Miroir de nos peines : Pierre Lemaitre [LC Bianca]

Titre : Miroir de nos peines

Auteur : Pierre Lemaitre
Édition : Albin Michel (02/01/2020) / LP (2021)

Résumé :
Avril 1940. Louise, trente ans, court, nue, sur le boulevard du Montparnasse. Pour comprendre la scène tragique qu’elle vient de vivre, elle devra plonger dans la folie d’une période sans équivalent dans l’histoire où la France toute entière, saisie par la panique, sombre dans le chaos, faisant émerger les héros et les salauds, les menteurs et les lâches… Et quelques hommes de bonne volonté.

Il fallait toute la verve et la générosité d’un chroniqueur hors pair des passions françaises pour saisir la grandeur et la décadence d’un peuple broyé par les circonstances.

Secret de famille, grands personnages, puissance du récit, rebondissements, burlesque et tragique…

Critique :
Dans ces deux précédents romans consacré à l’entre-deux-guerres, Pierre Lemaître m’avait emporté, bouleversé et apporté des émotions fortes telles que la colère (sur certains comportements, personnages), de la joie, de la tristesse.

Bref, j’en avais vu de toutes les couleurs aux côtés de ses personnages grandioses, réalistes, flamboyants, généreux ou qu’on avait envie de trucider.

Le dernier tome n’a pas dérogé à la règle, il terminera comme les autres dans mes coups de coeur car lui aussi m’a emporté, telle une foule en délire, dans des émotions fortes qui ont mis à mal mon pauvre cœur de lectrice.

L’exode, raconté par la mère de mon père, ça fleurait bien l’amusement, les chamailleries, la belle vie et l’aventure. Des bons souvenirs pour elle.

Oui, mais non, mémé, ce n’était pas la belle vie et l’amusement pour tout le monde, ces milliers de gens jetés sur les routes suite à la guerre et qui devait encore en plus subir les hausses des prix, le mépris des autres et les avions allemands qui ne lâchaient pas des confettis.

Quitter sa maison, son village, sa ville, son pays, avec son barda, les enfants, ça n’a rien d’une promenade de santé et où que vous alliez, on vous verra comme des envahisseurs. La peur est un ennemi mortel pour l’esprit humain, elle lui fait voir des choses qui n’existeront pas et le fait devenir une sorte d’ours enragé, que les exilés soient du pays voisin, du département voisin ou tout simplement son voisin.

Une fois de plus, Lemaître a réussi à nous emporter dans les affres de la drôle de guerre, suivant plusieurs personnages à la fois, sans avoir à quel moment leurs arcs narratifs vont se rejoindre, ni pourquoi.

Personnages flamboyants, une fois de plus, attachants, réalistes et pouvant évoluer et passer de salopard fini à un homme cachant de la fragilité sous de la colère.

Désiré est le plus magnifique, véritable caméléon qui joue tout au culot. Raoul est un magouilleur brutal, Gabriel un jeune homme timide, Louise, croisée toute jeune dans le premier tome est ici une femme en proie à des doutes et M Jules, patron du café est un sacré numéro aussi qui a réussi à m’émouvoir avec peu.

Son dernier roman consacré à l’entre-deux-guerres, je l’ai dévoré en peu de temps tellement il était addictif, bien écrit, historiquement bien fait, précis, travaillé, au scénario excellent, mélangeant les drames avec de l’humour. Nous avons beau être en 1940, les réactions des gens ne sont pas éloignées des nôtres en 2021.

L’absurdité des décisions, les imbécilités des décideurs, sans oublier celles de la population (parce que nous n’avions rien à envier à nos gouvernants, point de vue conneries absurdes) sont présentes et bien que personne ne puisse Twitter, les rumeurs et la propagande vont bon train, pervertissant l’esprit de tout le monde, rendant les gens pareils à des bêtes féroces (heureusement, pas tout le monde).

Sur le final de cette magnifique fresque historique, j’ai eu envie de poser le livre et de laisser libre cours à mon chagrin. J’arrivais au bout de cette belle aventure, j’allais quitter les personnages à tout jamais et ils m’avaient apporté tellement de belles choses que j’avais le cœur lourd à l’idée de les quitter.

De plus, même si les pires bassesses humaines remontaient à la surface, même si la haine guidaient les actions de certains, si la colère envers les réfugiés sortait par tous les pores et que la peur commandait les esprits, les quelques gestes de solidarité m’avaient émus eux aussi. Tout n’est pas à jeter chez l’Humain.

Une fois de plus, ce sont des destinées personnelles qui nous font vivre de l’intérieur ces jours troubles de la drôle de guerre qui eut lieu en 1940, quand les Allemands sont entrés en Belgique comme en France comme du persil s’enfonçant dans du beurre mou, laissant derrière eux des corps sans vie, des vies brisées, exilées.

Une magnifique fresque historique, réaliste, portée par des personnages qui resteront dans ma mémoire tant ils étaient superbes, même avec leurs défauts ou leurs sales caractères.

Une LC réussie avec Bianca même si celle-ci préfèrera le tome 2 dans cette trilogie.

Liquidations à la grecque [Trilogie de la crise 1] : Pétros Márkaris

Titre : Liquidations à la grecque [Trilogie de la crise 1]

Auteur : Pétros Márkaris
Édition : Points Policier (03/10/2013)
Édition Originale : Ληξιπρόθεσμα Δάνεια – Līxipróthesma dáneia (2010)
Traducteur : Michel Volkovitch

Résumé :
À Athènes, plusieurs membres de l’élite financière sont décapités. L’assassin couvre la ville de tracts exhortant les Grecs à ne pas payer leur dette aux banques.

Le pays s’enfonce dans la crise: les salaires fondent, les commerçants ruinés se défenestrent…

Le commissaire Charitos doit au plus vite confondre ce « Robin des banques » que la population exaspérée commence à prendre en sympathie.

« Nous sommes au bord de la folie. »

Critique :
Un ancien banquier très habile mais retraité, un certain Gigilamoroso, vient de se faire décapiter à l’épée, tel Anne Boleyn.

Pardon, c’est pas le bon nom… Comment tu dis ? Zizimenculos ? Non plus… Ces noms grecs, je ne m’y ferai jamais, moi…

Ah, voilà ! Zissimopoulos, Nikitas de son prénom. Et le premier qui me chante ♫ Nikitas Jolie fleur de Java ♪ s’en prendra une dans la figure ! Par contre, je n’ai rien contre Sir Elton John…

♫ Oh Nikita You will never know anything about my home ♪

Si je chante, c’est parce que j’ai le coeur léger ! Imaginez que dans ce polar grec, on décapite des banquiers… Pour une fois que les victimes ne me sont pas sympathiques mais le criminel oui… Des envies folles de l’embrasser, cet assassin même si ce n’est politiquement pas correct et que de toute façon, le mal est déjà fait, la crise est là.

Première incursion dans le petit monde de la police athénienne menée par le commissaire Kostas Charitos et pour une première, c’est plus que réussi.

Non seulement j’apprécie le commissaire (qui n’est pas un alcoolique bourré de blessures secrètes) mais aussi sa petite famille, dont son épouse Adriani, qui, malgré le fait qu’elle n’intervienne pas souvent, laisse un souvenir impérissable à la lectrice que je suis.

Si les membres de son équipe ont des noms assez difficiles à retenir pour la belge que je suis, leurs portraits sont esquissés en peu de mots, mais comme il y a des romans qui précèdent celui-ci, je suppose qu’ils sont plus détaillés dans ceux-là. Malgré tout, ils m’ont fait bonne impression, les inspecteurs Dermitestivale et… Pardon… Dermitzakis et Vlassopoulos (seuls les cavaliers comprendront mon jeu de mot).

Autre personnage dans cette enquête sur les banquiers qui perdent la tête, c’est la Grèce, ses embouteillages, sa chaleur, ses manifestations, sa grogne, ses emprunts et, personnage tout aussi important qui gravite dans ces pages, c’est cette bonne vieille crise financière de 2008 ! Oui, celle-là même qui a mis les banques à genoux (pas longtemps) et a vidé les poches de certains.

Intégrant à son enquête des explications sur certaines opérations banquières, l’auteur n’en fait pas trop et jamais cela ne devient indigeste, tout comme les revendications des grecs, leurs ras-le-bol, leurs râleries, le tout est incorporé au récit de manière naturelle et le lecteur se rend compte alors de ce que certains ont enduré puisque nous nous trouvons de l’autre côté du miroir.

Véritable coup de projecteur, la crise est mise en lumière par un grec, sans pour autant exonérer son pays et ses compatriotes de leurs fautes. Avec un certain cynisme et un cynisme certains, il n’a pas peur de mettre des nez dans leur caca.

Pour cette enquête, un personnage comme le commissaire Kostas Charitos était celui qui nous fallait : comme nous, il n’y connait pas grand-chose à cette crise financière et aux noms barbares de certains produits, tout comme les autres, il tire le diable par la queue, peste sur les supérieurs et leurs conneries, en a marre des magouilles politiciennes et voudrait faire son job de la meilleure manière qui soit.

— Écoute Kostas, il y a dans le pays deux sortes de fouteurs de merde : ceux qui cassent et ceux qui gouvernent. Toi le flic, avec lequel es-tu ?
— Avec ceux qui gouvernent dis-je à contrecœur.

Un roman noir éclairant la lanterne sur la crise financière, une enquête captivante, des assassinés peu sympathiques et une foultitude de personnages désabusés, bougons, fâchés, râleurs et qui paient les conneries de leurs gouvernements et les leurs aussi.

Un roman noir que j’ai eu du mal à lâcher et maintenant, je compte bien retrouver un autre jour le commissaire Kostas pour la suite de ses aventures, et le prologue aussi.

Un roman noir qui permet aussi à un Grec de dire par écrit ce que bien de ses concitoyens ont dit à voix haute ou à voix basse. Mais on n’écoute pas toujours les petites gens alors que ce sont eux les plus pénalisés.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019) et Le mois du Polar Chez Sharon (Février 2019).

L’Affaire Léon Sadorski : Romain Slocombe [LC avec Bianca]

Titre : L’Affaire Léon Sadorski

Auteur : Romain Slocombe
Édition : Robert Laffont (25/08/2016)

Résumé :
Avril 1942. Au sortir d’un hiver rigoureux, Paris prend des airs de fête malgré les tracas de l’Occupation. Pétainiste et antisémite, l’inspecteur Léon Sadorski est un flic modèle doublé d’un mari attentionné.

Il fait très correctement son travail à la 3e section des Renseignements généraux, contrôle et arrête les Juifs pour les expédier à Drancy.

De temps en temps, il lui arrive de donner un coup de main aux Brigades spéciales, d’intervenir contre les « terroristes ».

Mais Sadorski est brusquement arrêté par la Gestapo et transféré à Berlin, où on le jette en prison. Le but des Allemands est d’en faire leur informateur au sein de la préfecture de police…

De retour à Paris, il reçoit l’ordre de retrouver son ancienne maîtresse, Thérèse Gerst, mystérieuse agent double que la Gestapo soupçonne d’appartenir à un réseau antinazi.

Critique :
Léon Sadorski est ce qu’on peut appeler un salaud, un pute de fils, le genre de personnage abject avec qui l’on a pas envie d’aller boire un verre, et encore moins de croiser sa route, surtout si dans la famille, on a des prénommés Sarah ou Lévy.

Ça risque de vous foutre la vie en l’air parce que nous sommes en 1942 et que je pense que je n’ai pas besoin de vous faire un dessin.

Malheureusement, Léon Sadorski n’est pas un cas isolé, il est même un type tout ce qui a de plus normal dans cette France occupée dont les priorités sont de bouffer, faire des risettes à l’ennemi ou du moins, ne pas s’attirer leurs foudres, faire un peu de fric sur le dos des gens qui ont des choses à se reprocher, comme des « origines en désaccord avec l’idéologie des nazis ».

Et pour Léon, on pourra ajouter qu’il est le roi de la moule puisqu’il aime faire le coup du grand cyclope à Madame et visiter d’autres cavernes aux merveilles parce que ce n’est pas parce qu’il est au régime qu’il ne peut pas manger aux autres pelouses. Par contre, si sa femme fait pareil, il l’assommerait à coup d’beignes ♫

Le ton du roman est froid, sans concession, limite au sclapel et rien ne nous est épargné dans ce Paris occupé par les Z’Allemands qui sont encore triomphants. Niveau perversité et mauvaise foi, c’est des champions du monde et l’auteur ne vas pas se priver de nous faire vivre ces jours sombres comme si nous y étions.

D’ailleurs, je ne me suis senti en empathie ou en sympathie avec aucun personnages, et pourtant, ça ne m’a pas empêché de dévorer le roman, tentant de comprendre comme l’Homme peut en arriver à des extrêmes pareilles, à des violences pareilles…

La propagande avait fait son job, elle l’avait bien fait, même. Elle refera le job plus tard, transformant tous ces collabos en parfait petits résistants. Mais ceci est une autre histoire.

Bon, le répétez à personne mais, si j’ai adoré ce roman, il m’a glacé les sangs et certains passages furent lu avec le cerveau déconnecté sinon j’aurais perdu toutes mes couleurs et toute chaleur dans mon corps.

Sans pour autant entrer dans le voyeurisme graveleux ou gratuit, l’auteur nous immergera dans le quotidien de ces braves gars des Renseignements généraux qui ont des méthodes bien à eux pour faire parler les gens et leur faire avouer des choses dont ils ne sont pas coupables.

Je vous le dis, c’est glacé comme la lame d’un scalpel et pour rien au monde je n’aurais voulu vivre à cette période, ni que ce genre d’horreur se reproduise avec moi pour personnage principal. Oui, je fuis !

Mais je ne fuirais pas les autres romans mettant en scène ce pute de fils d’enculé de salopard de sous-merde qu’est Léon Sadorski.

Une LC avec Bianca qui fut partagée : j’ai adoré ce roman, elle, par contre, ne l’a pas terminé tant elle a trouvé le personnage principal détestable. Pas de chronique pour Bianca (on dirait un titre de film ou de roman).

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2017-2018) et Le Challenge « Les Irréguliers de Baker Street » repris par Belette [The Cannibal Lecteur] et sur le forum de Livraddict (N°43 – Les Plans du Bruce-Partington – lire un livre se passant en temps de guerre).

 

À la mesure de nos silences : Sophie Loubière

Titre : À la mesure de nos silences                                           big_4

Auteur : Sophie Loubière
Édition : Fleuve Éditions (2015)

Résumé :
Jamais Antoine n’aurait pensé que son grand-père puisse agir ainsi : il y a quelques heures à peine, l’adolescent sortait du lycée, s’apprêtant royalement à rater son bac. Kidnappé par papi à bord d’un vieux coupé Volvo, il roule à présent vers l’inconnu, privé de son iPhone.

À 82 ans, François Valent, journaliste brillant, aura parcouru le monde et couvert tous les conflits du globe sans jamais flancher.

S’il a conclu un marché avec son petit-fils, c’est pour tenter de le convaincre de ne pas lâcher ses études. Mais ce voyage improvisé ne se fera pas sans heurts. La destination vers laquelle le vieil homme conduit Antoine – la ville de Villefranche-de-Rouergue, où il a grandi – a ce parfum particulier du remords. C’est là que l’enfance de François a trébuché.

Lors d’un drame sanglant de la Seconde Guerre mondiale dont l’Histoire a gardé le secret. À la fois quête du souvenir et voyage initiatique, cette échappée belle les révèlera l’un à l’autre.

La vraie vie n’est jamais là où on l’attend.

Critique : 
Ce que j’aime, dans un roman, c’est que d’un postulat de départ usé jusqu’à la trame du string, l’auteur arrive sortir des sentiers battus et à m’entrainer là où je ne m’y attend pas.

Ce qui est vieux comme le monde c’est le fait qu’un grand-père vieillissant décide de faire un voyage avec son petit-fils en décrochage scolaire, sauf si les questions du Bac portent sur les jeux vidéos et l’addiction aux réseaux sociaux.

François Valent est un ancien journaliste qui a roulé sa bosse dans tous les pays en conflits et Antoine, le petit-fils qui vit par procuration (mais qui ne met pas du vieux pain sur son balcon, je vous rassure de suite) et qui passe son temps à tuer des gens de manière virtuelle.

Alors que l’on pourrait s’attendre à un récit plan-plan de papy sermonnant le gamin durant un voyage jusque Villefranche-de-Rouergue (dans l’Aveyron), et bien, on a droit à bien plus que ça !

Un autre récit en provenance du passé vient se greffer dans le présent et on se demande où tout cela va nous mener, alors, on dévore le tout avec voracité et on serre les dents et les fesses parce que c’est un drame oublié dans un drame encore plus grand : la Seconde Guerre Mondiale.

Petit à petit nous en apprenons plus, l’auteur dosant le suspense, mais en écrivant avec beaucoup de pudeur, sans ajouter de l’horreur dans ce qui est déjà innommable.

Le récit se fait à trois voix : le papy, le gamin et les protagonistes de cet épisode méconnu de la Seconde et qui, je trouve, mériterait que l’on en parle à plus grande échelle.

Il y a de la sensibilité dans le récit, de l’émotion brute, mais aussi de la retenue afin d’éviter de sombrer bêtement dans le voyeurisme.

La manière d’écrire est adaptée selon le personnage qui parle et cela rend les choses plus authentiques. La plume de l’auteur était un plaisir à lire.

Il y a aussi derrière tout cela, une perte de l’innocence des enfants et des blessures profondes. L’amitié, comme l’amour, peuvent se perdre, mais le glas de l’amitié est encore celui qui est le plus dur.

À la mesure de nos silences… si des gens avaient parlé au lieu de se retrancher dans leurs souvenirs douloureux marqué au fer rouge, cela eut été bien mieux pour tout le monde…

Lorsque le passé se dérobe, que l’on refuse de s’attarder sur les choses, alors l’oubli terrasse nos mémoires, et l’on condamne nos morts à errer das les ombrages du destin.

Mais nous aurions manqué ce magnifique voyage entre une petit-fils et un grand-père qui voulait se confesser.

BILAN - Coup de coeur