Les pionniers : Ernest Haycox

Titre : Les pionniers

Auteur : Ernest Haycox
Édition : Actes Sud – L’Ouest, le vrai (06/01/2021)
Édition Originale : The Earthbreakers (1952)
Traduction : Fabienne Duvigneau

Résumé :
Ils viennent du Missouri et ont tout abandonné dans l’espoir de trouver une terre à des milliers de kilomètres de leurs foyers. Ils ont entassé leurs maigres possessions dans des chariots et traversent les grandes plaines, puis les montagnes Rocheuses où ils affrontent les rapides du fleuve Columbia.

Leur trajet ouvre la célèbre Piste de l’Oregon, qui sera plus tard empruntée par de nombreux migrants en route vers l’Ouest et la terre promise.

C’est un voyage qui a tout d’une grandiose épopée, peuplé d’hommes et de femmes qui souffrent de la faim et du froid, qui connaissent la solidarité autant que les rivalités, qui cherchent l’amour aussi.

Lorsqu’ils parviennent enfin à destination, ils construisent des cabanes, labourent un sol jusque-là inexploré, et installent peu à peu les bases de ce qui deviendra plus tard une société civilisée, avec ses lois, ses règles et ses usages.

Critique :
Dans ce western, qui parle du voyage et de l’installation de pionniers dans l’Oregon, nous sommes loin du côté humoristique utilisé par Morris (et Goscinny) dans Lucky Luke.

Ici, lorsque l’on tombe à l’eau, on risque de mourir, si on prend froid aussi, si on se prend un mauvais coup… Bref, que du concret et du réaliste, dans ce western qui tient plus d’un récit « témoignages » que des duels devant le saloon.

N’ouvrez pas ce roman si vous cherchez du trépidant. Ici, les pionniers ont avancé au rythme du pas des bœufs, des chevaux, des radeaux et lors de leur installation, ils ont suivi le rythme des saisons.

Pas de précipitation dans le récit de Haycox ! Il prend le temps de poser ses personnages, de leur donner de la profondeur, de décrire les éléments météorologiques, les saisons, l’installation des pionniers.

Roman choral, il donnera la parole à plusieurs personnages, tous disparates, mais reprenant un beau panel de ce qu’est l’humanité, sans que l’on ait l’impression qu’il ait fait en sorte de placer tout sorte de gens, comme c’est souvent le cas dans des films ou des séries. Non, ici, on sent que les portraits sont réalistes et pas forcés.

On a beau être dans un western avec tous les codes du genre, ce qui frappe, c’est qu’ensuite on fait en sorte de s’en affranchir. Oubliez les films vus à la télé, dans ce récit, on est aux antipodes de ce que l’on connaît.

C’est une écriture contemplative qu’Haycox nous offre, quasi crépusculaire, résultant de ses lectures de lettres de pionniers, afin que son récit soit le plus juste possible. Dans les films, aucun réalisateur ne montrera jamais les difficultés rencontrées par les colons, ou alors, se sera dans une plaine, jamais dans des sentiers sinueux des montagnes ou à traverser des torrents démontés.

Dans cet affranchissement des codes, en plus de la Nature hostile, on a le respect des personnages : jamais l’auteur ne dénigre les Indiens ou les femmes. On sent le respect qu’il leur porte. L’ouvrage ayant été publié en 1952, c’était tout de même culotté d’oser défendre les oppressé(e)s.

Certains de ses personnages dénigreront femmes et Indiens (on a un salaud et des têtes-brûlées), mais les femmes dans ses pages ne sont pas toutes muettes, elles peuvent avoir du répondant, de la hargne, être parfaitement au courant de leur situation merdique qui les oblige à se marier pour survivre et de subir durant toute leur vie cette inégalité de traitement entre elles et les hommes.

Par contre, la religion est moquée au travers du pasteur qui voit le diable chez tout le monde, Rice Burnett ne se privant pas de demander au pasteur s’il a une religion différente le dimanche du lundi… Malgré tout, le discours du pasteur évoluera au fil des pages et lui-même se mettra à douter de temps en temps.

L’hypocrisie, qu’elle soit religieuse ou du fait des Hommes sera souvent pointée du doigt dans ce récit, notamment lorsque les esprits s’échaufferont afin d’aller punir les Indiens du coin d’une agression. Les pionniers n’en sortiront pas grandis car voler plus pauvre que soi n’est guère reluisant.

La brochette de personnages est copieuse, il faudra rester attentif car l’auteur les nommera par leurs noms de famille, mais aussi par leurs prénoms, ce qui est déstabilisant car ils sont nombreux. Il m’a fallu un peu de temps avant de tous les distinguer et les reconnaître.

Le récit est âpre, les colons feront face aux éléments, à la Nature, hostile, et il leur sera difficile de gagner leur vie, parfois même, il leur sera difficile d’assurer leurs moyens de subsistance. Certains regretteront même d’avoir lâché la proie pour l’ombre.

Voilà donc un western qui tranche avec le genre que l’on connaît, qui ressemblerait plus à des témoignages, réunis dans un roman, qu’à une fiction, tant le réalisme est présent dans la vie de ces colons.

Les portraits des personnages sont bien exécutés, leur psychologie est creusée et rien n’est figé, même si pour certains (et certaines), on pourra chasser leur naturel tant que l’on voudra, il reviendra au galop.

Un magnifique western qui prend son temps. À lire sans se presser, afin de déguster les multiples récits qui l’émaillent et qui donnent de l’épaisseur à l’ensemble.

Un western où les duels sont la plupart du temps contre la Nature ou les éléments météorologiques, qui ne vous font aucun cadeau. La Nature est piégeuse et en aucun cas ressourçante.

et Le Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur.

Death Mountains – Tome 1 – Mary Graves : Christophe Bec et Daniel Brecht

Titre : Death Mountains – Tome 1 – Mary Graves

Scénariste : Christophe Bec
Dessinateur : Daniel Brecht

Édition : Casterman (13/03/2013)

Résumé :
1846. Le Donner Party, un convoi de colons partis vers l’Ouest, s’engage à travers les montagnes Rocheuses par le fameux raccourci de Hastings.

Surpris par une violente tempête, ils se trouvent bloqués par la neige dans la Sierra Nevada. La fantastique odyssée vers les terres promises va alors se transformer en un véritable cauchemar.

Démoralisés et presque privés de réserves alimentaires, la majorité des émigrants campent près d’un lac.

Une expédition est montée pour tenter de prévenir les secours. Mary Graves, une jeune femme moderne et pleine de ressources, prend part à cette opération de la dernière chance.

Mais acculés, les hommes et les femmes du Donner Party vont bientôt être poussés au pire s’ils veulent survivre.

Basé sur des faits réels, le Donner Party reste à ce jour un des événements les plus tragiques de la conquête de l’Ouest.

Critique :
Le Donner Party était une histoire de la Conquête de l’Ouest que je ne connaissais pas (entre nous, je ne sais pas tout, je dirais même plus : je ne sais rien, mais au moins, je sais que je ne sais rien).

Tout à commencé à Fort Laramie, en 1846, avec un convoi de colons partis vers l’Ouest, vers l’océan Pacifique.

L’album commence par un groupe de colons réfugiés dans une grotte. Dehors, c’est la neige et un mort.

Les dessins ne feront pas partie de mon Top 10, ils ne sont pas dérangeants pour les yeux et les couleurs sables donnent à l’album des tons assez doux, alors que nous face à une tragédie de l’Histoire.

Tragédie qui sera jugée sévèrement par ceux qui ne l’ont pas vécue et qui n’ont pas dû arriver à l’extrême, afin de survivre.

Le récit prend son temps, avance au rythme des chariots des pionniers et sous la pluie, ça n’avance pas vite. Après, ils devront faire face à la neige et ce sera encore pire.

Le dessinateur nous offrira quelques grandes cases avec des paysages sous la pluie ou sous la neige. Une page entière sera même sans paroles. Il n’y avait pas besoin de dire beaucoup, les images étaient plus parlantes que des paroles. C’était le choc des images.

Pourtant, malgré la lenteur du récit (qui ne nuit en rien au rythme de lecture), les personnages ne sont guère approfondis, juste survolés.

On saura le strict minimum sur eux, mais au moins, nous saurons la chose la plus importante de toute : la survie avant tout et si un pique-assiette est jeté hors du convoi, personne ne lui tendra la main car tout le monde est limite dans ses stocks de bouffe. Ce seront les loups qui s’occuperont de ce pionnier sans place dans la caravane.

Un premier tome qui place les personnages dans les décors, qui pose le scénario, les conditions climatiques et qui laisse ses lecteurs sur un final à suivre dont on se doute qu’il sera affreux dans sa résolution.

Une bédé western sur un volet de la Conquête de l’Ouest méconnu, un récit assez linéaire, classique, mais dont l’issue effroyable ne laisse aucun doute dès les premières cases.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2021 au 11 Juillet 2022) [Lecture N°51], Le Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur, Le Challenge Animaux du monde 2020 chez Sharon [Lecture N°83] et Le Challenge « Les textes courts » chez Mes Promenades Culturelles II (Lydia B – 60 pages).

Le Passage du canyon : Ernest Haycox

Titre : Le Passage du canyon

Auteur : Ernest Haycox
Édition : Actes Sud L’Ouest, le vrai (02/03/2015)
Édition Originale : Canyon passage (1945)
Traducteur : Jean Esch

Résumé :
Oregon, 1850. Quand Logan Stuart, aventurier et homme d’affaires, arrive à Jacksonville, il découvre une bourgade sur laquelle plane la menace des Indiens… mais aussi les rivalités qui opposent prospecteurs, paysans et autres émigrants. Logan va se trouver au cœur de tous ces conflits.

Une bagarre qui éclate, un joueur qui est prêt à tuer pour dissimuler ses dettes, des rumeurs qui courent, des colons soudainement massacrés, et voilà que toute une société animée par la passion de l’argent ou du jeu, l’amitié profonde ou l’amour caché, est sur le point d’exploser.

Critique :
Un western sans cow-boys, sans troupeaux de vaches, la recette a beau être inhabituelle, elle est correctement respectée et bien présentée car l’auteur est un grand cuisinier du western.

Il ne faut pas s’attendre à de l’action pure et dure car l’auteur nous présente de manière réaliste la vie en 1850 dans une petite ville dominée par les chercheurs d’or, les paysans éparpillés un peu partout et les commerçants.

Aux travers différents portraits d’hommes allant du bon à la brute épaisse, en passant par le truand qui triche aux cartes pour plumer les autres et le truand cynique qui se sert dans la poussière d’or confiée par les orpailleurs à sa société « bancaire », sans oublier les femmes qui ont des cojones sous leurs jupons, l’auteur nous présente un petit monde où, une fois qu’on y a mis les pieds, il est difficile de repartir.

Le trou du cul de l’Oregon, ça pourrait être ici. Le Cheval de Fer ne passe pas ici, donc, tous les convois se font à dos de mules et Logan Stuart a développé un commerce florissant.

Logan, c’est le Bon et nous pourrions faire un portrait croisé de lui et de son ami Georges Camrose à la manière de la série Amicalement Vôtre, où Camrose jouerait le rôle d’un Daniel Wilde plus cynique et moins réglo en amitié.

On peut dire que George Camrose a un côté truand sympathique, du moins, au début, mais ses pertes au poker et ses emprunts d’or dans les sacs des orpailleurs signeront son passage du côté obscur de la Force et sa descente aux Enfers.

Logan défendra son ami jusqu’au bout, démontrant par là son sens de l’amitié, mais il y un bémol car à un moment donné, lorsqu’on sait que les autres ont raison et que son ami a commis l’indicible, il ne mérite pas que l’on prenne des risques pour lui ou que l’on mette potentiellement en danger la vie des autres, or George est le genre de type qui ne changera jamais.

La petite ville de Jacksonville est comme toute les petites villes du monde : couarde devant le caïd local mais meute déchaînée face à un homme qu’elle n’apprécie pas et qui n’a pas la force bestiale de la Brute. On est à deux doigts d’un lynchage en bonne et due forme après un procès qui n’en est pas vraiment un.

Comme toujours, on joue au dur mais on file la queue entre les jambes face à la Brute sauf si la Brute est par terre, alors là, on devient courageux. Enfin, on devient courageux lorsqu’on est sûr que la Brute ne pourra plus rien nous faire de mal, sinon, on courbe l’échine devant elle comme on a toujours fait.

L’auteur a toujours su dresser des portraits peu flatteurs et assez vils de l’Humain, même s’il le contrebalance par des portraits plus avantageux pour d’autres qui reçoivent la droiture, l’honnêteté et le sens de l’amitié. Pour les femmes, elles sont toujours indépendantes, fortes et on est loin des femmes faibles.

La grande action se situera sur la fin, lorsque la Brute, de par son action stupide (comme toujours), fera s’abattre la foudre sur les maisons isolées.

Une fois de plus, l’auteur nous démontrera que les grandes gueules du début jappent ensuite comme des chiots apeurés lorsqu’ils risquent de se retrouver nez-à-nez avec des Indiens déchaînés, tandis que les taiseux, eux, ne s’encombrent pas de palabres mais agissent.

Un western bien servi, bien écrit, possédant des personnages disparates mais jamais éloignés de ceux que l’on connait. Un western qui dresse un triangle amoureux sans jamais verser dans la mièvrerie.

Un western qui s’attache à nous montrer la vie dans une petite ville de prospecteurs sans que jamais le lecteur ne s’ennuie car leur vie n’avait rien d’ennuyeuse et la plume de l’auteur a su nous rendre cela de la plus belle des manières.

L’obscurité était une cape jetée négligemment sur les montagnes et les prairies, les aboiements des chiens d’Anselm réveillaient des échos lointains dans les collines sillonnées de crêtes. L’haleine du canyon était humide et froide. La piste montait et la poussière molle absorbait le bruit des pas des chevaux. Un ruisseau fougueux longeait la piste et affrontait musicalement les pierres de son lit.

L’Amérique n’avait aucune limite, hormis celles qu’un homme s’imposait. Le passé que Clenchfield aimait tant n’existait pas ici. Le présent qu’il s’efforçait de maintenir équilibré et exact, au prix de gros efforts, serait bientôt un lendemain mort. Quand un homme s’attachait à une époque, celle-ci, qui ne cessait de reculer dans la nuit des temps, l’entraînait avec lui jusqu’à ce que l’un et l’autre soient morts et oubliés.

La raison est la lueur pâle et tremblotante d’une bougie que brandit un homme pour guider ses pas quand le feu qui brûlait en lui s’est éteint.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°67, Le Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur et Le Mois Américain – Septembre 2019 – chez Titine.