Dites-leur que je suis un homme : Ernest J. Gaines

Titre : Dites-leur que je suis un homme

Auteur : Ernest J. Gaines
Édition : Liana Lévi Piccolo (2004)
Édition Originale : A lesson before dying 1993)
Traducteur : Michelle Herpe-Voslinsky

Résumé :
Dans les années quarante, en Louisiane, Jefferson, un jeune Noir démuni et ignorant, est accusé d’un crime qu’il n’a pas commis : l’assassinat d’un Blanc.

Au cours du procès, il est bafoué et traité comme un animal par son propre avocat commis d’office devant la cour et, pour finir, condamné à mort.

La marraine du jeune homme décide alors que ce dernier doit, par une mort digne, démentir ces propos méprisants.

Elle supplie l’instituteur, Grant Wiggins, de prendre en charge l’éducation de Jefferson. Le face à face entre les deux hommes, que seule unit la couleur de la peau, commence alors…

Critique :
En ouvrant ce roman, je me doutais qu’il était porteur d’émotions fortes mais je ne savais pas comment l’auteur allait dérouler son récit, donc, je me suis laissée porter et niveau émotions, j’ai eu mal ma gueule.

C’était couru d’avance avec un jeune homme Noir condamné à mort par un juge Blanc, par 12 jurés Blancs, arrêté par des policiers Blancs, défendu par un avocat Blanc qui l’a assimilé à un porc pour faire pencher la balance de son côté.

Mon dieu, à un porc… Violent.

Voilà à quoi est réduit Jefferson, ce jeune homme qui a eu le malheur, la malchance, de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Les deux braqueurs ont été tués par l’épicier, l’épicier est mort, mais puisque se trouvait sur les lieux du crime un autre Noir, allez hop, à la chaise électrique.

Je ne spoile pas en disant qu’il se fait condamner, nous ne sommes pas dans le monde des Bisounours mais dans l’Amérique, fin des années 40. Ne nous leurrons pas ! Un Noir accusé d’avoir descendu un Blanc… Le contraire aurait été pardonné, par contre.

Lors de ma lecture, j’ai pensé au départ que l’instituteur Grant Wiggins, à qui la tante de Jefferson lui demande d’aller lui apprendre à marcher comme un Homme était un Blanc… Stupide fille que je suis ! On ne demanderait pas à un Blanc d’aider un Noir à marcher comme un Homme quand on l’a rabaissé au niveau d’un cochon. Oui, désolé, j’ai encore parfois des rêves impossibles.

L’auteur a su éviter le larmoyant et je le remercie. Certes, on a mal sa gueule sur la fin parce que l’on voit un innocent, un pauvre gosse de 21 ans, qui sait difficilement lire et écrire, s’avancer vers la faiseuse de veuves électrique. Enfin, non, on n’y assiste pas, mais on sait que…

Mais avant d’arriver à cette monstruosité, nous allons être immergé dans un quartier Noir, dans une petite ville du Sud des États-Unis où les Noirs ont beau avoir leur liberté, doivent tout de même s’incliner devant l’Homme Blanc tout puissant.

Oh, ce n’est pas un racisme méchant, c’est juste un état d’esprit chez ces gens Blancs. On leur expliquerait qu’ils ne comprendraient pas. On a toujours fait ainsi, nous diraient-ils. Ils ne pensent même pas mal en se comportant de la sorte.

Pour eux, un Noir doit être à peine éduqué, juste le minimum syndical (lire, écrire, mais un peu), répondre par des « oui monsieur » ou des « oui madame », bosser, fermer sa gueule et garder les yeux baissés.

Doit-on les blâmer ? Oui et non. Oui de nos jours, l’Histoire les blâmera et nous aussi, mais si nous avions vécu à cette époque et en ces lieux, comment nous serions-nous comporté ?? C’est l’éternelle question que je me pose : comment me serais-je comportée, moi ? Et vous ? Pas sûr que nous en sortions grandi.

Anybref, l’auteur a su comment nous faire passer le message, comment nous faire passer les émotions, comment nous faire passer la douleur des Noirs d’être en bas de l’échelle, dont les Blancs font souvent comme s’ils n’existaient pas, comme s’ils étaient des animaux, rien de plus. Les humiliations sont légions.

Il se dégage des émotions en tout genre de ce roman, l’auteur ne tombant jamais dans le manichéisme, nous montrant que la solidarité n’existe pas toujours chez les Noirs, qu’un instituteur peut ne pas avoir envie d’aller aider un gamin de 21 ans à se comporter comme un Homme devant les Blancs pour leur montrer qu’il est un humain et pas un porc.

La tâche sera ardue, Jefferson n’étant pas réceptif, Grant n’ayant pas très envie et le pasteur, lui, il veut sauver l’âme de Jefferson, le reste, ça ne le concerne pas.

On aura une belle bataille de regards noirs, de paroles retenues, entre Grant, le croyant non pratiquant et le pasteur, sans oublier les regard encore plus noirs de sa tante, grande pratiquante, elle.

Oui, l’auteur a su donner sa place aussi aux croyances des uns et des autres, à la religion qui prenait une place énorme chez certains, le tout sans blâmer l’un ou l’autre, sans donner raison à l’un ou l’autre, mais en insufflant les paroles qui fallait aux différents protagonistes.

Putain, c’est un beau roman, c’est fort, ça fait mal à sa gueule, c’est bien écrit, touchant, jamais larmoyant gratuitement et on se dit que fin des années 40, il y avait encore un sacré chemin à faire pour les Droits civiques des personnes Noires.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°71.

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Le chant des revenants : Jesmyn Ward

Titre : Le chant des revenants

Auteur : Jesmyn Ward
Édition : Belfond (07/02/2019)
Édition Originale : Sing, Unburied, Sing (2017)
Traducteur : Charles Recoursé

Résumé :
À treize ans, Jojo essaie de comprendre : ça veut dire quoi, être un homme ? Non pas qu’il manque de figures masculines, avec en premier chef son grand-père noir, Pop.

Mais il ya les autres, plus durs à cerner : son père blanc, Michael, actuellement en détention ; son autre grand-père, Big Joseph, qui l’ignore ; et les souvenirs de Given, son oncle, mort alors qu’il n’était qu’un adolescent.

Et Jojo a aussi du mal à cerner sa mère, Leonie, une femme fragile, en butte avec elle-même et avec les autres pour être la Noire qui a eu des enfants d’un Blanc.

Leonie qui aimerait être une meilleure mère, mais qui a du mal à mettre les besoins de Jojo et de la petite Kayla au-dessus des siens, notamment quand il s’agit de trouver sa dose de crack. Leonie qui cherche dans la drogue les souvenirs de son frère.

À l’annonce de la sortie de prison de Michael, Leonie embarque ses enfants et une copine dans la voiture, en route pour le pénitencier d’état.

Là, dans ce lieu de perdition, il y a le fantôme d’un prisonnier, un garçon de treize ans qui transporte avec lui toute la sale histoire du Sud, et qui a beaucoup à apprendre à Jojo sur les pères, les fils, sur l’héritage, sur la violence, sur l’amour…

Critique :
Souvenez-vous, Mini-Mir était réputé pour faire le maximum… Et bien dans ce roman noir, je suis tombée sur une mère qui en faisait le minimum, pour le même prix.

Si je commence par un brin d’humour, c’est pour faire le vide en moi et tenter de reprendre pied après cette lecture qui n’était pas de tout repos tant les personnages qui gravitaient dans ces pages étaient sombres et certains l’étaient même tellement qu’on aurait aimé les bazarder de suite, comme les parents de Jojo et Kayla.

Ce n’est pas que Léonie n’aime pas ses gosses, mais elle les aime mal, elle est égoïste et ne pense même pas à leurs besoins vitaux comme boire et manger. Par contre, elle pense toujours à ses besoins vitaux à elle qui sont le crack sous toutes ses formes.

Si Kayla, 3 ans, n’avait pas son grand frère Jojo, 13 ans, pour s’occuper d’elle ainsi que leurs grands-parents maternels, ils seraient mort de faim depuis longtemps. Quant au père, Michaël, en taule depuis 3 ans, il n’a même vu sa gamine naître.

Double péché du père, pour sa famille à lui, c’est qu’il était Blanc et qu’il a fait deux enfants avec une Noire. Si les enfants peuvent compter sur les grands-maternels, ceux du côté de leur père ne veulent même pas les voir car ce sont des grands racistes.

On va finir par croire que j’ai un faible pour les romans noirs qui se déroulent dans le Sud des États-Unis, là où la ségrégation et la haine raciale sont toujours présentes.

Les temps ont beau avoir changé, les lois aussi, dans le fond de leur cœur, de leurs tripes, de leurs cervelles, les Blancs estiment toujours que les Noirs sont justes bons à être des esclaves.

L’auteur l’illustre par des petits détails, sans s’appesantir dessus, mais lors d’un contrôle policier, on est atterré par la violence développée par le policier Blanc envers cette famille Noire. Limite si je n’ai pas été traumatisée par le comportement qu’il a eu envers Jojo, juste parce que celui-ci est café au lait.

Le roman est prenant, il nous tient à la gorge, les personnages des enfants sont touchants, surtout Jojo, protecteur de sa petite sœur et même son grand-père, qui pourtant est un homme dur, est touchant lui aussi car il s’occupe bien de ses petits-enfants et aime profondément son épouse, Philomène.

On sent que Léonie, la mère des gosses, aimerait être une bonne mère, mais il lui est impossible de ne pas s’énerver pour rien sur les enfants ou de les traîner avec elle sur une longue distance pour aller récupérer leur père à la sortie de prison, sans penser à nourrir ses enfants…

La touche fantastique des morts qui hantent toujours certains lieux ne m’a pas dérangé, c’était bien amené, bien utilisé et cela a donné un petit plus à ce roman noir qui avait déjà tout pour lui.

Avec une écriture qui sait si bien faire passer les émotions ou les ressentiments, l’auteur donne la voix à plusieurs de ses personnages, nous faisant voir parfois une partie de la même scène mais avec d’autres yeux.

Un roman noir choral qui nous offre des portraits réussis de ses personnages, dont celui d’une famille Noire qui n’a pas été épargnée par les épreuves, qui nous décrit une Amérique toujours aussi raciste, ou les droits des uns ne sont pas équitables à ceux des autres, comme dans la prison ferme de Parchman, où le papy de Jojo a fait quelques années, pour des peccadilles, alors que les Blancs devaient faire des horreurs pour y être incarcérés.

Un roman noir puissant, qui prend à la gorge, émouvant, touchant, un portrait d’une Amérique au vitriol, où la drogue fait marcher les gens à son pas et détruit des enfances, ces enfants qu’on a eu par accident, qu’on a voulu garder ensuite mais dont on ne s’occupe que de temps en temps.

Un roman noir magnifique.

#LeChantDesRevenants #NetGalleyFrance

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019) et Le mois du Polar Chez Sharon (Février 2019).

La case de l’oncle Tom : Elizabeth Harriet Beecher-Stowe [LC avec Bianca]

Titre : La case de l’oncle Tom

Auteur : Elizabeth Harriet Beecher-Stowe
Édition : L’école des loisirs Classiques abrégés (2008)
Édition Originale : Uncle Tom’s Cabin (1852)
Traducteurs : L. Belloc et A. de Montgolfier

Résumé :
Dans l’Etat du Kentucky, au XIXème siècle. Mr Shelby est un riche propriétaire terrien. Chez lui, les esclaves sont traités avec bonté.

Cependant, à la suite de mauvaises affaires, il se voit obligé de vendre le meilleur et le plus fidèle d’entre eux, le vieux Tom.

Tom, qui s’est résigné à quitter sa famille, rencontre la jeune et sensible Evangeline Saint-Clare, qui incite son père à l’acheter.

Un intermède heureux dans sa vie, mais qui sera de courte durée car il va être vendu une nouvelle fois…

Critique :
Il n’est pas évident de parler de ce roman, publié sous forme de feuilleton dans les années et dont on dit qu’il est l’un des facteurs de l’exacerbation des tensions qui menèrent à la Guerre de Sécession…

Heu, elle est forte, celle-là tout de même !! Rendre responsable l’auteure du livre de cette boucherie fratricide, c’est chercher à tout pris la chèvre émissaire (la dame ne peut être un bouc, voyons !).

Paraîtrait même qu’Abraham Lincoln prononça cette phrase : « C’est donc cette petite dame qui est responsable de cette grande guerre » lorsqu’il rencontra Harriet Stowe au début de la guerre de Sécession. Les avis divergent…

C’est vous dire son impact lorsqu’il paru dans cette Amérique où l’esclavage était plus que normal, naturel et que la plupart pensaient, sérieusement, que si on ne fouettait pas ses « nègres », ils allaient devenir paresseux et j’en passe (ceci n’est pas mon avis ! Je ne fais que transcrire un sentiment de l’époque et je le précise pour ceux ou celles qui voient midi à leur porte).

À la limite, pour certaines personnes, le fait de fouetter leurs esclaves ou de les brutaliser leur faisaient du bien (aux esclaves). De multiple fois j’ai eu envie d’entrer dans le roman et de baffer certains personnages.

Peu avant la publication de ce roman, en 1850 donc, le gouvernement avait édicté une loi qui punissait toute personne qui aiderait un esclave fugitif en le nourrissant, l’abreuvant, en lui permettant de se reposer… ou en l’aidant dans sa fuite.

Heureusement que de nos jours ce genre de loi inhumaine n’existe pas ! Oui, je suis ironique parfois. Toujours…

Différents personnages parsèment ce roman, Blancs ou Noirs, et l’auteure, si elle donne l’impression de fait preuve de manichéisme avec les bons maîtres qui sont gentils comme tout et les méchants de gros salopards et bien on se rend compte qu’en grattant un peu sous la surface, tous ne sont pas toujours figé dans leurs actes.

Le bon monsieur Shelby a fait des mauvais placements et doit se résoudre à vendre son esclave adoré Tom, mais pour le racheter, il refusera que sa femme donne des cours de musique (on ne s’abaisse pas à ça) ou à vendre des chevaux. Le gentil Saint-Clare trainera à signer les papiers d’affranchissement de Tom et le marchand d’esclave finira repenti, limite en Saint-Paul.

— Non ! dit Chloé. Ce qu’il a fait n’est pas juste ! le maître n’aurait jamais dû te vendre, Tom, pour payer ses dettes. Ne lui as tu pas gagné deux fois plus qu’on ne lui donne de toi ? Il te devais la liberté ; il te la devait depuis des années. 

Si les Blancs sont à la limite du stéréotype, par contre, on dirait qu’on a tenté de réunir tous les clichés pour les personnages Noirs, allant de la femme métisse à la beauté fatale, à l’ouvrier Noir l’insouciant, au petit comique, à la cuisinière l’affectueuse, aux méchants contremaitres, en passant par l’imbécile servile qui veut plaire aux Blancs. Sans parler de leur manière de s’exprimer…

Et c’est de là que découleront mes bémols : tous ces multiples personnages auxquels je n’ai pas eu le temps de m’attacher (contrairement à ceux de « La colline aux esclaves »), pour le fait que Oncle Tom ne soit pas si présent que ça dans l’histoire et pour le côté chrétien que je déteste du « pardonne à ton ennemi » ou du « prie et Dieu t’aidera » qui fait que les gens restent passifs, malgré leurs conditions dantesques.

Les pauvres, on leur avait bien lavé le cerveau. L’époque de l’écriture ne doit pas être étrangère à la chose non plus, en ce temps là, la religion tenait encore une place importante dans les foyers, la rédemption aussi, ainsi que le puritanisme.

Juste que ces chrétiens étaient de mauvais chrétiens puisqu’ils tenaient des gens en esclavage, qu’ils n’avaient pas l’intention de changer le système et que même si certains étaient plus sympas que d’autres, ils étaient toujours dégoutté de poser les mains sur une personne de couleur.

Voilà comme vous êtes tous, vous autres chrétiens. Vous formez des associations, et vous envoyez quelque pauvre missionnaire passer sa vie parmi les païens. Mais qu’on me montre un seul de vous qui prenne avec lui un de ces malheureux et qui se donne la peine de le convertir ! Non ! quand vous en arrivez là, vous n’êtes plus d’accord, ils sont trop sales et désagréables, dites-vous, c’est trop de soin.. et ceci, et cela !

Malgré ces petits bémols plus haut, ce sont des gouttes d’eau dans l’océan du plaisir que j’ai pris en lisant – enfin – ce Grand Classique de la littérature qui aborde quasi à chaque page le caractère immoral et scandaleux de l’esclavage, que ce soit dit par des Noirs ou par certains Blancs, énonçant des faits réels.

— Osez me dire qu’un homme doit travailler toute sa vie, depuis l’aube jusqu’au soir, sous l’œil vigilant d’un maître, sans pouvoir manifester une fois une volonté irresponsable… courbé sous la même tâche monotone et terrible, avec tout juste assez de nourriture pour être en état de continuer sa tâche… oui, qu’un homme me dise qu’il est indifférent à une créature humaine de se voir traitée de cette façon… 

Niveau écriture, elle m’a fait penser à celle dans « Oliver Twist » : mélodramatique et sentimentale, comme s’il fallait, en plus de dénoncer un système inhumain et maléfique, faire pleurer dans les chaumières. Tout en étant moins poussé que chez Dickens, où là, je n’en pouvais plus de le lire.

Résultat ? Malgré certaines scènes émouvantes, ma gorge ne s’est pas serrée car trop de mélodrame tue le mélodrame et me fait l’effet inverse. Niveau émotions, j’en ai pris plus dans la gueule avec « La colline aux esclaves » qu’avec la case de l’Oncle Tom.

Et c’est là que vous vous dites : mais pourquoi tu lui colles 4 Sherlock, alors ?? Et bien, parce que, malgré ses défauts, ses stéréotypes, son style sentimental, son côté happy end un peu trop poussé (et des coïncidences trop bienheureuses pour être vraies), j’ai dévoré ce roman et je l’ai bien aimé.

C’est ça les contradictions du lecteur… Des défauts, une critique qui les pointent tous et un résultat final qui dit « j’ai super bien aimé » et ça, docteur, ça ne se soigne pas.

Bianca a le même ressenti que moi, quasi, et elle a bien aimé cette LC aussi.

Il est dommage que l’on ne s’efforce pas de tendre la main à ceux qui pourraient se relever…

Les croix en feu : Pierre Pelot

Titre : Les croix en feu – Les croix de feu

Auteur : Pierre Pelot
Édition : L’Atalante (2008) / Marabout Junior (1966)

Résumé :
1865. États-Unis d’Amérique.

Après guerre de Sécession, Scébanja revient sur les terres où il est né esclave afin d’acheter une ferme et de vivre comme l’homme libre qu’il croit être enfin devenu. C’est compter sans la haine des Blancs.

Appauvris par la guerre qui les a dépossédés d’une main-d’œuvre gratuite, ils voient d’un très mauvais œil leurs esclaves d’antan s’émanciper. Le Ku Klux Klan entre en action…

Critique :
♪Sweet Home Alabama ♫Where the skies are so blue ♪Sweet home Alabama ♪ Lord I’m comin’ home to you ♫

Il fut un temps où l’Alabama n’était un sweet home que pour l’Homme Blanc…

Alabama… Cet état du Sud, ségrégationniste, va se faire égratigner sévèrement le cuir par ce court roman.

C’est surtout ses habitants qui seront pointés du doigt. Habitants racistes et certains cumulent mêmes les tares de racistes ET d’assassins.

Si le nom du Ku-Klux-Klan n’était pas aussi tristement célèbre, le nom pourrait prêter à rire ou servir d’échauffement linguistique tel le chasseur sachant chasser sans son chien.

Hélas, il n’en est rien. En plus de semer la terreur dans un Sud ayant perdu la Guerre de Sécession, il plante des croix de feu et tue des pauvres gens dont le seul tort était d’être né Noirs et d’avoir voulu vivre paisiblement au milieu de Blancs qui ne le souhaitaient pas.

Des anciens esclaves, Noirs de surcroit, qui pourraient avoir les mêmes droits qu’eux, ces Blancs qui se croient au-dessus de tout, c’était tout simplement impensable pour les gens bien pensant du Sud profond comme l’Alabama.

Alors, quand un habitant du Sud vend une partie de ses terres, il est impensable que des Noirs l’achètent ! Et se ce genre de folie furieuse arrivait, le Klan serait là pour y mettre bon ordre.

Avec un court roman de 155 pages à peine, Pierre Pelot parvint à insuffler toute l’haleine fétide du vieux Sud, celui qui ne digère toujours pas sa défaite et le fait que les esclaves Noirs aient été affranchis.

Sans cette main-d’œuvre plus que bon marché, les riches planteurs ne s’en sortent plus et doivent vendre leurs terres. Scébanja, ancien esclave en fuite qui avait bossé sur ces terres, a bien l’intention d’acheter une parcelle et de la cultiver avec son ancien ami, un Blanc.

Scébanja est un personnage doux rêveur, naïf, un peu simplet, sans doute, parce qu’il est impossible d’être aussi naïf en ce temps-là en ayant vécu ce qu’il a vécu. Mais il est un peu comme Lenny de « Des souris et des hommes » et il ne rêve que d’une belle maison et de maïs plus haut qu’un homme.

Dave, son ami Blanc, est un pauvre type qui a dilapidé son maigre héritage au jeu.

Une chose m’a interpellé, en plus du racisme crasse et de la bêtise humaine : ils sont tous comme des fous pour acheter des lots de terre à prix d’or alors que le contrat les oblige a être les métayer du vendeur et de lui céder les 3/4 de leur récolte.

Comment peut-on rentabiliser une terre achetée 300 ou 2.000$ (alors qu’elle n’en vaut que 10 tout au plus) lorsqu’on doit, en prime, céder les 3/4 de sa récolte ?? Bon sang, rien n’a changé de nos jours, j’ai entendu des agriculteurs acheter à prix d’or des terres qui ne seront pas rentables avant 70 ans au prix où se vendent les céréales. Passons…

L’atmosphère est tendue, malgré la joie innocente et enfantine de Scébanja et la tension montera au fur et à mesure des pages, atteignant son apogée avec la descente du Klan sur un lot acheté par des Noirs et revenant ensuite pour nos deux amis.

En peu de pages, Pierre Pelot en dit beaucoup, nous immerge dans ce Sud profondément raciste qui est prêt à prendre des vies pour garder ses droits, parce que les Blancs ont peur de ces Noirs qui pourraient avoir les mêmes droits qu’eux.

Un western noir qui ne rate pas sa cible, qui la touche en plein bide et fait mal là où il passe. La Bête agonisera peut-être, mais l’Hydre de Lerne, sans cesse, a des têtes qui repoussent quand on en coupe une…

Un western noir très court mais très intense.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019), Le Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur et le Mois Américain chez Titine (Septembre 2018).

La colline aux esclaves : Kathleen Grissom [LC avec Bianca]

Titre : La colline aux esclaves

Auteur : Kathleen Grissom
Édition : Pocket (2016) / France loisirs (2014)
Édition Originale : The Kitchen House (2010)
Traducteur : Marie-Axelle de la Rochefoucauld

Résumé :
À 6 ans, Lavinia, orpheline irlandaise, se retrouve esclave dans une plantation de Virginie : un destin bouleversant à travers une époque semée de violences et de passions…

En 1791, Lavinia perd ses parents au cours de la traversée les emmenant en Amérique. Devenue la propriété du capitaine du navire, elle est envoyée sur sa plantation et placée sous la responsabilité d’une jeune métisse, Belle.

Mais c’est Marna Mae, une femme généreuse et courageuse, qui prendra la fillette sous son aile. Car Belle a bien d’autres soucis : cachant le secret de ses origines, elle vit sans cesse sous la menace de la maîtresse du domaine.

Écartelée entre deux mondes, témoin des crimes incessants commis envers les esclaves, Lavinia parviendra-t-elle à trouver sa place ? Car si la fillette fait de la communauté noire sa famille, sa couleur de peau lui réserve une autre destinée.

Critique :
Moins bien traité que des bêtes, moins de droits que des animaux, une existence qui n’existe pas, aux yeux de leurs propriétaires. Ils sont là pour les servir jusqu’à leur mort, à trimer, suer, mourir à la tâche ou sous les coups de fouet.

Taillable et corvéable à merci. Tel le serf ployant sous le joug du seigneur au Moyen-Âge.

Voilà les conditions de vie des Noirs durant la période d’esclavage.

Il est un fait que me doutais bien cette lecture n’aurait rien à voir avec « La petite maison dans la prairie »…

Malgré tout, à certains moments, j’ai eu le cœur serré et les tripes nouées en découvrant une infime partie de ce que les esclaves Noirs ont endurés durant cette période.

Et je ne vous parlerai même pas des Droits de la Femme Blanche qui n’existaient pas non plus, même si, en ces temps-là, valait mieux être une riche femme Blanche qu’une pauvre femme Noire.

Je vous le dis de suite, ce fut une découverte magnifique et ce livre entre direct dans mes coups de cœur de l’année tant il est prenant, tant ses personnages sont réalistes, tant son scénario est bien agencé, mêlant à la fois l’Histoire et les émotions à l’état brut.

Le récit est narré par deux personnages : Lavinia, la petite fille Blanche de 6 ans qui a perdu ses parents et qui a été achetée par le capitaine du navire qui les transportait, et par Belle, une des esclaves qui travaille aux dépendances.

Notre petite Lavinia va grandir, sans jamais arriver à comprendre la différence entre le statut des maîtres Blancs et des esclaves Noirs puisqu’elle a été élevée par les esclaves et qu’elle se sent Noire, alors qu’elle est Blanche. Son statut, de par cette simple petite différence, est bien plus haut que celui de ceux qu’elle considère comme sa famille.

Véritable épopée qui ira jusqu’en 1810, le récit est un de ceux qui, une fois commencé, est difficile à lâcher tant on veut savoir ce qu’il va arriver à nos personnages pour lesquels on ressent direct une véritable sympathie.

Je vous avoue qu’à certains moments, j’aurais aimé moins de violences, moins de larmes, moins de serrement de cœur… Mais si l’auteur avait pris cette voie, son roman aurait perdu de son réalisme car, avec un sujet aussi fort que l’esclavage, il est difficile de faire du sirupeux et un récit Bisounours aurait fait perdre toute crédulité au récit.

« La colline aux esclaves » est un roman fort, profond, bourré d’émotions en tout genre, de personnages grandioses, d’humanité, de méchants sadiques qui profitent de leur pouvoir, de parents Blancs qui ne s’occupent guère de leurs enfants, qui les confie à des précepteurs et ensuite, ça tourne mal…

Un roman bouleversant, captivant, émouvant, des personnages qui, après chaque épreuve, puisent dans leur courage pour se relever, parce qu’ils n’ont pas le choix, mais aussi afin de pouvoir aider les autres, leur famille et continuer d’avancer tous ensemble.

Une page de l’Histoire qu’il ne faut jamais oublier, un roman qu’il faut lire parce que ses personnages font partie de ceux qui resteront en nous.

Une très belle LC en compagnie de Bianca, qui, pour ce titre, est totalement au diapason avec moi. 

Sale boulot : Larry Brown

Titre : Sale boulot

Auteur : Larry Brown
Édition : Gallmeister (01/02/2018)
Édition Originale : irty work (1983)
Traducteur : Francis Kerline

Résumé :
Braiden Chaney n’a plus ni jambes ni bras. Walter James, lui, n’a plus de visage. Ils les ont tous deux perdus au Viêt-Nam.

L’un est noir, l’autre est blanc. Vingt-deux ans plus tard, ils se retrouvent dans la même chambre d’un hôpital pour vétérans du Mississippi.

Au fil d’une très longue nuit, ils se racontent ce qu’ils étaient, ce qu’ils sont devenus, ce qu’ils pourraient devenir et, surtout, ce qu’ils attendent l’un de l’autre.

En une nuit, tout est dit sur la guerre – seul lien entre ces deux hommes que tout oppose – et ce qu’elle fait subir aux soldats. En une nuit, tout est dit sur la souffrance, la mort et la compassion.

Critique :
Que peuvent bien se raconter deux vétérans du Vietnam qui sont revenus, plus que cassés, de cette guerre ?

Des histoires de guerre ? Oui, un peu, sans que cela ne soit majoritaire dans l’histoire.

L’histoire de leur vie merdique ? Sans aucun doute !

On pourrait taxer l’auteur d’avoir voulu faire pleurer dans les chaumières avec deux personnages aussi cabossé : une gueule cassée et un amputé des bras et des jambes.

Si vous voulez une histoire avec des Bisounours qui mangent des arc-en-ciel pour faire des cacas papillons, passez votre chemin car ceci est un récit noir, dur, sans concession, violent aussi, dans les propos racontés.

Les tranches de vie ne sont pas drôles, ce sont celles de l’Amérique d’en bas, d’un Blanc et d’un Noir qui n’ont pas eu un parcours de vie des plus tendres, mais qui s’en sont sortis, avant d’aller s’engager dans l’armée.

Engagez-vous, qu’ils disaient ! Tu parles !

Si le récit est sombre de par ce qui est raconté par nos deux hommes, il est aussi de par sa construction qui pourrait en dérouter plus d’un, car moi aussi je le fus par cette propension de passer du récit de Braiden à celui de Walter, tout en conservant l’utilisation de la première personne du singulier, ce qui embrouille les cartes.

J’ai parfois dû revenir un peu en arrière ou attendre un détail du récit pour savoir si c’était l’amputé Braiden ou la gueule-cassée de Walter qui s’exprimait.

Il est à noter aussi que l’auteur a utilisé une forme de parler que ces deux hommes auraient pu utiliser et vu leur niveau de scolarité, on a des fautes de langage grosse comme des maisons, mais cela donne de la réalité et de l’épaisseur au récit.

Un roman noir qui parle, aux travers de ces deux hommes, de la stupidité d’une guerre, des inégalités en Amérique, du problème racial, des gens d’en bas, le tout avec une glacière remplie de bières, quelques joints et un mystère : que s’est-il passé pendant sa perte de conscience pour que Walter la gueule cassée arrive dans cet hôpital ?

Il nous suffira de nous asseoir, de plonger notre main pour saisir une mousse fraiche et de suivre, tel un fil rouge, les récits de ces deux hommes.

PS : pas besoin de me le signaler, je sais que c’était les Petits Poneys qui mangeaient des arc-en-ciel pour chier des papillons et non les Bisounours. De toute façon, on ne connait pas assez le système intestinal de ses créatures.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2017-2018) et le challenge US (2017-2018) chez Noctembule.

Magic time : Doug Marlette

Titre : Magic time

Auteur : Doug Marlette
Édition : Le Cherche midi (07/01/2016) / 10-18 (06/04/2017)

Résumé :
Quand Histoire et destinées individuelles se croisent…

1965. Alors que le mouvement des droits civiques porté par Martin Luther King s’étend dans tous les États-Unis, le pays a les yeux fixés sur Troy, une petite localité du Mississippi.

Quatre jeunes activistes y ont péri dans l’incendie d’une église. Deux membres du Ku Klux Klan sont arrêtés et condamnés à perpétuité.

1990. L’un des condamnés libère sa conscience en désignant le vrai responsable du crime. Un nouveau procès se prépare donc à Troy.

De retour dans sa ville natale, Carter Ransom, ancien sympathisant dans la lutte pour les droits civiques et journaliste au New York Examiner, est aux avant-postes.

Son premier amour, Sarah Solomon, faisait partie des victimes et son père, le tout-puissant juge Mitchell Ransom, avait conduit le premier procès. Carter veut faire toute la lumière sur cette période qui l’a marqué à jamais.

Et c’est dans le passé qu’il va devoir fouiller pour mettre au jour une vérité aussi terrible qu’inattendue.

Doug Marlette retrace ici toute une époque, trouble, pleine de non-dits, de soupçons et de positions ambiguës, mais aussi de courage, de droiture et de passion. Celle de la lutte pour les droits civiques.

Avec une intrigue haletante et des personnages d’une rare humanité, Doug Marlette signe un chef-d’œuvre, à classer entre les romans de John Grisham et de Tom Wolfe.

Critique :
En remontant le Mississippi… En remontant le temps… Le temps où une partie de l’Amérique se complaisait et se vautrait avec délices dans le ségrégationnisme.

« Bah, on ne faisait que suivre la mouvance », vous diraient-ils pour se défendre, un peu comme ceux qui dirent un jour qu’ils n’avaient fait qu’exécuter les ordres.

Autour de lui, il était admis que personne n’était « responsable » des souffrances des Noirs du Mississippi, à part les Noirs eux-mêmes, que la ségrégation faisait partie de l’ordre naturel de choses et qu’il était inutile de tenter d’y remédier.

Bienvenue dans le Sud profond, celui qui accroche encore des drapeau confédérés à ses murs, celui qui ne reconnait pas les droits des Noirs, celui prétend que seule la race Blanche est supérieure.

Jimbo prit joyeusement la place du New-Yorkais et fit remarquer à Bernhardt que l’emblème offensant en question n’était pas le drapeau sudiste à proprement parler, mais le drapeau de bataille des confédérés. « Vous ne reconnaîtriez pas le drapeau sudiste même si on vous torchait le cul avec. Personne n’en serait capable, cela dit. »

Les histoires de race semblent toujours camoufler des histoires d’argent.

Bienvenue en 1965 : alors que le mouvement pour les droits civiques commence à s’étendre dans tous les États-Unis, une partie des états Sudistes luttent encore et toujours contre la Loi qui donne des droits aux Noirs. Le Ku Klux Klan brûle des croix, exècre les Juifs, les communistes ou font disparaître des militants des droits civiques

— […] Mais peut-être que le Klan était le seul environnement social où il se sentait réellement supérieur. Je suis sûr que ton père était persuadé qu’il défendait tout ce pour quoi il avait travaillé dur. Son foyer, sa famille. C’est la duplicité du Sud dans toute sa splendeur : on agit en suivant nos plus bas instincts et on se convainc que ce sont les plus nobles.

La petite ville de Troy n’y fait pas exception et après la saga « Lanfeust de Troy » et celle de « Carter de Mars », voici le mélange des deux : « Carter de Troy », journaliste de son état, qui a vécu les événements de 1965, qui a participé aux mouvements des droits civiques et qui a perdu une personne chère dans l’incendie de l’église de Shiloh.

Plus qu’un retour vers le passé, c’est un retour mouvementé que va effectuer Carter lorsque l’on va ouvrir un procès après qu’un des condamnés pyromane ait dit qu’il connaissait le véritable instigateur de l’incendie. Quand l’un se met à table, se sont les autres qui ont l’indigestion.

Un procès qui ne va pas aller sans mal pour certaines personnes qui pourraient découvrir le passé peu glorieux de leurs géniteurs ou mettre la main sur des secrets pas agréables à découvrir. Personne n’est tout à fait blanc, ici.

Si vous voulez découvrir la mentalité du Sud des États-Unis, ce livre vous ouvrira des portes dont vous ne soupçonniez pas l’existence, car, au travers d’une histoire romancée, c’est tout un pan de l’Histoire sombre des States que ce livre aborde.

C’était la religion officielle de l’État : on était ségrégationniste dans le Mississippi comme on était catholique en Italie.

— Une ville comme Troy n’est pas si différente de la Vienne de Freud, après tout : les familles envahissantes, la culpabilité, le refoulement, l’alcoolisme, les symptômes psychosomatiques…

L’Histoire nous est contée par Carter, passant habilement du présent (1990) au passé (1965), l’auteur, au travers des souvenirs de son narrateur, ou des autres personnages, nous plonge la tête la première dans une eau boueuse et tumultueuse.

Carter lui adressa un sourire tolérant. Il lui aurait fallu lire tout Faulkner si elle avait voulu avoir ne serait-ce qu’une vague idée de la manière dont les choses se passaient dans les familles comme la sienne et celle de Grayson.

Ici, rien n’est blanc et rien n’est vraiment noir. Tout est gris et même les habitants les plus modérés ne sont pas exempts de fautes puisqu’ils ont laissés faire.

Des femmes et des enfants attaqués par des hommes armés à cheval ? Impossible. Pas en Amérique.

Même Carter n’est pas un militant zélé, lui qui s’est retrouvé mêlé à tout ça un peu par hasard et parce qu’il voulait devenir journaliste…

Pour les militants, les Blancs du Sud se divisaient en deux catégories : le plouc raciste et la bonne âme sentimentale. Le copain de Sarah n’appartenant à aucune des deux, ils ne savaient que penser de lui.

— Allons, nous sommes tous le produit de notre milieu.
— Mais toi, tu as eu une véritable prise de conscience. Moi, j’étais horrible. Une sale raciste, souffla-t-elle avec un regard suppliant.
— Tu parles d’une prise de conscience ! Je n’étais qu’un gamin amoureux.

Et puis, l’amour fait parfois des miracles, transformant un petit Blanc en militant, même si ce n’était pas le plus brillant et que lui aussi avait quelques idées préconçues.

Carter n’avait jamais vu une pauvreté aussi crue, même dans le quartier noir de Troy, « Nègreville », comme on disait, dont il avait toujours imputé l’aspect délabré à ses habitants, sans y avoir jamais vraiment réfléchi.

— Oui, monsieur, comme vous le constatez, ma mère vous est dévouée, à vous et à votre famille. Et vous avez toujours été généreux avec nous, là n’est pas la question. Mais pendant toutes ces années où elle a travaillé pour vous, cuisiné pour vous, nettoyé pour vous, où elle s’est occupée de vos enfants alors que nous étions seuls à la maison, pas une fois vous ne l’avez invitée à s’asseoir avec vous à la table qu’elle mettait chaque jour que Dieu a fait !

La plume peut se révéler mordante à certains moments, plus nostalgique à d’autres, notamment lorsque Carter se remémore sa jeunesse, humoristique lorsqu’il est avec ses amis de toujours ou terriblement caustique avec l’État du Mississippi et certains de ses habitants.

— Souviens-toi que tu écris pour le Mississippien moyen. Et le Mississippien moyen est en dessous de la moyenne.

— Nous avons rencontré une opposition partout où nous nous sommes installés.
— Comme le Troisième Reich, intervint Jimbo avec sa délicatesse habituelle. Enfin, je suppose qu’ils n’ont pas vraiment rencontré d’opposition en Autriche et en Finlande… Ah oui, et en France.

Pendant le déjeuner, Jimbo avait fait à Carter un topo sur l’étonnant parcours du shérif, lui expliquant comment le sympathisant du Klan qui appliquait les règles ségrégationnistes avec brutalité était devenu un juste défenseur de la loi. Encore une de ces sagas rédemptrices défiant toute prévision dont le Sud avait le secret. Il apparaissait par ailleurs que sa personnalité despotique dissimulait un sens aigu du bien et du mal et une foi profonde, dont il faisait désormais profiter le comité de gestion de l’Église méthodiste, où il siégeait au côté du Dr Renfro.

Mon seul bémol sera pour les quelques longueurs que possède ce roman de 800 pages (dans sa version grand format). 100 pages de moins auraient rendu la lecture plus fluide à certains moments.

Un grand roman sur le racisme crasse de certains, sur leurs préjugés, sur des gens qui ont dû se battre pour faire respecter leurs droits élémentaires, ceux que le Congrès venait de leur donner et que certains États je voulaient pas faire respecter.

— Le Congrès, l’interrompit Mitchell en secouant la tête. On n’institue pas la moralité par décret. De plus, tu es accusé d’avoir troublé l’ordre public et d’avoir violé une propriété privée. Tu es aussi coupable que ces… que cette vermine qui t’a frappé !
— L’ordre dont vous parlez doit être troublé ! C’est un ordre corrompu, une paix fausse et hypocrite basée sur les mensonges et les contre-vérités de la ségrégation, sur l’inégalité et l’injustice.

— Avec tout le respect que je vous dois, monsieur Ransom, la discrimination n’a rien d’une bêtise pour tous ceux d’entre nous qui la subissent…

Un grand roman sur des mentalités qui ne changeront jamais tout à fait, hélas… Un roman qui plonge dans le passé pour mieux éclairer le présent. Un roman dont le procès qui s’ouvre dans ses pages va catalyser tous les souvenirs de ces périodes agitées.

Un roman qui m’a remué les tripes.

— Alors, si je comprends bien, les pauvres Blancs qui souffrent, comme Hullender, ils ont une excuse, mais les gens de couleur doivent porter leur croix en silence ?
— Elijah a enfreint la loi, Carter. Et toi, Lige, tu as le droit de ne pas être d’accord avec certaines règles et d’essayer de les faire changer, mais cela reste la législation en vigueur dans ce pays.

Finissons cette chronique sur quelques citations plus coquines ou pleine d’humour :

— Freud a bien dit aussi : « Parfois, un cigare est simplement un cigare. »
— C’est vrai, mais le problème avec toi, c’est qu’un cigare est toujours un cigare.

Ses expériences sexuelles se limitaient au pelotage dans les drive-in avec ces adorables allumeuses du Sud, qui semblaient toutes diplômées d’une même école dont la devise aurait été « tout sauf la pénétration ».

— Oh oui. Et l’eau est toujours aussi froide.
— J’en ai la quéquette qui se recroqueville rien que d’y penser, lança Jimbo qui enfilait un large caleçon de bain jaune vif.
— Comment tu fais la différence ? répliqua Lonnie.
— Elle ressemble à une bite de raton laveur. En plus petit, s’esclaffa Carter.

— Est-ce que vous savez combien d’avocats seraient prêts à donner leur couille gauche pour ce genre de publicité ?
— Jusqu’à nouvel ordre, vous n’avez pas de couille gauche.
— Je sais. C’était une citation du procureur général, qui m’a fortement incitée à participer.

— Inconvenant, répéta Sydney d’un ton appréciateur. Voilà un mot qui semble appartenir à une autre époque et à un autre lieu, comme les guêtres, les tabatières ou la dignité.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2017-2018) et le challenge US (2017-2018) chez Noctembule.

Scalped – Tome 1 – Pays indien / Tome 2 – Casino boogie : Jason Aaron & R.M. Guéra

Titre : Scalped – Tome 1 – Pays indien / Tome 2 – Casino boogie

Scénariste : Jason Aaron
Dessinateur : R.M. Guéra

Édition : Urban Comics – Vertigo Classiques (2012)

Résumé :
Il y a quinze ans, Dashiell « Dash » Bad Horse a quitté une vie misérable et abjecte dans la réserve indienne de Prairie Rose, avec l’espoir de découvrir un monde meilleur.

Aujourd’hui, il revient sur ses pas et constate que rien n’a vraiment changé – sinon l’apparition d’un casino flambant neuf et la victoire du crime organisé et de la drogue sur la fierté d’un peuple.

Au coeur de cette tourmente se tient le leader tribal Lincoln Red Crow, un ancien activiste du mouvement militant « Red Power » devenu patron du crime.

Il estime qu’après 100 ans de spoliations et de massacres des Lakotas par l’homme blanc, le temps est venu de rendre à celui-ci la monnaie de sa pièce.

Armé de son nunchaku, d’une attitude déterminée et d’un sombre secret, Dash doit survivre à un monde de jeux, de combats armés, d’agents du gouvernement, de Dog Soldiers, de massacres, de labos de méthamphétamines, de sexe trash, de pain frit, de fierté amérindienne, d’Êtres du Tonnerre, mais aussi à la beauté rude des Badlands. .. et même à un ou deux scalps.

Critique :
Ami lecteur, ne commence pas ce comics après ta séance chez le coiffeur, car c’est un comics qui décoiffe !

Évite aussi de laisser traîner les albums sur la table du salon, tu pourrais choquer ta belle-mère bigote ou impressionner tes enfants, qui voudraient là-dessus découvrir la saga et de ce fait, t’en priveraient !

Bienvenue à Prairie Rose, une réserve indienne pourrie située dans le Sud Dakota, aux États-Unis.

Ricane déjà devant l’ironie du nom de la réserve : Prairie Rose !

Non, il n’y pas de jolis petits poneys colorés qui s’ébattent dans des arcs-en-ciel de nuages… D’ailleurs, si tu commences à apercevoir des petits poneys, ne change pas de dealer, il t’a refourgué de la toute bonne came !

À Prairie Rose, où survit la communauté des Lakota, tout n’est que magouilles, crimes, prostitution, alcoolisme, drogues…

D’ailleurs, les auteurs te plantent le décor de suite : plus de 80% de chômage, le plus haut taux d’alcoolisme du pays, une espérance de vie de 15 ans inférieure à la moyenne nationale.

Nous sommes ici face à un comics qui s’inspire des codes du roman noir et de son côté hard-boiled (dur-à-cuire), le tout transposé dans l’univers d’une réserve indienne qui est sous le joug de Lincoln Red Crow, sorte de parrain tout puissant qui tient tout le monde sous sa coupe grâce à son casino.

Le héros principal, si on peut appeler ça un héros, est Dashiell Bad Horse (Prénom en référence à Dashiell Hammet, grand auteur de romans noirs), revient dans la réserve 15 ans après l’avoir quitté.

Nous sommes face à un type au crâne rasé, arrogant, têtu, violent, rempli de haine envers sa mère à qui il reproche de s’être plus occupée de ses activités de militante pour la libération amérindienne que de lui, il est sociopathe, borderline, utilise un nunchaku pour se battre ou des flingues.

Imagine un peu, cher lecteur ou chère lectrice, que notre Dashiell Bad Horse est foutu le camp il y a 15 ans, se jurant bien de ne jamais remettre les pieds dans ce nid de cafard et le voici de retour, provoquant moult bagarres et il ne trouve rien de mieux que de se faire engager comme policier tribal par Lincoln Red Crow, ce caïd qui a la main mise sur toute la région et qui se la joue en grand défenseur de son peuple…

Là, il plane un gros mystère sur la présence de notre chauve volcanique, mais pas de soucis, les auteurs ne te laisseront pas mijoter dans ton jus durant 36 albums et tu sauras bien vite le pourquoi du comment notre bagarreur fouteur de merde s’est retrouvé à fouler les herbes sèches de son ancienne réserve.

Cette série noire qui pète le feu se déroule de nos jours, ou dans un passé guère éloigné et se concentre sur la vie d’Indiens oglalas dans cette réserve indienne pourave du Dakota du Sud ravagée par le crime organisé, la drogue, l’alcoolisme et autres joyeusetés, entre ces gens qui ne savent plus qui ils sont, ni quelle est leur place dans cette société qui ne veut pas leur en faire.

Les personnages sont taillés à la serpe, les dialogues aussi, la violence est omniprésente, le sang aussi, le tout baignant dans une atmosphère glauque, et je ne vous parlerai même pas du langage ordurier, qui a tout à fait sa place vu le milieu dans lequel on évolue.

Tout le monde a son importance dans cette série… Même les morts dans les placards, parce que les morts, ça te poursuit, ça revient te hanter la nuit, comme les mauvais souvenirs ou ta haine envers ta culture, ta famille, ta propre mère.

Les auteurs se sont inspiré (merci Wiki) de l’histoire de l’American Indian Movement et en particulier des événements qui ont conduit à la condamnation à perpétuité de Leonard Peltier.

Moi qui adore le roman noir, le hard-boiled, je suis aux anges avec cette série comics qui a fait un énorme tabac aux States, même si je n’aime pas trop les dessins fort sombres et très encrés.

Un rythme haletant qui prend tout de même le temps de planter son décor, ses personnages, à te dévoiler les mystères cachés derrière chaque personnage, ses motivations, ses envies… le tout à l’aide de flashbacks qui peuvent faire perdre un peu le fil de l’histoire au début, mais je vous rassure de suite, on remet vite tout l’ordre.

Exemple : arrivé à la fin du tome 2, on a pas plus avancé dans l’histoire qu’à la fin du tome 1, mais on a un éclairage totalement différent et un complément de ce qu’on vient de nous raconter. Il y a une vraie maitrise chez Aaron de cette technique-là. Et cet usage du flashback fonctionne très bien en comics, parce que le genre l’absorbe parfaitement. 

C’est encore ce sacripant de Actu Du Noir (Jean-Marc) qui m’a fait découvrir cette série de comics et il serait grand temps que je lui garde un chien de ma chienne, à ce vil tentateur, parce que là, ça fait la je-ne-sais-quantième série qu’il me conseille !

“‘Scalped’ de Jason Aaron est la meilleur chose que j’aie lu depuis longtemps. C’est sombre, beau, et pas pour les enfants. La narration graphique est à son apogée.”  (Damon Lindelof, co-créateur de LOST).

Petit plus rien que pour toi, lecteur, lectrice : Le scénariste Jason Aaron admet la référence à « The Wire » et cite volontiers « Deadwood », autre production de la chaîne HBO, dont « le personnage de Al Swearengen a été un modèle, à bien des égards, pour ce qu’il voulait faire avec le personnage de Red Crow dans “Scalped‘ ».

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2017-2018), le Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur et Le « Mois Américain – Septembre 2017 » chez Titine.

Bénis soient les enfants et les bêtes : Glendon Swarthout

Titre : Bénis soient les enfants et les bêtes

Auteur : Glendon Swarthout
Édition : Stock (1971) / Gallmeister (02/02/2017)
Édition Originale : Bless the Beasts and Children (1970)

Résumé :
Ils sont six adolescents à s’être rencontrés dans ce camp de vacances en plein cœur de l’Arizona. Leurs riches parents ne savaient pas quoi faire d’eux cet été-là, et ils ont décidé d’endurcir leurs rejetons en les envoyant au grand air pour qu’ils deviennent de “vrais cow-boys”.

Au sein du camp, ces enfants se sont trouvés, unis par le fait que personne ne voulait rien avoir à faire avec eux. Cette nuit-là, alors que tout le monde est endormi, ils ont une mission à accomplir, un acte de bravoure qui prouvera au monde entier qu’ils valent quelque chose. Et ils iront jusqu’au bout de leur projet, quel que soit le prix à payer.

Critique :
L’adolescence, pas toujours une partie de plaisir… Et ces horribles colonies de vacances ou t’étais soit dans le groupe des loosers et jamais dans celui des winners…

Et ces adultes qui te poussaient toujours à te dépasser, à être le vainqueur, à écraser les autres s’il le fallait pour te hisser au sommet, ces adultes qui pratiquaient la ségrégation, non pas raciale, mais selon tes compétences…

Tu connais, je suppose ?

Six ados de 12 à 16 ans, enfants de riches eux aussi, enfants à problèmes, à traumatismes, enfants dont les parents ne savent plus quoi faire, eux qui voyagent tout le temps sur la Terre.

Alors ils ont décidé de les placer au Box Canyon Boys Camp, situé en Arizona, car là on leur a promis de transformer leurs lavettes de gamins, leurs larves de progéniture en véritable cow-boys, en véritables hommes…

Fini les pipis au lit, les escapade pour dormir dans le lit avec maman, ou comme certains, sous leur lit. Nous, on va t’en faire des ados virils, durs, et terminé le côté apathique ou handicapé de la vie.

♫ Caramels, bonbons, et chocolats ♪ comme le chantait si bien Dalida. ♫ Paroles et encore des paroles, que tu sèmes au vent ♪

Tout le monde le sait, ce n’est pas en plongeant des enfants apathique parmi d’autres enfants costauds qu’on va les aider à résoudre leurs problèmes, à ces gamins, vu que leurs problèmes découlent en partie à cause du comportement imbécile de leurs parents qui font tout et n’importe quoi.

Mais le camp, c’est plus facile que des séances de psy… ou que se remettre en question et changer.

Voilà un court récit qui ne manque pas de bravoure, de peur, de folie, d’amitié, de remise en question car nos six garçons vont, dans les derniers jours de leur camp, vouloir accomplir une mission dont nous n’en saurons rien au départ, mais qui se profilera au fur et à mesure de leur road movie, levant le voile sur ce mystère.

Durant leur escapade, nous en apprendrons plus aussi sur ces six handicapés de la vie, sur leurs blessures secrètes et sur le comment du pourquoi leurs traumatismes sont apparus, ainsi que sur le comportement de leurs parents qui ont tout l’air d’être des jean-foutre.

Tous les six sont touchants, profondément humain, profondément enfant, tiraillés qu’ils sont entre leur envie de grandir tout en restant un enfant, leur envie d’être aimé par leurs parents, que ces derniers s’occupent d’eux au lieu de les confier aux domestiques.

Nos six Pisseux (le nom de leur groupe, donné par le camp aux derniers en tout) pourraient être chacun de nous, pour peu que durant notre adolescence, on se soit trouvé dans le camp des loosers, des laissés-pour-compte, de ceux qui ne voulaient rien prouver dans des compétitions puisqu’ils se savaient perdant d’avance.

On pourrait dire que nous sommes face à un roman noir pour ados, car si le contexte social n’est pas celui de la misère humaine, on comprend vite que ces gosses ont souffert de la misère affective et que ça leur a pourri la vie, leur enfance.

L’auteur a réussi le tour de force de nous faire aimer six jeunes personnalités tordues, peureuses, chouineuses, pleureuses, vomissantes, des sans gloire, des sans grade, des gamins qui, pour une fois dans leur vie, vont tenter d’accomplir une action folle mais belle, quelque soit les conséquences.

Un roman western âpre, beau, dur, un drame qui possède une sensibilité exacerbée, un road movie accompli par des gamins qui n’avaient rien pour y arriver, au départ, mais qui, à coup de pleurnicheries et de découragements, vont finir par y arriver.

Une critique au vitriol de tout ces espèces de camps scouts en version commando Rambo de l’Amérique et qui sont les formateurs de tout les futurs paumés ou psychopathes du pays.

Magnifique roman et coup de cœur pour ses six gamins.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2017-2018),  le Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur et Le « Mois Américain – Septembre 2017 » chez Titine.

 

Lincoln – Tomes 1 à 8 : Jérôme Jouvray & Olivier Jouvray

Titre : Lincoln – Tomes 1 à 8

    • Tome 1 : Crâne de bois
    • Tome 2 : Indian Tonic
    • Tome 3 : Playground
    • Tome 4 : Châtiment corporel
    • Tome 5 : Cul nu dans la plaine
    • Tome 6 : French Lover
    • Tome 7 : Le fou sur la montagne
    • Tome 8 : Le démon des tranchées

Scénariste : Olivier Jouvray
Dessinateur : Jérôme Jouvray
Couleurs : Anne-Claire Jouvray

Édition : Paquet (2004)

Résumé :
Pas très poli, ce Lincoln. La décence nous interdit de rapporter les premiers (gros) mots que cet apprenti cow-boy prononça, mais ce n’était pas joli-joli. Et après, ça n’a fait qu’empirer. Le genre à vouloir sans cesse bousculer l’ordre établi et à agacer les grands avec ses remarques lucides – et donc un tantinet pénibles.

Résultat : à dix-neuf ans, on l’a gentiment invité (à grands coups de pied aux fesses, pour être précis) à aller se faire pendre ailleurs.

Et voilà notre Lincoln parti sur les routes, avec sa gueule en biais, son mégot à la bouche et sa silhouette dégingandée, en train de ruminer contre le monde entier, de lancer des bâtons de dynamite dans les rivières pour faire exploser les poissons – c’est malin, tiens – et de jeter des os de poulet aux mendiants en les traitant de « feignasse ».

Bref, dans la famille cow-boy, on a vu mieux. Rien à voir avec Lucky Luke ou Blueberry, ça non.

Mais un jour, tout change : un petit bonhomme vêtu d’un poncho et d’un grand chapeau s’approche de Lincoln – lequel, toujours aussi aimable, l’accueille d’un sympathique « dégage ! »

Ce petit bonhomme, c’est Dieu en personne. Et Dieu est bien décidé à lui prouver qu’on peut prendre du plaisir à vivre sur terre. D’ailleurs, il lui propose l’immortalité. Il est comme ça, Dieu : quand il a une idée en tête, rien ne l’arrête. Évidemment, Lincoln râle un peu. Mais il se dit qu’après tout, ma foi, pourquoi pas ?

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Résultat : notre cow-boy se met à écumer les saloons, à piller les trains et à boire plus que de raison.

lincoln-20041006195446_t3Critique :
« Merde, putain, fait chier, dégage, fous-moi la paix » font partie des mots préférés de Lincoln, d’ailleurs, le premier mot qu’il prononça fut « Merde ».

Ou « Chier », on ne sait plus trop…

États-Unis, trou du cul perdu…

Lincoln est né à la fin du 19ème siècle dans des conditions peu enviables. Sa mère était une prostituée, son père, un client de passage…

Notre jeune ami a donc été élevé chez les prostituées et son nom était Crâne de bois…

Toujours à faire la gueule, solitaire, râleur, doté d’un esprit aiguisé, d’une propension à en vouloir à tout le monde et à d’y aller de ses petites phrases assassines, tant et si bien qu’il s’est fait foutre à la porte de son village à grands renforts de coups de pieds dans son cul.

Au fait, le m’appelle Lincoln, c’est pas mon vrai nom, d’ailleurs je l’ai jamais su car on m’a toujours appelé crâne de bois ! Si j’ai choisi Lincoln c’est parce que celui-là quand il l’ouvrait, ils devaient tous la fermer autour de lui. Ils ont même du le descendre pour le faire taire…

Alors qu’il pêchait le poisson à la dynamite (on a rien inventé de mieux), il rencontre un personnage peu commun : Dieu en personne !

— Dégage, lui grommellera Lincoln.

J’aime les bédés western, que se soit avec des cow-boys redresseurs de torts et droit dans leurs bottes comme Lucky Luke, mais aussi des moins conventionnels et plus politiquement incorrect comme Red Dust de « Comanche » ou le lieutenant Blueberry.

Ici, nous sommes face à l’opposé de tout ça avec Lincoln qui est un fainéant de première, un malpoli, un malotru, un gars qui en veut à la Terre entière et qui n’a qu’une idée en tête : amasser du fric en faisant des mauvais coups, Dieu à ses côtés ou pas !

La mission de Dieu ? Tenter de faire de Lincoln une sorte de super-héros Cow-Boy, tenter de lui faire changer d’avis sur la vie, mais il devra compter avec la personnalité tordue et manipulatrice de son protégé. Et son mauvais caractère, sa mauvaise foi, la gueule qu’il tire tout le temps..

Dieu : « Pourquoi tu fais cette gueule Lincoln ? » 
Lincoln : « T’es pas sensé tout savoir, toi ? »

— Est-ce vraiment si chiant que ça le paradis pour que tu viennes chercher des distractions ici-bas ?

Mais tiens, qui voilà qui ? Satan en personne ! Sûr qu’avec Dieu et le Diable à ses côtés, notre Lincoln va être emmerdé car ils ne vont pas lui foutre la paix, l’un voulant qu’il fasse quelque chose de bien de sa vie et l’autre pas.

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Corrosif, drôle, politiquement et catholiquement incorrect (la représentation de Dieu n’était pas admise chez nous avant), des dialogues truculents entre Lincoln et les deux êtres d’essence divine, ou entre Dieu et son ange déchu.

Je me suis marrée en découvrant Dieu représenté en petit bonhomme barbu affublé de vêtements pas très neufs et d’un chapeau, quand au Diable, sa barbichette, ses deux cornes et son sombrero lui vont comme un gant.

Certes, on ne hurle pas de rire à chaque case, mais on sourit, on rit et on pousse des « oh putain, excellent » tout en lisant ces six tomes à la suite.

Les dialogues sont soit avec de l’humour au premier degré, au second ou alors, avec de la philosophie, et pas celle de comptoir, mais en tout cas, ça vanne sévère à certains moments entre nos protagonistes et j’ai éclaté de rire avec quelques répliques ou situations improbables.

Si les deux premiers se passent dans le monde du far-west, nous monterons à New-York pour le 3ème et le 4ème tome, avant de redescendre à la frontière entre les États-Unis et du Mexique afin de franchir le Rio pour aller s’encanailler avec des révolutionnaires dont le chef est une personnalité peu habituelle (tomes 5 et 6), on distillera clandestinement de l’alcool dans le tome 7 et on ira faire la Grande Guerre dans le tome 8…

Durant tous les albums, Lincoln traine sa tête de six pieds de long, sauf lorsqu’il se saoule ou magouille, et là, on aurait tendance à voir apparaître l’ébauche d’un sourire carnassier.

Son immortalité accordée par Dieu lui conférant une assurance, il ne se prive pas pour tenter le diable (oups), mais jamais pour aider les gens, ou alors, à l’insu de son plein gré !

Je suis contente d’avoir entendu parler de cette série et d’avoir lu les 8 tomes car je suis entrée de plein pied dans une bédé mettant en scène l’anti-héros par excellence, celui que l’on devrait détester mais que l’on adore.

Que Dieu et le Diable se soient penché sur son cas et qu’ils fassent route avec lui, il s’en branle, s’en moque, s’en fout, lui, tout ce qu’il souhaite, c’est que ces deux-là lui lâchent la grappe et arrête de lui casser  les couilles. Mais ça, c’est pas gagné !

— Mon pote, j’ai rencontré pas mal de secoués ces dernières années et quand je te vois, je comprends mieux quand on raconte que tu as fait l’homme à ton image.

En tout cas, voilà une excellente série qu’il faut découvrir absolument !

PS : avec Lincoln, on dit merde à l’amour et on ne fête pas Saint-Valentin !! Mais de temps en temps, il baise…

Étoile 4

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2016-2017), Challenge « XIXème siècle » chez Netherfield Park, Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur, Le Mois du polar 2017 chez Sharon et le RAT a Week Winter Edition Saison 2 chez Chroniques Littéraires (5 albums lus lors du RAT : 48×5 = 240 pages).

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