Toute la lumière que nous ne pouvons voir : Anthony Doerr [LC avec Bianca]

Titre : Toute la lumière que nous ne pouvons voir

Auteur : Anthony Doerr
Édition : Livre de Poche (28/09/2016) – 697 pages
Édition Originale : All the light we cannot see (2014)
Traduction : Valérie Malfoy

Résumé :
Marie-Laure Leblanc vit avec son père près du Muséum d’histoire naturelle de Paris où il travaille. A six ans, la petite fille devient aveugle, et son père crée alors pour elle une maquette reconstituant fidèlement leur quartier pour l’aider à s’orienter et à se déplacer.

Six ans plus tard, l’Occupation nazie les pousse à trouver refuge à Saint-Malo chez l’oncle du père de Marie-Laure, un excentrique profondément marqué par son expérience de la Première Guerre mondiale, qui vit reclus dans sa maison en bord de mer.

Pour éviter que les Allemands ne s’en emparent, le Muséum a confié à Leblanc un joyau rare, la copie d’un diamant ayant appartenu à la famille royale de France, sans savoir qu’il s’agit en réalité de l’original.

Loin de là, en Allemagne,

grandit dans un pensionnat pour enfants de mineurs décédés. Curieux et intelligent, l’orphelin se passionne pour la science et la mécanique et apprend rapidement à réparer les machines qui lui tombent sous la main. Un talent rare repéré par les Jeunesses hitlériennes où il se trouve enrôlé.

Prenant conscience des fins auxquelles est utilisée son intelligence, il est sanctionné, devenant un simple soldat de la Wehrmacht. En 1944, son chemin croise en France celui de Marie-Laure alors que Saint-Malo est incendiée et pilonnée par les bombes.

Critique :
Auréolé du prestigieux prix Pulitzer (et non Sulitzer), choix des libraires, des critiques élogieuses… Oulà, n’en jetez plus ! Vu les récompenses, ce roman pouvait faire pchiiittt ou m’emporter. C’est toujours ma crainte avant de commencer un tel livre.

La construction du récit est faite d’alternances entre les personnages de Marie-Laure Leblanc, française et de Werner Pfening, jeune orphelin allemand. Deux jeunes enfants, deux destins différents, diamétralement.

L’auteur a aussi choisi de déconstruire son récit et de faire des bons dans le temps et l’espace, ce qui donne aussi une alternance entre ce qu’il se passe en août 44, à Saint-Malo (rangez votre maillot, il pleut des bombes) et des retours dans le passé, avec les années 30 et le début des années 40, expliquant le destin de ces deux jeunes, ainsi que ceux d’autres personnes.

La partie la plus haletante se déroulera à Saint-Malo, deux mois après le Débarquement. Cela ne sous-entend pas que les autres moments sont dénués d’intérêt, que du contraire, car l’auteur réussi à nous plonger, comme si nous y étions, dans ces années noires de montée du nazisme, des jeunes hitlériennes, de l’exode et de la vie dans une France occupée, avec tickets de rationnements et délations comprises.

Les personnages de Marie-Laure et de Werner sont lumineux, profonds, travaillés. Werner, comme dans la chanson de Cabrel, voulait vivre d’autres manières dans un autre milieu, notamment celui des radios. Il voulait trouver mieux que descendre dans la mine. Trouver mieux que la douce lumière du soir près du feu…

Il ne savait pas… Il pensait que son incorporation dans une école pour former de parfaits petits allemands serait une chance… Il y a appris à fermer les yeux, à être lâche, à suivre la meute, à faire ce qu’on lui ordonnait de faire. Ne le jugeons pas trop vite, ni trop durement, nous mêmes avons tendance à suivre des meutes sur les Rézo Sossio…

C’est un roman de guerre, oui, mais sans pour autant que le récit soit violents, remplis de tripes ou autre. L’auteur est resté assez sobre dans ses descriptions, que ce soit de l’antisémitisme en Allemagne, sur l’exode des Français, sur les camps de prisonniers… Le récit reste soft (malgré un passage plus violent avec un pauvre prisonnier dans le cadre de l’endoctrinement des jeunes nazillons).

Quand à sa plume, sans être exceptionnelle, elle est très agréable à lire. Une fois la première phrase entrée dans mon cerveau, mes yeux ont couru tous seuls sur les pages et j’en avais dévoré 200 sans même m’en rendre compte. Les chapitres sont courts, cela donne du rythme au récit.

Mon seul bémol ira au fait que la rencontre entre Marie-Laure et Werner ait été trop brève, bien trop rapide. J’aurais aimé qu’ils fassent plus qu’un bout de chemin ensemble, j’aurais aimé un autre destin pour ce gamin aux cheveux blancs, enrôlé dans une machine de guerre. Ah, s’il avait écouté Jutta, sa petite soeur…

C’est un beau roman, c’est une belle histoire, c’est flamboyant, c’est beau, doux et violent par moment (c’est la guerre tout de même). Il est facile, de nos jours, de juger les actes de celles et ceux qui était présents dans ces moments sombres, mais à leur place, qu’aurions-nous fait (mon éternelle question) ?

Il est agréable de rire aux dépends des allemands, de jouer des petits tours, mais lorsque les punitions arrivent, sous forme d’assassinats ou de tortures, là, plus personne ne rigole. Aurions-nous eu le cran de résister ? De risquer notre vie sans savoir si ce que nous faisions servait à quelque chose ? Je me le demande, encore et toujours…

Anybref, ce roman a été une belle découverte pour moi. Sans posséder un rythme trépident ou de l’action à gogo, il a su me charmer de par sa lenteur, de par ses deux personnages d’enfants que tout sépare, de par sa thématique et ces alternances entre les deux personnages et le temps.

Je me réjouissais à l’avance de cette LC avec Bianca, hélas, le roman ne lui a pas fait le même effet qu’à moi, puisqu’elle l’a tout simplement abandonné à la page 200, sans jamais y avoir trouvé son bonheur, comme je le fis. Un grand écart entre nos ressentis et Bianca ne fera pas de chronique.

Le pavé de l’été 2022 (Sur mes Brizées) et le Mois Américain (Non officiel) – Septembre 2022.

Le cœur battant du monde : Sébastien Spitzer [LC avec Bianca]

Titre : Le cœur battant du monde

Auteur : Sébastien Spitzer
Éditions : Albin Michel (21/08/2019) / Livre de Poche (2021)

Résumé :
Dans les années 1860, Londres, le cœur de l’empire le plus puissant du monde, se gave en avalant les faibles. Ses rues entent la misère, l’insurrection et l’opium.

Dans les faubourgs de la ville, un bâtard est recueilli par Charlotte, une Irlandaise qui a fui la famine.

Par amour pour lui, elle va voler, mentir, se prostituer sans jamais révéler le mystère de sa naissance. L’enfant illégitime est le fils caché d’un homme célèbre que poursuivent toutes les polices d’Europe. Il s’appelle Freddy et son père est Karl Marx.

Alors que Marx se contente de théoriser la Révolution dans les livres, Freddy prend les armes avec les opprimés d’Irlande.

Après « Ces rêve qu’on piétine », un premier roman très remarqué et traduit dans plusieurs pays, qui dévoilait l’étonnante histoire de Magda Goebbels, Sébastien Spitzer prend le pouls d’une époque où la toute-puissance de l’argent brise les hommes, l’amitié et l’espoir de jours meilleurs.

Critique :
Londres, XIXe siècle, ma période préférée (pas pour y vivre ou y bosser). Londres, immense cœur battant du monde, mais immonde cloaque aussi.

Londres, la ville aux  multiples visages, la ville où les ouvrières (et ouvriers) trimaient comme des forçats et où la semaine des 35 heures se faisait en trois jours.

Le résumé était alléchant et il me tardait d’entamer ce roman qui me promettait beaucoup. Ma rencontre avec Charlotte fut un plaisir, je sentais bien que j’allais l’apprécier, elle, tout comme le docteur Malte (qu’on perdra de vue ensuite).

Puis, un autre personnage a fait son entrée, un certain monsieur Engels et, à ma toute grande honte, je n’ai pas tilté de suite, pourtant, je l’ai étudié à l’école, ce mec. Puis, lorsque mon shilling est tombé, j’ai compris aussi qui était « Le Maure » dont on parlait, un type que j’avais aussi étudié à l’école aussi et dont le portrait brossé dans le roman n’était guère flatteur.

Mais quelle faignasse, le Marx ! Dépensier, incapable d’aller bosser, se faisant entretenir par Engels (qui aurait dû aller s’acheter une paire de cojones, soit dit en passant) et qui, lorsqu’il touchera enfin son héritage, ira louer une maison bourgeoise, jouant les bourgeois lui-même, tout en continuant de se faire entretenir comme une maîtresse par Engels et en gagnant un peu d’argent en boursicotant !

Si j’étais mesquine, je dirais que le patient zéro de la gauche caviar, ce fut lui ! L’homme n’était pas exempt de contradictions, tout comme Engels (comme tout le monde, sauf qu’eux, ils cumulent).

Ce roman est une mine d’information en tout genre pour la période concernée : de 1850 à 1867. Bien des sujets vont être abordés, notamment la famine des Irlandais, la guerre de Sécession, le blocus des port, le coton qui n’arrive plus, les faillites des usines de filature, les conditions de travail déplorables, la misère, l’opium, la crasse, les grèves, l’Internationale qui commence, la lutte des classes, les Fenians,…

L’auteur s’est fortement documenté et tout respire le réalisme. De ce point de vue là, je n’ai pas à me plaindre. Par contre, le récit manquait de flamboyance, d’émotions, de vie, tout simplement. Il était trop clinique, trop rigide.

Cela a commencé après que Charlotte ait recueilli le petit Freddy : le récit passe du gamin qui vient de naître à ses 12 ans. L’ellipse est grande, trop grande. Le personnage de Charlotte a changé, sans doute à cause des sacrifices qu’elle a dû faire pour élever seule un enfant.

Le récit ne donnera que des bribes, me laissant un goût de trop peu. Non pas que je voulais faire du voyeurisme sur leur misère, mais j’aurais aimé en apprendre plus sur ses sacrifices et non pas me contenter de miettes, alors que pour d’autre sujets, j’ai eu des détails dont je me serais bien passée (une opération).

Les personnages de Charlotte et Freddy ont perdu du corps dans cette ellipse, de la profondeur et pire, du réalisme ! Alors que les autres personnages étaient bien ancrés, eux, je les ai vu partir à la dérive et Charlotte finira en personnage laborieux.

Et puis, il est difficile de savoir quel personnage est mit à l’honneur dans ces pages, puisque le récit suivra aussi bien Charlotte et Freddy, que Marx et Engels. Sur la fin, au moment où l’on abordera les révoltes des Fenians, j’avais décroché.

Un récit plus concentré sur Freddy et Charlotte m’aurait mieux convenu, une écriture plus ramassée dans certains passages aurait donné de l’oxygène au roman, et rallumé la flamme, même si ces détails étaient utiles pour ancrer le tout dans le réalisme (les lecteurs ne sont jamais contente, je sais et nous ne manquons pas de contradictions non plus).

Dans l’ensemble, cette lecture ne fut pas un fiasco, le côté historique était très bien rendu, même si une narration au passé lui aurait rendu service, ainsi qu’une écriture moins clinique. L’histoire manquait d’émotions brutes, alors que nous sommes dans l’East End, dans la misère, avec des gens qui bossent dans les usines 13 à 15h par jour, pour un salaire de misère.

Un roman dont j’attendais beaucoup et où un récit au ton assez froid m’a fait perdre une partie de mon intérêt pour cette histoire, où certains personnages ont manqué de cohérence, de profondeur, d’étoffe qui font les grands personnages marquants dans une lecture.

Et pourtant, sa partie historique était bien réussie, m’a appris beaucoup de choses, m’a immergé dans l’époque à tel point que je ne peux pas dire que tout était foiré et que je n’ai pas pris du plaisir à certains moments.

Une LC avec Bianca en balance… Elle ne vous dira pas tout à fait la même chose que moi, allez donc lire son avis et laissez lui un petit mot.

Une libération : Nicolas Rabel

Titre : Une libération

Auteur : Nicolas Rabel
Édition : Pocket (21/08/2014) – 658 pages

Résumé :
Un vieil homme vient d’être assassiné dans une maison de retraite. Parmi les pensionnaires interrogés, Odette Dulac. Face au lieutenant de police, elle entame le récit de sa vie.

En 1940, à tout juste dix-neuf ans, l’Histoire la fait basculer dans l’âge adulte : elle entre dans la Résistance, une expérience inoubliable et douloureuse. Son interrogatoire tourne à la confession : Odette peut enfin chasser ses fantômes…

Critique :
Il ne fait pas toujours bon vivre, dans les maisons de repos (EPAHD), non pas à cause des quarts de biscuits qui vous sont donné pour votre goûter, mais pour une paire de ciseau plantée 8 fois dans le bide d’un résident.

Mais ce n’est pas par ce meurtre que le roman va commencer. D’ailleurs, le meurtre est accessoire, je trouve, il servira juste de déclencheur à Odette pour raconter son histoire, histoire qui commence avec son entrée dans la résistance, en tant que codeuse de messages.

Voilà un pavé que j’ai dévoré en deux jours et une matinée. Le genre de roman que l’on a du mal à lâcher, une fois commencé.

La période de la Seconde Guerre Mondiale est propice à bien des romans, vu la richesse de ce qu’il s’est passé : des horreurs, la plupart du temps (hélas), des actes de bravoure, de résistance, de collaboration, de débrouille, d’inventivité, de passivité, de courage, d’égoïsme, de partage…

Odette est un personnage sympathique, auquel on s’attache de suite. Elle n’est pas toute blanche non plus, mademoiselle ayant une aventure avec un Boche, tout en jouant à la Résistante. Les premières pages m’ont happée et je suis ressortie d’une longue apnée lorsque l’auteur est repassé au récit contemporain.

Dans le film « La grande Vadrouille », lorsque Stanislas Lefort et Augustin Bouvet (De Funès & Bourvil), déguisés en allemands, se font arrêter, un pêcheur, interprété par Paul Préboist, se marre et dit à son compère : V’là qu’ils s’arrêtent entre eux maintenant, ça doit pas marcher ben fort !

Et bien, dans ce roman, ce sont les Français qui arrêtent les Français ! À Paris, ville sous occupation Allemande, you risk on the two tableaux : avoir des emmerdes avec les Boches ou en avoir avec vos concitoyens, vos voisins… Et dans ce roman, you risk encore plus avec vos concitoyens qu’avec l’ennemi.

Comme pour une rafle célèbre, notre Odette ne verra jamais que des uniformes français et aucun vert-de-gris à la prison de Fresnes et lorsqu’un type avec l’accent du Nord la torturera pour la faire parler, il se trouvera même des excuses, le bougre de salopard !

Le récit fera la part belle à beaucoup de situations de l’époque, notamment des missions de Résistance, du marché noir (mais trop peu), des pénuries alimentaires, de la Libération de Paris, parlera des résistants de la 13ème heure, de la collaboration horizontale, sans remettre en cause les femmes ou les juger, parlera des actes de vengeance sordides, comme les tontes des femmes et des gens qui ont eu trop peur que pour résister.

Pas de manichéisme, les salauds n’étaient pas que les envahisseurs, parfois, c’était aussi le coiffeur de votre rue, votre voisine, une collègue, un voisin… La guerre change les gens et ce roman le montre bien.

La résolution du meurtre de la maison de retraite est accessoire, on se doute très bien de l’identité du coupable, ce que l’on veut savoir, c’est qu’elle était l’identité du mort et ce qu’il a bien pu faire pour se prendre des coups de ciseau dans le buffet. Entre nous, je râlais à chaque fois que l’on quittait le récit d’Odette pour revenir au présent. Ce n’est même pas une enquête, c’est juste une confession.

La plume est agréable, les actions sont décrites avec luxe de détails, ce qui aurait pu ralentir la lecture. Et bien non, les phrases se lisent toutes seules, l’action se déroulant devant mes yeux, comme au cinéma et c’est le cœur un peu gros que j’ai refermé ce roman, terminé. Cela faisait des années qu’il prenait les poussières dans mes étagères (2017)…

Un livre rempli d’émotions en tout genre, qui m’a emporté tel un tourbillon, me déposant à Paris, durant l’Occupation et la Libération, durant ces jours où les lois n’existaient plus, où tout le monde réglait ses comptes, à tort ou à raison, de vengeait des années de privation, se donnait bonne conscience, se dédouanait d’avoir eu peur et d’être resté immobile, jugeant alors les autres et se défoulant sur les femmes.

Un excellent roman, très bien documenté.

Une question restera pour toujours dans ma tête : mais qu’est-ce que j’aurais fait, moi ? Je ne pense pas avoir le courage d’Odette. Pourtant, au départ, cette jeune fille n’en avait guère, elle avait peur, n’osait pas et ensuite, c’est le premier pas qui coûte…

PS : C’était Blackat qui m’avait donné envie de le lire. Comme elle n’est plus de ce monde, je ne pourrai même pas la remercier pour cette belle lecture. Ni lui dire que je l’ai enfin lu !

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2021 au 11 Juillet 2022) [Lecture N°15] et Le pavé de l’été 2022 (Sur mes Brizées).

Absolution par le Meurtre – Soeur Fidelma 01 : Peter Tremayne [Par Dame Ida, Pseudo-Historienne à seize heures]

Titre : Absolution par le Meurtre – Soeur Fidelma 01

Auteur : Peter Tremayne
Édition : 10/18 Grands détectives (2004 / 2011)
Édition Originale : Absolution by Murder
Traduction : Cécile Leclère

Résumé :
En l’an de grâce 664, tandis que les membres du haut clergé débattent en l’abbaye de Streoneshalh des mérites opposés des Églises romaine et celtique, les esprits s’échauffent.

C’est dans ce climat menaçant qu’une abbesse irlandaise est retrouvée assassinée.

Amie de la victime sœur Fidelma de Kildare va mettre tout sur talent et son obstination à débusquer le coupable. Jeune femme libre et volontaire, Fidelma n’est pas une religieuse tout à fait comme les autres…

Avocate irlandaise célèbre dans tous les royaumes saxons, elle sillonne l’Europe pour résoudre les énigmes les plus obscures en compagnie du moine Eadulf.

Dans cette première enquête, leur collaboration sera mise à rude épreuve tandis que les meurtres se multiplient à l’abbaye.

L’avis de Dame Ida :
Absolution par le Meurtre est un roman policier historique dont le personnage principal deviendra un personnage récurrent repris par l’auteur.

Sœur Fidelma de Kildare, éminente juriste de son époque est en outre douée d’un véritable talent pour résoudre les énigmes ; talent qui sera mis à l’œuvre pour retrouver l’assassin de l’Abbesse Etain trouvée assassinée au moment où débute une rencontre entre les différents courants du christianisme se développant sur les îles de ce qui deviendra plus tard le Royaume Uni.

Et oui, nous sommes au VIIe siècle. Le Royaume-Uni est loin d’être unifié, que ce soit d’un point de vue politique comme du point de vue religieux.

Il est composé d’une infinité de petits royaumes de cultures différentes et où le statut de la femme varie de manière étonnante, et le catholicisme romain est encore loin d’avoir la main mise sur le pays évangélisé par Saint Colomban (ou Colombus en latin), dont la légende veut qu’il soit le premier témoin des apparitions du monstre du Loch Ness… En effet, des églises locales se réclament de l’enseignement de ce saint qui différerait de celui de Rome.

Nous découvrons que si certains moines ou ascètes ont fait le choix de suivre la recommandation de Saint Paul et de rester célibataires et chastes, il ne s’agit pas encore d’une obligation pour les religieux qui peuvent vivre en couvant mixtes, et où les prêtres et les évêques peuvent se marier. Mais évidemment…

Être évêque ou abbesse à la tête d’une riche et influente communauté reste tout de même un privilège des personnes issues de la caste aristocratique.

Note de Dame Ida : En réalité l’obligation du célibat dans le clergé ne se mettra en place qu’entre le XIe et le XIIe siècle… Pour des questions économiques : le Vatican ne voulant pas entretenir les veuves et orphelins laissés par les prêtres, et au passage, rester le seul héritier de ce qu’ils laissaient. Et le mariage ne deviendra un sacrement de l’Eglise Catholique au XIIe siècle également !

Anybref, ce roman comportait un grand nombre d’ingrédients pour me faire kiffer grave la race de ma mémère :

De l’histoire et qui plus est de l’histoire religieuse (on ne se remet pas comme ça d’avoir été première en catéchisme en étant petite), des meurtres, une enquête… Un peu d’amour… Un contexte faisant évidemment penser, peut-être un peu trop, au fabuleux roman d’Umberto Ecco, le « Nom de la Rose »…

Ou aux enquêtes d’un autre moine anglais, Frère Athelstan, célèbre sur ce blog… Et qui pourrait être son grand frère spirituel pour ne pas dire son inspirateur (il est apparu en 1991 et elle en 2004), bien qu’il ait vécu cinq siècles plus tard.

Mais la magie n’a pas opéré sur moi malgré mes attentes.

Pourquoi ? Ah… Oui bonne question… Il faut que je me la pose, que j’analyse et que j’argumente.

Le haut moyen âge anglais est une période que je ne connaissais pas du tout. Aussi, bien que curieuse, je me suis retrouvée totalement perdue car sans références. Je devais compter intégralement sur l’auteur pour me guider. Pourquoi pas ? Après tout je ne demandais qu’à apprendre !

Mais voilà… Le roman est plutôt court. Beaucoup trop court en comparaison à son ambition de nous faire découvrir la face cachée de la lune. D’autant que le haut moyen âge anglais est une période éminemment complexe sur le plan religieux et politique, le pays étant divisé en de multiples petits royaumes plus ou moins antagonistes en fonction des périodes et ayant chacun leurs mœurs et où le paganisme cohabite encore avec le christianisme.

Entre les Saxons, les Pictes, les Irlandais, les celtes, les habitants des « Angles », et j’en oublie… Cela fait énormément d’informations à enregistrer et à intégrer.

Or quand elles tombent toutes en même temps comme une avalanche dès les premières dizaines pages (mention spéciale pour le passage où Fidelma se fait présenter TOUS les personnages forts nombreux présents pour le débat théologique qui s’annonce), un cerveau moyen est vite saturé.

L’auteur semble oublier ici, dans sa hâte de nous en dire le plus possible en un minimum de temps, que le lecteur n’est pas nécessairement historien et n’aborde pas son roman comme un livre de référence historique.

Et oui, le lecteur moyen qui ouvre un roman est d’abord là pour se distraire, même s’il n’est pas allergique quant à la perspective d’apprendre des choses.

Tout est question de dosage et d’équilibre dans un roman historique, et là pour un roman de moins de deux cents pages, allier action et une période aussi complexe de l’histoire relevait de la gageure.

Outre l’avalanche de données historiques, celles-ci étaient souvent amenées avec maladresse. Quand on rajoute tout un tas d’explications historiques dans les dialogues, ça peut rapidement avoir un aspect très artificiel soulignant que ledit dialogue n’a pas pour fonction de faire progresser l’action, mais de déployer les éléments culturels de contexte.

C’est un défaut que je repère assez souvent dans les premières pages de certains romans où les premiers dialogues sont là pour planter le décor, mais cherchent à en dire trop pour que cela puisse garder l’aspect d’un vrai dialogue naturel.

Cette maladresse est sans conteste liée à la petite taille du roman, et à certains moments les explications académiques qui nous sont exposées viennent briser le rythme de l’action et créer des longueurs m’amenant à me demander quelle place il restera à la résolution de l’intrigue.

Toutes ces informations auraient nécessité d’être davantage délayées dans l’action, de manière subtile pour ne pas assommer le lecteur. Mais pour ce faire, il aurait alors fallu que le roman soit plus long. Je doute que le « Nom de la Rose » ait été aussi plaisant à lire s’il avait été plus court.

En outre, que de personnages ! Ils sont fort nombreux ! Et si on ajoute toutes les informations historiques, religieuses, aux nombre de personnages à mémoriser là, c’est vraiment trop pour une mémoire déjà saturée.

D’autant que tous ces personnages ont des noms au sonorités barbares, exotiques ou originales, bien éloignées de nos habitudes, ce qui rend la mémorisation encore plus compliquée. Parfois j’étais complètement perdue et j’avais l’impression de lire un ouvrage de fantasy de l’ère hyperboréenne !

Et je passe sur les liens d’alliances, d’inimitiés ou familiaux complexes (les familles recomposées n’ont pas attendu le XXe siècle pour apparaître en Occident !!!) entre tous ces personnages qui sont évidemment à assimiler si l’on veut pouvoir comprendre les éventuels mobiles du meurtrier.

Effectivement, un meurtre a toujours un mobile… et débusquer tous les motifs pour lesquels on aurait pu vouloir la mort des victimes, et les liens possibles entre ces mobiles, c’est une nécessité incontournable de l’enquête.

Aussi le lecteur doit alors essayer de tous enregistrer… ou y renoncer et donc… renoncer à participer à l’enquête en essayant de devancer la sagacité de l’héroïne. Il est pourtant là le plaisir de la plupart des lecteurs de polars, non ?

Quand tout cela vous tombe sur la tronche en quelques dizaines de pages c’est tout de même beaucoup et une telle densité n’est pas forcément très heureuse.

Moi, ça m’a réduite d’emblée à une position passive et de renoncement à tout comprendre ou à essayer de mener l’enquête aux côtés de Fidelma. Je l’ai suivie passivement… En spectatrice peu certaine de comprendre ce qu’elle lisait. C’est une posture qui m’a été assez peu agréable, peu stimulante. Et comme j’ai tendance à m’endormir facilement quand je lis, j’avoue avoir régulièrement piqué du nez.

Par ailleurs, je suis parfois assez perplexe avec certaines approximations utilisées par les auteurs ou les traducteurs quand les romans sur fond historique.

La vulgarisation auprès du grand public encourage assez ce phénomène qui m’avait heurtée il y a quelques années quand dans un livre de Christian Jacq sur l’époque pharaonique j’ai lu qu’il faisait « prendre leur douche » à ses personnages là où un bain ou une toilette aurait été plus compréhensibles, ou faisait intervenir une « gynécologue » là où un médecin ou une sage-femme aurait été moins anachroniques.

Là, je ne sais trop quoi penser de la fonction « d’avocate » attribuée à Sœur Fidelma. Le mot « lawyer » en anglais peut se traduire de différentes manières, et dans le cas présent, le terme de « juriste » m’eut paru plus indiqué car le mot « avocat » peut nous renvoyer à des représentations très différentes de ce à quoi peut correspondre le parcours de Fidelma dans son contexte historique particulier.

La profession d’avocat ne s’est développée sous la forme que nous lui connaissons en France qu’aux alentours du XIIIe siècle… Peut-être existaient ils ailleurs avant ? Mais certainement pas tout à fait comme nous les voyons aujourd’hui.

Et quand on nous parlera du « divorce » d’un roi chrétien, on pourra être interloqués si nous restons sur l’idée que l’Eglise ne reconnaît pas le divorce. Le terme de « répudiation » (séparation demandée par le mari, et validé par les autorités) n’aurait-il pas été plus judicieux que le divorce (prononcé par une autorité tierce, extérieure au couple) ?

Alors oui, quand on sait qu’alors le mariage n’était pas encore un sacrement chrétien à l’époque, mais un simple arrangement financier entre familles, peut être comprend-on mieux… Mais ça n’est pas expliqué.

En fait tout au long du roman j’aurais l’impression que l’auteur soit va trop loin dans ses explications (trop lourdes ou maladroites au moment où il les donne), ou alors qu’il n’en donne pas assez pour que je puisse comprendre clairement de quoi il parle.

Sans oublier les mots moyenâgeux en langues anciennes locales, liés aux fonctions ou statuts parfois non expliqué, ou insuffisamment expliqués…

Je ne saurai trop à qui attribuer ces approximations (à l’auteur ? à la traductrice ?), mais quoi qu’il en soit, le résultat est que j’imagine que d’autres approximations ont pu m’échapper étant donné que je ne connais rien à cette époque particulière, et que je peux avoir été induite en erreur dans les subtilités de ce qui me sera expliqué sur le contexte historique.

De fait, je ne suis pas sûre de ce que je croirai avoir appris de ma lecture et n’en serait pas franchement satisfaite pour l’édification de ma culture générale. Et ça c’est un peu décevant.

L’intrigue est honorable mais n’a pu que souffrir dans son développement des défauts inhérents au trop faible nombre de pages et au déséquilibre entre son traitement et la présentation du contexte historique.

En outre, je me demande même si l’héroïne est si sympathique que cela. Elle est parfois un brin pète-sec et limite imbue d’elle-même face à certains personnages à qui elle va reprocher la même chose.

Comme elle a beaucoup investi le champ du savoir, la question de savoir qui a le plus grand savoir va revenir sur le tapis à chaque rencontre décisive et j’ai trouvé ça limite pénible. Je sais que c’est dur d’être reconnue en tant que femme de tête et encore plus à cette époque…

Mais les concours de quéquettes qui m’ennuient déjà quand ils opposent des hommes, me navrent carrément quand ils impliquent aussi des femmes qui acceptent de s’approprier les défauts des hommes. Mais l’auteur étant un homme, il a peut-être oublié que les femmes et qui plus est quand elles sont instruites, évitent de se vautrer dans leurs travers ?

Bon elle n’a pas que des mauvais côtés évidemment, mais en même temps l’auteur la rend tellement surhumaine que forcément ça n’en est pas totalement crédible parce que… je me sens jalouse.

Ce livre est la première aventure de Sœur Fidelma. Peut-être ne s’agit-il que d’un tour de chauffe et que l’auteur a pu poursuivre son œuvre en s’appesantissant moins sur le contexte ou du moins en équilibrant mieux l’intégration des éléments historiques au développement de l’intrigue ?

Anybref, avant de mettre ma note, je rappelle que celle-ci n’est jamais représentative que du plaisir que j’ai pu prendre (ou pas) à lire un livre, ce qui signifie que quelqu’un d’autre pourrait tout à fait avoir envie de donner une autre note que la mienne en fonction du plaisir qu’il ou elle aura pu y trouver.

Ne vous arrêtez pas à mon avis si le sujet peut vous intéresser. Au contraire, lisez le livre et venez me dire en quoi vous seriez d’accord ou non avec moi.

Mais moi vous l’aurez bien compris… je n’ai pas eu ici le plaisir escompté en me lançant dans cette lecture.

 

Le grand monde : Pierre Lemaitre

Titre : Le grand monde

Auteur : Pierre Lemaitre
Édition : Calmann-Lévy (25/01/2022) – 592 pages

Résumé :
La famille Pelletier.
Trois histoires d’amour, un lanceur d’alerte, une adolescente égarée, deux processions, Bouddha et Confucius, un journaliste ambitieux, une mort tragique, le chat Joseph, une épouse impossible, un sale trafic, une actrice incognito, une descente aux enfers, cet imbécile de Doueiri, un accent mystérieux, la postière de Lamberghem, grosse promotion sur le linge de maison, le retour du passé, un parfum d’exotisme, une passion soudaine et irrésistible. Et quelques meurtres.

Critique :
Pierre Lemaître est un formidable conteur, comme certains, je me disais qu’il pourrait écrire l’annuaire téléphonique et que ça fonctionnerait toujours.

Ben non… Autant où sa trilogie précédente, sur l’entre deux guerres, m’avait emporté très loin, autant le premier tome de cette nouvelle trilogie, consacrée à l’après Seconde Guerre Mondiale, m’a fait l’effet de montagnes russes.

Après des ascensions qui m’emportaient dans un plaisir livresque, je subissais des descentes où le plaisir de lecture n’y était plus.

Durant certains passages, j’en suis même venue à penser aux courses à faire, au ménage qu’il me restait et à l’unique t-shirt qui je n’avais pas repassé, prête à tout lâcher pour aller le faire, alors qu’il faisait encore lourd dehors et que je déteste repasser.

Oui, c’est vous dire que durant ma lecture, toutes les émotions y sont passées : du plaisir à l’ennui. Pourtant, Pierre Lemaître, je connais, j’avais déjà vécu quelques expériences livresques avec lui, ne connaissant que le plaisir pur et dur. Qu’est-ce qui se passait, alors ? Aurait-il oublié quelques chose ou n’étais-je pas dans mon état normal ?

Le début du roman avant bien commencé, j’avais fait connaissance de la famille Pelletier, français expatriés à Beyrouth, les parents propriétaires d’une savonnerie, possédant 4 enfants, tous différents les uns des autres.

Si j’ai accroché assez vite avec Etienne, le plus sensible, si j’ai aimé le François, futur journaliste, j’ai un peu bugué avec les autres, sauf avec Joseph, qui n’a pas de dialogues puisque c’est un chat.

Mince alors, où étaient les portraits flamboyants de la précédente trilogie ? Les femmes m’ont semblées stéréotypées, caricaturales (bon, nous sommes dans les années 50, d’accord, mais tout de même), la matriarche me semblant juste un poil moins chiante et insipide que sa bru (qui est à assassiner, elle). La mère s’est bien rattrapée sur la fin, je l’ai approuvée à cent pour cent…

Quant à leurs histoires, leur vie, si une partie m’a conquise, notamment en Indochine, avec les trafics d’argent, ou en France, avec notre journaliste en herbe, le reste m’a semblé sans saveur.

Pire, à un moment donné, ce qu’il se passait en Indochine a commencer par ne plus avoir de goût… C’est terrible quand même d’éprouver de tels sentiments, avec un roman de monsieur Lemaître.

Ma lecture m’a semblée longue, à un moment donné, comme si le tout manquait de cohésion, notamment avec un des personnages de la fratrie, assassin à ses heures perdues.

Malgré tout, ma découverte ne fut pas si laborieuse que ça, j’ai tout de mis pris du plaisir avec une bonne moitié du roman (on se console comme on peut), j’ai appris des choses (j’adore quand il nous cause de magouilles) et eu un grand éclat de rire lorsque j’ai croisé un des personnages de « Au revoir là-haut », ainsi qu’un du « Miroir de nos peines » et cela m’a fait plaisir.

Le côté historique est très bien rendu, sans pour autant en devenir indigeste. Lemaître nous plonge dans le Paris d’après-guerre, avec ses restrictions alimentaires, ses pénuries, ses grèves, ses flics qui tabassent…

Idem pour Saigon, en Indochine, avec le conflit, les Viêt-minh, la ville, la moiteur du climat. Les atmosphères étaient parfaitement bien rendues et j’ai voyagé, grâce à cette lecture. Au sens propre comme au figuré, avec ce voyage dans le temps et l’Histoire peu glorieuse, bien entendu. Les placards sont remplis de squelettes à déterrer.

Hélas, j’ai un peu foiré ma lecture. Malgré tout, j’ai bien envie d’être au rendez-vous suivant afin de poursuivre ma visite des Trente Glorieuses et de connaître le cheminement de la famille Pelletier. Et puis, je pourrais trouver du plaisir dans les suivants… Qui sait ?

PS : Pierre Lemaître a du avoir peur de se retrouver sur ma kill-list car il n’arrive rien de grave à Joseph, le chat. Ou alors, l’auteur n’a rien contre les chats… Et c’est tant mieux.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2022 au 11 Juillet 2023) [Lecture N°009] et Le pavé de l’été 2022 (Sur mes Brizées).

L’étrange traversée du Saardam : Stuart Turton

Titre : L’étrange traversée du Saardam

Auteur : Stuart Turton
Édition : Sonatine (03/03/2022) – 592 pages
Édition Originale : The Devil and the Dark Water (2020)
Traduction : Fabrice Pointeau

Résumé :
1634. Le Saardam quitte les Indes orientales pour Amsterdam. À son bord : le gouverneur de l’île de Batavia, sa femme et sa fille. Au fond de la cale, un prisonnier : le célèbre détective Samuel Pipps, victime d’une sombre affaire.

Alors que la traversée s’avère difficile et périlleuse, les voyageurs doivent faire face à d’étranges événements.

Un symbole de cendres apparaît sur la grand-voile, une voix terrifiante se fait entendre dans la nuit, et les phénomènes surnaturels se multiplient. Le bateau serait-il hanté, ses occupants maudits ?

Aucune explication rationnelle ne semble possible. Et l’enquête s’avère particulièrement délicate, entre les superstitions des uns et les secrets des autres.

Critique :
Le Saardam n’est pas un désert qu’il faut traverser, non, c’est juste le nom d’un bateau, un indiaman, pour être précise et sa traversée va être des plus étranges…

Qualifier ce roman d’aventures, mi-polar, mi-historique, mi-fantastique, de spécial serait réducteur et pourtant, c’est le mot qui le qualifiera le mieux.

1634… Nous embarquons sur un indiaman de la compagnie néerlandaise des Indes orientales, partant de Batavia (pour les GPS contemporains, inscrivez Jakarta), les cales remplies d’épices et d’une cargaison mystérieuse, secrète.

Nous partîmes 300 (marins, mousquetaires, capitaine, passagers, nobles) et par de promptes emmerdes, décès, assassinats, disparitions, nous terminâmes cette traversée étrange avec beaucoup moins de monde.

Ce roman pourra sa classer dans la catégorie des inclassables ou de ceux difficiles à cataloguer, en raison des nombreuses étiquettes qu’il coche, bien que le roman policier historique soit le plus prégnant.

Le personnage de Sammuel Pipps a tout d’un Sherlock Holmes et son acolyte, Arent Hayes, a tout d’un Watson bodybuildé et bagarreur.

Inconvénient de l’affaire, notre enquêteur chevronné est aux fers, avec interdiction de sortir et donc, impossible pour lui d’enquêter sur les évènements étranges qui frappent le Saardam, comme s’il était victime d’une malédiction, celle de Old Tom.

Les meurtres en huis-clos sont les plus étranges, ici, navigant sur l’océan, nous entrons dans une autre dimension : personne n’a pu monter à bord ou s’en échapper et lorsqu’un meurtre aura lieu dans un cabine hermétiquement fermée, le huis-clos prendra encore plus d’ampleur, surtout qu’il a un arrière-goût de fantastique, de sorcellerie, de malédiction…

Possédant le pied marin, c’est avec enthousiasme que je suis montée sur le pont du Saardam et le mal de mer m’a pris par surprise, alors que tout le monde embarquait et que ça n’en finissait pas…

La mise en place traîne en longueur et il faut attendre encore d’être arrivé à la moitié pour que tout bouge enfin un peu plus. Il y a une profusion de personnages et s’ils sont bien tous décrits et reconnaissables, j’ai réussi à en confondre deux, malgré l’index dans les premières pages (le Chambellan Cornelius Vos et le Marchand-chef Reynier van Schooten).

L’auteur a réussi à me faire perdre le Nord, mélanger bâbord et tribord, confondu la proue et la poupe, tant son récit était mystérieux et que je ne parvenais pas à trouver les solutions à tous ces phénomènes étranges qui arrivaient aux passagers du Saardam.

D’où proviennent les voix qui parlent aux gens durant leur sommeil, qui a peint les signes sur la grande voile et gravé dans les caisses ? Qui est ce huitième bateau qui n’apparaît que la nuit ?

Sans les explications finales, je n’aurais jamais trouvé et si j’ai apprécié me faire balader de la sorte, avec 100 pages de moins, le rythme aurait été plus soutenu (la palissade, je sais). Le début fastidieux m’a fait boire la tasse.

Oui, la résolution était bien trouvée, digne d’un grand roman policier. Elle était inattendue, sans pour autant égaler le truc de ouf qu’il y avait dans le premier roman (Les sept morts d’Evelyn Hardcastle).

Attention, la résolution comportait une sacrée touche d’originalité que je n’ai pas vu venir. Le fantastique est expliqué, on reste dans le rationnel, alors que dans le premier roman, nous étions sans contestation aucune dans du fantastique.

Si j’avais lu les romans dans le désordre, j’aurais sans doute au plus de plaisir, puisque j’aurais monté de niveau. Ici, par rapport au précédent, cela fait un peu pâle figure, tout en restant un formidable roman d’aventures en mer.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2022 au 11 Juillet 2023) [Lecture N°008] et Le pavé de l’été 2022 (Sur mes Brizées).

Dans l’ombre du brasier ‭:‬ Hervé Le Corre [LC avec Bianca]

Titre : Dans l’ombre du brasier

Auteur : Hervé Le Corre
Édition : Rivages Poche (27/05/2020) / 558 pages

Résumé :
A Paris, pendant les dix derniers Jours de la Commune. Dans les rues de la ville bombardée où se dressent des barricades, le mal rôde. Des jeunes femmes disparaissent, enlevées par un personnage aussi pervers que repoussant.

Parmi elles, Caroline, la bien-aimée du sergent Nicolas Bellec qui combat dans les rangs des Communards. Antoine Roques, promu au rang de « commissaire » de police par la Commune, enquête sur l’affaire.

Mû par le sens du devoir, il se lance à la recherche de la jeune femme, bravant les obus, les incendies, les exécutions sommaires…

Et tandis que Paris brûle, Caroline, séquestrée, puis « oubliée » dans une cave parmi les immeubles effondrés, lutte pour sa survie. C’est une course contre la montre qui s’engage, alors que la Commune est en pleine agonie.

Critique :
Au lieu de me proposer un petit cosy mystery tranquillou, Bianca, ma copinaute de LC, a décidé de nous envoyer à Paris…

Cool, vous me direz.

Oui, mais non, le voyage temporel nous a expédié à Paris durant les 10 derniers jours de la Commune que l’on a nommé « La Semaine Sanglante ». Ça tiraillait de partout tout autour de nous !

Moi qui me plains souvent de ne pas connaître grand-chose de la Commune (pas un sujet d’école en Belgique), j’ai été servie. L’auteur s’est fortement documenté et pour le côté réaliste, nous y étions en plein dedans.

Avec une écriture fort descriptive, Hervé Le Corre détaille avec minutie les décors, les différents protagonistes, y ajoute de la fumée, des odeurs, de la sueur, des larmes, du sang, des tripes et des boyaux. Le réalisme est poussé. Trop ? Chacun jugera. Pour moi qui ne connait pas grand-chose, c’était parfait.

Des polars historiques, j’en ai lu énormément. Bien souvent, l’Histoire est incorporée à l’enquête, sans jamais prendre le pas sur l’ensemble du récit, se contentant d’être un personnage à part entière.

Hélas, le roman oscille, durant trop longtemps, entre le polar historique et le roman Historique tout court, ce qui donne un déséquilibre au récit, puisque l’enquête restera sommaire, sans jamais vraiment en être une, comme si elle faisait sa timide.

L’Histoire, en tant que telle, est très prégnante, trop prégnante. Le récit manque de rythme à un moment donné.

Sans honte, j’ai diagonalisé ma lecture après la page 160, tant le récit s’enlisait, ne m’apportant plus de plaisir et qu’il semblait faire du sur-place. Une fois passé la page 300, l’enquête a repris un peu le dessus, et moi, j’ai repris le fil de ma lecture, sans plus sauter de passages.

Mon autre bémol sera pour le côté manichéen des protagonistes : les Communards semblent être de braves gars, tandis que les Versaillais sont des bêtes assoiffées de sang. Dans un conflit, quel qu’il soit, il y a plus de nuances que celle des Bons contre les Méchants.

Dommage, parce qu’il y avait assez de matière que pour donner un excellent roman, l’écriture de l’auteur étant très belle, lyrique, sachant parfaitement décrire les événements, leur côté violent, dramatique ou donner vie aux personnage, notamment au trio de Communards : le Rouge, Adrien et Nicolas. C’était magnifique.

Mitigée je suis. La plume était magnifique, le récit était puissant, mais il est allé se perdre d’un côté, puis de l’autre, avant de prendre enfin parti pour le polar, mais toujours avec timidité. Le retour d’Henri Pujols, le tueur en série du précédent roman, n’apportait rien à l’histoire. Ses exactions se retrouvent diluées dans le reste du récit et nous aurions pu donc nous en passer.

En bref, cette LC ne nous a pas apporté le même plaisir que pour « L’homme aux lèvres de saphir » et une grande partie du récit a été lu en diagonale par ma copinaute aussi.

Malgré tout, ma lecture ne fut pas tout à fait perdue puisque j’ai vécu la Commune et sa Semaine Sanglante de l’intérieur. Bon, Bianca, la prochaine LC, ce sera un Tchoupi, merci !

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2022 au 11 Juillet 2023) [Lecture N°002] et Le pavé de l’été 2022 (Sur mes Brizées).

 

Dans les eaux du Grand Nord : Ian McGuire

Titre : Dans les eaux du Grand Nord

Auteur : Ian McGuire
Édition : 10/18 (2017/2019)
Édition Originale : The North Water (2017)
Traduction : Laurent Bury

Résumé :
Puant, ivre, brutal et sanguinaire, Henry Drax est harponneur sur le  » Volunteer « , un baleinier du Yorkshire en route pour les eaux riches du cercle polaire arctique.

Patrick Sumner, un ancien chirurgien de l’armée traînant une mauvaise réputation, n’a pas de meilleure option que d’embarquer sur le baleinier comme médecin.

En Inde, pendant le siège de Delhi, Sumner a cru avoir touché le fond de l’âme humaine, et espère trouver du répit sur le « Volunteer »…

Mais pris au piège dans le ventre du navire avec Drax , il rencontre le mal à l’état pur et est forcé d’agir. Alors que les véritables objectifs de l’expédition se dévoilent, la confrontation entre les deux hommes se jouera dans l’obscurité et le gel de l’hiver arctique.

Critique :
1859, Angleterre… Nous allons faire la connaissance du sieur Henry Drax et, comme dans un Columbo, nous ne raterons du meurtre et nous aurons l’identité du coupable. L’analogie s’arrêtera là. Et dans analogie, il y a… anal, en effet.

Drax aime les jeunes garçons, je ne vous ferai pas de dessin. Le meurtre du gosse est violent et marquant. Quelle entrée en matière !

Ce roman d’aventures restera aussi dans mes annales en raison de sa violence, qu’elle soit envers les animaux (nous sommes à bord d’un baleinier) du Grand Nord (phoques, baleines, ours blancs) ou envers les hommes.

Parce que dans un baleinier, les marins ne sont pas des enfants de coeur, mais si en plus des mousses, vous avez embarqué le fameux Drax et son goût pour les jeunes gamins, ça risque de mal se terminer ! Déjà que vous vouliez couler votre navire pour toucher les assurances…

Oui, ce roman restera dans mes annales, en partie pour les raisons exposées ci-dessus, mais aussi parce qu’après un tiers de pages, je me suis de temps en temps ennuyée et j’ai souqué plus ferme dans le but de passer outre de ces vagues d’ennui.

Ce roman possède des émotions fortes (violences, naufrage, survie, meurtres,…), des descriptions remarquables des paysages, des actions, de la vie sur un baleinier, par contre, je n’ai pas trouvé la bouée de sauvetage et j’ai bu la tasse de temps en temps. Trop de détail tue le détail, même si, pour l’immersion, c’était parfait.

Me voici donc mitigée au moment d’écrire ma chronique : le roman n’est pas mauvais du tout, il apporte le souffle de la grande aventure, il est précis, documenté, l’écriture descriptive est très jolie, et pourtant, il m’a manqué quelque chose pour que j’adhère totalement à ce récit.

Sans doute un personnage auquel me raccrocher, même si le chirurgien, Patrick Sumner, a fait l’affaire durant une grande partie du roman.

C’est une impression fugace qu’il manquait une âme à ce récit, un corps. Des émotions autre que le dégoût devant les massacres d’animaux ou des assassinats d’être humains.

Décrire avec précision la vie sur un baleinier, l’assaisonner de violence, de sodomie, d’assassinat d’un mousse, de fausses accusations, d’un coupable souffrant de déni purulent, rajouter une couche de violence, de descriptions peu ragoutantes, faire couler le navire et passer ensuite dans un récit de survie, tout en rajoutant une énorme couche de violence, ne fait pas d’un roman d’aventure un excellent roman d’aventure.

Dommage, le premier tiers était addictif et je l’avais lu en un rien de temps. La suite a défilé un peu plus vite lorsque je me suis mise à sauter des pages.

Une lecture en demi-teinte et le cul entre deux chaises (inconfortable) pour rédiger ma chronique. Tout n’est pas mauvais, dans ce roman, que du contraire, mais il manquait d’âme, que ce soit pour le récit ou pour les personnages, un peu trop brièvement esquissés. Zut alors…

#MoisAnglais2022

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2021 au 11 Juillet 2022) [Lecture N°239] et Le Mois Anglais – Juin 2022 (Chez Titine et My Lou Book).

Le dernier joyau des Romanov ‭:‬ Monique Dollin du Fresnel [LC avec Bianca]

Titre : Le dernier joyau des Romanov

Auteur : Monique Dollin du Fresnel
Édition : Sud Ouest (2018)

Résumé :
De la fin tragique des tsars aux archives secrètes du Vatican, une intrigue au cœur de la guerre 1914-1918.

En juin 1914, le lieutenant russe Dimitri Malkine est chargé de se rendre à Paris pour une mission diplomatique. La tsarine mère en profite pour lui demander secrètement de remettre à Londres un superbe bijou à sa sœur, la reine Alexandra.

Dimitri s’acquitte de sa tâche, mais n’est pas au bout de ses peines… La reine Alexandra souhaite à son tour faire un présent à sa sœur : un œuf de Fabergé unique, muni d’une serrure et dont le contenu reste énigmatique.

Avant même que le lieutenant puisse emprunter le chemin du retour à Saint-Pétersbourg, il se trouve entraîné bien malgré lui dans ce qui deviendra l’un des conflits les plus sanglants de l’histoire de l’humanité.

Il faudra alors attendre plus de soixante-dix ans pour que Camille, généalogiste successorale bordelaise, plonge dans cette histoire pour le compte de sa cliente, Madame de Limeuil. Ses recherches la conduisent de Bordeaux au cœur de la Gascogne, des Archives secrètes du Vatican à Cracovie, mais le mystère reste entier.

Qu’est-il arrivé à Dimitri Malkine ? Où est passé cet œuf de Fabergé à la valeur inestimable ? Enfin, pourquoi a-t-elle l’impression qu’on s’en prend à tous les témoins de l’affaire ?

Critique :
J’ai deux amours : l’Angleterre victorienne et la Russie des Tsars. Alors, lorsque ma copinaute Bianca m’a proposé ce titre en LC, j’ai sauté dessus (sur le roman, pas sur ma pauvre copinaute).

Commençant doucement en 1990 avec la présentation de Camille, généalogiste successorale (enquêtrice), le roman va ensuite passer en 1914, peu avant la Première Guerre Mondiale, avec le lieutenant russe Dimitri Malkine, hussard de la garde impériale.

Ce grand écart sur deux périodes était des plus addictif et de plus frustrant aussi. Lorsque l’on a envie d’en savoir plus sur les aventures de Dimitri Malkine, on se retrouve avec Camille et alors qu’on trépigne d’en savoir plus, on revient en Russie.

J’adore ce genre de frustration dans un roman, cela lui donne une autre dimension et me fait cavaler encore plus vite dans ma lecture puisque je voulais absolument savoir comment les deux récits allaient se télescoper.

La partie historique était intéressante, même si peu de suspense pour les gens de notre époque qui savent exactement ce qui va se produire : nous ne sommes pas une dystopie, donc, on connait les issues de certaines batailles de 14/18.

Énormément d’émotions durant le passage de la fraternisation entre les Allemands et les autres en face, lors de la veille de Noël. Peu de militaires, beaucoup de civils appelés sur le front et des instituteurs ou autres professions transformés en militaires…

L’autrice apportera quelques éclairages historique à la fin de son roman, séparant le vrai du faux, comme pour ses théories avec la famille impériale.

Vous l’aurez deviné, la partie consacrée au tragique destin des Romanov ne sera pas tout à fait conforme à ce que l’on sait de nos jours, mais puisqu’en 1990, les reste des corps n’avaient été retrouvés, tout était possible. D’ailleurs, l’avantage des années 90, c’est que l’on doit encore chercher une cabine téléphonique et ça, c’est un détail que j’ai apprécié. Pas d’Internet non plus !

Les personnages sont attachants, surtout Dimitri. J’ai adoré suivre ses péripéties durant la guerre, lui qui était hussard de la garde impériale, le voici devenu soldat dans les tranchées, avant de voir son destin basculer et envoyé en Amérique.

Camille est une femme tenace, une enquêtrice qui ne lâche rien et les personnages secondaires ne seront pas en reste non plus, chacun possédant une part d’humanité qui le rendait réaliste.

Mon minuscule bémol sera pour le léger manichéisme que l’on retrouve dans la partie des « méchants », comme si une branche familiale avait concentré toutes les tares, tous les vices. Bon, ce n’est pas rédhibitoire, l’autrice ne s’attardant pas trop longuement sur ces personnes et n’en faisant pas des tonnes. Le final se précipite un peu trop vite à mon goût, mais cela n’a pas entamé mon plaisir ressenti durant cette lecture.

Les points les plus positifs de ce thriller historique, sont que l’autrice ne se prend pas les pieds dans le tapis en passant d’une époque à une autre, que tout se relie très bien, que la partie historique est bien documentée, bien traitée et que le récit est fluide, se lisant facilement, sans pour autant être gnangnan.

Même sa théorie sur le sort des Romanov est plausible, non capillotractée et s’insère bien dans le récit qui nous est fait (et dont je connaissais une partie pour l’avoir lue souvent). Je n’ai pas eu besoin de tartiner cette théorie de lubrifiant pour qu’elle passe dans ma petite cervelle et qu’elle s’y installe durablement, faisant naître un espoir et une étincelle dans mes yeux. On m’a bien fait croire au père Noël et au socialisme, alors, hein !

Anybref, voilà un roman historique comme je les aime : addictif, fluide, instructif, intéressant, jamais ennuyeux, jamais redondant, plaisant à lire, même si certaines scènes sont plus hard (il y en a peu) et qui nous entraîne dans plein de lieu chargés d’Histoire, faisant crisper notre cœur puisque l’on sait ce qui se passa à Verdun, sur le Chemin des Dames, avec le Lusitania, les Romanov, Lénine, la révolution russe…

Je remercie Bianca de m’avoir proposé cette lecture. J’étais loin de m’attendre à vivre une telle aventure et de lire un roman si intéressant. La surprise fut belle et inattendue. Cette LC est réussi puisque ma copinaute pense la même chose dans sa chronique.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2021 au 11 Juillet 2022) [Lecture N°117].

Les pionniers : Ernest Haycox

Titre : Les pionniers

Auteur : Ernest Haycox
Édition : Actes Sud – L’Ouest, le vrai (06/01/2021)
Édition Originale : The Earthbreakers (1952)
Traduction : Fabienne Duvigneau

Résumé :
Ils viennent du Missouri et ont tout abandonné dans l’espoir de trouver une terre à des milliers de kilomètres de leurs foyers. Ils ont entassé leurs maigres possessions dans des chariots et traversent les grandes plaines, puis les montagnes Rocheuses où ils affrontent les rapides du fleuve Columbia.

Leur trajet ouvre la célèbre Piste de l’Oregon, qui sera plus tard empruntée par de nombreux migrants en route vers l’Ouest et la terre promise.

C’est un voyage qui a tout d’une grandiose épopée, peuplé d’hommes et de femmes qui souffrent de la faim et du froid, qui connaissent la solidarité autant que les rivalités, qui cherchent l’amour aussi.

Lorsqu’ils parviennent enfin à destination, ils construisent des cabanes, labourent un sol jusque-là inexploré, et installent peu à peu les bases de ce qui deviendra plus tard une société civilisée, avec ses lois, ses règles et ses usages.

Critique :
Dans ce western, qui parle du voyage et de l’installation de pionniers dans l’Oregon, nous sommes loin du côté humoristique utilisé par Morris (et Goscinny) dans Lucky Luke.

Ici, lorsque l’on tombe à l’eau, on risque de mourir, si on prend froid aussi, si on se prend un mauvais coup… Bref, que du concret et du réaliste, dans ce western qui tient plus d’un récit « témoignages » que des duels devant le saloon.

N’ouvrez pas ce roman si vous cherchez du trépidant. Ici, les pionniers ont avancé au rythme du pas des bœufs, des chevaux, des radeaux et lors de leur installation, ils ont suivi le rythme des saisons.

Pas de précipitation dans le récit de Haycox ! Il prend le temps de poser ses personnages, de leur donner de la profondeur, de décrire les éléments météorologiques, les saisons, l’installation des pionniers.

Roman choral, il donnera la parole à plusieurs personnages, tous disparates, mais reprenant un beau panel de ce qu’est l’humanité, sans que l’on ait l’impression qu’il ait fait en sorte de placer tout sorte de gens, comme c’est souvent le cas dans des films ou des séries. Non, ici, on sent que les portraits sont réalistes et pas forcés.

On a beau être dans un western avec tous les codes du genre, ce qui frappe, c’est qu’ensuite on fait en sorte de s’en affranchir. Oubliez les films vus à la télé, dans ce récit, on est aux antipodes de ce que l’on connaît.

C’est une écriture contemplative qu’Haycox nous offre, quasi crépusculaire, résultant de ses lectures de lettres de pionniers, afin que son récit soit le plus juste possible. Dans les films, aucun réalisateur ne montrera jamais les difficultés rencontrées par les colons, ou alors, se sera dans une plaine, jamais dans des sentiers sinueux des montagnes ou à traverser des torrents démontés.

Dans cet affranchissement des codes, en plus de la Nature hostile, on a le respect des personnages : jamais l’auteur ne dénigre les Indiens ou les femmes. On sent le respect qu’il leur porte. L’ouvrage ayant été publié en 1952, c’était tout de même culotté d’oser défendre les oppressé(e)s.

Certains de ses personnages dénigreront femmes et Indiens (on a un salaud et des têtes-brûlées), mais les femmes dans ses pages ne sont pas toutes muettes, elles peuvent avoir du répondant, de la hargne, être parfaitement au courant de leur situation merdique qui les oblige à se marier pour survivre et de subir durant toute leur vie cette inégalité de traitement entre elles et les hommes.

Par contre, la religion est moquée au travers du pasteur qui voit le diable chez tout le monde, Rice Burnett ne se privant pas de demander au pasteur s’il a une religion différente le dimanche du lundi… Malgré tout, le discours du pasteur évoluera au fil des pages et lui-même se mettra à douter de temps en temps.

L’hypocrisie, qu’elle soit religieuse ou du fait des Hommes sera souvent pointée du doigt dans ce récit, notamment lorsque les esprits s’échaufferont afin d’aller punir les Indiens du coin d’une agression. Les pionniers n’en sortiront pas grandis car voler plus pauvre que soi n’est guère reluisant.

La brochette de personnages est copieuse, il faudra rester attentif car l’auteur les nommera par leurs noms de famille, mais aussi par leurs prénoms, ce qui est déstabilisant car ils sont nombreux. Il m’a fallu un peu de temps avant de tous les distinguer et les reconnaître.

Le récit est âpre, les colons feront face aux éléments, à la Nature, hostile, et il leur sera difficile de gagner leur vie, parfois même, il leur sera difficile d’assurer leurs moyens de subsistance. Certains regretteront même d’avoir lâché la proie pour l’ombre.

Voilà donc un western qui tranche avec le genre que l’on connaît, qui ressemblerait plus à des témoignages, réunis dans un roman, qu’à une fiction, tant le réalisme est présent dans la vie de ces colons.

Les portraits des personnages sont bien exécutés, leur psychologie est creusée et rien n’est figé, même si pour certains (et certaines), on pourra chasser leur naturel tant que l’on voudra, il reviendra au galop.

Un magnifique western qui prend son temps. À lire sans se presser, afin de déguster les multiples récits qui l’émaillent et qui donnent de l’épaisseur à l’ensemble.

Un western où les duels sont la plupart du temps contre la Nature ou les éléments météorologiques, qui ne vous font aucun cadeau. La Nature est piégeuse et en aucun cas ressourçante.

et Le Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur.