L’Homme en armes : Horacio Castellanos Moya

Titre : L’Homme en armes

Auteur : Horacio Castellanos Moya
Édition : Métailié (13/02/2020)
Édition Originale : El arma en el hombre (2001)
Traduction : Roberto Amutio

Résumé :
Surnom : Robocop.
État de service : sergent dans le corps d’élite du bataillon Acahuapa. Démobilisé à la fin de la guerre civile en 1991 après les accords de paix au Salvador.

Juan Alberto García, ancien d’un escadron de la mort, souffre de son retour à la vie civile. La guerre est terminée sur le papier, mais en fait elle se poursuit dans les ténèbres de cette société opaque, et Robocop, qui ne connaît d’autre métier que celui de tuer, devient l’homme de main de diverses factions rivales.

Acide et haletante confession d’un homme sans âme pris dans l’engrenage d’un système corrompu.

Avec L’Homme en arme, Horacio Castellanos Moya dépeint sans pitié et avec un humour noir cruel les convulsions d’une société pourrie par la guerre et les injustices.

Critique :
Qu’on se le dise, le Robocop de ce roman n’est pas celui du film du même nom. Ce n’est même pas un Homme reconstitué car Robocop est juste un surnom.

C’est une machine à tuer, mais sûrement pas à penser.

Juan Alberto García, de son vrai nom, fut sergent dans l’armée du Salvador, dans le bataillon Acahuapa, pendant la guerre civile.

Tel un Rocky qui ne sait que boxer, notre Juan ne sait rien faire d’autre que se battre, tuer et faire la guerre, puisqu’on ne lui a appris rien d’autre que ça. Démobilisé avec une prime de trois mois de salaire, Robocop est une grenade dégoupillée qui va sauter un peu partout.

Je vous passerai le détail de toutes ses exactions, ses crimes, ses assassinats pour zéro pesos… Le roman est cru, l’auteur ne prend pas des gants et appelle un chat un chat. C’est sanglant, violent et bien souvent, elle est gratuite, comme assassiner deux petits vieux pour finalement n’arriver à rien leur voler.

Robocop est une machine à tuer qui fait ce qu’on lui dit de faire, qui tire là où on lui dit de tirer et si l’auteur voulait démontrer l’absurdité des guerres et des hommes que l’on forme pour être impitoyable durant celles-ci, le but est atteint.

Par contre, une fois de plus, je ne me suis pas retrouvée dans ce récit violent où aucun personnage n’est attachant car peu développés.

Le récit est sanglant, Robocop travaille avec plusieurs patrons, selon l’endroit où il s’est échoué puisque de toutes façons, des tas de factions rivales se font toujours la guerre.

Je l’ai survolé, me demandant dans quel bourbier littéraire j’avais été me foutre et heureusement pour moi, le roman n’était guerre épais. J’en suis vite venue à bout, accomplissant, tel un hélicoptère, quelques survols lointains avant de l’envoyer dans un coin, une fois terminé.

À oublier et au suivant, une fois de plus !

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°XXX et Le Mois Espagnol et Sud-Américain chez Sharon – Mai 2020 [Lecture – 07].

Vers la sobriété heureuse : Pierre Rabhi

Titre : Vers la sobriété heureuse

Auteur : Pierre Rabhi
Édition : Babel (2013)

Résumé :
Pierre Rabbi a en effet vingt ans à la fin des années cinquante, lorsqu’il décide de se soustraire, par un retour à la terre, à la civilisation hors sol qu’ont largement commencé à dessiner sous ses yeux ce que l’on nommera plus tard les Trente Glorieuses.

Après avoir dans son enfance assisté en accéléré, dans le Sud algérien, au vertigineux basculement d’une pauvreté séculaire, mais laissant sa part à la vie, à une misère désespérante, il voit en France, aux champs comme à l’usine, l’homme s’aliéner au travail, à l’argent, invité à accepter une forme d’anéantissement personnel à seule fin que tourne la machine économique, point de dogme intangible.

L’économie ? Ce n’est plus depuis longtemps qu’une pseudo-économie qui, au lieu de gérer et répartir les ressources communes à l’humanité en déployant une vision à long terme, s’est contentée, dans sa recherche de croissance illimitée, d’élever la prédation au rang de science.

Le lien filial et viscéral avec la nature est rompu ; elle n’est plus qu’un gisement de ressources à exploiter – et à épuiser.

Au fil des expériences de vie qui émaillent ce récit s’est imposée à Pierre Rabhi une évidence : seul le choix de la modération de nos besoins et désirs, le choix d’une sobriété libératrice et volontairement consentie, permettra de rompre avec cet ordre anthropophage appelé « mondialisation ».

Ainsi pourrons-nous remettre l’humain et la nature au coeur de nos préoccupations, et redonner, enfin, au monde légèreté et saveur.

Critique :
J’avais déjà entendu parler de Pierre Rabhi, mais sans plus et, une fois de plus, c’est à cause (grâce ?) de La Grande Librairie que j’ai découvert ce monsieur qui prône une sobriété dans nos sociétés de consommation.

Sa manière de penser m’avait interpellée et je voulais découvrir au moins un de ses ouvrages.

Heureusement que j’ai eu le temps de faire du stock de livres avant le confinement… No sobriété dans mes livres.

Je consomme donc je suis… Voilà en quoi on a réussi à nous transformer, en bétail consommant tout et rien et pensant que si nous n’avons pas, nous n’existons pas.

Si l’esclavage a été aboli, il est toujours présent dans nos pays, sous une autre forme, mais le travail à la chaîne en est un bel exemple, ainsi que nos « colons » allant prôner le travail en usine dans des petits villages qui s’en sortaient très bien avant notre arrivée.

Pourrait-on être heureux avec moins ? C’est ce qu’affirme Pierre Rabhi et je suis tentée de le croire, l’abus nuisant en tout et la profusion de biens n’étant pas synonyme de vie heureuse.

Nos placards sont remplis, les congélateurs aussi et la même question se pose tous les jours : qu’est-ce qu’on mange ? suivie d’un soupir parce que nous ne savons pas.

Je me souviens de ce que Philippe Lambillon des « Carnets du bourlingueur » (RTBF, télé Belge) disait un jour en parlant des petites épiceries dans un pays dont j’ai oublié le nom. Il nous disait qu’il n’y avait que deux produits : du thon et un autre aliment. La question du que mange-t-on ne se posait même pas, là-bas. Bizarrement, lorsqu’il revenait chez lui, devant ses armoires remplie de victuailles, il ne savait que choisir.

Au travers des souvenirs de son enfance, prenant l’exemple de son père, forgeron heureux qui dû devenir ouvrier d’usine sans avoir d’autre choix, l’auteur nous parle des sociétés de consommation, de ces gens qui pensent tout savoir mieux que tout le monde et qui pousse les sociétés à consommer comme si la Terre était sans-fond, sans limite…

Basculant de l’agriculture raisonnée à l’éducation des enfants et au respect de la femme, j’ai eu l’impression que ce petit livre aurait pu avoir des pages de plus afin d’entrer dans les détails, d’étoffer certains passages et de ne pas laisser l’impression que l’auteur devait tout dire en 150 pages de récit.

Son essai est copieux, dense et malgré le peu de page, il ne se lit pas d’une traite car il faut laisse le temps au cerveau d’assimiler le tout, tout en poussant notre propre réflexion au sujet de ses messages.

Même si je l’ai trouvé un peu court, j’ai eu matière à nourrir mon cerveau, à me questionner, à regarder autour de moi, à penser au mur dans lequel nous avons déjà foncé tête baissée, me demandant s’il n’est déjà pas trop tard pour enrayer l’iceberg que nous avons déjà tamponné allègrement.

Pour l’auteur, cela semble encore possible mais on sent dans ses propos que cela ne peut se faire sans y aller franco et il ne souhaite pas que cela se fasse dans la violence.

Non, ce petit roman qui parle d’écologie, de vie durable, de respect de la nature, des animaux, des Hommes, des enfants, n’est pas un ouvrage de greenwashing qui veut tout peindre en vert pour se donner bonne conscience. Ses paroles sont sensées, ses idées ne sont pas révolutionnaires mais pleines de bon sens.

C’est un petit ouvrage où j’ai souligné bien des passages et qui doit être relu un peu plus tard, à tête plus reposée, sans se presser, afin d’en digérer toute la philosophie. Sans compter qu’il faut des couilles et que ce n’est pas facile de vivre dans la sobriété heureuse alors que nous sommes au milieu de société de consommation…

L’émission de François Busnel m’a déjà fait découvrir quelques pépites qui m’ont sorties de mes sentiers battus littéraires. Elle a enrichi mon esprit mais mon bankster ne lui dit pas merci ! mdr

PS : en cherchant des illustrations pour ma chronique, je suis tombée sur les trucs polémiques autour de l’homme et de ses fondations. Mais cela, j’en ai pris connaissance après ma lecture et après rédaction de ma critique. Les polémiques n’entreront donc pas en ligne de compte. Même Mère Theresa avait des casseroles au cul…

Cinq cartes brûlées : Sophie Loubière

Titre : Cinq cartes brûlées

Auteur : Sophie Loubière
Édition : Fleuve Noir (16/01/2020)

Résumé :
Laurence Graissac grandit aux côtés de son frère, Thierry, qui prend toujours un malin plaisir à la harceler et à l’humilier. Du pavillon sinistre de son enfance à Saint-Flour, elle garde des blessures à vif, comme les signes d’une existence balayée par le destin.

Mais Laurence a bien l’intention de devenir la femme qu’elle ne s’est jamais autorisée à être, quel qu’en soit le prix à payer.

Le jour où le discret docteur Bashert, en proie à une addiction au jeu, croise sa route, la donne pourrait enfin changer…

Thriller psychologique d’une rare intensité, Cinq cartes brûlées va vous plonger au cœur de la manipulation mentale. De celle dont on ne revient jamais indemne.

Critique :
Dès les premières pages, l’auteure nous plonge dans un bain de sang, après les galipettes de rigueur. Le ton est donné, ce sera en rouge sang et noir sans espoir.

♫ En rouge et Noir… ♪

Mais comment en est-on arrivé là ? Petit retour en arrière avec une scène des plus belles : la naissance d’un enfant. Oh que c’est beau le petit frère (Thierry) qui embrasse se petite soeur (Laurence) qui vient de naître.

STOP ! Le rose bonbon n’est pas de mise, remisez les dragées, le grand frère de trois ans n’a pas du tout l’intention que le moutard (on dit « moutarde » pour une fille ?) lui ravisse sa place de petit dieu vivant.

♫ Oh ooooh, Laurence… ♪ Y a tant de frères que je ne suis pas ♪ Y a tant de phrases qu’on dit, que je ne te dirais pas ♪

Brimée par son frère Thierry, rabaissée sans cesse par lui, face à des parents qui portent des lunettes noirs d’aveugles et qui n’ont pas l’air de se rendre compte que le frangin est un tyran doublé d’un tortionnaire.

On parlait d’un thriller psychologique et on y était en plein dedans ! Face à une descente aux enfers de Laurence, nous sommes impuissants. Elle, elle a trouvé refuge dans la nourriture, se gavant de tout et dans l’amour que lui porte son père.

Quant tout éclate, la descente continue jusqu’à ce que… La suite dans le roman !

Il est des romans que l’on lit sans se rendre compte que les pages tournent, des romans sans scènes d’action notoire, qui nous parlent de la vie du quotidien, des brimades d’un frère envers une soeur, de parents dépassés, de voisins médisants, d’actes qui puent l’interdit… Et sans nous en rendre compte, nous l’engloutissons avec un appétit d’ogre.

Pourtant, de prime abord, les personnages ne sont pas sympathiques… Thierry, le frère aîné, qui en grandissant devient un parasite glandouilleur critiqueur et qui a loupé sa vie. Une mère qui est parfois à l’ouest, un père qui a un comportement suspect et une Laurence qui se laisse faire, qui ne se rebelle pas contre son frangin, qui encaisse tout le temps, qui se casse le cul et qu’on ne remercie même pas.

Durant des pages et des pages, j’ai eu envie de gifler Laurence, de lui hurler de pousser son frangin tortionnaire dans les escaliers, de le frapper à grands coups de pelle, de la découper en morceau et de le foutre dans la poubelle des déchets organiques (le tri des déchets, c’est important !).

Cette manière de tout encaisser sans ruer dans les brancards m’a exaspéré et pourtant, j’ai continué ma lecture parce que l’ambiance était tendue comme la corde d’un string et que je voulais savoir si Laurence allait, enfin, se reprendre.

Puis, fiat lux…

Dans ce roman noir, sombre, psychologique, l’auteure aborde plusieurs sujets de sociétés comme la boulimie, le mauvaise estime de soi, les brimades scolaires et en milieu familial, la perte de confiance, le regard des autres, le pôle emploi (notre Actiris ne doit pas valoir mieux), le sport de haut niveau, le harcèlement, les rumeurs d’inceste, l’éclatement de la famille, les casinos, les escort girl et le courant électrique.

Dis ainsi, ça fait bordel sans nom mais l’auteure a tout bien classé, tout bien mis en scène et tous ces ingrédients se marient harmonieusement dans l’histoire, sans peser, la touche finale était que le suspense et le mystère sont dosés correctement et qu’ils se diffusent lentement dans le récit.

Mon bémol sera pour le fait que je n’ai pas eu d’accroches avec les différents personnages et que si j’avais apprécié Laurence gamine, j’ai perdu mon estime pour elle lorsqu’elle est devenue adulte et qu’elle a continué à aimer son tortionnaire de frangin, à accepter toutes ses insultes… Avant, une fois encore, de retourner ma veste avant le truc final. Je dis « truc » à dessein.

Un roman noir qui se lit tout seul, les mains accrochées aux pages, les grognements de fureur aux bords des lèvres avant de tout terminer en soupirant devant ses vies éclatées, foutues, écartelées, en se demandant où tout cela à commencer à foirer… À la naissance de Laurence, hélas.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°207.

Dans les forêts de Sibérie : Sylvain Tesson

Titre : Dans les forêts de Sibérie

Auteur : Sylvain Tesson
Édition : Folio (2011/2013/2016/2019)

Résumé :
Assez tôt, j’ai compris que je n’allais pas pouvoir faire grand-chose pour changer le monde. Je me suis alors promis de m’installer quelque temps, seul, dans une cabane.

Dans les forêts de Sibérie. J’ai acquis une isba de bois, loin de tout, sur les bords du lac Baïkal. Là, pendant six mois, à cinq jours de marche du premier village, perdu dans une nature démesurée, j’ai tâché d’être heureux.

Je crois y être parvenu.

Deux chiens, un poêle à bois, une fenêtre ouverte sur un lac suffisent à la vie. Et si la liberté consistait à posséder le temps ?

Et si le bonheur revenait à disposer de solitude, d’espace et de silence – toutes choses dont manqueront les générations futures ?

Tant qu’il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu.

Critique :
Oui, je dois être prise de folie pendant ce confinement (qui est plus doux que celui de mes voisins français) puisque après avoir lu des romans traitant de la peste et du choléra, voilà que je me suis plongée dans un roman qui traite d’un isolement choisi.

Quelle idée folle que celle d’aller s’enterrer 6 mois dans une cabane en bois, au fond de la Sibérie, le long du lac Baïkal ?

D’accord, tout comme Sylvain Tesson, j’ai des lectures en retard, mais jamais de le vie je n’irais m’exiler, seule, en Sibérie…

Merde, Sylvain Tesson, tu m’as donné envie d’y aller, maintenant ! Mais pour mon cas, il faudrait un semi-remorque pour transporter les livres que je veux lire…

Des mauvaises langues pourraient penser que la méditation le long du lac Baïkal est un truc de fainéant, mais je les détrompe de suite…

Là-bas, si tu ne coupes pas ton bois pour faire du feu, personne ne le fera à ta place ! Si tu ne pêches pas tes poissons, Ordralphabétix ne t’en vendra pas sur la place du village puisque ton plus proche voisin est à 5h de marche !

Ce que j’aime, dans les récits de Tesson, c’est que non seulement il nous emmène loin de toute civilisation, mais aussi qu’il parsème ses romans d’aphorismes en tout genre, d’extraits des romans qu’il a lus et se sont toujours des phrases qui donnent à réfléchir.

Ici, la Nature est LE personnage principal. Les ours, les poissons, les cerfs, la neige, la glace, le froid, la solitude sont à prendre en compte. Mais avec des litres de vodka et des cigares, on vient à bout de tout. Même des -30°. Vaut mieux le lire au soleil, à l’abri du vent, sinon, le froid s’insinuera dans vos os.

Un roman dépaysant, où les alternances entre le récit de la description du quotidien alterne avec des moments grandioses de poésie, d’éclair de génie, de phrases magnifique.

Un roman où l’Homme est peu de choses face à la Nature, même si, avec les nouvelles technologies, l’Humain se fraye de plus en plus un chemin dans ces grandes étendues désertiques.

Espérons qu’un jour il n’y aura pas d’embouteillage comme sur les sommets qui ne sont plus immaculés mais maculés de déchets. Hélas, sur ces étendues sauvages, les Chinois lorgnent , pour la déforester…

Un roman sur un confinement voulu, prévu, mis en place car rêvé par Sylvain Tesson qui est allé jusqu’au bout de son rêve. Bon, d’accord, lui, il pouvait sortir prendre l’air et arpenter les étendues glacées !

Le consentement : Vanessa Springora


Titre : Le consentement

Auteur : Vanessa Springora
Édition : Grasset (02/01/2020)

Résumé :
Au milieu des années 80, élevée par une mère divorcée, V. comble par la lecture le vide laissé par un père aux abonnés absents. À treize ans, dans un dîner, elle rencontre G., un écrivain dont elle ignore la réputation sulfureuse.

Dès le premier regard, elle est happée par le charisme de cet homme de cinquante ans aux faux airs de bonze, par ses œillades énamourées et l’attention qu’il lui porte. Plus tard, elle reçoit une lettre où il lui déclare son besoin « impérieux » de la revoir.

Omniprésent, passionné, G. parvient à la rassurer : il l’aime et ne lui fera aucun mal. Alors qu’elle vient d’avoir quatorze ans, V. s’offre à lui corps et âme. Les menaces de la brigade des mineurs renforcent cette idylle dangereusement romanesque.

Mais la désillusion est terrible quand V. comprend que G. collectionne depuis toujours les amours avec des adolescentes, et pratique le tourisme sexuel dans des pays où les mineurs sont vulnérables.

Derrière les apparences flatteuses de l’homme de lettres, se cache un prédateur, couvert par une partie du milieu littéraire. V. tente de s’arracher à l’emprise qu’il exerce sur elle, tandis qu’il s’apprête à raconter leur histoire dans un roman. Après leur rupture, le calvaire continue, car l’écrivain ne cesse de réactiver la souffrance de V. à coup de publications et de harcèlement.

« Depuis tant d’années, mes rêves sont peuplés de meurtres et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre », écrit-elle en préambule de ce récit libérateur.

Critique :
Je vais être honnête avec vous, je ne savais même pas qui était Gabriel Matzneff (G.M) avant d’entendre parler de cette affaire de pédophilie.

Affaire que j’avais suivie de loin en m’abstenant d’aller ajouter mon grain de sel dans les débats.

Puisque l’auteure venait à La Grande Librairie, je me suis plantée dans mon canapé et j’en ai pris plein ma gueule. Le lendemain, le roman était sur ma table et fut de suite entamé.

Mettons les choses au point pour ceux ou celles qui ne sauraient pas, ce roman n’est pas un pamphlet de haine, ni un règlement de compte, ni un roman de plus sur l’horreur qu’est la pédophilie.

Non, c’est différent, mais c’est fort, horriblement fort et, je l’espère, libérateur pour l’auteure et pour toutes celles qui furent victimes de ce pédocriminel qui se vantait de n’en forcer aucune puisqu’il avait toujours le consentement des adolescentes de moins de 16, de moins de 15 ans, parfois de 14 ans à peine. Pour les garçons de Manille, c’était encore plus jeune.

Non, l’auteure ne règle pas ses comptes, elle raconte simplement les faits, sans minimiser ce qu’il s’est passé. Elle  donne sa version des faits, puisque son prédateur ne s’est pas privé pour l’insérer dans ses abjects livres où il décrivait ses crimes sexuels par le menu, sans que les romans ne portent l’étiquette « fiction » mais celle de « journaux ». On ne peut pas dire que personne ne savait…

Enfermer le prédateur, le chasseur de petits garçons et de petites filles dans un livre, le prendre à son propre jeu, à son propre piège. Il a dû lui en falloir du courage, car il faut toujours plus de courage aux victimes qu’aux coupables.

G.M, c’est un pédocriminel pervers narcissique… Il manipule les filles, il manipule les gens, utilise les mots comme des armes, les sentiments aussi et se donne toujours de l’importance puisqu’il est un auteur célèbre et un amant magnifique (c’est lui qui le dit, pas moi !!). Bref, il donne envie de vomir.

Mais ce qui rend encore plus malade, c’est que la Société n’ait rien fait et ait laissé faire, comme si, le fait qu’il soit un auteur célèbre et que les filles mineures soient « consentantes » aient constitué un passe-droit et non une violation de la loi, en plus de celle des gamines.

Le monde littéraire savait mais tolérait les penchants de G.M, les flics ne voyaient même pas la gamine qu’était Vanessa, à côté de G.M, pourtant… Les passants faisaient bien leurs regards désapprobateurs, mais passaient ensuite leur chemin, comme les passants qui passent savent si bien le faire. J’en fais partie aussi.

Non, à 14 ans on n’est pas adulte, non, à cet âge-là, on ne pense pas correctement, on est un peu folle (j’ai eu 14 ans moi aussi), on est nombriliste, les adultes sont des gens qui ne comprennent rien (surtout les parents et les profs) et si la Loi ne nous donne pas la capacité légale de signer certains contrats, j’estime que le législateur devrait protéger aussi les mineurs de ces adultes qui veulent s’amuser en ayant des relations déplacées avec eux.

À 14 ans, il n’y a pas de « consentement » qui tienne, à 15 ans non plus… Ce sont des vies détruites à tout jamais. Mais les politiciens ont pinaillé sur ce fameux « et si il y a consentement ? » et n’ont rien produit de concret. Ce roman va peut-être faire bouger les choses, je l’espère en tout cas.

220 pages qui se lisent d’une traite, sous apnée car on voit Vanessa courir à sa perte et on aimerait la retenir, l’empêcher de tomber sous la coupe de ce pervers narcissique pédocriminel manipulateur mais on sait déjà qu’il est trop tard puisque cela à eu lieu il y a plus de 30 ans, dans ces années 80 que j’aimais.

Un livre choc, fort, pudique, bourré d’émotions mais sans vouloir faire pleurer dans les chaumières car l’auteure ne veut plus être victimisée, ni être une coupable car le coupable, c’est l’adulte qui l’a chassée, qui l’a prédatée, qui a abusé d’elle, et on se fout pas mal qu’elle ait donné son consentement car pour moi, consentement il n’y avait pas, en raison de son jeune âge.

Il lui en a fallu du courage pour vivre après ça, pour reprendre pied, pour remonter à la surface respirer, et réapprendre à vivre, alors que ce pédocriminel de G.M. continuait de publier des livres, d’agir au nez de tout le monde, de se victimiser, de rendre les autres (notamment l’auteure) coupable, de regarder de haut les rares personnes qui s’indignaient des actes de G.M. (l’auteure Denise Bombardier a eu ce courage, mais tout le monde s’en foutait sur le plateau de Bernard Pivot).

J’aimerais vous dire plus sur ce livre qui m’a tordu les tripes, sur ce livre qui montre les failles de la Justice, vous parler des émotions ressenties, mais les mots me manquent ou alors je vais écrire une chronique de 36 pages.

Je ne direz qu’une seule chose : lisez-le ! Pour comprendre… Parce que comprendre ne veut pas dire pardonner. Mais pour se prémunir, il faut connaître les méthodes de chasse des pédocriminels.

Et faisons en sorte que le législateur se prononce enfin sur une interdiction des relations entre majeurs et mineur(e)s de moins de 16 ans. Point barre.

Madame Springora, je salue le courage qu’il vous a fallu pour écrire ce livre et pour votre intervention sur le plateau de La Grande Librairie, ainsi que les intervenants qui ont tenté d’éclairer un peu le monde sur le pourquoi du comment la justice, les flics et personne (ou si peu) n’avaient bougé.

La servante écarlate – Tome 2 – Les testaments : Margaret Atwood [LC avec Bianca]

Titre : La servante écarlate – Tome 2 – Les testaments

Auteur : Margaret Atwood
Édition : Robert Laffont – Pavillons (10/10/2019)
Édition Originale : The Testaments (2019)
Traducteur : Michèle Albaret-Maastsch

Résumé :
Quinze ans après les événements de La Servante écarlate, le régime théocratique de la République de Galaad a toujours la mainmise sur le pouvoir, mais des signes ne trompent pas : il est en train de pourrir de l’intérieur.

A cet instant crucial, les vies de trois femmes radicalement différentes convergent, avec des conséquences potentiellement explosives.

Deux d’entre elles ont grandi de part et d’autre de la frontière : l’une à Galaad, comme la fille privilégiée d’un Commandant de haut rang, et l’autre au Canada, où elle participe à des manifestations contre Galaad tout en suivant sur le petit écran les horreurs dont le régime se rend coupable.

Aux voix de ces deux jeunes femmes appartenant à la première génération à avoir grandi sous cet ordre nouveau se mêle une troisième, celle d’un des bourreaux du régime, dont le pouvoir repose sur les secrets qu’elle a recueillis sans scrupules pour un usage impitoyable.

Et ce sont ces secrets depuis longtemps enfouis qui vont réunir ces trois femmes, forçant chacune à s’accepter et à accepter de défendre ses convictions profondes.

Critique :
Le monde décrit dans La Servante Écarlate n’était pas de la petite bière, nous étions loin du pays des Bisounours…

Pourtant, malgré le fait que nous étions dans une dystopie, il y avait des relents de déjà-vécu quelque part dans le Monde ou quelque part dans le passé.

Il fait froid dans le dos, ce roman, car nos sociétés pourraient basculer dans ce cauchemar très vite, sans que l’on s’en rende compte et sans que l’on sache y faire quelque chose.

Sans oublier que certaines sociétés sont dans ce puritanisme religieux…

Puritains quand ça les arrange, bien entendu ! On oblige les autres au puritanisme, mais si on gratte sous la croûte de pudibonderies, on trouvera de la saloperie.

Quand à la religion, elle a bon dos et ne sert qu’à justifier certaines règles, certains comportements, qu’ils soient machistes, phallocratiques, misogynes ou qu’ils transforment la femme en vache reproductrice. Une tyrannie doit reposer sur quelque chose et la religion est souvent la bonne excuse.

Bien souvent, les suites sont moins bonnes que le premier tome, mais ici, ce n’est pas le cas, j’ai même trouvé la suite meilleure que le premier opus !

En tout cas, niveau froid dans le dos, j’ai eu ma dose pour quelques temps. J’ai comme une envie de me jeter sur des Petzi ou des Martine, c’est vous dire combien j’ai flippé ma race.

Dans le monde décrit brillamment par l »auteure, les femmes n’ont aucun droit, si ce n’est celui de fermer sa gueule et de jouer aux juments reproductrices, ou aux vaches gestantes. Au choix… Mais elles n’ont pas toujours le choix de l’étalon (ou du taureau).

Le taux de fécondité ayant fortement baissé, il faut bien perpétuer la race Humaine avec celles qui savent encore tomber enceinte et donc… Les Servantes Écarlates sont comme des vaches qu’on engrosse pour prendre le veau. L’enfant, pardon.

Trois personnages marquants vont nous raconter leur vie dans cette suite : une Tante, une jeune fille habitant le Canada (donc libre) et une fille d’un Commandeur, habitant Galaad (Gilead dans la traduction précédente, mais ça ne m’a pas dérangé).

Nous sommes 15 ans après la premier tome, donc, le récit n’est pas linéaire et ne vous attendez pas à retrouver Defred aux commandes de la narration.

J’ai trouvé que donner la parole à une Tante qui avait connu la démocratie, qui avait assisté à le chute de la société, qui avait été dans un camp et qui en était sortie en abandonnant une partie de son âme, était une riche idée. Nous avons vu la naissance de Galaad d’une autre manière et compris que si ça arrivait chez nous, cela se passerait de la même manière : sans quasi de résistance.

Le récit est fort, puissant, intense, horrible… Il m’a donné froid dans le dos. Entrer ainsi dans le fonctionnement de Galaad et voir le lavage de cerveau m’a donné envie de vomir. Voir le système de l’intérieur, voir sa corruption, sa corrosion, son hypocrisie, son manichéisme, m’a collé la nausée tant tout était réaliste et possible.

Mon seul bémol sera pour la fin qui est un peu trop précipitée à mon goût. Bianca l’a trouvée elle aussi un peu trop rapide, mais malgré ce léger point critique, tout le reste est dans le haut du panier littéraire.

Une dystopie à l’écriture fine, caustique, réaliste. Une tyrannie basée sur des mensonges, sur religion dont les écrits sont détournés pour servir les intérêts de quelques-uns et pas du bien commun.

Des personnages forts, énigmatiques, profonds et qui évolueront au fil des pages. Un monde décrit qui fait froid dans le dos et où la lecture et l’écriture sont devenus dangereux, interdits et réservés à quelques personnes triées sur le volet.

Anybref, une fois de plus, une LC réussie avec Bianca et nous sommes sur la même longueur d’ondes. Et si vous suivez le lien, vous en aurez la preuve !

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°134.

Le Noir qui infiltra le Ku Klux Klan : Ron Stallworth

Titre : Le Noir qui infiltra le Ku Klux Klan

Auteur : Ron Stallworth
Édition : Autrement (22/08/2018)
Édition Originale : Blackkklansman (2014)
Traducteur : Nathalie Bru

Résumé :
« Tout a commencé un jour d’octobre 1978. Inspecteur à la brigade de renseignement de la police de Colorado Springs, j’avais notamment pour mission de parcourir les deux quotidiens de la ville à la recherche d’indices sur des activités subversives.

Les petites annonces ne manquaient jamais de m’étonner.

Parfois, entre stupéfiants et prostitution, on tombait sur un message qui sortait de l’ordinaire. Ce fut le cas ce jour-là.

Ku Klux Klan
Pour tout information :
BP 4771
Security, Colorado 80230

Moi qui voulais de l’inhabituel, j’étais servi. J’ai décidé de répondre à l’annonce.
Deux semaines plus tard, le téléphone a sonné.

« Bonjour, je suis chargé de monter la section locale du Ku Klux Klan. J’ai reçu votre courrier. »

Merde. et maintenant je fais quoi ? »

Critique :
JUBILATOIRE !

Une grande envie d’éclater de rire si le sujet traité n’était pas aussi grave : la ségrégation raciale, le KKK et le suprémacisme Blanc.

Oui, à certains moments, le récit donne envie de pouffer de rire devant ce Grand Dragon qui explique, bien sérieusement comment il fait pour détecter la différence entre un Noir ou un Blanc (tendance « bon aryen » – à lire d’un seul tenant pour le jeu de mot) au téléphone alors qu’au bout du fil, il a un policier Noir…

Risible parce que ces KKK sont des hypocrites qui, rejetant la religion catho, lui en emprunte tout de même une partie de son décorum et de ses « au nom du père, du fils et du saint-esprit ».

Lors de ses cérémonies les plus sacrées, le Klan empruntait à la liturgie catholique pour laquelle il affichait un profond mépris. Une des preuves les plus flagrantes de leur hypocrisie.

Risible ces klansman parce que, comme leur dirait bien Scar (Le Roi Lion) « vos pouvoirs de réflexion volent plus bas que le derrière d’un cochon ».

Leur niveau intellectuel n’est guère brillant mais leurs orateurs ont une belle rhétorique et les gens ne retiennent jamais que ça : celui qui a eu le dernier mot, celui qui ne s’est pas laissé démonter à un débat. On retient les mauvais chiffres, les fausses infos, jamais celles qui étaient véridiques.

Oui, ce livre ressemble à une grosse farce et pourtant… En 1978, Ron Stallworth, policier à Colorado Springs a pourtant réussi à infiltrer la section locale du KKK, même si, aux réunions, il y envoyait une doublure, un policier Blanc.

Malgré tout, derrière la farce et le bon tour que ce flic Noir jouait aux White Powers, on sent aussi dans le texte qu’il ne fallait pas aller chez les gars du KKK pour trouver du racisme, du ségrégationnisme et de la haine de l’autre.

Notre policier en a bavé, il rappelle d’ailleurs souvent que nous étions dans les années 70 et que ce qui se disait à l’époque ne pourrait plus se dire de nos jours sans un blâme mais que malgré toutes les avancées que l’Amérique a faite, le racisme est toujours présent, qu’il n’a pas baissé depuis les années 70, même si les Noirs ont acquis des droits.

Véritable enquête dans le milieu des racistes en cagoules blanches, notre policier a monté un dossier sur eux, avec l’accord de ses chefs, a levé quelques lièvres qui seront déplacés ailleurs.

Se jouant de ces suprémacistes aryens qui se pensent assis plus haut que les autres, notre policier a fait preuve d’une audace et d’un culot monstre à une époque où il était le seul policier Noir dans le coin et où on lui demandait de ne jamais répondre aux provocations, faisant, une fois de plus, taire les victimes alors que les coupables s’en sortaient blanc comme neige.

Je suis Blanche, de par ma couleur de peau, j’ai plus de droits que certains, de par mon sexe, j’en ai moins que d’autres. En fait, quand j’y pense, je me dis que j’ai énormément de chance, j’aurais pu naître à une autre époque et dans une autre couleur de peau, ce qui aurait changé toute ma vie car comme eux, j’aurais dû me battre ou subir.

Restons vigilants car ces derniers temps, des démagogues sont arrivés au pouvoir, les grosses ficelles des populistes sont de sorties et elles font mouches car leur rhétorique est bonne et elle plait à une partie de l’électorat, malgré leurs casseroles au cul, malgré leurs conneries, ils/elles séduisent. Ce sont de bons vendeurs et je vais gaffe de ne pas tomber dans leur jeu, malheureusement…

Duke était un bon débatteur, il connaissait son sujet et savait parfaitement justifier ses thèses. Il était décontracté et en apparence plein de savoir-vivre – davantage encore, semblait-il, lorsqu’il était attaqué de front par des gens qui maîtrisaient mieux que lui la question. Et quand on démontait ses arguments fallacieux, étayés par des faits mensongers, Duke gardait son calme. Il opposait une rhétorique spécieuse qui laissait souvent ses adversaires K.-O. et donnait le sentiment qu’on avait affaire à un type brillant.

Un excellent roman qui m’a fait sourire tout en me serrant les tripes car ces suprémacistes, ils sont toujours parmi nous. Y’en a même qui veulent construire des murs.

Trop souvent, par l’ardeur qu’ils déploient pour trouver un « scoop », les médias génèrent eux-mêmes les événements dont ils parlent ensuite. Ce qui ne sert que l’individu et le sujet couvert, en offrant une tribune ou un pouvoir que ni l’un ni l’autre ne mérite.

Une journée hautement comique, à y repenser : les hommes du Klan avaient trois flics infiltrés parmi eux et on leur avait assigné comme garde du corps celui qui pilotait l’enquête.

Le succès se mesure parfois non pas à ce qui se passe, mais à ce qu’on a évité.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°128.

Journal d’un amour perdu : Eric-Emmanuel Schmitt

Titre : Journal d’un amour perdu

Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Édition : Albin Michel (04/09/2019)

Résumé :
« Maman est morte ce matin et c’est la première fois qu’elle me fait de la peine. »

Pendant deux ans, Éric Emmanuel Schmitt tente d’apprivoiser l’inacceptable : la Disparition de la femme qui l’a mis au monde.

Ces pages raconte son « devoir de bonheur » : une longue lutte, acharnée est difficile, contre le chagrin.

Demeurer inconsolable trahirait sa mère, dans cette femme lumineuse et tendre lui a donné le goût de la vie, la passion des arts, le sens de l’humour, le culte de la joie.

Critique :
La perte d’un être cher et adoré est toujours une phase difficile pour tout le monde.

Comment surmonter la peine, le chagrin, le doute, la colère, le déni, la peur, l’angoisse ?

Personne n’a de remède miracle, mais écrire tout cela sur un cahier pourrait-être une solution comme une autre.

C’est ce qu’à fait Eric-Emmanuel Schmitt après le décès de maman avec qui il était très proche.

Une fois de plus, je dois cette lecture à La Grande Librairie (émission du 18/09/2019). L’auteur était venu présenter son livre et j’avais été émue par ce qu’il disait, il avait su me toucher.

J’ai sauté sur l’occasion de découvrir cet auteur autrement que je ne l’avais fait, il y a des années et que, depuis, je refusais de lire alors qu’il n’était en rien responsable (je vous expliquerai plus bas le pourquoi du comment tout ça est arrivé).

Alternant les phases de dépression, de chagrin intense, on sent bien au travers des lignes que l’auteur a plongé fort bas au décès de cette mère qu’il adorait et si je m’attendais à trouver un texte de deuil et puis de remontée vers la lumière, j’ai aussi trouvé que l’auteur nous confiait plus que ça.

Ses pensées vont dans tous les sens, sur tous les sujets, passant de ses chiens à sa nièce, à ses spectacles, qu’il doit continuer, à ses amis, à sa famille, ses voyages, son chagrin, son envie de tout abandonner de la vie et ses réflexions sur bien d’autres sujets.

On pourrait penser que le récit est décousu, mais non, il suit le cheminement de la pensée, des actes d’une personne qui se retrouve plongée dans l’inévitable et qui doit y faire face en passant d’abord par les pompes funèbres et le cimetière.

Il est difficile de parler de ce livre à des gens qui ne l’ont pas lu mais j’ai trouvé que malgré tout, l’auteur restait pudique, même sur ses interrogations sur son père. Malgré le chagrin, il a su aussi offrir des bouffées d’oxygène à ses lecteurs en nous parlant de sa chienne, très majestueuse, et en nous livrant ses pensées canines.

C’est un récit bourré d’émotions, de tristesse aussi, car la mère de l’auteur était quelqu’un d’exceptionnel à ses yeux et même tout court. Une mère qui méritait son statut de mère, quand tant d’autres ne méritent même pas le nom.

C’est un roman que l’on dévore tranquillement, un sourire triste sur les lèvres, mais en se gorgeant de tous les bons mots qui parsèment cet ouvrage et lorsqu’on a terminé, même si on a ressenti une empathie profonde avec l’homme, on sait aussi qu’il a retrouvé le chemin vers le bonheur et vers l’acceptation.

Un roman profond, beau, tendre, triste, mais sans pour autant que l’on se mouche car le récit reste sobre et profond. Plus une mise à l’honneur de sa maman que d’un récit larmoyant. Malgré tout, on est ému, touché car un jour, ce sera à notre tour de dire au revoir à notre maman (là où d’autres l’ont déjà dit).

Une fois de plus, merci à l’émission de François Busnel de m’avoir fait découvrir un auteur qui m’a fait sortir de mes sentiers battus et qui m’a réconcilié avec Eric-Emmanuel Schmitt, ce pauvre auteur qui ne m’avait rien fait mais à qui j’en voulais pour de mauvaises raisons.

De même qu’un jour lointain, tout près d’ici, elle a lâché notre main parce que nous pouvions marcher, elle vient de la lâcher une seconde fois pour que nous continuions le chemin.

Pourquoi cette haine de l’auteur alors qu’il ne m’avait rien fait ? Tout simplement à cause d’un travail que ma petit soeur devait faire sur un de ses romans (Lorsque j’étais une oeuvre d’art).

Nous étions en 2007 (ou 2006), ma frangine me demande de l’aide pour cette fiche de lecture car elle ne savait pas comment la faire, par quel bout la prendre et vu sa dyslexie, il fallait ensuite corriger les fautes.

J’accepte, bien entendu. Mais, une fois de plus, ma sœur avait procrastiné et elle était charrette, comme on dit chez nous (à la limite de la dead line). Elle devait rendre le travail pour le lendemain (bordel de dieu), j’étais claquée de ma journée de travail et il fallait encore suer sur sa fiche de lecture d’un roman que je n’avais pas lu et qu’elle avait lu en diagonale. Bravo !

Laborieusement elle arrive à me donner quelques indications pour rédiger son travail (après que je lui aie sorti les vers hors du nez), je commence à pianoter mais elle m’arrête de suite car les phrases que j’utilisais n’étaient pas les siennes. Le prof allait comprendre… Fallait que j’écrive comme elle ou du moins, pas comme moi !

On y a passé quelques heures, sur ce putain de travail, j’ai sué, elle aussi, je n’en pouvais plus, mais on a réussi à finaliser un brol qu’on a relu, ne tenant plus qu’à la caféine. Il était minuit.

Déjà là, je ne voulais plus entendre prononcer le nom de l’auteur (alors qu’il était innocent) mais lorsqu’elle a eu les résultats de son travail et qu’elle m’annonça que ses points étaient mauvais et que la prof en avait retiré encore à cause des fautes d’orthographes, c’est comme si c’était moi qui avait foiré à l’école.

J’étais fatiguée et ma relecture avait été merdique, laissant des fautes horribles dans le texte. Nous étions busée mais les mauvais points, c’est moi qui me les prenais.

Bref, depuis ce jour, le nom d’Eric-Emmanuel Schmitt me donnait des sueurs froides et des grognements de bêtes enragées. Tout ça pour une putain de fiche de lecture que j’ai dû faire pour ma frangine et dont l’auteur ne pouvait rien.

Le silence entretient le traumatisme. L’individu ne dépasse le traumatisme que lorsqu’il verbalise.

Une mort brusque offre du miel à celui qui se retire, un poison à ceux qui restent.

La vraie sagesse ne revient pas à détenir des certitudes mais à apprivoiser l’incertitude.

On occupe sa jeunesse à se préparer à vivre, sa vieillesse à se souvenir d’avoir vécu. Ce faisant, on rate le présent qui seul existe en tombant dans deux pièges, celui de l’avenir qui n’existe pas, celui du passé qui n’existe plus. Que de temps perdu ! Ou plutôt : que de présent perdu !

Retour à Birkenau : Ginette Kolinka (avec Marion Ruggieri)

Titre : Retour à Birkenau

Auteurs : Ginette Kolinka (avec Marion Ruggieri)
Édition : Grasset Documents français (09/05/2019)

Résumé :
« Moi-même je le raconte, je le vois, et je me dis c’est pas possible d’avoir survécu… »

Arrêtée par la Gestapo en mars 1944 à Avignon avec son père, son petit-frère de douze ans et son neveu, Ginette Kolinka est déportée à Auschwitz-Birkenau : elle sera seule à en revenir, après avoir été transférée à Bergen-Belsen, Raguhn et Theresienstadt.

Dans ce convoi du printemps 1944 se trouvaient deux jeunes filles dont elle devint amie, plus tard : Simone Veil et Marceline Rosenberg, pas encore Loridan–Ivens.

Aujourd’hui, à son tour, Ginette Kolinka raconte ce qu’elle a vu et connu dans les camps d’extermination. Ce à quoi elle a survécu. Les coups, la faim, le froid. La haine. Les mots. Le corps et la nudité. Les toilettes de ciment et de terre battue. La cruauté.

Parfois, la fraternité. La robe que lui offrit Simone et qui la sauva.

Que tous, nous sachions, non pas tout de ce qui fut à Birkenau, mais assez pour ne jamais oublier ; pour ne pas cesser d’y croire, même si Ginette Kolinka, à presque 94 ans, raconte en fermant les yeux et se demande encore et encore comment elle a pu survivre à « ça »…

Critique :
Des livres sur les camps d’exterminations et/ou de concentration, j’en ai lu assez bien dans ma vie.

Certains étaient tellement horrible à lire qu’ils ont terminé dans le freezer avant de repartir dans la biblio et ne plus jamais en sortir.

C’est donc toujours en respirant un grand coup que je me plonge dans ces heures noires et sanglantes que furent l’extermination d’êtres humains durant la Seconde Guerre Mondiale.

Si je devais résumer le récit de madame Kolinka, je dirais « sobriété » car il reste sobre comparé à d’autres romans qui décrivent ce que les Juifs et autres subirent dans les camps, mais malgré cette sobriété dans son témoignage, il est tout de même d’une force qui te pète encore et toujours dans la gueule, même si tu sais…

Avec force et en peu de mots, elle nous décrit la faim, la soif, le froid, la crasse, les coups, les brimades, les privations, le travail harassant, les ordres gueulés, les kapos, les maladies, les morts, les disparus, les fouilles…

Une fois de plus, en lisant, j’ai vu des images que mes yeux aimeraient ne plus jamais voir (vœu pieu), une fois de plus, j’ai ressenti les souffrances dans ma chair car j’ai pensé à ce que je pourrais ressentir si c’était moi et ma famille qui vivions cette horreur sans nom.

Une fois de plus, j’ai perdu pied… Puis je me suis raccrochée parce que le récit était beau, malgré les quelques horreurs qu’il décrivait, parce qu’il était profond, fort, empreint de tendresse et que cette dame accompagne des jeunes à Birkenau pour leur expliquer, pour témoigner, pour que l’on ne dise pas « je ne savais pas ».

Cette dame, je l’avais entendue parler de son livre à La Grande Librairie (émission dangereuse pour la PAL) et ce qui le tourmentait, c’était que le camp de Birkenau, de nos jours, au printemps, c’était beau car rempli de fleurs, d’herbes…

La crasse des latrines avait été nettoyée et qu’il était difficile pour ceux qui n’avaient pas vu ça, d’imaginer ce que le camp était en 40-45.

Une autre aussi l’étonne : personne ne lui pose des questions sur les privations alimentaires mais bien des gens lui demandent si elle avait croisé Hitler durant son séjour… Pas vraiment le genre de questions que je poserais.

Sans entrer dans les détails, l’auteure survole les années de bonheur avant les années de l’horreur et celles qui suivirent son retour dans sa famille, sans son père, sans son petit frère, sans non neveu…

Comme je vous le disais, c’est sobre, pas trop détaillé dans l’horreur, sans fioritures aucune, sans apitoiement car elle désire juste témoigner, raconter ce qu’elle a vu, vécu.

Un récit tout en sobriété, tout en force, tout en humilité, tout en émotions.

Un récit que l’on lit d’un coup, sans relever la tête, avec les tripes nouées et une boule au fond de la gorge car ceci n’est pas une fiction, mais une réalité.

Un récit bouleversant mais accessible aux âmes les plus sensibles car il n’explore pas en profondeur la noirceur de l’Humain en cette Seconde Guerre Mondiale et dans ces camps de la mort.

Un récit qui restera dans mon coeur, comme bien des autres.

Entrée de Birkenau (Auschwitz II), vue depuis l’intérieur du camp

Dites-leur que je suis un homme : Ernest J. Gaines

Titre : Dites-leur que je suis un homme

Auteur : Ernest J. Gaines
Édition : Liana Lévi Piccolo (2004)
Édition Originale : A lesson before dying 1993)
Traducteur : Michelle Herpe-Voslinsky

Résumé :
Dans les années quarante, en Louisiane, Jefferson, un jeune Noir démuni et ignorant, est accusé d’un crime qu’il n’a pas commis : l’assassinat d’un Blanc.

Au cours du procès, il est bafoué et traité comme un animal par son propre avocat commis d’office devant la cour et, pour finir, condamné à mort.

La marraine du jeune homme décide alors que ce dernier doit, par une mort digne, démentir ces propos méprisants.

Elle supplie l’instituteur, Grant Wiggins, de prendre en charge l’éducation de Jefferson. Le face à face entre les deux hommes, que seule unit la couleur de la peau, commence alors…

Critique :
En ouvrant ce roman, je me doutais qu’il était porteur d’émotions fortes mais je ne savais pas comment l’auteur allait dérouler son récit, donc, je me suis laissée porter et niveau émotions, j’ai eu mal ma gueule.

C’était couru d’avance avec un jeune homme Noir condamné à mort par un juge Blanc, par 12 jurés Blancs, arrêté par des policiers Blancs, défendu par un avocat Blanc qui l’a assimilé à un porc pour faire pencher la balance de son côté.

Mon dieu, à un porc… Violent.

Voilà à quoi est réduit Jefferson, ce jeune homme qui a eu le malheur, la malchance, de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Les deux braqueurs ont été tués par l’épicier, l’épicier est mort, mais puisque se trouvait sur les lieux du crime un autre Noir, allez hop, à la chaise électrique.

Je ne spoile pas en disant qu’il se fait condamner, nous ne sommes pas dans le monde des Bisounours mais dans l’Amérique, fin des années 40. Ne nous leurrons pas ! Un Noir accusé d’avoir descendu un Blanc… Le contraire aurait été pardonné, par contre.

Lors de ma lecture, j’ai pensé au départ que l’instituteur Grant Wiggins, à qui la tante de Jefferson lui demande d’aller lui apprendre à marcher comme un Homme était un Blanc… Stupide fille que je suis ! On ne demanderait pas à un Blanc d’aider un Noir à marcher comme un Homme quand on l’a rabaissé au niveau d’un cochon. Oui, désolé, j’ai encore parfois des rêves impossibles.

L’auteur a su éviter le larmoyant et je le remercie. Certes, on a mal sa gueule sur la fin parce que l’on voit un innocent, un pauvre gosse de 21 ans, qui sait difficilement lire et écrire, s’avancer vers la faiseuse de veuves électrique. Enfin, non, on n’y assiste pas, mais on sait que…

Mais avant d’arriver à cette monstruosité, nous allons être immergé dans un quartier Noir, dans une petite ville du Sud des États-Unis où les Noirs ont beau avoir leur liberté, doivent tout de même s’incliner devant l’Homme Blanc tout puissant.

Oh, ce n’est pas un racisme méchant, c’est juste un état d’esprit chez ces gens Blancs. On leur expliquerait qu’ils ne comprendraient pas. On a toujours fait ainsi, nous diraient-ils. Ils ne pensent même pas mal en se comportant de la sorte.

Pour eux, un Noir doit être à peine éduqué, juste le minimum syndical (lire, écrire, mais un peu), répondre par des « oui monsieur » ou des « oui madame », bosser, fermer sa gueule et garder les yeux baissés.

Doit-on les blâmer ? Oui et non. Oui de nos jours, l’Histoire les blâmera et nous aussi, mais si nous avions vécu à cette époque et en ces lieux, comment nous serions-nous comporté ?? C’est l’éternelle question que je me pose : comment me serais-je comportée, moi ? Et vous ? Pas sûr que nous en sortions grandi.

Anybref, l’auteur a su comment nous faire passer le message, comment nous faire passer les émotions, comment nous faire passer la douleur des Noirs d’être en bas de l’échelle, dont les Blancs font souvent comme s’ils n’existaient pas, comme s’ils étaient des animaux, rien de plus. Les humiliations sont légions.

Il se dégage des émotions en tout genre de ce roman, l’auteur ne tombant jamais dans le manichéisme, nous montrant que la solidarité n’existe pas toujours chez les Noirs, qu’un instituteur peut ne pas avoir envie d’aller aider un gamin de 21 ans à se comporter comme un Homme devant les Blancs pour leur montrer qu’il est un humain et pas un porc.

La tâche sera ardue, Jefferson n’étant pas réceptif, Grant n’ayant pas très envie et le pasteur, lui, il veut sauver l’âme de Jefferson, le reste, ça ne le concerne pas.

On aura une belle bataille de regards noirs, de paroles retenues, entre Grant, le croyant non pratiquant et le pasteur, sans oublier les regard encore plus noirs de sa tante, grande pratiquante, elle.

Oui, l’auteur a su donner sa place aussi aux croyances des uns et des autres, à la religion qui prenait une place énorme chez certains, le tout sans blâmer l’un ou l’autre, sans donner raison à l’un ou l’autre, mais en insufflant les paroles qui fallait aux différents protagonistes.

Putain, c’est un beau roman, c’est fort, ça fait mal à sa gueule, c’est bien écrit, touchant, jamais larmoyant gratuitement et on se dit que fin des années 40, il y avait encore un sacré chemin à faire pour les Droits civiques des personnes Noires.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°71.