’ils trouvent dans la steppe enneigée.

Dans son traîneau gisent deux corps d’enfants atrocement mutilés. La panique s’empare des villageois…

Lorsque Luka revient au village, les habitants s’affolent. Avec l’arrivée au pouvoir de Staline, la paranoïa règne.

Dans cette petite communauté jusqu’ici préservée, tout le monde craint l’arrivée de l’Armée rouge et des activistes. La venue de cet étranger n’annonce-t-elle pas un péril plus grave encore ?

Luka n’aurait-il pas fait entrer un monstre dans le village, un assassin d’enfants, l’incarnation du mal ?

Critique : 
Ce livre, à peine était-il paru que je l’ai voulu… Sans trop tarder, je l’ai lu et me voici sur le cul ! Mon plaisir de lecture est repu.

S’il y a une chose que j’apprécie, dans un roman, c’est que l’auteur me surprenne, qu’il emprunte des sentiers auxquels je ne pensais pas, auxquels je ne m’attendaient pas.

Pari réussi tant j’ai été surprise de la tournure que le récit prendra, partant dans une direction inattendue, m’entraînant dans l’immensité enneigée de la steppe et me tordant le cœur dans tous les sens.

L’avantage de n’avoir lu qu’un résumé succint m’a permis d’en savoir le moins possible sur le roman et j’ai gardé intacte ma virginité (littéraire, bien entendu).

Déjà, l’environnement me plaisait : Ukraine, 1930, un petit village perdu au fin fond du fin fond du trou du cul du monde. Ici, on vit chichement avec les quelques maigres possessions que l’on possède. J’avoue avoir un faible pour les récits se passant en Russie où dans ses alentours.

Le côté politique très présent est un autre argument qui m’a plu… Nos villageois vivent dans la crainte que l’on vienne tout leur confisquer.

Avec ce postulat de départ, je m’attendais à un huis clos tournant autour du fait que Luka, personnage principal et auteur du récit, avait fait entrer dans le village un homme grièvement blessé qui cachait sur son traineau  les cadavres de deux enfants dont un était atrocement mutilé.

Huis clos il y aura, mais l’auteur, dans un récit flamboyant, nous entraînera ensuite bien plu loin, dans une aventure où les épais manteaux sont de mises, les gants et la chapka aussi.

Accrochez-vous, vous allez vivre quelques heures angoissante de lecture qui vont vous transporter dans une époque fort sombre de par son contexte politique.

Le suspense présent dans ce livre est à couper au couteau tellement il est épais, dense, prenant.

Ici, la nature est tout sauf clémente et elle a façonné les gens à son image. Ici, il n’y a pas de faible femme, elle ont toutes endurées plus qu’il n’en faut dans leur courte vie de misère : guerre, révolution, famine, perte des proches…

Le personnage de Luka est d’un réalisme à couper le souffle, oscillant entre une humanité rare, une perception de la vie très forte, mais n’hésitant pas aussi à basculer du côté obscur de la Force.

Luka, c’est un vétéran de la guerre, tuer, ce fut son métier, il s’il doit le refaire afin de préserver sa famille, il le refera sans aucun état d’âme.

Tous les autres qui gravitent autour de lui sont aussi empreints d’une réalité rarement atteinte dans un roman. Ils sont travaillés, profonds, sans jamais être tout bon ou tout méchant.

Même les hommes bien peuvent faire le mal et a contrario, même les hommes méchants peuvent faire le bien.

Ce que tu as commis un jour parce que tu étais soldat et que tu obéissais aux ordres, c’est ce que tu me reproches aujourd’hui de commettre, moi qui suis un soldat et qui obéit aux ordres… C’est sadique mais cela décrit bien ce qui se passe depuis toujours : on reproche aux autres de faire ce que, un jour, nous leur avons fait.

Le contexte social du livre en fait un roman noir et comme je vous le disais plus haut, l’aspect politique est fort présent avec le communisme et toute la puissance de son illogisme puisque l’on prend à des pauvres gens leurs maigres biens, leurs maigres provisions pour l’hiver, pour les donner – sois-disant – à la collectivité et à ceux qui n’ont rien… Imbécilité et mauvaise foi, quand vous nous tenez.

Le roman nous parlera aussi de la chasse aux koulaks, ces paysans supposés êtres riches parce qu’ils possédaient un lopin de terre, une vache et deux poules.

Si on feuillette un peu la pages de l’Histoire, on ne peut qu’être glacé d’effroi devant la « collectivisation » des terres mise en place par Staline, de 1929 à 1933. Là, nous sommes en plein dedans et on imagine les horreurs durant la lecture.

À un moment donné, j’ai tiqué parce que l’auteur prenait un raccourci qui ne collait pas avec son talent. Le diable se cache toujours dans les détails et Sherlock Holmes n’aurait pas mieux déduit que moi puisque j’avais compris. Là, l’auteur ne m’a pas surpris mais a confirmé son talent pour les fausses pistes, le coquin !

Oui, c’est un véritable coup de cœur, ce livre.

Des personnages charismatiques oscillant souvent entre leurs côtés humaniste et leur part sombre qui peut faire d’eux des assassins qui n’ont pas de remords; un récit à la fois humain et barbare, la frontière étant ténue entre les deux, elle aussi; de la fraternité côtoyant de l’égoïsme pur et dur dicté par les aléas de la vie ou de la nature; des paysages enneigés à couper le souffle; un froid glacial, mordant, piquant; de la chaleur humaine, parfois distillé par des bourreaux.

Ici, rien n’est ni tout blanc ni tout noir, mais entre gris clair et gris foncé.

C’est tout ça, ce roman… avec des larmes et du sang.

Un grand moment de lecture et un déchirement de devoir quitter ces hommes et ces femmes, souvent rudes, mais possédant un cœur.

Challenge « Thrillers et polars » de Canel (2014-2015), le Challenge « Polar Historique » de Sharon et le « Challenge US » chez Noctembule.

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La bouffe est chouette à Fatchakulla : Ned Crabb

Titre : La bouffe est chouette à Fatchakulla                 big_3

Auteur : Ned Crabb
Édition : Gallimard (2008) / Série Noire (2004)
Première parution : 1978 [Oldies]

Résumé :
Pas de quartier à Fatchakulla City ! Ça dépiaute sec, on étripe à tout va au détour des chemins sous la lune. Des marécages montent d’étranges ronronnements généralement suivis de découvertes macabres.

Du plus fieffé salaud du canton à d’autres proies plus délicates (quoique !), les victimes s’accumulent au fur et à mesure qu’un être mystérieux les lacère, les mange puis les éparpille aux quatre vents. Une tête par-ci, un bout de bras par-là…

Fatchakulla, jusque-là connu pour ses dégénérés consanguins et ses alligators, s’est trouvé une autre spécialité.

Les habitants crèvent de trouille. On parle de fantômes et d’esprits et tout le monde semble pouvoir y passer. Même la grosse Flozetta s’est fait bouffer !…

Critique : 
Fatchakulla (à tes souhaits) Springs est une paisible bourgade de la Floride. Nous pourrions même la renommer « Ploucville » tellement ses habitants sont des imbéciles congénitaux, croyant encore que si vous sortez à la tombée de la nuit,  Willie Le Siffleur viendra pour vous prendre et vous manger tout cru !

C’est dans cet état d’esprit apeuré qu’était Module Lunaire, jeune gamin de 8 ans, lorsqu’il brava les interdits pour aller chercher des asticots de nuit, qui, comme le nom l’indique, ne se trouvent que la nuit ! S’il vous plaît ? Oui, j’ai oublié de vous préciser que le gamin se nomme « Module Lunaire ». Pas de sa faute si, le jour de sa naissance, Apollo XI atterrissait sur la lune !

Déjà qu’il avait un peu la trouille, je ne vous raconte pas son état après être tombé sur la tête d’Oren Purvis qui se trouvait sur le chemin menant au bayou.

La tête ?? Mais il est où le reste du corps ? Ben, personne ne le sait… Willie Le Siffleur aura sans doute dû tout manger, sauf la tête. Bon, on ne va pas lui en vouloir vu que Purvis était le plus salopard de toute la contrée.

« Le vieil Oren détestait les enfants et flanquait des coup de pied aux petits chiens. […] Pas de doute, Oren Purvis était un salaud. A en croire les gens du pays, il ne valait pas la corde pour le pendre ».

Pour un roman déjanté, c’est un roman déjanté ! Déjà que nous sommes face à des crétins finis, superstitieux comme pas deux, trouillards à mort, pétris de vieilles légendes qui font peur aux enfants comme aux parents… et, éleveurs de chats tous aussi dégénérés qu’eux.

Ajoutons à cela des forces de l’ordre qui ressemblent à tout sauf à des flics, des morts dont on retrouve des morceaux mais pas l’entièreté du corps et pour résoudre toute cette sordide affaire, le trio constitué du shérif Arlie Beemis, du docteur Doc Bobo (ça s’invente pas, en plus, il est déprimé et trouillard) et de Linwood Spivey qui pourrait se prétendre digne émule de Sherlock Holmes s’il ne picolait pas autant…

Arlie et Linwood s’aperçurent que Doc Bobo s’était entouré de ses propres bras et gémissait.
— Qu’est ce qui vous arrive, doc ? demanda Arlie.
— Je me demande où ils rangent les têtes et les jambes, dit Doc Bobo, à mi-voix, se balançant d’avant en arrière, les yeux fixés droit devant lui. Doit y avoir un millier de cachettes dans cette baraque.
Linwood se tourna vers le toubib et fonça les sourcils.
— Allons, Doc, dit-il, ressaisis-toi.

Et un assassin insaisissable, qui ne laisse pas de traces de ses méfaits, hormis des morceaux de ses victimes, comme s’il avait bouffé tout le reste.

— Arlie, on dirait… On dirait qu’on lui a arraché la jambe.

— Regarde-moi ça, dit Doc Bobo. Bon sang, regardez-moi ça. Ça n’a même pas été tranché. Regardez-moi cette chair : elle est déchirée.

L’épisode de la fesse de la pauvre Flozetta est un pur moment jubilatoire ! Oui, une fesse, c’est tout ce qu’il restait d’elle, la pôvre. Et quand on sait que Flozetta était le cul le plus gros et le plus disponible pour tous les mâles du canton…

— Qu’est-ce que vous croyez que c’est shér’f ? grogna Leonard Pouncey.
Arlie rejeta son chapeau en arrière et se gratta la tête.
— À mon avis, c’est la fesse droite d’un très gros derrière.

— J’suis d’accord, bafouilla Buford. Et dans les environs, y a que Flozetta Cooms pour avoir un cul pareil.

Je pense qu’avec tout ces éléments, vous aurez une vision assez juste de l’atmosphère de malade qui règne dans les 181 pages.

Ne cherchez pas de la logique, il n’y en a pas. On est dans le loufoque, on sourit durant la lecture, les bons mots sont légions, Buford, l’adjoint du shérif est un type qui finira chef d’escadrille le jour où les cons sauront voler et on ne peut pas dire que la procédure criminelle est respectée, mais on s’en moque, on ne l’ouvre pas pour ça.

Oubliez aussi les belles phrases… Nous sommes chez les bouseux qui élisent Miss Pêche à la Grenouille ! Ici, on bouffe ses lettres, on n’a pas beaucoup d’esprit mais on a de l’humour, de préférence, noir !

— Différent ? Parce que ce coup-ci, ils ont laissé un bras et un pied au lieu d’une fesse ou d’une tête.
— Mais non. Ce que je veux dire, c’est la question des indices.

De la rigolade, du suspense, des fausses pistes et de la loufoquerie au menu de ce polar qui, bien que ne cassant pas la tête à Willie le Siffleur, a eu le mérite de me faire passer quelques heures fort plaisantes.

Lu dans le cadre du Challenge « Thrillers et polars » de Liliba (2014-2015).

Mauvaise Étoile : R.J. Ellory

Titre : Mauvaise Étoile [NUM]                                            big_5

Auteur : R.J. Ellory
Édition : Sonatine (2013)

Résumé :
Texas, 1960. Elliott et Clarence sont deux demi-frères nés sous une mauvaise étoile. Après l’assassinat de leur mère, ils ont passé le plus clair de leur adolescence dans des maisons de correction et autres établissements pénitentiaires pour mineurs.

Le jour où Earl Sheridan, un psychopathe de la pire espèce, les prend en otages pour échapper à la prison et à la condamnation à mort, ils se retrouvent embarqués dans un périple douloureux et meurtrier.

Alors que Sheridan, accompagné des deux adolescents, sème la terreur dans les petites villes américaines bien tranquilles qui jalonnent leur route, une sanglante et terrible partie se met en place entre les trois protagonistes.

Loin de se douter de la complexité de celle-ci, la police, lancée à leurs trousses, et en particulier l’inspecteur Cassidy ne sont pas au bout de leurs surprises.

Critique : 
Le titre « Mauvaise étoile » colle bien à ce roman car pas moyen de le trouver dans mes bouquineries préférées ! Durant plus d’un an, je l’ai cherché, pensant que ma bonne étoile m’avait lâchée sur ce coup là. Pour finir, c’est ma liseuse qui m’a sorti du pétrin et j’ai enfin pu lire ce roman qui me faisait de l’œil depuis sa sortie en 2013.

Doublement heureuse je suis. Pour plusieurs raisons, la première étant que le roman m’a emporté dans un voyage à la fois dantesque et féérique. Je m’explique…

Dantesque de par la nature de la « bloody road » que mènera un des protagonistes, semant tellement de cadavres sur sa route qu’à côté de lui, Jack The Ripper fait petit joueur. Un peu comme dans « Au delà du mal » de Shane Stevens, mais différent. Mieux !

Féérique de par l’autre voyage, celui d’un jeune garçon de 17 ans et d’une gamine de 15 ans, eux aussi nés sous une mauvaise étoile, ayant tout perdu, mais animé d’une volonté farouche d’y arriver et de s’en sortir.

L’alternance des deux récits ajoute du plaisir à la lecture, mêlant adroitement les moments « calmes » avec les plus violents, où les coïncidences sont si nombreuses qu’on se dit que dans la vraie vie, il faudrait l’ingérence du Divin… ou du Malin (il est dit que « Le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito », le diable pourrait le faire aussi).

À un moment donné du récit, j’ai eu un peu peur, pensant que l’auteur venait de se tirer une balle dans le pied en faisant « dévier » le scénario après l’attaque de la banque.

Pensant que tout était plié, j’ai fait la moue, mais c’était sans compter le talent de conteur d’Ellory (faudra que je songe à lui faire une grosse bise, tiens) qui ricoche comme une balle de fusil et continue sa course dans une tout autre direction totalement imprévue, semant la mort et la désolation, mais faisant battre mon cœur à tout rompre.

Il m’a surprise et j’aime ça. Pour le final aussi, j’ai eu ma dose de surprise, ayant pensé à 10.000 scénarios possibles mais pas à celui-là. Oui, faudra vraiment que je l’embrasse, lui !

De plus, l’auteur est un sadique, annonçant dans son récit les faits qui vont se dérouler dans le chapitre, genre « ils n’auraient jamais dû croiser sa route », qui ne laisse aucun doute sur l’issue mortelle pour certains personnages. C’est vache, mais j’adore.

Puisqu’on parle d’eux, la palette des personnages est bien esquissée, le Méchant étant réussi et diaboliquement sadique… D’ailleurs, je verrai bien le personnage de T-Bag de « Prison Break » dans le rôle de Earl Sheridan (l’acteur Robert Knepper).

Quand aux autres, leur évolution varie, mais pas toujours dans le bon sens. L’un d’eux étant même d’une mauvaise foi crasse.

Autre avantage du livre, c’est que le récit se passe en 1964… et moi, j’adore les romans qui se déroulent dans un monde sans smartphone, sans GSM, sans le Net et avec des méthodes d’investigations qui feraient tomber Horatio Caine dans les pommes.

Ah, si une femme n’avait pas écarté les cuisses devant n’importe qui… si les pères étaient restés… si un homme n’avait pas planté un couteau dans sa femme… si on avait fait un peu plus de cas des orphelins… si les flics ne s’étaient pas arrêtés pour passer la nuit dans un établissement pénitentiaire pour mineurs… et bien, avec tout ces « si », nous n’aurions pas eu droit à ce superbe récit.

Un roman au suspense implacable qui m’a donné des palpitations cardiaques, un roman à la noirceur absolue digne d’un trou noir, l’auteur nous livrant un magnifique récit sur le Mal dans toute son horreur.

Il est dit que les étoiles les plus brillantes attirent les ombres les plus sombres… Mais les étoiles les plus sombres dévorent le peu d’humanité qui reste dans les étoiles aux lumières chancelantes.

Challenge « Thrillers et polars » de Liliba (2014-2015), Challenge « Polar Historique » de Samlor (repris par Sharon) et « Ma Pedigree PAL – La PAL d’excellence » chez The Cannibal Lecteur.

Dans le grand cercle du monde : Joseph Boyden [NUM]

Titre : Dans le grand cercle du monde                              big_4

Auteur : Joseph Boyden
Édition : Albin Michel (2014)

Résumé :
Un jeune jésuite français venu en Nouvelle-France pour évangéliser les Indiens est abandonné par ses guides et capturé par les Hurons en même temps qu’une jeune Iroquoise.

Petit Plus : Après « Le Chemin des âmes » et « Les Saisons de la solitude » qui l’ont imposé parmi les grands écrivains canadiens contemporains, Joseph Boyden poursuit une œuvre ambitieuse.

Situé dans les espaces sauvages du Canada du XVIIe siècle, ce roman épique, empreint tout à la fois de beauté et de violence, est d’ores et déjà considéré comme un chef-d’œuvre.

Trois voix tissent l’écheveau d’une fresque où se confrontent les traditions et les cultures : celle d’un jeune jésuite français, d’un chef de guerre huron, et d’une captive iroquoise.

Trois personnages réunis par les circonstances, divisés par leur appartenance.

Car chacun mène sa propre guerre : l’un pour convertir les Indiens au christianisme, les autres, bien qu’ennemis, pour s’allier ou chasser ces « Corbeaux » venus prêcher sur leur terre.

Trois destins scellés à jamais dans un monde sur le point de basculer.

Mêlant lyrisme et poésie, convoquant la singularité de chaque voix – habitée par la foi absolue ou la puissance prophétique du rêve – Boyden restitue, dans ce roman d’une puissance visuelle qui rappelle Le Nouveau Monde de Terrence Malick, la folie et l’absurdité de tout conflit, donnant à son livre une dimension d’une incroyable modernité, où « le passé et le futur sont le présent ».

Critique : 
Maître Corbeau, sur sa chaire perchée, tenait dans son bec ce langage : « Convertissez-vous et vous entrerez au Royaume des Cieux ».

Les Sauvages, par ce bagou peu alléchés, lui tinrent à peu près ce langage : « Casse-toi, pauv’ con ! ».

Cette entrée en matière humoristique – bien que résumant les grandes lignes ce superbe roman – omet la manière bien plus subtile dont se déroulera cette évangélisation du peuple des Hurons.

L’auteur fait dans le sérieux, moi pas. Mais la lecture (faite entièrement sur liseuse) fut enrichissante et enivrante…

Le récit m’a emporté en Nouvelle-France, au 17ème siècle, dans une tribu Wendat (Hurons) où le père Christophe vient de débarquer, ne doutant pas qu’il arrivera à évangéliser ceux qu’il nomme « les Sauvages ». Lui sera surnommé « Corbeau » par les gens de la tribu.

« Avant l’arrivée des Corbeaux, vos prêtres, nous avions la magie. Avant la construction de vos grands villages que vous avez si grossièrement sculptés sur les rivages de la mer intérieure de notre monde en leur donnant des noms arrachés à nos langues – Chicago, Toronto, Milwaukee, Ottawa -, nous avions aussi nos grands villages sur ces rivages-là. Et nous comprenions notre magie. Nous savions ce que l’orenda impliquait ».

Nous sommes face à un roman à 3 voix : 3 voix aussi dissemblables qu’elles sont indissociables…

Premier narrateur, le père Christophe, notre jésuite. En second, une jeune iroquoise prénommée « Chutes-de-Neige » dont la famille vient d’être massacrée par le troisième narrateur « Oiseau », un chef Huron qui va l’adopter comme sa fille. Oui, il massacre la famille mais il adopte…

Ce changement de narrateur à chaque chapitre donne un autre souffle au roman, nous faisant entrer dans la peau et les pensées de trois personnes différentes, avec une culture différente (de par le sexe du personnage, sa place dans la société ou son origine ethnique) et un mode de vie diamétralement opposé (prêtre et guerrier chasseur).

Si j’ai eu envie de baffer bien souvent le jésuite, il est tout de même remonté dans mon estime à la fin, en faisant preuve d’un courage que je n’aurais jamais eu.

Oiseau, grand guerrier, à eu le cœur brisé par le massacre de sa famille. Alors, en juste vengeur qu’il est, il massacre lui aussi des gens de la tribu responsable de la mort des siens et adopte la fille des gens dont il vient de défoncer la tête…

Chutes-de-Neige est habitée par la vengeance envers Oiseau, mais on sent le personnage mûrir, jusqu’à devenir une femme. Son évolution est présente au fil des pages, la gamine changeant au fil des saisons qui passe dans le récit.

Tout le récit est baigné par de l’incompréhension et de la méfiance de part et d’autre des protagonistes (prêtre, Wendats et Chute-de-Neige). Comme des chiens qui se reniflent, les Wendats observent avec des sourires ce Corbeau qui fait d’étranges signes et notre jésuite implore Dieu de leur pardonner parce qu’ils sont des sauvages.

Pourtant, je ne les ai pas trouvé si « sauvages » que ça, moi, ces Hurons ! Ils vivaient juste de manière différente, c’est tout. Cela en fait-il des barbares pour autant ? Non.

« La laine n’est pas le plus mauvais des textiles dans ce pays. Elle fascine les Sauvages qui m’interrogent tout le temps pour savoir de quel animal elle provient. J’essaie alors d’expliquer ce que sont les moutons, la domestication et l’élevage, et je réussis uniquement à dire que là d’où je viens, nous parquons pour notre consommation de grands troupeaux d’animaux qu’ils ne peuvent même pas imaginer. Dieu le veut ainsi. L’idée qu’on puisse avoir des troupeaux de gentils chevreuils ou d’orignaux qui vont gaiement au massacre quand les hommes désirent manger de la viande déclenche leur hilarité. Certains doutent franchement qu’il soit bon de mener une vie aussi facile. La question me passionne ».

Ce roman magistral est une immersion dans la culture des différentes peuplades qui composaient la « Nouvelle France » pendant la colonisation et l’évangélisation. Impuissant, on assistera à un changement radical chez ces gens avec la découverte des armes à feu par la tribu « ennemie ».

Oui, l’homme Blanc a tendance à faire pourrir les fruits intacts qu’il touche… Il lui impose sa pensée, veut imposer son mode de vie, son Dieu. Oui, nous avons corrompu des tas de gens qui ne nous demandaient rien. Juste parce que nous estimions que c’était « pour leur bien ». L’enfer est pavé de bonnes intentions, c’est bien connu.

Attention, les Hurons n’étaient pas des tendres non plus et se livraient entre eux à des guerres sans merci, mais ils le faisaient avec leurs propres armes, des arcs, des lances et pas avec des mousquets !

Nous ap­par­te­nons à cette terre. Nous par­lons des langues si­mi­laires, nous culti­vons les mêmes plantes et nous chas­sons le même gi­bier. Pour­tant, nous sommes en­ne­mis et nous cher­chons mu­tuel­le­ment à nous dé­truire. Je ne com­prends pas.

Un tout grand roman que j’ai dévoré en peu de temps, malgré les petits temps morts qui parsèment le récit. Les personnages étant tous bien décrits, ils étaient des plus agréable à suivre afin de les voir évoluer dans le bon ou le mauvais sens.

Quant à l’écriture, c’était un petit bijou, tant au niveau des descriptions que des personnages.

Le charbon dans mes entrailles consume les franges de mon profond chagrin. Ses flammes lèchent ma souffrance que je sens devenir aiguisée comme le bord d’une coquille de clam. Je la sens se changer en quelque chose qui a les couleurs du sang et du charbon de bois, et ces couleurs soulagent un tout petit peu ma douleur.

Seul bémol, quelques scènes de tortures qui auraient pu être suggérées et pas décrites. Trop de violences tue la violence et j’aimais mieux la violence sous-jacente du début que celle, brute de décoffrage, qui sévit à la fin.

Quand au titre, j’aurais préféré qu’ils laissent l’original « Orenda » qui non content d’éveiller notre curiosité, trouvait réponse dans le récit.

Pour le reste, un grand roman.

Challenge « Le mois Américain » chez Titine, Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur, Lire « À Tous Prix » chez Asphodèle (Prix Littérature Monde 2014) et « Ma Pedigree PAL – La PAL d’excellence » chez The Cannibal Lecteur.