1984 (BD) : George Orwell et Fido Nesti

Titre : 1984 (BD)

Scénariste : George Orwell
Dessinateur : Fido Nesti

Édition : Grasset (04/11/2020)

Résumé :
1984, le chef-d’œuvre de George Orwell, fait partie des plus grands textes du XXème siècle. Les lecteurs de tous âges connaissent Big Brother et Winston Smith, car plus qu’un roman politique et dystopique, 1984 a nourri notre imaginaire sans jamais perdre de son actualité.

L’atmosphère envoûtante et le dessin aux teintes fantastiques de l’illustrateur brésilien Fido Nesti, alliés à la modernité de la traduction de Josée Kamoun, nous offrent aujourd’hui une somptueuse édition de 1984, la première version graphique du texte mythique d’Orwell.

Il s’agit d’un des événements éditoriaux les plus attendus de l’année à travers le monde.

Critique :
J’avais découvert le roman en 2013 et malgré le fait que j’avais pris un uppercut dans ma gueule avec la description d’une société totalitaire poussant l’absurde jusqu’à réécrire l’Histoire ou les faits, certains passages de cette dystopie m’avaient ennuyés.

Ma cotation avait été très bonne parce que le K.O (chaos ?) était parfait et j’avais eu du mal à me relever.

L’adaptation en roman graphique était donc l’occasion de voir si j’allais encore éprouver des grands moments de solitude durant les soliloques de Winston Smith…

Une fois de plus, je suis au tapis, la gueule qui fait mal et durant ma lecture de ce roman graphique, je n’ai pas vécu l’ennui qu’une partie du roman m’avait procurée. Les sueurs froides étaient toujours au rendez-vous, par contre.

Si je n’ai pas été conquise par les dessins, les couleurs illustraient bien l’atmosphère de l’Angleterre sous ce régime totalitaire, dictatorial, stalinien…

D’ailleurs, j’ai même eu un regain de sueurs froides en revoyant les épisodes où les employés doivent réécrire l’Histoire, les faits, les journaux et gommer ce qui doit être gommer car depuis quelques temps, certains illuminés du bocal aimeraient que l’on efface certaines mots des romans, effaçant par là même l’Histoire et ses horreurs.

« Un peuple qui ne connait pas son passé, ses origines et sa culture ressemble à un arbre sans racines » (Marcus Garvey). Pire ! « Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre » (Winston Churchill, Karl Marx et plein d’autres).

Comme le disait si bien Abraham Lincoln : Le problème avec les citations sur Internet, c’est qu’il est difficile de déterminer si elles sont authentiques ou non.

Orwell s’inspire, bien entendu, des sociétés totalitaires comme furent celles du communisme sous Staline (on réécrivait la réalité, on truquait les chiffres, on montrait l’opulence mais ce n’était que du carton pâte) et du nazisme. Bref, toutes les sociétés totalitaires peuvent se retrouver dans ses pages.

Anybref, cette adaptation graphique du célèbre roman d’Orwell est excellente car les dessins sont en harmonie parfaite avec le ton de la narration de Winston Smith qui nous explique le monde dans lequel il vit, dans cette société qui contrôle tout, même l’écran qui est dans votre domicile, celui que l’on ne peut pas éteindre.

Ceux ou celles qui ne voudraient pas lire le roman peuvent se rabattre dans soucis sur cette adaptation car elle est fidèle au roman.

La présence de dessins, dans des tons gris et rouges, qui illustrent eux-mêmes ces ambiances de désespoir, de morosité, de suspicion, de mal-être, plongent encore mieux le lecteur dans ce monde horrible, lui donnant l’impression qu’il se trouve dedans, à arpenter ces rues grises d’un Londres que personne ne voudrais connaître.

Si dans la deuxième partie, on a un peu de répit, d’amour, la troisième, elle, est implacable et les tripes qui étaient déjà nouées vont se tordre encore plus devant tant d’inhumanité, de folie car ce qu’il se passe dans ces pages, ça va encore plus loin dans la négation de la mémoire que le stalinisme ou que le nazisme.

Avec Big Brother, c’est comme si vous n’aviez jamais existé, vous ne deviendrez jamais un martyr, un témoin gênant. Vous serez un rien du tout, réduit à néant, aussi bien dans le passé que dans l’avenir.

1984, c’est plus qu’une claque dans la gueule, c’est une balle dans la tête. À lire et à relire, sans oublier que Big Brother est là, à nous regarder, derrière nos écrans. Heureusement, nous n’en sommes pas encore arrivé à ce qui se déroule dans cette dystopie glaçante mais ce totalitarisme a existé (pas aussi poussé) et il n’est jamais mort car on ne peut pas tuer des idées.

— Si tu veux une image du futur, figure-toi une botte qui écrase un visage humain. Indéfiniment.

Le Mois Espagnol chez Sharon – Mai 2021 [32ème et dernière fiche], Le Challenge A Year in England pour les 10 ans du Mois anglais [Lecture N°12] et Le Mois anglais (Juin 2021 – Season 10) chez Lou, Cryssilda et Titine.

L’archipel du Goulag [Abrégé] : Alexandre Soljenitsyne

Titre : L’archipel du Goulag [Abrégé]

Auteur : Alexandre Soljenitsyne
Édition : Points (05/06/2014)
Édition Originale : Arkhipelag gulag (1973)
Traduction :

Résumé :
Colossale enquête documentaire et historique sur les institutions concentrationnaires en Russie. Un livre de combat, qui a ébranlé les fondements du totalitarisme communiste et qui brûle encore les mains.

Ecrit de 1958 à 1967 dans la clandestinité, par fragments dissimulés dans des endroits différents, il a été activement recherché, et finalement découvert et saisi par le KGB en septembre 1973.

Aussitôt, le premier tome a été publié d’urgence en Occident, la pression de l’opinion publique des pays libres étant la seule force capable de sauver l’auteur et tous ceux qui l’avaient aidé.

Arrêté en février 1974, Soljénitsyne fut inculpé de trahison, puis, par décret du Présidium du Soviet suprême, déchu de la nationalité soviétique et expulsé d’URSS. Jusqu’à sa publication partielle par la revue Novy mir en 1990, l’Archipel ne sera lu en URSS que clandestinement, par la partie la plus courageuse de l’intelligentsia.

Mais, en Occident, il sera répandu à des millions d’exemplaires et provoquera une mise en cause radicale de l’idéologie communiste.

Toute sa puissance d’évocation, son éloquence tumultueuse, tantôt grave et tantôt sarcastique, l’auteur les prête aux 227 personnes qui lui ont fourni leur témoignage, et à tous ceux « auxquels la vie a manqué pour raconter ces choses ».

Là où rien n’est parvenu jusqu’à nous, « car l’Archipel est une terre sans écriture, dont la tradition orale s’interrompt avec la mort des indigènes », il nous fait sentir le poids du silence et de l’oubli. La première partie, « L’industrie pénitentiaire », explique comment la machine vous happe et vous transforme en « zek ».

Aux sources de la terreur, elle montre Lénine. Elle dresse la liste des  » flots « , grands et petits, qui se sont déversés sur l’Archipel.

En étudiant l’évolution de la mécanique judiciaire, elle explique les grands procès staliniens.

La deuxième partie, « Le mouvement perpétuel », montre, à toute heure du jour et de la nuit, des convois de condamnés acheminés vers les camps : en fourgons automobiles, en « wagons-zaks » et wagons à bestiaux, en barges sur les fleuves, en colonnes de piétons dans la neige.

Chaque mode de transfert engendre une torture propre, mais certains permettent d’étonnantes rencontres.

Alexandre Soljénitsyne se montre lui-même tel qu’il a été en liberté, en prison, au camp, et il se juge.

À tous ceux qui ont connu la captivité et à tous ceux qui s’interrogent sur le sens de la vie humaine, ce livre propose une nourriture forte, pénétrée d’espoir et adaptée à notre temps.

Critique :
Comment parler de l’indicible ? Comment parler d’un génocide par les camps de travail ? De déportations massives ?

De populations que l’on a pris dans leurs villages et qu’on a déplacé dans des terres arides, incultes, sans rien leur donner ?

Comment parler de la mort de millions de personnes, assassinés par les gens de son propre peuple ?

Tout simplement comme Alexandre Soljenitsyne l’a fait dans son célèbre livre qui lui valu des sueurs froides lorsqu’il le composa, ne laissant jamais l’entièreté d’un chapitre au même endroit, ne laissant jamais tout son travail étalé sur sa table. Trop dangereux.

Il est des livres qui, une fois terminés, vous donnent envie de plonger dans du Tchoupi ou équivalent (mais rien de plus fort). L’envie de plonger dans du Oui-Oui s’est déjà faite ressentir après certains chapitres de romans particulièrement éprouvants (Cartel  & La frontière, de Winslow).

Pour l’Archipel, j’ai eu l’envie de me rabattre sur des P’tit Loup après chaque phrase lue, c’est vous dire sa puissance ! C’est vous dire les horreurs que l’on a faite aux prisonniers politiques, condamné sur base de  l’article 58 et qu’on appellera des Cinquante-huit dans les camps.

Mais jamais Soljénitsyne ne s’amuse à faire dans le glauque pour le plaisir d’en faire, jamais il ne fait dans le larmoyant.

Alors oui ce qu’on lit fend le cœur, fait naître des sueurs froides, surtout si vous imaginez que ces horreurs arrivent à vos proches, mais l’écriture de l’auteur fait tout passer facilement car il donne l’impression de vous raconter une histoire, vraie et tragique, mais d’une manière telle que vous continuez la lecture sans arrêter.

Ce livre n’est pas vraiment un livre dans le sens habituel puisque la trame narrative n’est pas une suite, mais plutôt un rassemblement de divers témoignages, le tout étant regroupé dans des sections bien définies, commençant par l’industrie pénitentiaire qui décrit la mise en place de la machine à broyer.

Le ton de Soljénitsyne n’est pas dénué de cynisme, de causticité, mais jamais au grand jamais il ne fait de réquisitoire contre la politique, ni contre ceux qui broyèrent les autres, car il est lucide : le hasard de la vie aurait pu le mettre du côté des tortionnaires au lieu d’être avec les victimes du Grand Concasseur Humain.

Et il se pose une question que peu de gens osent se poser (et n’osent jamais y répondre véritablement) : qu’aurait-il fait si le destin, le hasard, l’avait placé du côté de ceux qui avaient le pouvoir de vous pourrir la vie, de vous arrêter arbitrairement, bref, du côté des Méchants, des grands salopards ?

Il ne les juge pas trop durement, il sait très bien que bien des Hommes ont obéi afin d’avoir la vie sauve, pour protéger les leurs, pour ne pas crever de faim, tandis que d’autres se cachaient derrière le « on m’a donné un ordre », là où d’autres ont senti pris leur pied d’avoir le pouvoir de vie ou de mort sur des êtres moribonds.

Staline et son parti ont posé une chape de plomb sur les épaules de leurs concitoyens, fait régner la terreur car jamais au grand jamais vous n’auriez pu prévoir que le Rouleau Compresseur allait vous passer dessus, pour des peccadilles, bien entendu !

Vous avez osé dire que le matériel des Allemands était bon ? Apologie, donc au trou ! Vous avez fait un paraphe sur la gueule à Staline, sur le journal ? Au trou ! Aberrant les motifs d’emprisonnement, exagérés les peines de prison pour des rien du tout, mais c’est ainsi que l’on fait crever son peuple de trouille et qu’on obtient tout de lui.

Soljenitsyne le décrit très bien, nous expliquant aussi, sur la fin, pourquoi personne ne s’est révolté, rebellé, pourquoi les gens n’ont pas osé aider les autres. Même sous 40° à l’ombre, j’aurais eu froid dans le dos durant ma lecture.

Ce témoignage met aussi en lumière la folie des dirigeants, dont Staline, qui voyait des espions partout et qui a imaginé les camps de travail bien avant que Hitler ne monte ses abattoirs.

Ces deux moustachus sont des assassins en puissance (aidés par d’autres, bien entendu). À la lecture de ce récit, on constate que les horreurs de Staline ont durées plus longtemps et qu’elles firent encore plus de mort (oui, c’est possible) et étaient tout aussi horribles que les camps d’exterminations des nazis (oui, c’est possible aussi).

Lorsque le procès de Nuremberg se terminait et que tout le monde criait « Plus jamais ça », les camps de travail étaient toujours bien là en Russie. En 1931, des hommes avaient même creusé un canal (le Belomorkanal, 227 km) sans instruments de travail – ni pelles, ni pioches, ni roues aux brouettes,… Renvoyés à la Préhistoire !) et en seulement deux ans….

Le 20ème siècle fut un siècle d’extermination en tout genre, hélas. Par contre, il est dommage que l’on ne porte pas plus d’éclairage sur les goulags, sur les camps de travail, sur les prisonniers innocents qui y périrent, sur leurs conditions de détentions déplorables,… J’ai l’impression qu’on les oublie dans la multitude des horreurs du 20e.

Une lecture faite sur 6 jours, une lecture coup de poing, une lecture à faire au moins dans sa vie.

PS : Cela fait longtemps que je voulais lire ce témoignage, mais j’avais du mal à trouver les différents tomes dans les bouquineries, alors, lorsque j’ai vu que Points avait sorti une édition abrégée, j’ai sauté sur l’occasion et acheté ce livre en octobre 2019.

Je voulais le lire en janvier 2020 et c’est « cartel » de Winslow qui est passé à la casserole et j’ai reporté cette lecture aux calendes grecques car le récit me faisait peur.

Peur que le récit et moi n’entrions pas en communion (ce qui aurait été dommageable), peur d’avoir peur de ce que j’allais y lire et que le roman de Soljénitsyne ne termine au freezer, comme d’autres le firent avant lui, notamment des livres parlant des camps de concentration.

Tout compte fait, nous nous sommes rencontrés, sans aucun problème et il est regrettable que j’ai reporté cette lecture. Maintenant que je l’ai faite, je suis contente et le livre termine dans les coups de cœur ultimes.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°178] et le Mois du Polar – Février 2021 – chez Sharon [Fiche N°04].

Enfant 44 – Leo Demidov – Tome 1 : Tom Rob Smith [LC avec Bianca]

Titre : Enfant 44 – Leo Demidov – Tome 1

Auteur : Tom Rob Smith
Édition : Belfond (2009) / Pocket (2010)
Édition Originale : Leo Demidov, book 1: Child 44 (2008)
Traduction : France Camus-Pichon

Résumé :
Hiver 1953, Moscou. Le corps d’un petit garçon est retrouvé sur une voie ferrée. Agent du MGB, la police d’Etat chargée du contre-espionnage, Léo est un officier particulièrement zélé.

Alors que la famille de l’enfant croit à un assassinat, lui reste fidèle à la ligne du parti : le crime n’existe pas dans le parfait État socialiste, il s’agit d’un accident.

L’affaire est classée mais le doute s’installe dans l’esprit de Léo. Tombé en disgrâce, soupçonné de trahison, Léo est contraint à l’exil avec sa femme, Raïssa, elle-même convaincue de dissidence.

C’est là, dans une petite ville perdue des montagnes de l’Oural, qu’il va faire une troublante découverte : un autre enfant mort dans les mêmes conditions que l' » accident  » de Moscou.

Prenant tous les risques, Léo et Raïssa vont se lancer dans une terrible traque, qui fera d’eux des ennemis du peuple…

Critique :
On pourrait dire que cette histoire a commencé avec un chien qui s’est blessé au coussinet et que son maître, diplomate étranger, a emmené chez un vétérinaire consciencieux.

Comme les antibiotiques manquent cruellement, le véto a dû revoir plusieurs fois le chien et ce fut pour lui le début de la fin : on l’a accusé d’espionnage après l’avoir mis sous surveillance.

Mais ce serait trop simple de mettre tout sur le coussinet du pauvre chien car le responsable de cette horreur, c’est le système et tout ceux qui le font tourner, consciemment ou inconsciemment. Parce qu’ils aiment ça ou parce qu’ils le craignent.

Un système où la présomption d’innocence n’existe pas, où les dossiers se montent très vite, où l’on accuse sans preuve, où l’on condamne sans preuves (ou si peu) et où la dénonciation est encouragée et si vous ne dénoncez pas, on vous dénoncera pour non dénonciation. Vous me suivez toujours ?

Bienvenue dans le paradis du communisme, ce système où les inégalités n’existent pas mais où tu feras la file des heures pour un pain tandis que les dirigeants, les membres de la MGB et leur famille, ont accès à des magasins réservés pour eux et fourni en mets fins (vrai chocolat, oranges, citrons,…).

Un paradis où les vols et les crimes n’existent pas puisqu’on a gommé les inégalités (oui, faut le dire vite)… Permettez que je tousse ? Le système ment sur les chiffres, transforme des meurtres en accident et ne vous avisez pas de dire le contraire…

La Russie fait partie de mes pays préférés en littérature, ce roman ne pouvait que m’intéresser, malgré tout, il a traîné longtemps sur mes étagères. La lecture m’a fait mal aux tripes, au coeur, partout, non seulement à cause des injustices criantes, mais aussi des accusations et condamnations sans preuves.

Dans nos pays, des avocates sont obligées de faire des tribunes dans le journaux pour nous expliquer que la présomption d’innocence existe, que si X accuse Y d’un crime abject, il doit y avoir une enquête et que le public ne doit pas hurler « au bûcher » sans même vérifier les dires de l’accusateur/trice, sinon, c’est la porte ouverte à n’importe quoi, notamment à ces systèmes de pays où l’Humain n’a aucune valeur.

Cette Russie communiste, cette Russie de Staline qui broie le peuple est décrite d’une manière qui s’intègre parfaitement bien dans le récit. L’auteur a étudié le pays, ses mœurs, son système, à tel point qu’on penserait le roman écrit par un russe pure souche de l’époque.

Le personnage de Leo est abject et illustre bien les bénéfices du matraquage d’idées toutes faites et d’aphorismes qui ne servent que ceux qui les pondent. Dans sa tête, il sert la mère patrie, le communisme est sain et son pays magnifique. Il n’y a pas pire aveugle que celui qui souffre de cécité dans ses idées arrêtées et qui met les fautes sur le dos des autres. Pourtant, on peu changer et Leo va ouvrir les yeux…

Un roman sans temps mort, un roman qui vous emporte dans la Russie post-seconde guerre mondiale et qui ne vous laissera aucun répit, surtout du côté de vos tripes, de votre coeur, de votre âme.

J’ai beau connaître le côté obscur de l’Homme, avoir lu des livres sur les horreurs humaines, en avoir abandonnés certains tellement ils étaient effroyables (médecins de la mort dans des camps) et malgré tout, je suis toujours surprise par la perversion humaine, comme si j’étais le lapereau de l’année, la petite fille naïve qui croit toujours aux licornes et aux fées (ok, je connais une fée).

Là, une fois de plus, j’en ai pris plein ma gueule et elle me fait toujours mal.

Lire un roman qui se déroule en Russie est souvent source d’enchantement pour moi, mais j’en paie toujours le prix ensuite car je n’en ressors jamais indemne.

Bianca, qui faisait cette LC avec moi (et qui m’a fait sortir ce super roman qui croupissait dans ma PAL depuis plus de 6 ans) est en tout point d’accord avec moi, même si, tout comme moi, elle a trouvé le mobile un peu léger.

Mais ce n’était pas ça le plus important, c’était tout le reste : le communisme dans toute son inégalité, dans son horreur, le socialisme tel que je le déteste et qui n’avait rien à envier au capitalisme.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°209.

L’Évangile du bourreau : Arkadi & Gueorgui Vaïner

Titre : L’Évangile du bourreau

Auteur : Arkadi & Gueorgui Vaïner
Édition : Gallimard (2005) 

Résumé :
Pavel Egorovitch Khvatkine, « honnête » professeur de droit, croyait bien avoir échappé à son passé d’ancien membre très influent des sections spéciales du KGB à la toute fin du règne de Staline.

Or, lors d’une soirée bien arrosée, surgit un homme se prétendant « gardien des fourneaux de l’enfer » et venu lui demander des comptes sur sa carrière passée…

Pavel, autrefois haut responsable des sections spéciales du KGB dans les années 1940, a été au coeur du système stalinien, en particulier de la répression sanglante contre les intellectuels juifs et du fameux “complot des blouses blanches”.

On a longtemps affirmé que le roman policier n’existait pratiquement pas dans l’ex-URSS.

Écrite à la fin des années 1970 par les frères Vaïner, mais publiée seulement après la chute de l’URSS, cette plongée terrifiante dans l’univers totalitaire soviétique pourrait bien être la remarquable exception qui confirme la règle.

Longtemps tenu secret, « L’Évangile du bourreau » est une peinture sidérante du système répressif soviétique sous Staline, a fait sensation lors de sa première publication en ex-URSS.

Sa langue faite de russe classique et d’argot des bas-fonds comme son étonnante galerie de bourreaux parfaitement intégrée dans un suspense romanesque font de ce livre un thriller inoubliable.

Biographie des auteurs :
Russes d’origine juive et juristes de formation, les frères Arkadi et Gueorgui Vaïner font partie des plus célèbres auteurs de romans noirs de leur pays.

Critique : 
Que voilà une critique difficile à écrire… D’un côté, nous avons un roman d’un noir profond, une descente horrifiante dans la Russie du camarade Staline, un pan peu reluisant de ce grand pays, la description d’un système qui fait froid dans le dos et de l’autre, il y a moi qui suis passée à côté du livre !

La profusion de personnages aux noms plus complexes que Dupond-Durand m’ont aidé à me paumer, sans compter que les souvenirs de Pavel Egorovitch Khvatkine viennent s’imbriquer dans le présent, rendant parfois le tout très confus.

Bien que je ne me sois pas forcée à lire les 770 pages, j’ai souvent décroché durant ma lecture.

Et j’enrage de n’avoir pas su m’immerger dans ce roman très sombre parce que je voulais vraiment le découvrir, ayant un faible pour la Russie (pas pour ses dirigeants) et voulant en apprendre plus sur son Histoire sombre.

« La veille encore, Lioutostanski s’esclaffait comme un vampire rassasié. Son bonheur était complet, sans nuages, car l’heure approchait où se réaliserait enfin le rêve de toute sa vie : l’extermination des juifs. Et il tirait un orgueil légitime d’avoir apporté son obole, et pas des moindres, à l’organisation de ce nouvel Armageddon. Seulement, Lioutostanski ignorait qu’il n’était pas du pouvoir des hommes de fixer les limites de l’existence et de décider de l’heure du trépas. Il ne pouvait pas savoir que le Saint Patron s’éteindrait le lendemain, et encore moins ce que cela aurait comme conséquence pour les juifs ou pour lui-même. « 

Attention, les auteurs ne sont pas fautif, je vous rassure de suite. Leurs personnages sont travaillés, très profonds, ni tout blanc, ni tout noir et les auteurs ont été assez intelligents que pour éviter de faire porter le chapeau à l’un ou à l’autre. Ils sont russes avant tout et bien que de religion juive, ils ne font que décrire un système sans le juger. Le lecteur est assez grand pour le faire lui-même.

Niveau méchant, Khvatkine est au dessus du lot ! Un beau salopard, pas vraiment un méchant, non. S’il torturait ou tuait du temps de Staline, c’était parce que c’était les ordres… C’était ainsi et il ne se posait pas de question. Aucun remord, aucun sentiment de culpabilité. Bref, un salaud qui s’ignore et l’utilisation du « je » renforce ce sentiment ignoble, nous donne envie de vomir… Beaucoup plus terrifiant que si c’était à la troisième personne.

« Toutes ces caves de torture étaient un mythe, du perlimpinpin moyenâgeux, dont nous n’avions absolument pas besoin, puisque la Prison intérieure centrale du MGB de l’URSS, qui occupait l’immeuble de cinq étages de l’ex-hôtel, ex-compagnie de cargos Caucase et Mercure, dans la cour du 2, rue Loubianka, et reliée au bâtiment principal par un passage, permettait d’assurer le cycle complet de la sécurité nationale, depuis le travail préparatoire des agents jusqu’à l’arrestation du figurant, depuis le début de l’instruction jusqu’aux aveux complets de l’inculpé, depuis le procès par la Commission spéciale auprès du ministre, la COS, jusqu’à l’exécution du condamné, le tout sans mettre le nez dehors une seule fois. Tout se passait dans un lieu unique! Le rêve du technocrate, le but inaccessible du technicien: une production sans déchets, en circuit fermé, un intestin qui se digère lui-même ».

Les souvenirs de cette époque lui reviennent depuis qu’il a croisé un homme se prétendant être le machiniste de la chaudière de la troisième compagnie des enfers. Notre Pavel Khvatkine est donc un salaud, un manipulateur et n’aurait pas hésité à vous tuer s’il avait reçu l’ordre ou si vous dérangiez ses plans. Bref, un salaud réussi.

Niveau Histoire, les auteurs mélangent de véritables personnages avec des fictifs, rendant le tout cohérent et le final est superbe. La seule manière de clore un récit pareil.

Malgré tout ces points positifs, j’ai souvent perdu mon entrain en suivant le fil de ses pensées, assez décousue, parfois, de Pavel. Pas lorsqu’il parlait de ses exactions, là, j’ouvrais grand mes yeux devant toute cette horreur. Je décrochais surtout lorsqu’il parlait des événements du présent, hormis sur la fin, parce que Pavel m’a prouvé, une dernière fois, qu’il était le meilleur dans son niveau de salaud.

Dommage… Mais tout n’est pas perdu puisque j’en ai appris un peu plus sur cette période remplie d’un tas d’illogismes (accuser un juif d’avoir été un espion infiltré par les nazis… heu ??).

En tout cas, ce n’est pas parce que je suis passée à côté de la moitié du roman que je vais virer les frères Vaïner de ma bibliothèque ou vouer ce roman aux gémonies. Que du contraire, il ira sur les étagères du haut, à côté des autres tout grand.

Il avait vraiment tout pour me plaire, ce roman plus noir que le trou du cul d’un vieux mineur occupé à creuser une galerie, au fond d’une mine, à minuit, par une nuit sans lune (©Frédéric Dard, avec un léger changement car ce n’était pas un mineur). J’ai loupé le train, et ça me désole parce que la coupable, c’est uniquement moi. D’où l’absence de cotation.

Un jour, je reprendrai de roman très sombre, avec l’esprit branché sur la bonne longueur d’ondes !

 « Il arrive souvent que la Boutique désire donner quelque nouvelle à notre brave population : une rumeur fausse mais séduisante, officielle mais incertaine. Dans le reste du monde il y a les journaux pour cela ».

Challenge « Thrillers et polars » de Liliba (2013-2014) et le Challenge « Myself II » par Près de la Plume… Au coin du feu.

Une journée d’Ivan Denissovitch : Alexandre Soljenitsyne

Titre : Une journée d’Ivan Denissovitch          big_5

Auteur : Alexandre Soljenitsyne
Édition : Presse Pocket (2007) / 10/18

Résumé :
En 1962, pour qu’Une journée d’Ivan Denissovitch pût être publiée en URSS, Soljenitsyne avait dû consentir à des coupures et, par endroits, remanier le texte original.

Voici la version intégrale de ce roman si profondément, si tragiquement russe et qui, cependant, fait maintenant partie du patrimoine mondial de la culture.

Vingt ans ont passé depuis qu’il a vu le jour. Des œuvres monumentales ont succédé à ce joyau : le Premier Cercle, le Pavillon des cancéreux, Août Quatorze et ce requiem colossal qu’est l’Archipel du Goulag ; pourtant, c’est toujours Ivan Denissovitch qui revient le premier à la mémoire dès qu’on nomme Soljenitsyne.

Récit, dans sa version intégrale, de la douloureuse expérience du maçon Denissovitch dans le camp Solovetski. Cette description crue du goulag a fait sensation dès sa parution.

Autre quatrième de couverture :
Une journée d’Ivan Denissovitch , c’est celle du bagnard Ivan Denissovitch Choukhov, condamné à dix ans de camp de travail pour avoir été fait prisonnier au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Le récit nous montre sa journée depuis le coup sur le rail suspendu dans la cour qui marque le lever, jusqu’au court répit du soir et au coucher, en passant par les longues procédures de comptage, la peur des fouilles, les bousculades au réfectoire, les travaux de maçonnerie par un froid terrible dans l’hiver kazakhe, les menues chances et malchances de la journée.

Archétype du paysan russe moyen, Choukhov, homme humble et débrouillard en qui le bien fait encore son oeuvre, a su se libérer intérieurement et même vaincre la dépersonnalisation que ses maîtres auraient voulu lui imposer en lui donnant son matricule.

Le talent propre à Soljénitsyne, son don de vision interne des hommes apparaissent ici d’emblée dans une complète réussite : ce chef-d’œuvre à la structure classique restera dans toutes les anthologies du vingtième siècle comme le symbole littéraire de l’après-Staline.

Critique : 
« Une journée d’Ivan Denissovitch », c’est du café fort, du café fort noir, bien qu’en apparence, il n’en ait pas l’air. À vue de nez, le café a l’air fort clair, pour peu, on apercevrait le clocher de l’église dans le fond de la tasse, mais lorsqu’on le goûte, sa force se fait ressentir dans la bouche et elle vous prend à la gorge.

Étrange pourtant, puisque ce récit d’une journée dans un goulag, en plein hiver, ne comporte pas de scènes violentes, ni de scènes de tortures. Pour peu, on lirait bien cette histoire avec le sourire… jusqu’à ce que la dure réalité se fasse ressentir : hé, on est au goulag !

Voilà toute la force du roman de Soljénitsyne : faire du roman fort, nous prendre par les tripes, nous faire ressentir la faim d’Ivan et des autres, nous faire ressentir le froid mordant, la peur, la résignation, la violence des gardiens, l’inhumanité des lieux, le travail titanesque qu’on leur demande d’accomplir, le tout sans épanchements, sans forcer le trait, en restant sobre… Tout en nous donnant un récit d’une forte intensité.

Ben oui, c’est quoi une journée dans toute une vie ? Rien… Mais pourtant, si importante. Surtout qu’au goulag, il faut rester en vie.

Il ne se passe pas de choses exceptionnelles dans le roman, pourtant, l’ennui est impossible et j’ai suivi cette journée d’Ivan avec passion, mes les tripes nouées tout de même.

Ivan, il est un homme simple, avec de l’enthousiasme. Ce n’est pas un tire-au-flanc ou un salaud, mais pour survivre au goulag, il doit ruser afin que son morceau de pain qu’il a caché ne soit pas dérobé durant son absence, ne pas se faire donner par un autre qui aurait à gagner un petit avantage, bref, éviter de se faire remarquer et d’aller au cachot qui signifierait la presque mort.

Ici, les gars, la loi… c’est la taïga. Mais, même ici, on vit. Ceux qui ne font pas de vieux os, au camp, c’est les lèche-gamelles, c’est ceux qui comptent sur l’infirmerie, c’est ceux qui vont frapper à la porte du grand patron.

Mieux qu’un Spartiate, le prisonnier CH-854 de la brigade 104 a mis au point tout un tas de petites combines afin d’améliorer quelque peu sa détention inhumaine : ne pas dévorer toute sa miche de pain le matin pour la faire durer;  magouiller afin d’avoir une soupe en plus; rendre des services à ceux qui reçoivent des colis; faire correctement son travail pour ne pas mettre leur brigadier dans la merde; cacher quelque lames dans son uniforme et faire en sorte de ne pas se faire attraper…

Denissovitch se permet même le luxe, à la fin, d’être optimiste et de se dire qu’une journée de plus était passée, sans seulement un nuage, presque un bonheur…

Un récit minimaliste qui donne naissance à une œuvre puissante, fallait le faire et le génie de l’auteur l’a fait. Poignant.

Et si le lecteur se donne la peine de réfléchir à l’envers du décor, cela lui donnera la vision d’un système totalitaire qui nie l’individu, qui lui enlève tout espoir et toute possibilité de réintégrer la vie normale. Ils savent tous qu’ils ne sortiront jamais de là…

On peut comprendre qu’à l’époque où le roman fut publié dans le « Novy Mir » il fallu couper quelques passages pour la publication (pourtant, ils n’étaient pas excessifs, ces passages) et que cela péta comme une bombe dans l’opinion russe puisque c’était la première fois qu’un écrivain parlait des goulags, lui qui y avait été.

Il s’endormait, Choukhov, satisfait pleinement. Cette journée lui avait apporté des tas de bonnes chances : on ne l’avait pas mis au cachot ; leur brigade n’avait point été envoyée à la Cité du Socialisme ; à déjeuner, il avait maraudé une kacha ; les tant-pour-cent avaient été joliment décrochés par le brigadier ; il avait maçonné à cœur joie ; on ne l’avait point paumé avec sa lame de scie pendant la fouille ; il s’était fait du gain avec César ; il s’était acheté du bon tabac ; et au lieu de tomber malade, il avait chassé le mal.
Une journée de passée. Sans seulement un nuage. Presque de bonheur.
Des journées comme ça, dans sa peine, il y en avait, d’un bout à l’autre, trois mille six cent cinquante-trois.
Les trois de rallonge, c’était la faute aux années bissextiles.

Un grand roman à découvrir !

Challenge « Myself » par Près de la Plume… Au coin du feu

CHALLENGE - DEstination la PAL CHALLENGE - Faire fondre la PAL