Au-delà des frontières : Andreï Makine

Titre : Au-delà des frontières

Auteur : Andreï Makine
Édition : Grasset (30/01/2019)

Résumé :
De quelles frustrations le jeune Vivien de Lynden, nouvel enfant du siècle égaré dans ses préjugés racistes et obsédé par la décadence de l’Occident, a-t-il tiré son apocalyptique manuscrit « Le grand déplacement » ?

Pour faire publier ce brulot politiquement incorrect, la mère du jeune auteur tôt disparu demande son aide à un écrivain, ami du fameux Gabriel Osmonde.

Ce dernier, que Vivien s’était choisi pour maître à penser, porte sur le monde un regard plus profondément désenchanté que le jeune néo-hussard brulé au feu de son idéalisme.

Et voilà que cette femme, revenue de toutes les utopies humanitaires les plus valorisantes, guettée par un vide existentiel dont le suicide lui semble la seule issue, comprend qu’il faut sortir du jeu, quitter la scène où tout le monde joue faux, tiraillé par la peur de manquer et la panique de la mort.

Une autre voie est possible. Une autre vie aussi. Chacun n’a-t-il pas droit à sa « troisième naissance », au-delà des frontières que l’on assigne à l’humaine condition ?

Critique :
Ceux qui lisent habituellement mes bafouilles doivent se demander comment ce roman a atterri dans ma main car il est aux antipodes de ce que je lis habituellement.

Si je m’encanaille de temps en temps avec de la SF ou de la fantasy, ce genre de roman ne fait pas partie de mon univers littéraire habituel (polars & romans noirs).

Non, on ne m’a pas payé pour le lire et on ne m’a pas offert le bouquin non plus… La faute à un zapping télé du mercredi 6 février (2019) et j’ai demandé à Chouchou de s’arrêter sur La Grande Librairie qui venait de commencer, juste par curiosité.

Ce soir là, j’étais fatiguée, mais en écoutant les différents invités, dont Joseph Ponthus et Andreï Makine, pour ne citer que ces deux-là, mon cerveau s’est réveillé et s’est gavé de leurs paroles qui volaient bien plus haut que ce que j’entends habituellement à la télé ou à la machine à café.

Nom de dieu, je voulais lire leurs livres ! Ce qui est fait.

Quelle que fût la voie empruntée par l’humanité, elle menait à l’impasse. Révolutions, contre-révolutions, mirages libéraux, tours de vis rétrogrades, activismes ou immobilismes, rien de tout cela ne promettait une vie transfigurée. La société occidentale, avant le Grand Déplacement, était une ferme d’élevage produisant des citoyens châtrés par le consentement des craintifs.

Pour faire court et simple, le roman commence sur un récit mélange de post-apocalypse et de dystopie avec un grand déplacement de ceux qui ont provoqué le cataclysme débouchant sur des attentats (les journalistes, les intellos), dont deux ex-président (Sarko et celui qui allait en pédalo), vers la Libye.

Le bannissement concerne une quantité impressionnante de personnes. La population française a diminué de moitié et ne compte plus que trente millions d’habitants. Cette contraction a déjà reçu un nom : le Grand Déplacement.

Fait amusant, si je puis dire, c’est que les exilés forcés se construisent très bien en Libye alors que ceux resté en France ont plutôt l’air de se faire chier alors qu’on pensait arriver enfin à une société idéalisée. Du rêve en poudre…

Ensuite, nous rencontrons le narrateur, éditeur de son état, qui vient de lire ce manuscrit assez court envoyé par la mère de l’auteur. Gaia, l’expéditrice, est la mère de l’auteur, Vivien de Lynden qui a tout du nazillon extrémiste, qui en a après tout le monde, que ce soit les Juifs, les Noirs, les Arabes, bref, tout ce qui n’est pas blanc et français comme lui.

Niveau personnages, les portraits sont réussis et la plume de l’auteur envoie du lourd, sans pour autant devenir pédante ou illisible. En fait, la plume de Makine est comme son ramage à la télé : clair, riche et hautement compréhensible.

Là où le roman prend une autre dimension, c’est lorsque l’éditeur apprend que Vivien a fréquenté Gabriel Osmonde, que lui-même connait et qui n’est autre qu’un pseudo d’Andreï Makine sous lequel il publia des ouvrages. Vous me suivez toujours ?

Osmonde est un « digger », un qui creuse (pas comme Tuco dans « The Good, the Bad and the Ugly »), c’est à dire une personne qui cherche au delà des mensonges de la société. Sans compter qu’Osmonde pense aussi qu’on a trois naissances et que la 3ème est l’Alternaissance, la plus difficile à obtenir.

Godbarsky écrit que l’idée de l’Alternaissance correspond parfaitement au sens de cette allégorie prénatale… Je traduis mal, pardon. Il dit que, emprisonnés par notre Première et notre Deuxième naissance, nous ne savons pas penser au-delà de ces deux identités. Comme un enfant qui n’est pas encore né. Le vrai but, c’est d’accéder, déjà de notre vivant, à la compréhension de l’Alternaissance… Oui, ce qu’il appelle “le temps de la pérennité.

Ne me demandez pas dans quelle proportion l’auteur est en raccord avec les pensées ou les dires de son double, Gabriel Osmonde ou des autres personnages, mais en tout cas, il soulève des points qui font mal, met en avant toutes les dérives et les conneries de nos sociétés, le tout en vrac, puisque les récits de ses personnages vont et viennent, chacun s’imbriquant dans l’autre, à la manière des Matriochkas ou alors, se contredisent puisque nous sommes face des extrémistes et d’autres plus modérés.

Au final, je pense que l’auteur nous met face à un choix : dormir ou rester éveillé. Hurler avec la masse ou au contraire aller avec la minorité, celle qui analyse plus finement la société qui nous entoure, que ce soit au niveau « racial » ou religieux et qui refuse les préjugés ou les idées préconçues.

Ce soir, nous vivons ce que Godbarsky appelait « clarification ». Le chaos du monde se décante, la mascarade de l’Histoire révèle son absurdité. Et la masse humaine – magma d’ethnies, de races, de classes, de clans, d’alliances et de mille autres « catégories » – se réduit à son essence : ceux qui acceptent les limites de l’existence et ceux qui les défient. Au-delà de toute appartenance raciale, sociale ou religieuse, nous sommes définis par ce choix – s’endormir dans la masse ou bien refuser le sommeil.

Voici un roman qui se déguste avec sagesse, car brassé avec savoir et dont il me faudra plusieurs jours, si pas semaines, pour arriver à le digérer. Pas qu’il était trop lourd, juste copieux, très copieux !

Chaque année, dans le monde, plus d’un million de femmes sont violées ou assassinées – trois mille par jour. Six millions d’enfants meurent de faim – un enfant toutes les cinq secondes. Et savez-vous combien de balles sont tirées ? Huit cents milliards par an. Une centaine pour chaque habitant de la Terre ! Sans compter les bombes, les missiles…Une tuerie ininterrompue, un hurlement continu des victimes. Tout cela en simultané avec la « vie normale » : fêtes, matchs, élections, vacances, boulimie d’achats…(..) plus les hommes dévorent la nature plus ils se dévorent entre eux.

Notre corps est moins menteur que nos idées.

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La vie commence vendredi : Ioana Pârvulescu

Titre : La vie commence vendredi

Auteur : Ioana Pârvulescu
Édition : Seuil (06/05/2016)
Édition Originale : Viaţa începe vineri (2009)
Traducteur : Marily le Nir

Résumé :
Vendredi 19 décembre 1897 : on trouve un inconnu évanoui dans la neige, dans une forêt aux environs de Bucarest. Il est habillé bizarrement, ne porte ni barbe ni moustaches, s’exprime d’une drôle de façon.

Toute la ville est en effervescence : serait-ce Jack l’Éventreur, à la une de tous les journaux, un fou échappé de l’asile, un vrai faussaire ou un faux journaliste? Et s’il venait d’une autre époque ?

Un voyage dans le temps qui nous entraîne, à la suite de ce personnage mystérieux, dans la capitale roumaine à la fin du XIXe siècle, le siècle de la joie de vivre, où l’on croyait fermement à l’avenir et aux progrès de la science.

Un compte à rebours, en treize journées trépidantes, avant le réveillon du 31 décembre 1897.

Critique :
Si on ne sait toujours pas ce qui se passe dans cette putain de boite de cassoulet dans la nuit du 2 au 3 (Roland Magdane), maintenant, on sait ce qu’il se passa du 19 au 31 décembre 1897 à Bucarest (la capitale de la Roumanie, pour les fâchés avec les capitales).

Véritable immersion dans la vie roumaine de cette fin de 19ème siècle, l’auteur, qui connait son sujet, va nous entrainer dans bien des familles, grâce à de multiples personnages, du simple commissionnaire, à la jeune fille rêveuse en passant par un policier, un préfet de police ou des notables.

C’est là que le bât commence à blesser.

En plus d’un récit qui s’écoule paresseusement, d’une enquête qui donne l’impression de ne pas avancer, la multitude de narrateurs ne servaient pas toujours l’histoire et la rendaient même parfois un peu difficile à appréhender car il fallait suivre, leur nom n’étant pas noté en début de chapitre et avec des noms roumains, il n’est pas toujours aisé de s’y retrouver.

Par contre, l’écriture de l’auteure est magnifique et j’ai pris plaisir à lire les mots qu’elle avait tamponnée sur les pages (Dany Boon, sort de ma tête) tant ils étaient délicieux pour l’esprit. Là, rien à dire, c’étaient des perles.

— Vous, Iulia, vous êtes comme une petite araignée qui, sentant qu’on l’approche ou qu’on la touche, replie instantanément ses pattes, se roule en boule — on pourrait la confondre avec une petite pierre noire. (…) Maintenant vous faites la même chose, mais, moi, je n’ai plus le temps d’attendre que vous vous détendiez. 

Découvrir la vie roumaine à cette époque était très agréable et j’ai apprécié tous ces petits moments de vie, même si, à la fin, ils ralentissaient le récit qui n’allait déjà pas très vite. Par contre, les petits moments de philosophie étaient du miel pour la gorge enrouée.

Revenons aux bémols car après les fleurs, je lance le pot…

Le roman nous promettait du mystère avec l’apparition mystérieuse d’un homme que l’on suspecte d’être Jack The Ripper, dixit le 4ème de couverture… Il devait être en campagne électorale, lui, parce que c’était juste de belles promesses.

Cet homme retrouvé dans la neige et dont personne ne sait qui il est, ni d’où il vient, a été suspecté un peu de tout, en passant pas faussaires et Martien ! Quant aux suspicions d’être le Ripper, elles ne durent guère et sont plus le fait des commères adeptes de ragots.

D’ailleurs, sur ce mystérieux homme qui semble comme tombé du ciel et qu’on a retrouvé dans la neige, nous en saurons peu, l’auteur ne lui ayant pas assez donné la parole et ce seront les dernières lignes du livres qui confirmeront ce que je suspectais, mais d’une autre manière.

Quant à la résolution de l’homme mort d’une balle et d’une disparition d’objet du culte, la résolution tombera un peu comme un cheveu dans la soupe et nous n’en saurons pas plus puisque une fois le nouvel an passé, nous n’en parlerons plus et irons vers le point final.

Au final, si j’ai aimé la description de le vie à Bucarest en 1897, si j’ai apprécié l’écriture de l’auteure et la manière dont elle décrit les lieux, dont elle fait parler ses personnages, dont elle les fait philosopher.

Dommage que l’enquête ait été fort diluée entre tout ce petit monde qui vaque à ses occupations et que le côté fantastique n’était pas assez mis en valeur, comme la promesse non tenue des 13 journées trépidantes qui, sans être somnolentes, auraient pu être abrégées quelque peu afin de donner plus de rythme au récit.

Lecture en demi-teinte, mais malgré tout, j’en retire du bon, comme quoi, tout n’est jamais perdu dans une lecture.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019) et Le mois du Polar Chez Sharon (Février 2019).

— Si j’achète une boîte de conserve, une boîte de cassoulet par exemple, à consommer avant le 2 janvier, qu’est-ce qui ce passe si je l’ouvre le 3 ? Franchement, entre nous ; qu’est-ce qui peut bien ce passer dans cette boîte dans la nuit du 2 au 3 ? Est-ce que les germes attaquent à minuit pile ? Tous les germes avec des montres chrono ! Qu’est-ce qui ce passe si j’ouvre la boîte à 1h du matin ? Est-ce que je peux encore sauver des haricots ? Si tous les haricots sont mort et que la saucisse bouge encore qu’est-ce que je fait moi ?

Moriarty Tome 3 : Ryosuke Takeuchi & Hikaru Miyoshi

Titre : Moriarty Tome 3

Scénariste : Ryosuke Takeuchi
Dessinateur :  Hikaru Miyoshi

Édition : Kana (07/12/2018)

Résumé :
Soupçonné du meurtre du comte Drebber, Sherlock Holmes a été arrêté et incarcéré par Scotland Yard.

Afin de démasquer celui qui a manigancé ce piège, Sherlock Holmes prend l’enquête en main…

Avec l’entrée en scène du célèbre détective, décidé à faire la lumière sur les zones d’ombre de l’Empire britannique, l’ambitieux « projet » de William entre dans une nouvelle phase.

Critique :
C’est toujours un peu déroutant de retrouver les enquêtes du canon holmésien misent à une autre sauce, additionnée d’un soupçon de l’adaptation de la BBC.

Perturbant, déroutant, mais ce qui me perturbe encore plus que ce bon vieux Charles Baskerville devenu un pervers de la pire espèce, ce sont les tutoiements entre Holmes et Watson, ainsi qu’avec les inspecteurs de Scotland Yard.

Dans la version remise à notre époque de la BBC, no problem, c’est logique, mais bordel de dieu, pas dans l’Angleterre coincée du bulbe (pour reste polie).

Pire encore… Oui, j’ai trouvé encore pire qu’un attelage de deux chevaux dont les colliers de traction n’ont pas de sangle à la taille, dont les traits ne possèdent ni avaloir, ni reculement, ni de sangles pour soutenir les traits sur l’arrière (Jésus !) et où les deux meneurs guident chacun un cheval… Là, c’est du jamais vu, mais je suis ouverte à tout… Hum…

Là où j’ai défailli, c’est lorsque Holmes, cherchant des indices et mettant la main sur un, répond à Watson qu’il était en train de faire un pet pour ne pas que les inspecteurs de Scotland Yard comprennent qu’il s’est abaissé pour ramasser quelque chose !!!!!

Vous me direz que tout le monde pète, les rois, les papes, les présidents, les princesses… Mais punaise, dans l’Angleterre guindée de Victoria, on pète sans le dire et on ne prend pas cette excuse pour justifier ce qu’on fait.

Anybref, malgré ces bémols, la série avance bien, on comprend un peu mieux les désidératas de Moriarty et on comprend qu’il est en train de faire Sherlock Holmes. Que ce dernier est son alter ego, mais de l’autre côté de la barrière.

Là où le bât blessera tout de même un peu, c’est que les nobles sont souvent présentés tous comme des déviants, des pervers, des salopards finis, des médaillés d’or de la méchanceté gratuite. Un peu de distinction ne ferait pas de mal, ce serait plus réaliste aussi.

Je ne vais pas bouder mon plaisir car ce tome fait la part belle à Holmes dans sa première partie, A Study In Scarlett et nous plonge ensuite dans l’extra glauque avec ce Baskerville qui dans cette version, est infiniment bien pire que son ancêtre perverti, celui qui avait été tué par un chien maudit.

Une séria manga pour ceux ou celles que la revisite du canon holmésien n’effraie pas et ne rebute pas car elle va plus loin que les autres, frôlant un peu la revisite de la BBC qui nous avait offert un Moriarty à la hauteur de Holmes.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019) et Le Mois du Polar Chez Sharon (Février 2019).

Jusqu’à la bête : Timothée Demeillers

Titre : Jusqu’à la bête

Auteur : Timothée Demeillers
Édition : Asphalte Noir (31/08/2017)

Résumé :
Erwan est ouvrier dans un abattoir près d’Angers. Il travaille aux frigos de ressuage, dans un froid mordant, au rythme des carcasses qui s’entrechoquent sur les rails.

Une vie à la chaîne parmi tant d’autres, vouées à alimenter la grande distribution en barquettes et brochettes. Répétition des tâches, des gestes et des discussions, cadence qui ne cesse d’accélérer…

Pour échapper à son quotidien, Erwan songe à sa jeunesse, passée dans un lotissement en périphérie de la ville, à son histoire d’amour avec Laëtitia, saisonnière à l’abattoir, mais aussi à ses angoisses, ravivées par ses souvenirs. Et qui le conduiront à commettre l’irréparable.

Jusqu’à la bête est le récit d’un basculement, mais également un roman engagé faisant résonner des voix qu’on entend peu en littérature.

Critique :
De tous les personnages que j’ai croisé dans mes lectures, j’ai rarement eu droit à un qui bosse dans un abattoir aux environs d’Angers. On peut même dire que c’est assez rare dans la littérature.

Erwan bosse à la chaîne, baigne dans le sang des bovins qui arrivent dans son frigo et son boulot est répétitif, sans embellie aucune pour cet jeune homme qui a quitté l’école trop tôt que pour lui donner accès à d’autres professions plus lucratives et moins abrutissantes.

Bosser dans un abattoir, au milieu de toutes ces carcasses de viande, de leurs tripailles, de leur sang, fait que lorsque vous rentrez chez vous, malgré la douche, malgré le savon, vous ne sentez pas la rose printanière. Cette odeur est engoncée dans vos narines et elle vous poursuit partout.

Erwan va nous conter sa vie, une partie de son enfance, son boulot abrutissant, ses chefs narquois, sa recherche de l’amour et sa déchéance car dès le départ, nous savons qu’il est en prison, mais sans savoir le délit ou le crime qu’il a commis.

Non, ce roman noir n’est pas un manifeste vegan ou végétarien, loin de là, ce serait réducteur de l’accuser de cela. Il est un fait que durant sa lecture, on grincera des dents en découvrant le travail dans les abattoirs et on ne regardera plus la barquette de viande dans un hypermarché de la même manière et sans avoir une pensée pour tous les Erwan qui ont trimé pour que nous l’ayons au rayon froid.

Lors de ma lecture,j’ai repensé à une de mes connaissances qui est devenue végétarienne et qui avait un jour, fait une charge assez virulente sur les employés d’un abattoir, les accusant d’être des assassins.

Lorsque je lui avais souligné que s’ils faisaient ce métier, c’était plus de manière alimentaire, parce qu’ils n’avaient sans doute pas le choix d’un autre métier et que les cadences devaient être infernales, elle n’avait rien voulu entendre. Trop jeune elle était, avec une vision du Monde en noir et blanc, sans nuances aucune.

Si ce roman ne fera pas de moi une végétarienne, il pousse tout de même à la réflexion de savoir qui est responsable de toute cette merde dans les abattoirs.

Est-ce de la faute des ouvriers qui sont sans cœur, ou est-ce la faute des directions qui veulent toujours pousser plus fort la chaine pour arriver à des rendements de malade, quitte a pousser ses travailleurs jusqu’à ce qu’ils tombent ?

Ou tout simplement est-ce la faute à la société de con-sommation qui consomme toujours plus, qui consomme mal, qui ne vit que par la consommation de masse, voulant toujours plus alors qu’elle n’en a pas un besoin vital ?

Un peu de tout ça, bien que je classe les ouvriers des abattoirs en fin de liste car j’ai l’impression qu’ils ne sont que les symptômes résultant de notre société malade et de cette course au profit puisque la réserve de bras est inépuisable. L’un tombe ? Il y en a d’autres qui attendent sa place.

Ce roman noir est sanglant, non pas à cause d’un crime, mais à cause de cette société qui consomme trop et qui se fiche de savoir si d’autres trinquent derrière pour arriver à produire cette masse ou si les éleveurs vendent à un bon prix leurs bêtes vivantes (et là, je vous assure que non, ils ne gagnent pas assez, les intermédiaires s’en foutent plein les poches, mais pas les agriculteurs).

Un roman social dérangeant, qui gratte là où ça fait mal, qui pique, nous offrant un personnage principal dont le portrait tourmenté est plus que réussi, qui suscite l’empathie et on le plaint car sa déscolarisation a fait qu’il n’a pas eu de nombreuses possibilités d’embauches, la crise n’ayant pas arrangé le reste non plus.

Un roman social noir troublant… Horrible… Beau et puissant. Une écriture qui n’a pas puisée son encre dans les bas morceaux de la bête, mais dans son arrière-train, là où se trouvent les plus nobles quartiers de barbaque.

Un roman social qui laisse un goût amer en bouche, un goût de sang.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019).