Shibumi : Trevanian

Shibumi - Trevanian

Titre : Shibumi

Auteur : Trevanian
Édition : Gallmeister (2008) / Gallmeister (2016)

Résumé :
Nicholaï Hel est l’homme le plus recherché du monde. Né à Shanghai en plein chaos de la Première Guerre mondiale, fils d’une aristocrate russe et protégé d’un maître de Go japonais, il a survécu à la destruction d’Hiroshima pour en émerger comme l’assassin le plus doué de son époque.

Son secret réside dans sa détermination à atteindre une forme rare d’excellence personnelle: le shibumi.

Désormais retiré dans sa forteresse du Pays basque en compagnie de sa délicieuse maîtresse, Nicholaï accueille une jeune étrangère venue lui demander son aide.

II se retrouve alors traqué par une organisation internationale de terreur et d’anéantissement – la Mother Company – et doit se préparer à un ultime affrontement.

Petit Plus : Shibumi, le chef-d’œuvre de Trevanian, est un formidable roman d’espionnage et une critique acerbe de l’Amérique. Avec, toujours, l’intelligence et l’humour noir qui sont la marque de fabrique de cet auteur exceptionnel.

couv rivièreCritique :
— Shibumi est-il un grand roman ?
— Une vache lécherait-elle la femme de Loth ? Oui, par les couilles traitresses et perfides de Judas !

Bon, on va se calmer un peu, monsieur Le Cagot, Beñat de son prénom, même si dans le fonds, vous avez tout à fait raison !

Si vous voulez profiter pleinement de ce roman, faite abstraction de tout et immergez vous totalement dedans.

Car nous sommes face à 525 pages écrites avec une plume mordante, faites d’un habile mélange entre le roman d’espionnage et une critique acerbe de l’Amérique, tout en se  baladant de Washington au Pays basque en passant par la Chine et le Japon d’avant et d’après guerre.

Ma partie préférée reste celle du Japon d’avant guerre, durant la guerre et après. Là, j’ai bu du petit lait, du petit Jésus en culotte de velours, un café noir, sombre, intense qui m’a brûlé la langue pour mon plus grand plaisir.

Quant à la partie basque, elle est magique, un peu folle et le seul moment où j’ai un peu sauté des lignes, c’est avec l’exploration de la grotte.

Ce roman est une critique sociale des États-Unis, de sa société, de sa CIA, de son gouvernement, bref, tout le monde est rhabillé pour les 10 prochains hivers !

— Il est révélateur que le cow-boy soit le héros type de la culture américaine : un immigrant victorien brutal et sans éducation, issu de la masse rurale.

Nicholaï soupira. Il avait côtoyé la mentalité des militaires américains pendant deux ans et il n’arrivait toujours pas à comprendre leur propension à forcer les faits pour les faire rentrer dans des présomptions qui les arrangeaient.

La plume de l’auteur est dure, intransigeante, sans concessions aucune, mais terriblement vraie, hélas. Les Français, Japonais, et les Basques aussi en prendront pour leur grade, mais moins que les yankees et l’américanisme.

— Ils ont des agents de la Sûreté nationale qui surveillent toute la région, avec l’ordre de m’abattre à vue si je quitte les environs.
— Le seul charme de la Sûreté nationale est sa formidable incompétence.

— Ce ne sont pas les Américains qui m’irritent, c’est l’américanisme : une maladie de la société postindustrielle qui contaminera à leur tour chacune des nations les plus développées, et qui est appelée “américaine” uniquement parce que votre pays montre les symptômes les plus avancés de cette maladie, de même que l’on parle de grippe espagnole ou d’encéphalite japonaise du type B.

La CIA s’en prendra plein les dents aussi et l’auteur nous démontrera par A+B ce qui se passe comme conséquences lorsqu’on laisse ses émotions gouverner ses actes. La stupidité des uns déclencheront le feu du ciel…

Nicholaï Hel est un personnage que l’on devrait détester, c’est un assassin, un tueur à gage d’un niveau excellent, mais c’est impossible, on l’apprécie malgré tout. Son personnage est taillé au cordeau, bien décrit, avec ses zones d’ombres, ses pensées, ses certitudes, sa vision des américains et des japonais depuis l’invasion des mêmes américains.

Nikko excelle dans des tas de choses, d’ailleurs : que ce soit dans les techniques érotiques japonaises qu’il pratique avec sa maitresse Hana, la spéléologie qu’il pratique dans les grottes du pays Basque ou les langues qu’il parle (il parle couramment le russe, l’anglais, le français, le chinois et le japonais).

De plus, je lui ai trouvé des petites ressemblances avec Holmes, notamment lorsqu’il joint ses doigts devant ses lèvres.

Hel fit un signe de la tête et se pencha en avant, les mains jointes, l’index sur les lèvres.

Sans vouloir l’admettre, il avait réalisé que son intellect aiguisé par la technique du Go possédait les mêmes propriétés qu’un moteur électrique qui, lorsqu’il n’est pas en charge, tourne de plus en plus vite jusqu’à ce qu’il saute.

Les autres personnages qui gravitent dans le roman sont eux aussi bien esquissés, bien détaillés et certains sont même haut en couleur, notamment Beñat Le Cagot, l’ami basque de Nicholaï qui a une manière de jurer bien particulière, comme celle de répondre par des métaphores au lieu de dire « oui » tout simplement.

— Par les couilles sceptiques de saint Thomas ! Qu’est-ce qui se passe ici ?

— Si jamais tu m’as fait ça, Nikko, par les couilles épistolaires de saint Paul, je te casse la gueule, bien que cela me peine énormément car tu es un brave type en dépit de tes tristes origines.
Le Cagot était persuadé que tout homme ayant le malheur de ne pas être basque souffrait d’une malformation génétique tragique.

— Par les couilles rocheuses de saint Pierre, tu as l’âme d’un négrier, cria Le Cagot à Hel.

— Tout est prêt ?
— Le diable a-t-il des cornes ?

Voilà donc un roman qui n’a sans doute pas usurpé son titre de « le chef-d’œuvre de Trevanian ».

Il possède de l’intelligence, du suspense, de l’humour noir, une plume acide et mordante, des personnages bien travaillés (dont certains sont hilarants), une critique acerbe sur la société américaine, un dose d’espionnage, de meurtres, de jeu de Go, le tout en vous faisant voyager dans différents pays, à différentes époques, le tout pour une somme modique !

Ce roman a beau avoir été écrit vers la fin des années septante (soixante-dix), il n’en reste pas moins d’actualité !

Un roman puissant dont je suis contente de ne pas être passée à côté !

Étoile 4,5

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2016-2017), le  RAT A Week Estival, Summer Edition chez Chroniques Littéraires, Une année avec Gallmeister : les 10 ans chez LeaTouchBook et « Le Mois Américain 2016 » chez Titine.

CHALLENGE AMÉRICAIN 2016 - Eagle+flag

CHALLENGE - Gallmeister 10 ans

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Dans son ombre : Gerald Seymour

 

Dans son ombre - Seymour Gerald [NUM] 2

Titre : Dans son ombre

Auteur : Gerald Seymour
Édition : Sonatine (2015)

Résumé :
Londres, 2001 : Joey Cann se tient devant une maison qu’il a vue des centaines de fois sur des photos, dans des dossiers, dans des rapports, celle d’Albert William Packer, un richissime homme d’affaires soupçonné de diriger la mafia londonienne.

Joey est membre de l’Église, un service des douanes britanniques qui vient de subir un cuisant revers.

Après trois ans de surveillance, un budget de cinq millions de livres, un procès retentissant, Packer, qui a été emprisonné pendant des mois, vient en effet d’être libéré suite à l’étrange défection d’un témoin clé. Si l’enquête est officiellement close, Cann s’est malgré tout juré de ne jamais renoncer.

Désormais, il sera dans l’ombre de sa cible, en permanence. Un homme retrouvé mort à Sarajevo va bientôt forcer Packer à sortir de son antre pour gagner la Bosnie.

C’est sur ce terrain inattendu, dans un pays durement éprouvé par la guerre, que Cann, accompagné de Maggie Bolton, une experte en surveillance, va tenter de le piéger.

mafiaCritique :
« Captivant de la première à la dernière ligne, c’est le genre de livre qui vous fait perdre toute notion de l’heure. » (selon The New York Times).

« Pas si captivant que ça, je trouve, trop long au départ mais addictif sur les 200 dernières pages » (dixit Belette2911)

Mais je ne suis pas le New-York Times, moi, et ma critique ne fera sûrement pas vendre plus parce que je n’ai pas du tout perdu la notion de l’heure ou celle du temps, lors de ma lecture. Que du contraire ! Heureusement que ça passe mieux après les 150 premières pages.

Mister (Albert William Packer) est un mafioso, dans sa version anglaise. Notre homme est distingué, sûr de lui, self-made man, rempli de self-control, toujours prompt à riposter envers ceux qui ne jouent pas le jeu ou veulent le doubler, imbu de lui-même…

Un vrai Napoléon du crime qui n’a jamais connu de défaite et qui vole d’Austerlitz en Iéna (de victoire en victoire, quoi).

Le voilà qui vient de sortir parfaitement libre de son procès, laissant son adversaire – le service des douanes britanniques – tenter de digérer ce cuisant revers. Trois ans de travail réduit à néant sur défection d’un témoin.

Au départ, même si Mister fait « truand chic et impitoyable », j’ai trouvé qu’il avait le charisme d’une amibe desséchée.

Bon, après, j’ai révisé mon jugement, son côté amibe a disparu et j’ai vu une hyène en costume cravate, mais malgré tout, il lui manquait la flamboyance des vrais Grands Méchants. Même si c’est un vrai salopard, il lui manquait un truc pour en faire un Méchant inoubliable.

Joey Cann – l’autre personnage principal – faisait partie des douanes, il était archiviste, autrement dit, une chiure de mouche, mais lui, il ne veut pas laisser tomber l’affaire.

Alors, il va suivre Mister lors de son périple à Sarajevo, là où il veut étendre son domaine d’action. Dans sa mission, Joey sera aidé par Maggie Bolton, un agent féminin qui en connait un sacré bout sur la ville. Si Joey est un néophyte, elle, c’est une pro !

Un chef d’équipe avait dit d’elle un jour : « Elle pourrait coller une sonde dans le cul d’un crocodile et il ne s’apercevrait même pas qu’on est en train de lui chatouiller les sphincters ».

Passant tour à tour du côté de la loi (Cann et les autres) à celui des truands (Mister et son équipe); de Londres à Sarajevo; de 2001 (époque où l’action se déroule) à 1992, lors de la guerre en Yougoslavie, on ne pourra pas se plaindre que l’auteur ne nous ait pas fait varier les plaisirs, les protagonistes, les lieux ou les époques.

Ce sont ces passages sur la vie à Sarajevo, avant, pendant et après la guerre, qui m’a captivé et fait perdre la notion du temps. Certes, on se demande, au départ, ce que la guerre et la pose des mines dans les champs aura avoir avec le roman, mais les explications viendront en temps utile (fin du livre).

La question que tout le monde se pose est « Est-ce que Sarajevo sera le Waterloo de Mister ? Ou tout simplement une version de la « retraite – la queue entre les jambes – de Russie » comme pour le véritable Napoléon.

— Vous savez ce qui me tracasse ? Je veux dire, ce qui m’empêche vraiment de dormir ? C’est qu’un jour, vous vouliez aller trop loin – je veux dire – que vous fassiez un pas de trop. Voilà ce qui me tracasse…

Joey Cann peut-il le faire tomber ? Can(n) he do it ? Le loser peut-il venir à bout du winner ? Réponse dans le roman.

En tout cas, Joey est tenace, n’a pas peur de Mister et sera comme un moustique qui vous tourne autour mais que vous ne pouvez pas écraser au vu de tous, de peur qu’ils pensent que vous perdez votre sang-froid légendaire.

Là où le roman devient addictif, c’est dans le duel final… Ne vous attendez pas à un duel à la Clint Eastwood dans « The good, the bad and the ugly », mais notre Joey aura tout du salopard dans ce duel, bien que je ne puisse le blâmer.

— Tu vois, Nasir, je m’en fiche de descendre plus bas que terre avec lui, et de devoir me battre encore plus salement que lui. Il perd, je gagne. Ce que je veux, c’est le tenir dans ma main et l’écraser. Il a toujours gagné, et j’ai toujours perdu, mais pas ici. Tu comprends ça, Nasir ?

On sent le travail du journaliste dans la plume de l’auteur car tout y est bien détaillé et nous donne l’impression d’être plongé jusqu’au coup dans cette ville où règne toujours la misère et la corruption. Gros tacle aussi sur notre Société à nous, sur ceux qui sont allé pour « aider » et tir à boulets rouges sur ce que le côté salaud du genre humain.

— Est-ce que nous aurions pu faire ça ? bredouilla Joey. Est-ce que nous aurions fait ces choses dans les camps, vous et moi ?
— Bien sûr que nous l’aurions fait, répliqua-t-elle d’une voix lasse. C’est une question d’environnement, d’instinct de survie, de propagande. C’est ce vieux truc de vouloir avilir son ennemi. Gratte sous la peau de n’importe qui et tu trouveras un abcès de bestialité. Quand la haine tourne à l’obsession, quand on veut écraser l’autre, prouver sa suprématie, n’importe lequel d’entre nous peut se retrouver à agir de cette façon.

— Ils ont impliqué le maximum de gens dans le nettoyage et les massacres, de manière que la faute soit collective. Créer une culpabilité collective, ça a été un des grands talents de leurs leaders. Le second point très habile, ça a été de détruire l’héritage de ceux qu’ils avaient forcés à partir. Mais n’oublie jamais une chose : il n’y a pas eu de saint parmi les seigneurs de guerre, d’un côté comme de l’autre, aucun, seulement des pécheurs.

Même celui qui voudrait rester loin de la corruption, rester propre, clean, tombera dedans un jour. Pas le choix. Enfin, si : marche avec nous ou crève ! C’est vicieux, mais c’est ainsi.

— Je ne pensais pas que j’avais un prix, dit le juge. Je vous le dis, priez votre Dieu pour ne jamais avoir à boire dans la coupe du diable.

Un roman qui est loin d’un John Le Carré comme indiqué, il ne me marquera pas mon esprit – hormis pour ses passages sur la pourriture de guerre qui eut lieu entre 1992 et 1996 – bien que j’ai tout de même passé un bon moment avec lui sur la fin, ce qui m’a consolé du départ laborieux.

Malgré tout, vu ce qui était noté en 4ème de couverture, j’avais espéré bien mieux que ce que je viens de lire… Dont un Grand Méchant plus « charismatique », pas pour l’aimer, mais pour frissonner à mort du début à la fin.

Étoile 2,5

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2015-2016), « A year in England » chez Titine, Le Mois du Polar chez Sharon (Février 2016) et Le « RAT a Week, Winter Édition » chez Chroniques Littéraires (581 pages – xxx pages lues sur le Challenge).